‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 12 sur 59 · T I P PO TI B · texte numérisé non relu

T I P PO TI B

Le plus fameux des trafiquants d'esclaves de l'Afrique centrale fut Tippo Tib, dont le non vénérable était Hamed ben Mohammed. Son père était un métis arabe de Zanzibar et sa mère une esclave africaine pur sang, originaire de Mrima, près de Tanganyika.

Son surnom lui fut octroyé par les indigènes, qui lui trouvèrent spontanément un nom approprié en le désignant d'après le bruit insolite des armes à feu « tip-tip », d’où Tippo Tib.

Tippo Tib était un homme de haute taille, puissamment bâti, avec une courte barbe grisonnante, une peau très noire, des prunelles décolorées, des lèvres épaisses et des dents merveilleusement blanches. Un tic nerveux l'affligeait d'un clignement continuel des paupières. Il était d’aspect affable et de manières distinguées, et me donna l'impression d’un homme courtois et digne, animé par une force qu'il savait contenir. Il se montra, à mon égard, toujours bienveillant et aimable, et l’on a rappelé qu'en maintes occasions, il accorda un précieux appui aux voyageurs européens, plus spécialement à Livingstone, Cameron, Stanley et Weissmann. Ses vertus personnelles contrastaient étrangement avec sa scélératesse professionnelle.

C'est en 1877, l’année même où Stanley accomplit son mémorable voyage à travers l'Afrique, de Zanzibar à l’embouchure du Congo, que les traitants arabes pénétrèrent, sous la conduite du fameux Tippo Tib, dans la contrée qui s’étend à l’ouest de Nyangué. La réussite du voyage de Stanley dut inspirer aux Arabes l’idée de se rassembler pour suivre Stanley vers l’ouest en descendant le cours du Loualaba. Nyangué avait été jusqu’alors le point le plus occidental qu’ils eussent atteint.

A la suite de Stanley, qu’ils accompagnèrent jusqu’aux rapides de Kizingiti, plus connus sous le nom de Stanley Falls, ils parcoururent sans interruption une contrée qui fut pour eux! un véritable Eldorado. Ils profitèrent sans retard de la chance qui s’offrait de piller l’immense région où des sauvages absolument primitifs avaient accumulé d’énormes réserves d’ivoire. Pendant plus de vingt ans, cette région illimitée devint le champ libre où les flibustiers arabes se livrèrent à leurs exploits. Les hordes sanguinaires des chasseurs d’hommes furent écrasées en 1897, leur destruction définitive fut opérée par feu le baron Dhanis, un officier belge de grande valeur. La défaite des Arabes a été fort remarquablement narrée par M. Hinde (1), qui accompagnait le baron Dhanis pendant toute la campagne.

Pendant le cours des années 1887-88, alors que le

(1) The F ail of the Congo Arabs, par S. L. Hinde (Metuen, London) .

Photographie de l’auteur.

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trafic infâme des Arabes était à son apogée, je fus amené, par suite de diverses circonstances, à passer de longs mois au cœur de la région où ils opéraient et où des exemples de la plus cruelle barbarie se produisaient quotidiennement .

Les défenses d'éléphant ont toujours été employées comme monnaie courante, et c'est à cette cause qu’il faut attribuer les efforts que tentèrent les Arabes pour pénétrer dans les régions les plus reculées où, sans interruption, depuis de longues périodes les approvisionnements d'ivoire s’étaient accumulés. Les traitants établissaient leur centre d'opération à proximité des villages indigènes, où la forêt est généralement moins compacte. Au moyen d'un échafaudage de perches, les arbres les plus grands sont coupés à vingt ou trente pieds du sol, procédé qui épargne le surcroît de travail qu'exigerait l’abatage des troncs par la base. Ces troncs debout ressemblent, surtout par le clair de lune, à des colonnes ruinées. Les grosses branches restent au pied pour former une sorte d’enceinte inextricable qui protège contre tout danger d’attaque soudaine.

Parfois, le village est entouré d’une palissade. L’issue très étroite, laissant un espace à peine assez large pour qu’un homme de corpulence moyenne puisse se glisser à travers, est formée d’une seule énorme bûche suspendue par en haut à la façon d’une herse de château fort.

Des groupes de pauvres cases délabrées, construites avec des herbes, composent le village même.

Le sentier sinueux que suivaient les Arabes était formé d’une épaisse couche de boue recouverte d’une litière de végétations pourrissantes, entremêlée d’un réseau de racines glissantes, tandis qu’au-dessus, les grands arbres altiers rejoignaient leurs branches et créaient une demi-obscurité perpétuelle, sous laquelle les jeunes arbres et d’épais buissons luttaient entre eux pour vivre.

Les rayons du soleil ne pénétraient jamais dans cette lugubre solitude. Les oiseaux, aigles et autres rapaces, vivaient sur le toit de feuillages ; les singes habitaient dans les branches et des fourmis de diverses espèces faisaient du sol leur domaine. On eût dit que la nature s’affolait de prodigalité dans cette somptueuse profusion de bois, de troncs et de branches, debout ou à terre ; tout le spectacle de la forêt donnait une impression d’excès, de générosité surabondante.

