Deuxième partie
Jeu de la plus belle et de la plus laide grimace.
Concours de danses.
Concours de chant.
Jeu de soldat.
Noce enfantine malgache.
Prix divers.
Kabary (discours) du Gouverneur Principal Ratovonany.
Distribution de vêtements aux enfants nécessiteux.
Ascension de Montgolfières.
Retraite.
PREMIÈRES VISITES. — FÊTES ET SÉANCES. 5l
La queue du cortège était plutôt lamentable. Après les jolis groupes bien habillés qui venaient de passer, le spectacle d’une troupe de pauvres gens portant de pauvres bébés en haillons n’offrait pas un contraste des plus réjouissants. Ceux-là étaient venus pour les distributions finales et avaient d’ailleurs intérêt à se montrer dans l’état le plus déguenillé possible. A vrai dire beaucoup n’avaient rien à changer à leur ordinaire.
Les jeux se sont succédé ou plutôt mêlés. Il eut été difficile de faire passer à leur tour toutes les bandes d’enfants. Quelques-uns sont grimpés au mât, quelques-uns ont couru, d’autres ont fait les grimaces, d’autres se sont blanchi le nez, les joues et les oreilles, d’autres, etc., etc. Tous ont été enchantés, espérons-le. Le jeu de la grimace a eu apparemment un certain succès. Mais allez traverser des rangées de spectateurs de plus en plus pressées et de plus en plus condensées. Les pauvres barrières en bambou avaient été depuis longtemps enjambées par le peuple. C'est à peine si à coups de police et à grand renfort de gestes le directeur de la séance a pu dégager assez d’espace pour les couseurs de courses et les danses.
Y a-t-iî eu concours de danses? Je crois qu’à la fin des fins on est arrivé à faire défiler les rangées de fillettes qui piétinaient sur place depuis deux heures. Je suppose que tout le monde a eu des prix, car on n’a eu ni le temps, ni l’espace nécessaire pour juger et comparer.
Ces danses betsiléotes sont tout à fait spéciales. Ne vous figurez pas des mouvements, des entrecroisements, des allées et venues à la façon des danses européennes. C’est beaucoup plus calme et pourtant, à mon avis, fort joli. Les enfants sont rangées sur deux files, habillées de blanc et couronnées de roses (en papier). Devant elle un chorège (comme disaient les Grecs) marque le mouvement et la mesure. Entre les files, ou sur le côté, un violon, un tambourin accompagne de quelques notes cadencées indéfiniment répétées; et gracieusement, sans heurt, sans un instant d’arrêt, sans qu’on puisse percevoir où l’ondulation commence et où elle finit, les deux rangs de fillettes s’élèvent, s’abaissent, se penchent à droite, à gauche, avec un ensemble étonnant, avec un sentiment de la mesure absolument prodigieux chez des petites de 5 ou 6 ans qui par derrière imitent leurs grandes sœurs. Il m’a semblé que pour arriver à ce « glissement » du corps, il fallait ou un exercice ou des dispositions 'extraordinaires et que dans sa simplicité la danse betsiléote était au moins aussi difficile que toutes les valses et toutes les polkas européennes.
Le concours de chant a été réduit à sa plus simple expression. Les bambins ont entonné tant bien que mal un chant patriotique où l’on
parlait de mourir pour la France et auquel les pauvres mioches ne comprenaient rien..
La noce enfantine se composait d’un petit homme sur palanquin et en gibus suivi de « plusieurs » fillettes en palanquins aussi avec voile ou couronne. On les a « apportés » du centre, ils se sont assis à une petite table où ils ont grignoté je ne sais trop quoi et sont repartis après avoir figuré, je sais encore moins quoi.
Quand? comment? où? par qui et à qui les prix furent distribués, je le sais de moins en moins. La police devenait de plus en plus indulgente, l’autorité fermait les yeux sur tous les envahissements progressifs et la distribution des récompenses fut, dit-on, quelque peu aveugle comme l’autorité. L’organisateur principal a avoué lui-même ce manque d’ordre. Il faut être indulgent car il y a certainement des difficultés spéciales, et sauf ce point-ci que je cite ici l’ensemble de la fête a été plutôt réussi.
Ratovonany, gouverneur principal de Fianarantsoa et, entre parenthèses, fort bon catholique, fit le kabary ou grand discours final. Il a une voix superbe, articule à se démonter la mâchoire, prononce à s’arracher le gosier, parle lentement mais... parle un bon malgache qui ne ressemble pas au malgache triplement nègre dont je me sers jusqu’ici.
Son discours fini, je lâchai pied et pris mon vol vers la maison, sans attendre que les montgolfières prissent le leur vers les régions de l’azur.
Elles s’y sont d’ailleurs formellement refusé, à ce qu’on m’a dit, et cet échec n’a pas pu donner aux malgaches une haute idée de la hauteur à laquelle peut s'élever un ballon.
L’écho de la fête s’est prolongé et se prolonge encore. Voilà plusieurs soirs que je vois ou entends défiler quelques groupes de garçons armés de sabres de bois et de fillettes en blanc couronnées de roses. C’est abusif. Que les moutards en liesse aillent encore le lendemain glaner quelques récompenses ou reliefs de festin, passe; mais continuer à exhiber ces pauvres petits pendant une semaine, ce n’est guère les former au sérieux de la vie.
5 avril.
Dimanche des Rameaux. Je sors d’une cérémonie autrement belle et autrement empoignante dans sa simplicité qüe tout le tam-tam et tout le clinquant de jeudi dernier.
La nef de l’église était bondée : écoliers, paroissiens de tout âge et de toute taille se pressaient comme savent si bien le faire nos Malgaches. Après la bénédiction des palmes (figurées ici en général par de grands roseaux, car nous ne sommes pas au pays des palmiers) la foule se met
Jeunes gens catholiques de Fianarantsoa.
A l’Ecole normale. Procession du T. S. Sacrement.
PREMIÈRES VISITES
FÊTES ET SÉANCES
en branle. La seule sortie du parvis dure un quart d’heure. Enfin le clergé peut sortir à son tour suivi encore des autorités catholiques en grande tenue (prince Ramaharo) et d’un chœur formé par les Normaliens.
Sur la place, à peine quelques curieux, pour deux raisons : c’est qu’une bonne partie de la population était dans le cortège et que les pauvres protestants avaient été soigneusement mis sous cloche dans leurs temples respectifs, leurs excellents pasteurs prévoient trop bien le « déplorable » effet que produirait sur leurs ouailles la vue de cette foule immense défilant à perte de vue, chantant des cantiques et priant comme on ne doit guère prier chez eux.
De fait, le spectacle, tout restreint qu’il soit, est encore magnifique. Le trajet est relativement court. Jardin de la Normale, cour de la Normale, boulevard. Les deux extrémités de la procession se rejoignent presque. Mais dans cette lumière limpide du matin, au milieu de cette verdure encore toute vivace des dernières pluies de la saison, ce blanc défilé, rayé de toutes nuances et de toutes couleurs, ondulant lentement en suivant les sinuosités du chemin, se projetant tantôt sur un fond d’épines sombres, tantôt sur la tranchée rouge du talus de la route, apparaissant et disparaissant le long des taillis, se laissant çà et là deviner derrière la dentelle transparente des arbustes, ces chants qui semblent se répondre, voix d’hommes, d’enfants, de jeunes filles se croisant dans un désordre charmant, tout un ensemble de prière et de recueillement qui élève presque malgré elle l’âme vers le bon Dieu, voilà bien de quoi produire une impression plus forte, plus saisissante que n’en produisent le tapage, le tohu-bohu, les cris et les coups de grosse caisse des fêtes laïques et obligatoires.
En cheminant avec ce bon peuple, une pensée attristante me vient naturellement à l’esprit. Combien de temps encore aurons-nous la liberté de parcourir ainsi les rues, et ne viendra-t-il pas un moment où certains yeux plus ou moins malades s’offusqueront d’un spectacle qu’ils ne comprennent pas? On ne pourra certes pas ici invoquer le beau prétexte de l’empêchement apporté par les processions à la libre circulation des voitures. Si Fianarantsoa en possède quatre, c’est bien tout le bout du monde.
Le défilé fut suivi de la messe. Curieux coup d’œil que tous ces fidèles tenant en main leur grand roseau. Dire que toutes les palmes sont arrivées intactes au domicile serait téméraire et je vois d’ici certains petits bonhommes s’amuser à « effilocher » la leur et à la transformer en longues ficelles. Tel autre, sans doute, pour accentuer sa profession de foi, l’avait coupée et changée en croix de procession.
i5 avril.
Je vous dois le récit de certaine séance organisée par la jeunesse catholique et donnée le jour de Pâques dans la grande salle de l’Ecole Normale.
Cette séance avait pour but de lancer ce que nous appelons ici le Vokatra ou contribution volontaire des chrétiens en faveur des œuvres de la mission. Le Vokatra est déjà parfaitement établi dans l’Imérina. Mais il faut essayer de l’introduire dans le Betsiléo. La. grosse difficulté, c’est la pauvreté générale des habitants, pauvreté accrue depuis quelque temps par la perception des impôts, l’insuffisance du commerce, les cyclones et les fièvres. Cependant on a pensé, malgré les circonstances, devoir marcher de l’avant tant, pour initier nos catholiques à la pratique nécessaire de la charité, que pour venir en aide au budget de cette partie de la mission, écrasée par toutes sortes de charges.
11 convenait que Fianarantsoa donnât le branle. Donc nos bons leunes gens se sont rais à l’œuvre et n’ont rien trouvé de mieux, pour annoncer la chose, que de transformer en séance les appels à la générosité. Ils y ont mis beaucoup de cœur. La pièce, si l’on peut appeler pièce une série de dialogues plus ou moins rattachés, se composait de trois actes et avait pour nœud la conversion d’un protestant. A la fin, les jeunes gens sont venus sur la scène déposer leur offrande. L’un d’eux appelé Michel, élevé par les Pères, et parvenu, grâce à ses études, à une jolie position, a fait une belle protestation de foi et de reconnaissance.
Autre scène édifiante qui s’est passée chez le prince Ramaharo. Son petit-fils vint à mourir. A l’enterrement, Ramaharo prit la parole. Voici en résumé son kabary : « Joseph est mort, mais j’ai l’espérance de le revoir un jour. Autrefois je n’avais pas cette confiance comme je l’ai aujourd’hui. Il faut que plus tard nous tous qui sommes ici, nous soyons de nouveau réunis. Mais si vous voulez que nous soyons ensemble, il faut que vous preniez le chemin qui conduit au Ciel, que vous receviez le baptême sans lequel on ne peut y aller. »
L’impression produite par ce discours fut telle que le Père s’étant écrié : « Qui veut se faire inscrire pour le baptême ? » une trentaine de personnes donnèrent aussitôt leur nom.
ier mai.
La pensée qui s’impose, hélas! trop vite au nouveau venu, lorsqu’il a pris un premier contact avec les œuvres de ce pays, est que la charge est écrasante, le travail immense, et que nous n’y suffisons pas! Les
PREMIÈRES VISITES. — FETES ET SÉANCES
missionnaires se multiplient, dépensent sans compter leur temps et leur énergie, suppléent de toutes façons à ce qui leur manque de ressources, et, malgré leurs efforts, ils sont obligés d’avouer qu’il leur est impossible de récolter tout ce qu’ils voudraient, tout ce qu’ils pourraient moissonner si...
Ah ! ce si en dit long. Ce qui manque, ce ne sont pas tant les bras qui doivent travailler que les instruments nécessaires à ce travail. Pour trancher le mot et parler franc, les ressources pécuniaires sont par trop au-dessous, non seulement de1 besogne possible et à espérer, mais de la besogne nécessaire et à accomplir dès aujourd’hui.
Si l’empressement des Malgaches à devenir catholiques console d’un côté le missionnaire, d’un autre côté que peut-il y avoir pour lui de plus navrant que de ne pouvoir y répondre efficacement?
Le grand moyen d’assurer l’avenir, ce sont les écoles.
Or, pour les écoles comme pour bien des choses, le zèle, le dévoûment, l’activité ne peuvent suppléer au manque de ressources! C’est que pour une école il faut un local, il faut un instituteur, il faut quelques frais d’installation et d’entretien.
Sans doute, nos huttes indigènes n’ont rien de commun avec les palais scolaires de France, nos maîtres d’école se contentent pour la plupart de 5 francs par mois. Avec 200 francs par an on peut fonder et entretenir dans un village une école qui fera un bien immense, mais multipliez ce chiffre par nos 1.400 écoles et vous verrez quel gouffre se creuse dans notre maigre budget !
Et de temps en temps des cyclones viennent, comme je l’ai déjà vu deux fois en six mois, démolir les chapelles, enlever nos toits, détruire les récoltes et accumuler les ruines !
Outre les écoles de campagne, nous avons les écoles régionales, plus coûteuses. Les cinq cents élèves de Fianarantsoa ne vivent pas d’air pur et d’eau claire : si quelques parents paient une minime pension, pratiquement la mission doit se charger de presque tous les frais. Il y a de plus les écoles professionnelles, indispensables, et les écoles normales absolument nécessaires pour former les instituteurs chrétiens. Ajoutez, chez les Sœurs, une école maternelle, un ouvroir, des ateliers de couture, de lavage, de repassage, etc. Additionnez, multipliez, comptez 25 francs par tête d’enfant, de 60 à 100 francs par tête d’instituteur, quelques sous par tête de chrétien, et vous serez comme moi effrayés du total.
Aussi voudrais-je voir nos petits blancs d’Europe adopter en masse leurs petites sœurs et leurs petits frères noirs. Si 25 francs par an dépassent les ressources de la tirelire, qu’on s’unisse, qu’on se partage le
négrillon à adopter. A quatre ou cinq on finira bien par en attrapper un tout entier.
ier juin.1
Les baptêmes d’adultes in extremis sont consolants, mais que l’on serait plus heureux encore de baptiser tous ces païens qui nous entourent! Il n'y a pas à se faire d’illusions. Grâce aux fausses manœuvres du parti qui travaille en France, la conversion du peuple malgache a été fortement enrayée. Beaucoup qui ne demandaient qu’à se faire inscrire se sont retirés et sont retournés à leurs superstitions. Sur le chemin de Fianarantsoa, tant que je suis à une certaine distance de la ville, je ne croise guère que des hommes et des femmes munis de leurs amulettes. Aux approches de la ville, les Bonjour, mon Père et les médailles se multiplient, mais si je fais le total des uns et des autres le paganisme a encore la majorité. Il est vrai que de ces païens un grand nombre encore se convertiraient si l’on pouvait s’occuper d’eux. Il est vrai aussi que la plupart de ceux qui sont à portée du missionnaire font baptiser leurs enfants. Somme toute, le travail ne manque pas, et la première impression est toujours la vraie : ce n’est pas la moisson qui manque, mais les moissonneurs et les instruments.
ier juillet.
Je suis dans un charmant poste en construction, fondé l’année dernière par le P. du Coëtlosquet et destiné à devenir Notre-Dame de Boulogne de Talata. Ce sont les Anciens Elèves du Collège de Boulogne qui en font et en feront tous les frais.
Essaierai-je de vous dépeindre ma nouvelle vie? Cette vie, ce n’est pas un tableau, c’est une mosaïque. Il y a de toutes les couleurs : du bleu, du rouge, du rose et même du noir, lequel n’est là que pour faire ressortir le reste.
Actuellement, je fais la visite de mon petit district, petit encore, puisqu’il ne compte qu’une douzaine de postes. Le matin j’enfourche mon trésor de petit cheval, qui s’appelle Trésor, et nous trottons vers un village. Visite des écoles, examen des élèves, baptêmes... Vers midi, nous réintégrons notre domicile, consolés et affamés. Là les occupations ne manquent pas. Quand on a des maçons, on n’a pas le temps de dormir. Et que dire des maçons malgaches! Les inspections réitérées sont nécessaires, car les lignes droites étant fort rares en ce pays, il faut à chaque instant aider ses hommes à retrouver celles qu’ils ont perdues.
Allez expliquer à vos artistes, dans une langue qu’on ne manie encore que difficilement, qu’ils doivent pour rejoindre deux murs les
PREMIÈRES VISITES
FÊTES ET SÉANCES
faire entrer l’un dans l’autre en dents de scie! que leurs lignes ne sont pas parallèles, perpendiculaires! etc... On s’en tire comme on peut, par les gestes, le dessin, les grimaces quand on n’est pas content, le sourire quand on est satisfait ou qu’on doit faire semblant de l’être.
Enfin, grâce à la générosité boulonnaise qui ne se dément pas, nous j allons finir la deuxième maison du poste. Si les courriers continuent à nous apporter le secours attendu, on attaquera aussitôt l’école et, dès que l’on pourra, l’église de Notre-Dame.
Talata. — Entrée en ménage.
Talata, i3 mai 1903.
Regardez bien sur la photographie, au fond de la vallée1; vous ne verrez rien : iQ parce qu’il y a du brouillard ; 20 parce que la photographie est ratée ; 3° parce que de fait il n’y a rien.
Rien , c’est beaucoup dire. Il y a un pays qu’on appelle Talata ; à côté de ce pays il y a une colline; en haut de la colline, un bois d’eucalyptus et un superbe emplacement, et sur l’emplacement, une maisonnette debout et une autre maisonnette par terre. Voilà ! tel est mon cheflieu, ma capitale, mon avenir, mes espérances, ou pour parler plus simplement, le pays que je dois cultiver pour le bon Dieu, et qu’avec la grâce du ciel et le secours de Notre-Dame, je dois transformer en un district nouveau et florissant.
La Sainte Vierge devra bien s’en mêler pour que cela marche ; mais n’y est-elle pas obligée par simple et légitime amour-propre? car (c’est le beau côté de l’affaire), ce Talata , c’est Notre-Dame de Boulogne, commencée par le P. du Coëtlosquet, et qui va rappeler à deux mille lieues de distance, notre pèlerinage si aimé.2
Mais comme tout n’est pas rose dans ce bas monde, même à Mada-
(1) Nous n’avons pas cru devoir reproduire cette photographie : le texte expliquera suffisamment pourquoi.
(2) L’auteur, avant d’être missionnaire à Madagascar, avait été professeur au Collège Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer, et le P. du Coëtlosquet, dont il est ici question, avait été recteur du même collège.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
gascar, il faut bien que j’avoue les modestes desiderata de mon diocèse. La cathédrale fait totalement défaut. Le P. du Coëtlosquet a déjà réuni quelques fonds, mais cela ne me dispensera pas de battre le rappel de la charité. La case du Père est debout, non sans avoir été déjà renversée pendant un ouragan; la maison du maître d’école s’est raplatie à son tour pendant le dernier cyclone. L’école ressemble pour le moment, à s’y méprendre, à l’église; elle est toute en espérance. A côté de ces bâtiments réels ou possibles, on entrevoit — par l’imagination — une série de magnifiques cases confortables où logeront les chrétiens. En attendant, je vivrai en compagnie des eucalyptus et de la belle nature.
Pour ne pas tarder à faire connaissance avec mon nouveau compagnon (mon cheval Trésor ) et mon nouveau domicile, je suis parti hier en expédition préliminaire. Juste l’aller et le retour. A vol d’oiseau la distance doit être d’une dizaine de kilomètres. Le terre à terre d’une route presque carrossable qui serpente sur le flanc de la colline et en « épouse » toutes les sinuosités, nous vaut deux ou trois kilomètres de supplément.
A mesure qu’on avance, la contrée devient de plus en plus fanîastisque. Les rochers se détachent en masses gigantesques et' monstrueuses. Le pic d’Ialamalaza se dresse comme une immense muraille de granit grisâtre. Derrière lui, un autre bloc bizarre, droit d’un côté, s’incline de l’autre en pente presque douce, sorte de tremplin énorme d’où les géants de l'âge préhistorique se lançaient sans doute pour piquer des têtes vertigineuses dans le Mandranofotsy, qui se tortille désespéré au milieu de tout ce chaos.
Enfin, après cinq ou six tours et détours, nous apercevons, sur une colline arrondie, un bouquet d’eucalyptus, et derrière, une maison et une ruine. 11 n’y a pas à s’y tromper, c’est Talata.
J’y restai jusqu’au soir et rentrai en ville « au clair de la lune. »
Or, voici le bilan de ce qui est fait et de ce qui reste à faire. Ce qui est fait, vraiment fait, c’est la maison du missionnaire : deux salles en bas, deux chambres en haut; une véranda permettant de goûter la fraîcheur des belles soirées ou d’atténuer les atteintes du soleil du midi.
Ce qui n’est pas fait : une maison vis-à-vis pour nos maîtres d’école ; — l’école elle-même; — l’église. /
Le mobilier viendra un jour ou l’autre. L’indispensable m’est bien fourni ; mais pour tout le reste, débrouille-toi, mon ami, fabrique un autel avec deux tréteaux, bricole quelques rayons et quelques étagères, garnis ta chapelle de quelques fleurs en papier, utilise ton intelligence et tes dix doigts, arrange ton pot-au-feu à ta guise et fais comme les oiseaux du bon
Dieu qui picorent par-ci par-là, qui recueillent un brin de mousse ou un flocon de duvet, et qui chantent toute la journée. Je vais planter quelques poules pour avoir des œufs, quelques herbes pour avoir de la salade. Fianarantsoa me donnera du vin, le Mandranofotsy ou ses affluents l’allongeront; les bœufs ne sont pas loin, on leur taillera quelques morceaux de chair; les rizières s’étendent à perte de vue/on leur demandera quelques grains de riz : bref, c’est un avenir tout plein de charmes, d’imprévus, d’improvisations culinaires, administratives et linguistiques.
Pour nos braves chrétiens en effet, le missionnaire est tout et fait tout. Administration spirituelle et matérielle, direction des écoles, formation des instituteurs, construction ou réparation de bâtiments, surveillance des plantations, consultations pour les cas les plus simples ou les plus pressants : prêtre, médecin, maçon, architecte, jardinier, professeur, viticulteur, distillateur, etc.... en voilà des titres pour mes cartes de visite quand on s’en servira ici !
i5 mai.
L’impression que l’on ressent en passant subitement de la vie d’étude à la vie nomade, du silence de la chambre au brouhaha des kabary de toute espèce, est très complexe.
| Représentez-vous un homme collé il y a une semaine à son pupitre, maintenant chevauchant les deux tiers de la journée; un homme hier habitant la grand’place de la capitale, ayant pour chapelle une cathédrale, pour voisins le Résident, le service topographique, les gendarmes et toute l’administration(!), et maintenant perdu, comme le chameau de la chanson, « dans un désert immense », ayant pour vis-à-vis un tas de briques en déconfiture, pour église rien du tout et pour voisins les rochers muets de la montagne. N’importe! je ne suis pas trop à plaindre. Un bon matelas vient de m’arriver. On me soigne comme une chétive santé. Les autres missionnaires ne se paient pas tous un pareil luxe. A quoi servirait sans cela le lit de camp? Je vais donc, ce soir, dormir prosaïquement comme en Europe.
Comme menu, j’oscillerai perpétuellement du poulet aux œufs, des œufs au poulet. On pourrait plus mal.
Les œufs sont au prix de deux pour un sou; une marmite vaut quatre sous! mais mon pétrole! mes cuillers! mes casseroles! et autres objets d’Europe. Voilà qui fait filer prestement mes maigres revenus !
Vous ririez de me voir installant mon ménage. Il me faut penser
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
aux allumettes, au pétrole, au sel, au sucre, aux balais, aux chandelles, au riz, au pain, à l’eau, aux casserolles, aux assiettes, à mes constructions, à mes plantations, à ma future basse-cour, à mon futur jardin, etc... moi que la vie de famille, de collège ou de communauté avait habitué à recevoir tout cela à point nommé, comme des alouettes toutes rôties !
18 mai.
Je rentre tout fourbu, mais c’est bien de ma faute. Personne ne me forçait d’aller poursuivre les hérons au fin fond des rizières. Avouons cependant que les circonstances m’y ont poussé. Voici comment. Ce matin dix heures sonnant au cadran de ma montre, j’enfourchais Pégase (mon Trésor ) pour me rendre à Andakana où je devais célébrer la Messe. Je trouve mes gens en nombre. La cérémonie terminée, je convoque mon monde devant la maison et je montre quelques vieilles photographies. Extase! Or, voilà que sur Je toit en espérance de la maison en ruines, vient se poser un gros oiseau. Mes succès m’éblouissent; la poudre que je viens de jeter aux yeux des bons Malgaches me grise comme de la poudre de guerre. Je ne sais comment mon fusil fut décroché, chargé, mis en joue et déchargé sur le malheureux volatile, qui tomba pesamment derrière le mur. ,
Mes gens de trépigner, de bondir de joie, ce que voyant, je ne pus résister à la tentation de provoquer leur bonheur par de nouveaux exploits, et, suivi d’une petite caravane, nous partîmes à la poursuite des hérons. Le malheur est que ces oiseaux ont, comme le loup du Chaperon rouge , de grands yeux qui voient fort loin, un grand nez qui renifle le danger à une distance prodigieuse, de grandes pattes qui leur servent d’observatoire, et même de grandes ailes qui se déploient au moment critique et font voile vers des régions inexplorables.
Lorsque je rentrai, je m’aperçus que les kabary netaient pas finis. Je dus y couper court. Après m’être assuré que mes gens n’avaient rien à me dire, je les priai poliment de passer la porte.
19 mai.
A un moment libre, je m’étais mis à feuilleter le livre de cuisine que j’ai emporté : histoire d’apprendre à varier mes menus quotidiens. Mais le refrain perpétuel de chacune de ces pages ne tarda pas à exciter mon hilarité :
« Vous prenez un demi-litre de lait. » — Où?
« Faites frire des oignons. » — Et quand on n’en a pas?
« D’une main prenez une bouteille d huile... jusqu’à concurrence
de... Mettez indifféremment du vinaigre ou du citron. » — Or, ici la bouteille d’huile, la concurrence et l’indifférence n’existent pas.
« Mettez un demi-kilogramme de farine. » — Suffit. Me voilà renseigné.
J’ai fermé le livre en disant à l’auteur, comme V Avare à feu Maître Jacques : « C’est bien malin de faire quelque chose avec du lait, de la farine, de l’huile, etc... mais ce qu’il fallait m’apprendre, c’est à faire un bon dîner avec rien. »
22 mai.
On m’avait parlé d’un bébé malade à baptiser; j’en trouve ni plus ni moins que vingt-sept et pas malades du gosier, je vous assure. Deux ou trois de ces petits diables ont fait une véritable vie d’enfer. Leurs cris et leurs vociférations ne m’ont pas empêché de les bien et dûment baptiser. Mais quelle séance! dans une minuscule chapelle de cinq à six mètres de long sur trois de large. Pour y voir plus clair, il fallut faire deux fournées. Avantage qui eut le désavantage de prolonger sérieusement la cérémonie. Or, après le baptême, il fallait inscrire tous les bambins, le nom de leur père, de leur mère, se débrouiller au milieu des marraines, noter l’âge, enfin remplir tous les paragraphes de leur état-civil. Au bout d’une heure ce n’était pas fini. Mais quelle bonne besogne! et comme les bons anges de ces petites créatures ont dû être contents! A la sortie, je suis envahi. Qu’y a-t-il? Ce sont des fiévreux qui réclament des remèdes, de la quinine. Distribution générale. Oh! les médailles, les scapulaires, la quinine, voilà le bagage indispensable du missionnaire en ce pays. Où trouverai-je de bons cœurs qui consentent à m’en assurer une petite rente annuelle?
Ces pauvres gens m’offrent quelques fruits et je les quitte ravis de ma visite. Le maître d’école semble zélé. Les enfants sont nombreux et savent bien leur catéchisme; j’en ai trouvé sept qui savaient lire. Sept, c’est peu et c’est beaucoup, car nous sommes en plein pays perdu.
26 mai.
Voici une liste de mes petites dépenses : histoire de vous distraire.
27 œufs
3 nattes
2 porteurs ........
1 corbeille de petits pois ....
2 kilos de viande
4 savons malgaches .....
1 paquet de sucre de i5o morceaux
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
Admirez et exclamez-vous que tout est bon marché! Je vous attends ià. Il est vrai que j’ai déjà répondu à l’objection. Quand j’aurai l’air de vous dire des choses absolument contradictoires, ne vous récriez pas trop vite. J’ai lu dans certain livre que Madagascar était la terre classique des contradictions. Rien n’est plus vrai. Ainsi, notre cathédrale de Fianarantsoa est un bijou, elle a des verrières, un autel en cuivre doré, des ornements magnifiques; cela n’empêche pas nos églises de campagne d’être d’une pauvreté complète. La raison, c’est que la cathédrale et toutcequ’elle renferme sont un don princier d’une généreuse chrétienne qui y a mis toutes ses ressources et tout son cœur. Et elle a fait une œuvre vraiment apostolique. Son église fait figure de reine au milieu des autres édifices et domine tous les temples protestants. En pays noir, cette prédication par les yeux n’est pas inutile.
Lorsque je vous raconte ma visite dans lin bazar, j’ai l’air de croire qu’on y trouve tout. Oui! tout et rien, tout à des prix fabuleux et rien à bon marché.
Quand on vous décrit les beautés du paysage, dites-vous bien qu’il y a du subjectif, et que ces beautés sont surtout sauvages. Les rochers sont beaux, à condition qu’on ne les compare pas à autre chose. Si vous voyez dans les livres que le pays Betsiléo est absolument dénudé, affreux, hideux, c’est vrai, et si je vous parle de soirées fantastiques, de couchers ou de levers de soleil à rêver tout éveillé, c’est encore vrai. Encore une fois, cela dépend du point de vue.
27 mai.
Ayant besoin de consulter mon vénéré doyen pour certaines questions, je prends le train Trésor n° 1 et unique, lequel me dépose sans accident et sans rencontre malheureuse à Vohimarina, où est située la belle et intéressante installation du P. Geneaud.
Je trouvai le propriétaire encombré du sous-gouverneur, de ses adjoints, de ses scribes et de sa caisse; ce monde-là est venu recevoir l’impôt; et de plus, c’est jour d’examen pour les cent et quelques enfants de l’école. Je tombe par conséquent au milieu d’une foule. Faisons cependant une rapide visite aux travaux déjà exécutés à Vohimarina. Le P. Geneaud n’a pas perdu son temps, et « pour un homme industrieux, c’est un homme industrieux! » Il n’a pas attendu le général Galliéni et les fonds du gouvernement pour avoir son chemin de fer. Chemin de fer est un terme impropre puisque les rails sont en bois et fabriqués avec des manches de bêches mis les uns au bout des autres. Les wagonnets, fort bien conditionnés, ont des roues en bois cannelées très fortement « pour
maintenir les rails dans le devoir. » Les essieux sont en manches de bêche comme les rails, et l’ensemble est assez fort pour enlever la charge d’une trentaine d’hommes. Les roues méritent une mention spéciale. Elles sont formées d’un noyau central assez épais et de deux couvercles en bois suffisamment résistants pour ne pas lâcher prise, au moins du premier coup.
28 mai.
Séance des plus amusantes avec mes décas. Deux d’entre eux sont déjà presque des savants. Ceux-là savent lire, écrire et compter.
Le troisième est un type d’une espèce très divertissante. Jules, c’est son nom, n’a pas inventé la poudre, en quoi il n’a pas eu tort; il n’inventera rien, en quoi il aura raison. Notre ami Jules est venu prendre sa leçon de lecture. A genoux près de ma table, sa bonne frimousse à hauteur du syllabaire ouvert à l’endroit ou à l’envers, peu lui importe, il s’escrime de son mieux à démêler les différentes voyelles a, e, i, o, u. Je les lui nomme dix fois, vingt fois. Je les lui fais crier, je les lui fais chanter : a, e, i, o, u. Plus fort, encore plus fort! Il pousse des hurlements. Bien. 11 n’y a pas de mal, nous ne dérangeons pas les voisins. Il reprend, il rehurle, il rechante. Laissons-le aller seul. Hélas! tout s’embrouille : a, ou, iê.
J’invente des moyens mnémotechniques à sa portée. Regarde bien : cet i est maigre ; l 'a a un petit bedon en bas ; Yo est tout rond. Système des assonances, rythme musical, tout est mis en jeu. Ses deux amis se tordent de rire. Je me paie pour ma part une tranche de jubilation qui fait digérer tous les menus tracas de ma nouvelle existence.
29 mai.
J’ai vingt-quatre ouvriers sur les bras à qui je dois distribuer la besogne. Facile, pensez-vous; pas toujours lorsqu’il s’agit de tracer au grand soleil de midi d’immenses lignes à perte de vue. — Pour quoi faire? — Dame, pour y faire des trous. — Pourquoi des trous? — Pour y mettre des arbres. — Pourquoi des arbres? — Pour qu’ils poussent. — - Oui, mais pourquoi des arbres qui poussent? — Tout simplement pour garder mon domicile : i° contre la foudre ; 20 contre le vent ; 3° contre l’administration. Cette dernière surtout est à prévoir. Le terrain a été concédé provisoirement pour trois ans à condition quil soit cultivé et exploité. Déjà un an de passé. Il est temps de s’y mettre, sinon un beau jour je serai mis à la porte sous le prétexte plausible que je n y fais rien. Telle est la raison majeure qui m’oblige à faire des trous de o m. 70 de
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
côté dans une terre dure comme le roc, au prix modique de o,o5 par trou fait. Ah! s’il n’y avait que ces dépenses-là!
La semaine prochaine, j’aurai les maçons. Avoir les maçons chez soi c’est presque aussi grave qu’un incendie ou une inondation. On sait quand ils viennent, on ne sait jamais quand ils s’en iront, pas plus ici qu’ailleurs.
3 1 mai.
Trésor, de plus en plus civilisé, m’accueille d’un regard et d’un dos bienveillant. Il a totalement perdu l’habitude de lever les pattes de derrière. Je l’enfourche et me dirige vers Andakana, escorté d’un essaim joyeux de bambins et bambines, que les allures de mon « coursier » mettent en jubilation. Par prudence, je recommande de ne pas se tenir trop près derrière du idem de l’animal, et comme le sentier peut avoir au grand maximum o m. 25 de large, voilà mes moutards obligés, s’ils veulent m’accompagner, de bondir à travers les hautes herbes, de sauter les fossés, de se dépêtrer au milieu des tiges de manioc qui leur fouettent vigoureusement bras et jambes nus. N’importe. Ils passent au-dessus de tout comme les sauterelles, leurs compatriotes. C’est charmant à voir courir, et délicieux à entendre piailler, ni plus ni moins qu’une troupe de poussins qui suit Maman Poule. Et puis quel plaisir de passer la rivière! Pas de bottines à enlever, pas de vêtements à relever. Quelle jolie flottille de petits crapauds! La berge est escarpée : nos crapauds deviennent de petits rats. Ensuite la prairie : les petits rats deviennent des lapins! Exprès, je lance Trésor au trot, presque au galop; les lapins deviennent des moineaux qui volettent, et tous ensemble, eux soufflant à faire tourner les moulins, le cavalier, lui, droit comme un I et fier comme Artaban, nous nous abattons sur la grande place de l’église.
Après la messe, je regagne Talata avec mes négrillons. Arrêt d’un ipstant pour y cueillir mon mousqueton, et aussitôt dégringolade vers les rizières. Trois victimes : deux kitsikitsilca et un grand diable de héron noir. Dire l’entrain de ma petite meute (ce sont des toutous maintenant) serait difficile : ça vous saute les rizières malgré les trous, malgré la boue, malgré les buissons, malgré tout.
Au fond, ce que je désire, c’est de gagner ces pauvres petits. Ceux qui me suivent aujourd’hui sont des nôtres, mais il y en a tant à côté, à Talata en particulier, qu’il faut attirer pour les donner au bon Dieu! Je ferai l’impossible pour cela et j’espère bien que la Sainte Vierge m’aidera. Ce Talata n’a ni plus ni moins que quatre écoles : officielle, anglaise, norvégienne et catholique. C’est beaucoup trop. Bien des projets
me trottent en tête, mais ce qu’il faut, c’est la grâce de Dieu : aidez-moi à l’obtenir.
2 juin.
Hier un cheval blanc s’échappa de Talata parce que son maître était gris. Dans son ivresse, celui-ci promet une piastre (5 fr.) à qui lui ramènera la bête. Mes gens saisissent l’occasion par les cheveux et, après une course folle, le cheval par la crinière. Le propriétaire refuse de se dessaisir de sa piastre, mais pas sots, nos Malgaches! Ils tiennent le fugitif et le lâcheront si le maître ne lâche pas sa piastre. Finalement, on a l’idée de m’appeler comme arbitre. Réunion des intéressés et de nombreux curieux sur la colline. On commence par me faire un kabary des plus éloquents, auquel je coupe court en répondant que je n’y comprends rien, que ce Rossinante n’est pas mon Bucéphale, que tout ce que je désire, c’est la paix et la corde qui a servi de lazzo pour attraper le délinquant. En désespoir de cause, nos plaideurs convoquent un interprète, et à ce moment, je vois déboucher le maître en personne... et en goguette. Pas fier cependant, puisque sans dire un mot il me tend la piastre. Voilà une piastre qui va servir d’auréole à mon autorité. Il a eu peur, disent les gens. De quoi? de ma barbe? je ne sais. Le cheval blanc est rendu au maître gris; et je procède à la distribution exacte et scrupuleuse du salaire qui revient à chacun des six poursuivants.
îoo sous divisés par 6 donnent 16 + 4 de reste; ce sera pour l’interprète. Or, 16 sous pour un Malgache, c’est une fortune. Quand on pense que la journée d’un pauvre diable qui peine de 6 heures du matin à 6 heures du soir se paie o fr. 40 !
3 juin.
Avec nos Malgaches, il faut entrer absolument dans les détails les plus infimes. Si Ton ne fait pas sa tournée tous les mois (chose impossible lorsqu’on a soixante ou quatre-vingts postes) les maîtres d’école se laissent aller à une bonne petite routine qui ne donne pas grand résultat. Au contraire, surveillés de près, ils peuvent beaucoup et sont vraiment les aides et les suppléants du missionnaire. C’est une des contradictions de Madagascar. Les Malgaches sont-ils paresseux? Oui, laissés à euxmêmes. Sous l’impression de la crainte ou de la surveillance, ils travaillent « comme des nègres », c’est le cas de dire. Abandonnez-les à leur inspiration, ils passeront la journée à « lézarder » sur le gazon. Un signe, et ils vous suivent pendant 40 ou 5o kilomètres sans témoigner ni humeur ni fatigue.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
4 juin.
Dernière nouvelle du jour : Jules est arrivé à distinguer Va, ïi et l’o. Ce qu’il triomphe ! Du coup, son syllabaire ne le quitte pas et j’entends de temps en temps dans la journée le refrain a, i, o qui devient réellement de plus en plus distinct. Nous mettrons six mois pour l’alphabet. Enfin, si l’on arrive.
5 juin.
En attendant que le lait pousse dans ce pays inondé de vaches, je compose généralement mon déjeuner du matin d’une omelette aux œufs de poule ou de canard. A midi :
Lundi. — Soupe à la poule, sauce grand air.
Mard .. — Friture à la poule, sauce appétit.
Mercredi. — Fin de la poule, sauce estomac creux.
Jeudi. — Deux sous de bœuf, sauce ventre affamé.
Vendredi. — Œufs sur toute la ligne, sauce vide absolu.
Samedi. — Re-poule ou re-bœuf, sauce faim canine.
Et quand c’est fini, on recommence.
Avec un peu de café et le grand vent que nous avons ici, Jous ces festins passent comme une lettre à la poste.
‘ Apprenez entre parenthèses que le café qui, jadis, de l’avis de tous les médecins, était regardé comme un poison lent, est devenu, de par la docte et infaillible Faculté, un fébrifuge et un fortifiant. Nous sommes tombés au bon moment : de fait, le café est indispensable ici. Nous buvons d’ailleurs notre café, ce qui est une économie et une satisfaction d’amour-propre et d’estomac. v
Dans quelque temps, je vous enverrai un tas de recettes culinaires merveilleuses. Avez-vous déjà mangé de l’omelette au citron, à l’eau et au sucre? C’est inédit, mais délicieux.
Et dire qu’il ne me reste que trois œufs! En viendrai-je à la triste extrémité des vieux grognards de la retraite de Russie, et me faudra-t-il manger mon cher Trésor ?
9 juin.
Quel est le maire du village qui n’a pas rêvé de doter sa commune d’une fontaine publique pour remplacer « l’eau impropre à tous les usages », comme on lit dans une ruelle d’E***?
Je ne suis pas maire de village, et pourtant j’ai voulu doter mon Talata , sinon d’une fontaine puisqu’elle existait déjà, du moins des facilités et commodités pour y aborder. Voilà pourquoi, ce matin, suivi de
deux acolytes armés d’outils de terrassiers, je dévalais sur le flanc de la colline jusqu’à la petite mare où jusqu’alors venaient patauger toutes les dames du pays.
Le travail fut plutôt sale, mais combien utile! Des pierres, un peu de terre glaise, ont fait tous les frais de la construction, un bambou sert de tuyau, et maintenant les ménagères pourront remplir leurs grandes cruches sans s’embourber comme autrefois.
Tout était fini, quand mes gens m’interpellent : « Il y a beaucoup de protestants qui viennent ici, » avec un air de dire que cela ne convenait pas puisque c’était sur un terrain catholique. A quoi je répondis que c’était justement parce qu’il venait beaucoup de monde à cette fontaine, et en particulier des protestants, que je m’étais empressé d’arranger la fontaine. Et sur ce, un petit sermon en quatre mots sur la charité et sur le zèle : « Je ne suis pas venu, ajoutai-je, pour les chasser, mais pour les attirer et les convertir. »
Tout cela aura-t-il quelque écho dans le pays et Notre-Seigneur ferat il couler sa grâce par le trou de ma fontaine? C’est son secret. Pourtant à moins de provocations et de chicanes injustes, nous aurons bien soin d’éviter toute querelle. C’est la tactique du bon Dieu et de ses missionnaires, quoi qu’en disent les feuilles et les récits de l’autre bord.
On vient de m’acheter un syllabaire (o fr. 10) en m’offrant quatre œufs. Nous voilà revenus à l’époque primitive des échanges en nature,
17 juin.
Fini le tour de mon petit diocèse, mais fini pour recommencer et rerecommencer à perpétuité, si les événements ne viennent pas troubler le cours de nos tournées pastorales.
L’horizon est bien noir en France, mais hélas! les gros nuages commencent à franchir l’équateuF et à nous arriver jusqu’ici. L’avenir n’est pas rassurant. Les gens intelligents voient bien que la disparition de nos écoles et de nos œuvres serait un appoint formidable apporté à l’influence anglaise encore trop grande en ce pays. S’arrêtera-t-on devant pareille considération?
19 juin.
Je ne vous aï pas encore appris la grands nouvelle. J’ai fini par dénicher une vache qui donne du lait! Elle m’en sert un bon litre tous les jours. Grâce au lait, je puis me mettre au riz, et grâce au riz je puis me dispenser d’autres légumes plus chers.
Mais voici que mon homme au lait, ou plutôt l’homme de la vache
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
au lait, m’arrive un matin aveç la bienheureuse bouteille paternellement abritée sous son lamba. Le liquide transvasé, mon Malgache attend, quoi? « S’il vous plaît, prononce-t-il alors, je vous apporterai encore du lait. — Eh! oui. — Mais à trois sous le litre. — Ah! non. » En Europe, on céderait ou on enverrait promener son marchand. ïci, c’est différent. 11 faut subir le kabary ou discours du vendeur. On y répond par un non plus accentué. Gela peut durer longtemps, mais je « kabarise » à mon tour : « Voyons est-ce que ta vache mange plus depuis deux jours? — Non. — Si elle ne mange pas plus, je ne vois pas pourquoi je paierai son lait plus cher. » Que répondre à pareil argument? Or couper la réponse à un Malgache c’est l’avoir dompté. — « Soit; pour deux sous comme auparavant. — Bien; comme cela nous sommes bons amis. >» — Et il s’en va en riant, tout aussi satisfait apparemment que s’il avait eu gain de cause.
Ce n’est pas toujours aussi facile. Mon principal maçon avec qui j’ai commencé à avoir des démêlés, trouvait moyen d’échapper continuellement à mes syllogismes. Je l’acculais dans une impasse : il enjambait les raisons. Aujourd’hui il veut être payé au mille, le lendemain à la journée suivant ses fantaisies du moment ou les rêves de la nuit passée. Je l’attaque à coups de dilemmes plantés devant lui comme les cornes d’un bœuf prêt à embrocher sa victime, il trouve moyen de filer entre les pattes et de filer si bien qu’il disparaît. Dans ces circonstances-là il faut avec nos noirs prendre la contenance d’un homme absolument désintéressé. Si l’on laissait voir le moindre regret, le moindre dépit, on serait à leur merci. — Mais non : * Tu ne veux pas travailler, tant pis pour toi, moi ça ne me gêne pas du tout » (au contraire).
Autre exemple : Vous êtes très pressé de partir, les porteurs arrivent, tâtent les caisses, se plaignent : Trop lourdes. — Fâchez-vous. Ils vous plantent là. — Dites : « Ah! les caisses sont trop lourdes, je partirai plus tard, avec d’autres. Rien ne presse » et l’on dit son bréviaire. Cinq minutes se passent, les gens vous observent, bientôt ils s’interpellent, vous interpellent et tout est réglé selon vos désirs.
23 juin.
Hier soir tandis que j’étais absolument submergé d’occupations, on vient me chercher pour une pauvre malade qui désire Je baptême. Evidemment l’on plante là tout le reste et on court à cette pauvre âme en détresse.
On n’a pas idée de ces visites avant de les avoir faites. Après maint et maint détour dans les misérables ruelles qui séparent chaque maisonnette, on se trouve en face d’une sorte de trou carré percé dans le mur
CH); Z LES BETSILEOS.
à une cinquantaine de centimètres du sol. C’est la porte, paraît-il. Le grand chapeau colonial dans ces occurrences doit baisser pavillon. Je me glisse par l’ouverture. L’intérieur de la case est noir comme une cave. Quantité de gens l’encombrent accroupis sur des nattes. Quantité d’autres pénétrent à ma suite. Nous sommes plus qu’il n’en faut pour nous asphyxier réciproquement et achever la moribonde. Les yeux finissent par se faire à l’obscurité, je distingue dans un coin une pauvre vieille toute décharnée. Je m’accroupis auprès d’elle assisté de mon maître d’école. Courte exhortation. L’essentiel en fait d’instruction, quelques actes de foi et de contrition; voyant la bonne disposition du sujet, je n’hésite pas à lui conférer le baptême et je me retire, non sans avoir donné quelques centigrammes de quinine à la plupart des assistants. L’un d eux veut à toute force que je lui arrache une dent qui branle. J'échappe à grand’peine à ses instances. Si j’avais mes tenailles!
5 juillet.
Nouvelle visite à ma vieille moribonde récemment baptisée. Comme toujours, grands et petits me suivent et s’entassent dans la case, histoire de regarder ce que va faire le Père, et de lui extorquer quelques centigrammes de quinine.
Ma bonne vieille allait un peu mieux. La consultation est vite terminée. Au tour des bébés. En voici un qui a un abdomen trop proéminent, un autre est couvert de petites plaies, un autre a la fièvre, un autre tousse, etc. On a heureusement appris les rubriques nécessaires pour les cas ordinaires. Le calomel, la santonine, l’émétique et la quinine composent le fond de ma petite pharmacie.
Je constatai dans ma visite que tous les enfants étaient baptisés (ce qui se voit ici à la médaille), mais par contre que presque tous les adultes portaient l’amulette traditionnelle, je me permis donc un petit kabary : « Si le baptême est bon pour les enfants, pourquoi serait-il mauvais pour les grandes personnes? Si l’on n’est pas baptisé on n’est pas enfant du bon Dieu. » Une bonne femme répondit qu’ils désiraient le baptême.
Quand pourrai-je m’occuper entièrement de tout ce monde? Pour le moment je suis dans le mortier et je n’ai pas le droit d’en sortir... toute une journée. Quand je rentre, tout est à refaire, témoin le carrelage de la salle fait en dépit du bon sens et avec des carreaux pas cuits.
8 juillet.
Une course à Ranomena doit me faire revoir un vieux païen baptisé
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
qui se meurt tous les trois jours, mais ressuscite dans l’intervalle ; et aussi un autre qui demande le baptême parce qu’il est tourmenté par le démon. Le démon lui colle les bras et les jambes ensemble, dit-il.
Le fait est qu’il y a par ici quelquefois des diableries. Le P. Geneaud m’a raconté une histoire arrivée à Andakana même à ses décas.
Près de la maison il y a dans un pli de terrain une sorte de marais maudit. Personne ne veut y travailler. Le Père veut essayer de rompre le charme. Or il arriva qu’après ces essais, ses malheureux décas se virent poursuivis la nuit par une grêle de pierres et de terre. On surveille, on examine, c’était pour le moins insolite et étrange. La persécution ne cessa que lorsque le Père eut fait partir un de ces décas qui était la cause ou la victime de tout ce tapage.
9 juille*:.
J’en reviens... de Ranomena.
Je n’ai pas vu le diable. Mon pauvre malade a l’air disposé à recevoir le baptême. Le maître d’école me dit qu’il y a beaucoup de personnes tourmentées le soir. Est-ce vrai? C’est fort possible, vu le nombre d’amulettes et de superstitions.
10 juillet.
Voici que je tourne au Robinson suisse. Pas encore d’autruche apprivoisée, mais les bêtes de la création commencent à se donner rendez-vous sur mon plateau. Je me suis payé un beau coq avec quatre poules qui logent et chantent maintenant dans le palais préparé pour eux. Se lever au chant du coq, quelle jouissance ! Le mien a une voix passable. Les envieux l’accuseraient peut-être d'enrouement. J’aime mieux voir dans son râclement de gosier final, un jeu d’orgue supplémentaire appelé généralement trémolo. J’arriverai à découvrir un jour ou l’autre dans son kokoriko un peu de voix céleste.
20 juillet.
N’ayant pas de réunion dimanche, je jugeai à propos de me mettre à la disposition de mon doyen, le P. Geneaud, et celui-ci, homme aimable, jugea opportun de m’offrir une journée de délassement à Vohimarina...
Pour aller à Vohimarina, Trésor met, sans courir, à peu près quatre heures. A quoi pense-t-il pendant ces quatre heures? Je ne sais. Au fond je crois qu’il ne pense à rien. Son cavalier fait de même, à moins qu’il ne prie ou qu’il ne rêve.
De fait cela m’arrive. Il me vient, lorsque mon gentil Bucéphale
m’emporte légèrement de son petit trot sur les grandes routes rocailleuses de la vallée, et que le soleil levant ou couchant accroche d’immenses ombres au flanc déchiqueté des montagnes, de ces pensées poétiques dont je voudrais vous envoyer la primeur. Rien ne me repose du tran-tran prosaïque de la vie d’entrepreneur en bâtiments, comme ces chevauchées à la recherche de mes malades ou de mes élèves. Sur la route, tout me parle, jusqu’aux énormes boeufs bossus qui me regardent passer en fixant sur moi leur œil méditatif, jusqu’aux grands oiseaux de proie qui planent au-dessus des rizières, jusqu’aux oisillons qui criaillent au milieu des hautes herbes, jusqu’aux petits rats effarouchés qui se réfugient à mon approche derrière la haie de cactus épineux, jusqu’aux tout petits insectes qui travaillent silencieusement sur le bord du sentier pour bâtir leurs fourmilières pyramidales. Tout cela me parle à la fois et du pays que j’habite maintenant et de celui que j’ai laissé; de Madagascar et de la France, par ce simple phénomène de comparaison ou d’association d’idées, qui fait instinctivement rapporter ce qu’on voit à ce qu’on a vu.
Et derrière le buisson de roses, derrière les grandes plaines au-delà des horizons où le soleil descend pour aller vous éclairer à votre tour, je vous revois les uns et les autres, chers amis, et je me laisse entraîner à remonter une autre route parcourue, déjà longue et toute semée des bienfaits du bon Dieu. Loin de se serrer, alors, le cœur se dilate et se retrempe dans la confiance. Pourquoi douter de l’avenir, lorsque la main de Dieu a si bien conduit le passé? Les épreuves ont toujours leur terme dans la vraie consolation; notre rosier commence ordinairement par donner des épines ou un feuillage un peu sombre, mais toutes les branches finissent par s’épanouir en boutons et en fleurs.
Tout en songeant ainsi, les kilomètres passent les uns après les autres. Nous descendons pendant près de deux heures la vallée du Mandranofotsy. A Andranovorivato, l’on abandonne la route du Sud pour prendre franchement la direction de l’Ouest. On grimpe indéfiniment. Nous quittons les basses régions pour entrer dans cette espèce de tohu-bohu rocheux qui ressemble à un restant de chaos. C’est beau, parce que ce n’est pas ordinaire; c’est beau, parce que la définition du beau étant prodigieusement élastique, on peut y faire rentrer même d’immenses tas de cailloux. L’esthétique ici doit modifier ses principes. Adieu la symétrie, l’ordre, la proportion. Plus c’est entassé, plus c’est bousculé, plus c’est renversé et renversant, plus ça ne ressemble à rien, plus c’est admirable; du moins plus l’effet produit est saisissant.
Lorsqu’on a bien serpenté à travers l’avant-garde des mamelons dénudés et les torrents remplis de casse-cous, quand on a sauté ou franchi
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
deux ou trois ponts en déconfiture, on vient se heurter à la première ligne des vieux rocs, grenadiers antédiluviens dont le bonnet à poils est à peine hérissé de quelques brousses. Ils ont tous un air de parenté, ces énormes blocs. Ronds ou carrés, ils ne varient guère de couleur; tous sont sillonnés de longues traînées blanches et noires, car les larmes du temps coulent depuis des siècles sur leurs fronts chenus. Cependant, jeux de lumière ou lignes d’ombre, détails au premier abord inaperçus, aspect bizarre de telle ou telle crevasse, villages perchés de ci de là dans des positions ravissantes, que sais-je? il n’en faut pas plus pour donner à chacun d’eux sa physionomie particulière. Et puis, îournez-les, examinezles aux quatre points cardinaux; ils s’allongent, se rétrécissent, s’élèvent ou s’abaissent de façons surprenantes, au point de perdre leur identité. On ne les reconnaît plus.
Regardez Ambatovory. Que dites-vous du rocher, du hameau perché à mi-hauteur? Là le sentier devient horriblement dur. A Trésor de s’en soucier. Pour moi, je contemple, j’admire, je dévore des yeux, jusqu’au moment où je suis rappelé au prosaïsme de l’existence par un soubresaut involontaire de mon dada qui vient de glisser dans quelque ornière.
Entre ce rocher et le massif de Vohimarina qu’il me reste à contourner, le paysage est d’un sauvage parfait. A droite, à gauche, des éboulements de roches. On comprend qu’un de nos missionnaires, ramené à la côte par les ennemis pendant la guerre, ait eu quelques frissons en traversant ce désert. Le roc de Vohimarina, quand on arrive de ce côté, a quelque peu l’air d’une forteresse avec tours et murailles. -
Bientôt cette forteresse devient une porte monumentale. Le chemin se contourne en désespéré pour éviter les blocs monstrueux. On devine là-bas, derrière un de ces blocs, quelques modestes toits de chaume et une maison en construction. Déjà à droite et à gauche se manifestent quelques signes de civilisation européenne sous forme de conduites d’eau recouvertes de grosses pierres unies avec de la boue. Un dernier détour et nous sommes au but. Tout est prêt pour nous recevoir, les gens, la maison et surtout le cœur du missionnaire.
Admirons son installation :
Grâce à d’ingénieux travaux d’irrigation, le P. Geneaud est arrivé à capter deux ou trois sources et à amener l’eau jusque près de sa maison. Que de soupirs j’ai poussés en face de cette fontaine ! Voilà, hélas! qui ne sera pas possible à Talata.
Notre après-midi est consacrée à une excursion dans l’ancienne ville. Il faut savoir qu’avant la conquête française (cela ne remonte pas fort loin) nos Betsiléos avaient la curieuse et nécessaire habitude d’aller se
nicher à des hauteurs invraisemblables, sur les cimes des montagnes. Ici le rocher étant un peu exagéré, on s’était arrêté à moitié route. D’en bas c’est à peine si l’on devine une crevasse. Lorsqu’on est là-haut, on trouve que l’endroit est très suffisamment spacieux et que la place ne manque pas, même pour une petite ville.
La raison de ce « perchement » c’était tout simplement la crainte des Bares, honnêtes brigands qui avaient pour unique métier de venir détrousser, rançonner ou piller les Betsiléos, pour pourvoir aux besoins de leur propre existence. Par conséquent, toujours en chasse, ils étaient le cauchemar de leurs paisibles voisins. De là la nécessité de se mettre hors de portée. Vohimarina leur a toujours échappé. L’on ne s’en étonne pas quand on a grimpé l’étroit sentier rocailleux et tortu qui y donne accès.
Cet ancien emplacement de Vohimarina est actuellement envahi par les ronces et les arbustes de toute espèce. Il faut se défier, en y circulant, de certaines grandes feuilles, qui sont les orties de ce pays, mais des orties qui piquent comme il convient aux tropiques, à rendre enragé si l’on s’y fait mordre. (Histoire d’un Anglais qui crut bon de s’en servir après une opération intime!) En fait d’habitants nous ne rencontrons que des boeufs et leurs gardiens. Encore bienheureuses, ces bonnes bêtes, de n’être plus obligées comme autrefois de descendre et de remonter régulièrement matin et soir.
Pour en finir avec nos Bares barbares, leurs incursions étaient tellement incessantes et imprévues que lorsque nos gens se risquaient dans la plaine, ils avaient bien soin de laisser des vedettes chargées d’inspecter continuellement le voisinage. A la moindre alerte, bœufs et gens n’avaient qu’à se précipiter au plus vite du côté de leur retraite. Un jour, après une visite de leurs gênants voisins, nos Betsiléos s’aperçoivent que trente Bares se sont égarés dans la vallée et ne peuvent facilement rejoindre le gros de la troupe. La résolution est bientôt prise et l’exécution suit de près. Les trente Bares n’ont jamais revu leur pays.
La confiance et la sécurité sont venues avec l’occupation française, et la ville, descendant de son perchoir, est allée se morceler en une multitude de hameaux. L’un d’eux est blotti entre deux grosses pierres. La plate-forme sert de pâturage. C’est là, comme je l’ai dit plus haut, que l’on conduit les troupeaux ; c’est là aussi que l’on conduit des chiens qui infestent la contrée et dont on veut se débarrasser sûrement. On les pousse en haut de la montagne et on les force à se précipiter dans le vide : le résultat est immanquable.
Sur la route, à mi-hauteur de la première partie de l’ascension, j’ai
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
rencontré les sources, les digues et les wagonnets du P. Geneaud, dont j’ai déjà parlé.
Au retour de cette charmante excursion, je plante là mon escorte pour rentrer au plus vite. Il est bon de se figurer, lorsqu’on revient chez soi, suivant le conseil de Molière, qu’on y trouvera tout bouleversé, tout démoli, tout perdu. Cela permet de regarder comme un gain tout ce qu’on retrouve. A part la disette de briques qui va nous causer un ou deux jours d’arrêt, rien à regretter à Talata. L’école pousse à vue d’œil.
25 juillet.
A ma messe il est venu deux mariages. J’en attendais quatre, mais l’un est arrivé trop tard et l’autre n’est pas venu du tout.
Un Père a fait cette année i5oo baptêmes d’enfants. Je suis arrivé pour ma part, en deux mois, à no ou 120, et je ne viens qu’en dernière ligne, les autres missionnaires ayant presque tous des districts plus considérables que le mien.
Je n’exagérais donc pas en disant que la moisson est sur pied, et que ce qui manque ici, ce sont les instruments nécessaires pour la recueillir. Ne font baptiser leurs enfants que ceux qui sont avec nous. Or, combien seraient avec nous, ou pour mieux dire avec le bon Dieu, si l’on pouvait s’occuper sérieusement d’eux et les détacher de leurs superstitions! mais cela suppose des hommes, du temps, de l’argent, des écoles, des chapelles, le tout avec quelques centimes de liberté. Hélas! il est fort à craindre que sur ce dernier point, on ne nous ruine complètement ici... tout comme dans la mère-patrie.
4 août.
Je comptais vous faire le portrait de Jules. Eh bien ! je suis volé, car mon ami Jules s’est envolé! Nous avons fini par nous brouiller sur le chapitre du travail-, lui, voulant mettre le point final au bout de chaque phrase, et moi, prétendant, arbitrairement peut-être, aller jusqu’au bout du sujet, c’est-à-dire de la besogne quotidienne.
Le divorce d’ailleurs a été prononcé sans éclat. Il arrive : « Mon Père, donnez-moi de l’argent s’il vous plaît. — Soit, je te dois encore o fr. 5o, les voilà. — Je voudrais bien 5 francs. — Hein! Pourquoi? Mon habitude n’est pas de payer d’avance. Je ne paye pas quand je ne dois rien. C’est clair. — Alors je m’en vais. — Va-t’en, cependant examine bien, demain il sera trop tard et si tu me quittes tu ne rentreras jamais. »
Mais je m’aperçois que j’ai oublié de vous raconter la petite scène
qui servit de prélude à cette entrevue solennelle. Vous ne seriez pas au courant des mœurs du pays si je la passais sous silence.
Jules donc était venu une première fois me tâter dans la matinée, histoire de prendre la poudre d’escampette sans dire gare. « Mon Père, je voudrais aller chez moi, mon père est très malade. — Qu’est-ce qu’il a? — La fièvre. — La fièvre, tout le monde l’a en ce moment. — Oui, mais je voudrais aller le visiter. — Soyons raisonnable, est-ce que tu es médecin? — Non. — Alors qu’est-ce que tu feras à ton père? — Il est très malade. — Ce n’est pas vrai, et la preuve c’est que ta mère est venue ici aujourd’hui. Est-ce qu’une femme abandonne son mari lorsqu’il est très malade? » Silence.
Mon homme avait piteusement battu en retraite. Il ne pouvait plus cacher la véritable raison de ses instances et il avait pris son parti de dire carrément son intention. Je l’invite à bien réfléchir avant de se décider. Hélas! il n’a guère de quoi réfléchir; en tout cas il n’en prend pas le temps, et s’en va illico.
Pauvre diable qui, lorsqu’il aura usé les vêtements que je lui ai donnés, aura à peine un lambeau d’étoffe pour se couvrir, et qui sera bientôt réduit à la condition de l’Enfant prodigue.
Au fond, ce départ me jette au cœur un grain de mélancolie, non pour moi qui ne suis nullement embarrassé d’avoir un remp>açant, mais pour cet infortuné Jules. Il n’a pas su apprécier son bonheur!
O fortunatum nimium sua si bona norit !
De plus j'y perds une étude de mœurs parfois très divertissante. La leçon de lecture avec lui n’avait rien de banal ; les exhortations sur la propreté avaient des conséquences inattendues. Il m’époussetait avec une vraie délicatesse de plumeau et avec des doigts sales. Ces jours-là je n’avais plus le droit d’avoir un brin de paille dans la chambre ou un bout de fil sur les habits. Il s’approchait respectueusement et extirpait subtilement le corps du délit. Les marmites, la poêle, les casseroles étaient explorées avec des soins méticuleux. C'était à qui serait le plus luisant du Père ou de la batterie de cuisine.
Ce zèle, il est vrai, durait ce que durent les roses, et même un peu moins. La propreté s’en allait à la dérive dans des flots de poussière ou s’ensevelissait sous une couche de crasse et de suie. La coquetterie seule surnageait ou survivait.
Eh! oui, Jules était coquet. Sa raie du milieu, d’une rectitude irréprochable, divisant en deux forêts parfaitement égales ses cheveux crépus fut plus d’une fois l’objet de nos plaisanteries. Avec le plus grand sérieux
Fanfare des Frères.
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Une représentation chez les Frères.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
je lui demandais ce que signifiait cette grand’route. Et ses compagnons de renchérir. Jules ne s’émouvait pas et gardait ses avantages. Un jour je jette au fumier je ne sais quel bout de lustrine rouge plus que malpropre. La bonne fortune de Jules voulut qu’il en fût témoin. Depuis lors le ruban au rebut constitue l’un de ses plus beaux ornements et devint sa ceinture obligatoire et quotidienne.
Mais où Jules fut sublime, ce fut à certain jour où par suite de circonstances imprévues j’en fus réduit à lui faire servir la messe. De répons, point n’en lut question évidemment, mais par contre les Amen tombèrent dru comme grêle. Pas moyen de respirer : Y Amen inexorable prit la place de tous les points et même de toutes les virgules. La sonnette eut entre ses mains des fantaisies et des inspirations inimaginables. Jules savait en principe qu’il fallait sonner... mais quand? L’Elévation était finie et j’en étais au Pater , lorsqu’il se souvint du principe et, pris de remords, se crut obligé de restituer tous les coups de sonnette dont il s’était dispensé. Peu importe, la bonne volonté y était et jamais enfant de choeur n’apporta plus d’attention pour produire en moins de temps plus de bévues.
Maintenant Jules ne sonnera plus de travers, Jules ne trouvera plus de ruban rouge dans les débris de coquilles d’œufs, Jules ne recevra plus de beaux bérets multicolores comme celui que j’avais rapporté pour lui de Fianarantsoa, Jules n’aura plus de quoi se payer « une culotte » comme celle que lui avaient fabriquée ces dames de l’école normale, bientôt Jules n’aura plus de chemise ni de lamba ; il retournera à la malpropreté et à la disette. Lui si fier, le dimanche matin, de la blancheur éclatante de ses habits redevenus propres grâce au savon du Père, devra se contenter de quelques haillons d’un gris de plus en plus accentué.
Pauvre Jules! J’ai fait ton oraison funèbre, alors que je ne voulais faire que ton éloge. Et malgré tous mes serments, qui sait? S’il y a place, si tu me le demandes, je suis capable de me laisser attendrir par ta misère et tes promesses. Qui sait si je ne te reprendrai pas?
6 août.
Je commence à mieux connaître les qualités et les défauts de nos bons Betsiléos.
Docilité, facilité d’assimilation, civilisation relative, endurance, gaîté habituelle, le Betsiléo a toutes ces qualités en proportions différentes suivant les individus. Mais il a au plus haut degré le don d’inertie, de résistance passive, qui caractérise les peuples faibles. S’il ne veut pas quelque chose, ce n’est pas qu’il veuille autre chose, mais il ne veut pas et cela
suffit pour que vous n'en puissiez venir à bout. Le missionnaire s’y bute en mainte circonstance. Pour moi, je viens d'être battu, archi-battu dans la question du lait.
Je triomphais d’être parvenu à me faire apporter un litre de lait chaque jour. Mon estomac jubilait, mon amour-propre, au fond, exultait. Là où mes prédécesseurs avaient échoué, j’arrivais du premier coup à la victoire. La modestie allait bientôt prendre sa revanche. Le litre de lait devint vite intermittent et la source finit par se tarir tout à fait. Investigations, examens : d’où provient cette sécheresse? Après maint interrogatoire où mon fournisseur rejetait la faute continuellement sur le dos des veaux qui avaient trop soif, je découvris que la vraie raison était qu’il ne voulait plus m’en donner. La raison de cette raison, on ne la saura jamais, pas même au jugement dernier, car je crois qu’elle n’existe pas. Mais le fait était là. Pour ne pas me laisser vaincre sans combat, je déclare que vu sa mauvaise volonté j’interdis à tous ses bœufs et vaches de venir paître sur mes terrains, et pour affirmer ma résolution, j’enfourche Trésor , je descends dans la prairie et j’expulse sur-le-champ les bêtes et leurs gardiens. Puis j’envoie notifier l’ukase au propriétaire. Croyez-vous que celui-ci se soit rendu? Nenni. Ses bœufs n’auront que du bo\aka (herbe sèche) à grignoter et le Père tâchera de digérer sa bouteille vide. Quant au lait, il restera pour les veaux.
Solution finale : je vais acheter une ou deux vaches auxquelles je réserve toute mon herbe et qui me donneront du fumier et... peut-être... du lait, si elles veulent.
Ne croyez pas que ces disputes altèrent en rien les bonnes relations. Nullement. Il est convenu que sur tel ou tel point l’on n’est pas d’accord. On continue à dire oui d’un côté, non de l’autre, tout aussi contents de garder intacte son opinion personnelle que si l’on était parvenu à s’entendre.
Quand mes vaches seront ici, Talata aura tout l’air d’une ferme.
Mon rêve qui, espérons-le, deviendra réalité, ce serait de créer autour de la future église un village chrétien. Pour le moment, le grand travail se fait en bas, dans le marais qu’il s’agit de dessécher, d’assainir et de transformer en superbe jardin.
Pour sortir de la vase (à certains endroits elle a i mètre 20) j’ai fait creuser deux immenses canaux longeant une future allée centrale exhaussée de tout ce que l’on a extrait des deux canaux. On peut déjà y circuler à pieds nus sans enfoncer jusqu’aux genoux.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
7 août.
Le maître decole de Salonjo accourt précipitamment et m’avertit qu’un enfant est très gravement malade... Très gravement malade ne veut pas dire ici « à la mort », car nos Malgaches n’ont guère en fait de maladies la notion des nuances. « Très gravement malade, » cela veut dire quelquefois être enrhumé. Mais ce sont choses qu’on ne peut débrouiller à distance. Interroger mon homme, c’est inutile. Lorsque je leur demande si le malade est près de mourir, ils me regardent avec un air eiïaré et me répondent invariablement : « A sa : Je n’en sais rien. » Comme si on pouvait deviner qu’un homme va mourir. Oh! ces blancs!
Bref je file grande vitesse vers Salonjo, traverse la foule assemblée pour le paiement de l’impôt, jette en passant quelques saluts et quelques mots, franchis la rivière sans permettre à Trésor déconcerté d’y plonger le bout du nez suivant son habitude, bondis faute de chemin à travers un fourré d’arbustes enchevêtrés en diable et parviens ainsi rapidement au vala (hameau) indiqué. Mon petit malade a une fièvre carabinée, c’est clair, mais il est loin d'être mort. N’importe, je lui administre de la quinine pour le corps et une absolution pour l’âme.
Là-dessus accourent foule de quémandeurs de remèdes. C’est une scène que j’ai déjà racontée.
Le maître d’école m’entraîne dans d’autres maisons. Je trouve un bon vieux que mon arrivée semble toucher profondément. Il veut se mettre à genoux pour me recevoir et me prend la main pour me la serrer. Que me raconte-t-il? je ne sais trop : les vieux Betsiléos ont une manière de parler qui déroute même d’anciens missionnaires : il y a sans doute un peu .d’auvergnat dans leur idiome. Je propose à mon homme de purifier son cœ ir. Il accepte. Les gens se retirent, inutilement, car mon pénitent se dispense absolument de parler à voix basse. Lorsque je le quitte, il me serre de nouveau la main.
Je sors pour courir à d’autres malades. On me prévient qu’il y a une personne qui se meurt. Cette fois c’était clair. Chemin faisant, j’interroge. « Est-elle baptisée? — Non. » Introduit dans la case, je trouve sur une natte un paquet de chiffons. On me découvre un coin du paquet et je finis par deviner une tête. Est-ce un enfant, un homme, une femme? Que faire? Le moribond n’a plus guère de connaissance. On essaie de lui parler et l’on n’obtient qu’un grognement inarticulé. Comment trancher le cas? « Avait-il sa connaissance ce matin ? — Oui. — A-t-il demandé le baptême? — On le lui a proposé et il a consenti. — Ah! nous sommes
sauvés. » Il n’y pas de temps à perdre. Le mourant a une respiration qui ressemble déjà au râle. Je m’apprête à le baptiser. « Quel nom? dis-je au maître d’école. Il hésite. Je propose Paul. — Hein, hein... c’est une femme! — Marie. — Marie je te baptise. » Le soir même, la pauvre femme expirait. Le bon Dieu semble l’avoir envoyée près de moi pour lui donner le ciel. Elle habitait ordinairement un autre village où personne n’aurait songé à lui donner le baptême. *
Dans cette seule journée, j’ai récolté au passage 20 baptêmes.
8 août.
J’étais roulé par mon ami Jules... depuis hier soir je suis... déroulé. L’enfant prodigue est revenu. Il paraît que l’aspect par trop austère du clocher paternel comparé aux riante sperspectives de Talata a suffi pour l’amener à une contrition sincère. Hier donc, tandis que je développais des clichés en essayant de virer une légère migraine, j’entends près de la maison un galop forcené. Est-ce une visite? Je sors le nez par la fenêtre. Qu’aperçois-je? Trésor qui gambadait en narguant mes décas , et, spectacle plus merveilleux encore : Jules! Jules ! ! lui-même!!! appuyé contre la muraille dans une posture suppliante et humiliée.
Je fis semblant de ne pas l’apercevoir. Le soir, même mutisme de ma part à sa seconde apparition. Au fond de mon être, lutte violente entre la miséricorde et la justice. Finalement toutes les deux ont triomphé. Voici comment :
Jules, ce matin, bien convaincu qu’il était rentré en grâce, vient pour me servir au déjeuner. Ce fut l’heure de la justice : « Va-t-en! » Le malheureux se retire penaud. Lorsque le déjeuner fut fini, je le fais revenir : l’heure de la miséricorde! « Si tu veux rester avec moi, lui dis-je, voici mes conditions : Tu n’es plus déca pour deux raisons i° parce que j’ai juré (?) de ne plus te recevoir si tu te sauvais; 20 parce que j’en ai pris un autre et que je n’en ai pas besoin de quatre (voix de la justice ). Cependant (voix de la miséricorde) tu peux demeurer avec les décas, je te donnerai du riz... pas un sou pour ce mois-ci (pour la bonne raison que sans y prendre garde, je l’avais payé d’avance) mais tu seras mpiasa, c’est-à-dire ouvrier à la journée. » En somme la justice a gardé sa part encore belle. Il le faut, non tant pour Jules que pour les autres, afin de leur enlever ces fantaisies d’école buissonnière qui leur prennent un beau matin et dont ils sont les premiers à se repentir.
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
9 août.
Hier soir, petite variété dans l’existence.
Nous finissions la prière en commun, lorsque dare-dare arrivent deux estafettes d’Antetinampano, le poste le plus éloigné de mon district :
« Père, on vous appelle là-bas, le maître d’école est « très gravement malade, » sa femme nous a dit de venir vous chercher. » ,
A cette heure-là, vu l’obscurité et vu aussi les exagérations malgaches, on est tenté de se donner le temps de la réflexion. Cependant je remets l’examen au lendemain. Puisqu’on me demande rapidement, je file rapidement. C’était ma première sortie nocturne. Plus de charmes d’ailleurs que de désagréments. La lune semble glisser légèrement derrière des flocons de nuages mousseux, tantôt voilée, tantôt brillante comme un plat d’argent. Elle s’amuse malicieusement à découper nos silhouettes mouvantes sur le talus du chemin. Les grands rochers se dressent à droite et à gauche plus fantastiques dans cette demi-lumière qu’en plein jour. Les arbres prennent des allures de géants bizarres attardés dans leurs promenades. Çà et là dans un pli de terrain, derrière un bouquet de cactus, deux ou trois chaumières encore éclairées des dernières lueurs du foyer et le grand silence troublé seulement par les plaintes de quelque hibou effarouché, par le bruissement du vent à travers les herbes desséchées et par le rythme cadencé des sabots de nos chevaux.
La route n’a guère d’accidents, heureusement. Un gentil saut-de-loup, puis la rivière, puis un sentier fort convenable qui grimpe en désespéré au flanc d’un massif de montagnes. Nous montons et nous montons. Il est près de huit heures quand nous sommes au but. La case est petite, une vraie taupinière, les portes sont de simples trous de poulailler. Je me glisse, et dans le fond de la cabane, contre le mur, je trouve mon malade fort en peine de s’habiller à peu près, pour recevoir son visiteur. Les efforts dont il est encore capable me prouvent que je ne suis pas en présence d’un agonisant. Je commence donc par le rassurer, par lui administrer une bonne dose de quinine, puis les gens s’étant retirés, nous faisons nos petites affaires. Une simple mèche trempée dans la graisse éclaire la chambre. Voyez-vous cette scène : le malade étendu sur une natte, moi à genoux près de lui, autour de moi sept ou huit Malgaches noirs en haillons noirs et un misérable lumignon faisant danser des ombres plus noires encore sur le mur strié de larges crevasses.
16 août.
Nous l’avons eue, malgré tous les diables et tous les vents du diable, notre fête du i5 août.
Dès la veille, sur l’emplacement bien déblayé, les perches avaient été dressées, sur les perches les oriflammes étaient fixées et aux pignons de nos deux maisons flottaient deux immenses drapeaux tricolores.
Comme nous dominons ici les quatre points cardinaux du voisinage, cela se voyait à plusieurs lieues à la ronde. On en parlait dans tout Landerneau.
Mais le jour même, ce fut bien pis. Ma petite cloche à force de s’égosiller et de se battre les flancs, faillit attraper une extinction de voix et une fêlure de crâne. Faute de canon, mon fusil tempêta pour la circonstance. Les gens et les échos se réveillèrent en sursaut et tout le monde bientôt dût s’apercevoir que nous faisions du tapage, en vertu du fameux principe, formulé, dit-on, par Napoléon, à savoir : qu’un seul homme qui crie fait plus de bruit que mille hommes qui se taisent.
Le rendez-vous général pour la messe était à 1 1 heures.
Du haut de la colline ensoleillée et s’émaillant de plus en plus de lambas verts, blancs ou roses, se pointillant deci delà de têtes noires et rieuses, je puis voir de tous côtés se profiler les longues bandes de nos paroissiens, traînées éclatantes qui semblent glisser le long des ondulations de la plaine rousse ou dans les sentiers de la montagne grise. Près de moi, les conversations et les rires battent leur plein, tandis qu’au loin retentit gravement, profond comme la vallée, le son de la trompe qui appelle les fidèles à la prière.
Les enfants, comme de juste, sont les premiers arrivés. Les uns folâtrent dans les hautes herbes, les autres sont accrochés par grappes aux moindres saillies des murs en construction.
Bientôt. les derniers groupes sont signalés. L’assemblée est vraiment imposante. Les confessions sont finies, la messe commence. Chants fournis et bien enlevés.
Après la messe devait avoir lieu le grand concours de chant annoncé depuis un mois.
Chaque village s’installe sur des nattes, bien séparé des autres. Coup d’œil curieux et charmant que ces tas de lambas blancs entassés irrégulièrement, d’où émergent à peine les joyeux minois de mes amis foncés, Quand ils mivetraka (terme qui veut dire s’asseoir et surtout flâner), ils s’enfouissent dans leur grand drap, jusqu’à la tête inclusivement, pour
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
peu qu’il fasse de vent, comme aujourd’hui. Et je préside gravement, mon mpiadidy (inspecteur) à droite, mon « chef de mille » à gauche, dominant de toute la hauteur de ma chaise et de ma dignité la foule accroupie et silencieuse.
C’est que l’instant solennel est venu. Talata engage la lutte. Pas nombreux, les chanteurs, mais chants en somme fort bien exécutés. J’aurais déjà félicité mon excellent maître d’école, si je ne savais que les compliments donnent le vertige aux plus fortes têtes.
Après Talata, Ampano. On sent un chœur de premier choix. Des murmures d’approbation circulent dans les groupes pourtant un peu jaloux. C’est franc comme attaque, net comme mesure, nourri comme voix. Au moins trois parties, alternances réussies... un triomphe!
Andakana, avec son vieux et original maître d’école enfoncé jusqu’au cou dans son grand Panama, avec ses garçons tout gaillards qui chantent en balançant la tête et crient d’autant plus fort qu’ils ont la voix plus ferrailleuse, mérite sur ce point comme sur tous les autres le premier prix de bonne volonté. L’ensemble n’est pas mal, mais je ne puis m’empêcher de me baisser vers mon voisin et de lui insinuer qu’il y a un peu trop de fumée dans les gosiers. Je n’avais pas trouvé d’autre expression pour lui faire comprendre que les voix n’étaient pas claires. J’ai constaté que l’idée était saisie, car mon brave homme est entré à ce simple propos dans une jubilation extraordinaire.
Inutile de vous faire passer en revue toutes les chorales. Plusieurs ont déraillé majestueusement. Je vois d’ici certain maître d’école pas malin, bonne tête de paysan, chapeau en loques, s’agiter et se démener avec la conviction la plus admirable au milieu de son chœur en pleine débâcle. On rit, il ne s’émeut pas. Et il a raison, car il se rattrape par ailleurs : c’est un de ceux qui savent le mieux conduire leurs chrétiens.
Certains donnent, sans doute à mon intention, des chants européens. J’ai voulu savoir de mon mpiadidy s’il trouvait belle la musique européenne. Impossible d’obtenir d’autre réponse que celle-ci : « C’est tout different de la musique malgache. »
Un premier tour est suivi d’un second et aurait été suivi de plusieurs troisièmes si le temps l’avait permis. Mais il y avait un ballon à lancer.
Oh! ce ballon, il était d’un tempérament essentiellement narquois et farceur. Jugez-en vous-même. La veille (le 14), nous décidons sagement que pour garantir le succès certain du lancement, il est bon d'essayer l’opération et d’étudier les moyens les plus pratiques de la conduire à bon terme. Comme de juste, plusieurs tentatives infructueuses : les braises ne
suffisent pas, l’alcool est trop capricieux, etc., nous revenons tout simplement au feu de paille. On chauffe, premier départ. Mon gros bêta s’en va sottement s’aplatir à quelques mètres du foyer. On rechauffe. Enfin, il monte, passe au-dessus de l’école et s’échappe dans la plaine. Je dis en riant à mes décas de ne pas laisser mon citoyen divaguer trop longtemps, et eux de courir en gambadant à sa poursuite. Mais Dame Montgolfière mise en appétit de promenade prend de plus en plus son rôle au sérieux. Elle monte, elle monte et poussée par un bon vent, file, file, file. La rivière est franchie, va-t-elle s’abattre sur la montagne voisine? Turlututu, je ne vois bientôt plus qu’un point blanc dans le ciel... puis plus rien... Le ballon, les décas tout a disparu dans le lointain. Pour vexé, je l’étais. Et mon exhibition de demain!
Une demi-heure après, revient un des poursuivants, puis un second. Je n’ai plus d’espoir que dans le troisième, qui, de fait, est un excellent coureur. Ce n’est qu’après une heure d’attente que nous le voyons rentrer suivi, il est vrai, d’une troupe de joyeux compères : « Mort le ballon? — Non, le voici, » et se tournant, il me montre une énorme proéminence sur son dos. Le fugitif n’était pas même blessé. Brave Paul, il mérite une médaille de sauvetage! A demain.
Le lendemain, au moment où nous avait amené mon récit de la fête, maître aérostat est préparé, chauffé, gonflé dans les mêmes conditions. J’escompte un triomphe. Il peut aller s’abattre comme hier à 6 ou 7 kilomètres d’ici, aujourd’hui pas d’inconvénient. Ce fut bien d’une autre affaire. Pas fier aujourd’hui, mon drôle. Il s’élève, c’est vrai, et c’est déjà suffisant pour convaincre la foule de la possibilité de son ascension, mais quant à courir la campagne, il n’en est pas question. A peine a-t-il dépassé la zone protégée par les murailles, que le vent l’empoigne, vous le retourne et vous le raplatit comme une vulgaire crêpe. Tous les essais pour arriver à mieux restent infructueux et mon triomphateur d’hier rentre au domicile dans un état plutôt lamentable.
28 août.
Ma première vache. — Elle m’a coûté exactement 35 fr. avec son veau. Ce n’est pas moi qui l’ai achetée, d’abord parce que je n’y connais rien et ensuite parce que si j’avais commis l’imprudence d’aller moi-même au marché on m’aurait fait payer en proportion de ma dignité d’Européen. J’ai donc, comme pour toutes les grandes circonstances, dépêché mon homme de confiance. Je venais à peine de lui lâcher les piastres que je me mettais en route à mon tour pour voir de loin le marché. Or,
TALATA. — ENTRÉE EN MÉNAGE
qu’aperçois-je du haut de mon observatoire? une belle dame cornue à robe grise qui paissait paisiblement le gazon de mon marécage. L’achat était terminé et je me trouvais en moins de quelques minutes père et mère d’une nouvelle variété de citoyens.
Ah! cette vache, c’était une revanche! c’était une victoire! J’allais donc avoir du lait, malgré tous les entêtements et tous les têtements. Cette vache, c’était l’aurore de la fertilité pour mon plateau dénudé quelle allait féconder de son fumier; cette vache, c’était le noyau d’un immense troupeau futur, c’était la santé! l’espérance! la fortune! et le bonheur parfait! Aussi, dès que je l’aperçus, je l’enveloppai d’un regard affectueux et je me hâtai de songer à son avenir.
Il fut donc convenu que Madame logerait provisoirement chez un voisin et que son bébé élirait domicile dans un des compartiments inoccupés de ma seconde maison. Ainsi fut fait. Lorsque le soir vint, et tandis que mes nouveaux protégés ruminaient leur foin, je m’endormais de mon côté en ruminant mille projets de félicité lactée : crèmes, riz au lait, chocolat du matin, café... que sais-je?
Je fus tiré subitement de ces beaux rêves par de longs mugissements attristés. Lugubres comme la plainte du vent dans les grands arbres, puissants comme les appels de la sirène un jour de brouillard, périodiques et réguliers comme les coups de piston d’une machine à vapeur, les accents désespérés de mon jeune pensionnaire, désolé de sa réclusion, se suivaient sans interruption, sans variété et sans miséricorde.
Mais, chose merveilleuse et incompréhensible, voilà tout à coup que ces accents se multiplient. Ils résonnent au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Est-ce que je rêve? Je n’ai acheté qu’un veau et j’en entends trente-six de tous les côtés à la fois. Je repasse instinctivement les théories de l’hallucination, de l’acoustique, de l’écho en particulier. Pas d’explication adéquate au phénomène. Les principes de la transmission simultanée de plusieurs dépêches sur un même fil ne suffisent pas à m’expliquer comment et pourquoi mon veau, mon unique veau, gémit au même moment aux quatre angles de ma maison. Force m’est de remettre le sommeil à la nuit suivante et la solution du problème au retour de l’aurore. Dès que la clarté naissante d’un jour brumeux me permet de distinguer entre un arbre et un animal, je cours aux informations.
O dieux hospitaliers! Ils sont là debout, couchés, groupés par bataillons, non pas un, mais sept, huit, dix, non pas veaux, mais bœufs et vaches de taille respectable qui entourent mon domicile d’une ligne de circonvallation vivante, hérissée de cornes? Que nous veulent-ils? Est-ce un siège? est-ce une famille qui réclame un de ses membres enlevé de
force? Non, c’est tout simplement un voisin qui a laissé échapper son troupeau. Décidément rien n’est prosaïque comme l’explication des choses les plus merveilleuses. Moi qui commençais à croire que mon veau était endiablé ou ventriloque. J’en suis pour mes frais d’imagination nocturne et d’insomnie passagère.
Mais j’ai une vache... qui me donnera du lait??? Heu! Elle est du complot. Donner du lait à l’Européen! Tout ce que j’ai pu en tirer jusqu’ici, c’est un gros tiers de litre tous les matins après objurgations, menaces, sommations, ultimatums de toute espèce, avec prodigalité d’herbe, de manioc, de délicates attentions de tous genres. O Madagascar, tu n’es pas encore la terre où coulent le lait et le miel !