Les Arabes avaient coutume généralement de surprendre le village et de capturer le plus grand nombre possible des indigènes qui s’enfuyaient. Les captifs étaient ensuite libérés contre une rançon payée en défenses d’éléphants. Quand, selon toute apparence, la provision d'ivoire des naturels était épuisée, les Arabes leur faisaient des propositions d’amitié, et, en peu de temps, des rapports de parfaite bonne humeur semblaient exister entre les indigènes et leurs anciens persécuteurs. Les premiers ne conservaient aucune rancune et considéraient les Arabes comme des gens qui ont fait une opération avantageuse. L’esprit du sauvage se plie facilement à toute autorité.

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Photographie de l’auteur.

Les habitants de cette partie de la grande forêt du Congo représentaient le type parfait du sauvage. Ils menaient des existences de brute et s’adonnaient au cannibalisme. Ces tendances furent favorisées par la funeste méthode des Arabes. Dans la plupart de leurs expéditions, les Arabes étaient aidés par des bandes d’indigènes qui les guidaient vers les villages des peuplades voisines. Pour récompense, ces bandes obtenaient les corps des malheureux nègres tués pendant l’échauffourée. Dans les caravanes d’indigènes alliés des Arabes, il n’était pas rare de voir les femmes porter des quartiers de chair humaine dans des paniers fixés sur leur dos au moyen d’une bande maintenue sur le front. C’étaient là les provisions du voyage!...

Les traitants avançaient ainsi sous la conduite des indigènes eux-mêmes et, dans chaque district nouveau, les mêmes procédés étaient appliqués, par lesquels, en rémunération de leurs services, les corps des morts et des blessés étaient accordés aux guides à titre de vivres.

C’est ainsi que pendant plus de vingt ans, sans autres variations dans leur méthode, que celles que pouvaient dicter les circonstances, les bandits arabes poursuivirent leurs néfastes pérégrinations.

Les indigènes étaient uniquement armés de lances et de couteaux. Malgré leur longue pratique du genre d’hostilités qui se poursuivait communément entre les tribus sauvages de l’Afrique, les Congolais manquaient absolument des plus simples éléments d’une organisation qui leur eût été précieuse pour repousser les

attaques des Arabes pillards. Jusqu’alors, dans le genre de luttes qu’ils soutenaient les uns contre les autres, ils avaient combattu dans des conditions d’égalité plus ou moins sensible. Mais l'arrivée des Arabes les désorienta et ils ne tardèrent pas à se débander. Chassés de leurs villages, stupéfiés et terrorisés, les indigènes se réfugiaient dans les parties les plus inaccessibles de la forêt où ils en étaient réduits à s’entre-dévorer comme les bêtes sauvages.

D’ailleurs, il ne faut pas oublier que les bandes de chasseurs d’esclaves, bien que composées de métis de sang arabe et nègre, contenaient aussi, en de considérables proportions, des noirs originaires du grand pays Manyama. Ces Manyamas, nés sous le joug arabe, — car la contrée était depuis longtemps tombée au pouvoir des brigands de Zanzibar, — avaient grandi dans des conditions de désordre effréné et ils adoptaient volontiers la profession de chasseurs d'hommes sous les ordres de chefs d’extraction arabe, qui organisaient et préparaient les expéditions.

En compagnie de Tippo Tib et de plusieurs chefs arabes, je fus, un jour, le témoin d’une scène tragique. D'un village situé sur la rive opposé, en amont de Stanley Falls, à un endroit où le courant est particulièrement violent, deux indigènes s’embarquèrent dans une grande pirogue et pagayèrent pour venir jusqu’à nous.

Bientôt, il leur devint impossible de lutter contre le courant rapide, et ils dérivèrent irrésistiblement vers

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les cataractes assourdissantes. Parvenus au bord, juste à la seconde où l’embarcation allait culbuter avec les eaux, les malheureux nègres se livrèrent à une mimique piteuse que je n’oublierai jamais. Ils firent des gestes désespérés comme pour se raccrocher dans le vide, au moment où, lancés par le courant dans le gouffre, leur canot disparut dans le tourbillon grondant.

Les Arabes demeurèrent impassibles. L’un d'eux seulement remarqua avec tranquillité :

— C’est fâcheux d’avoir perdu une si belle pirogue.

Au cours d’une de nos longues conversations du soir, à Stanley Falls, je demandai à Tippo Tib pour quelle raison il habitait dans une aussi misérabe masure.

— Vois, — lui disais-je, en dialecte kiswahili, — la pluie s’égoutte à travers le toit. Les rats se promènent partout, et le vent souffle à travers les cloisons. Cependant c’est là la maison de Tippo Tib, le chef arabe.

— Ah! répliqua-t-il. Il est préférable pour moi de vivre dans une maison comme celle-ci, parce que cela m’oblige à me souvenir que je ne suis qu’un homme ordinaire, comme les autres. Si je vivais dans une résidence pleine de confort, je finirais peut-être par me faire une trop haute opinion de moi-même.

Tippo Tib vivait seul.

Pendant un séjour que je fis auprès de Tippo Tib, il y eut une fois dans le campement une grande agitation. Très animés et surexcités, les Arabes racontaient

qu’il s’était produit un miracle. Un arbre qui, depuis de longues semaines, demeurait couché sur le sol, s’était soudain relevé de lui-même.

L’explication du phénomène était bien simple. Il arriva qu’en recueillant du bois pour les feux, les femmes ébranchèrent l’arbre qui, soulagé de ce poids, fut redressé peu à peu par les puissantes racines, qui le retenaient encore dans le sol.

Les Arabes qui persécutaient et massacraient les indigènes sans la moindre pitié faisaient preuve d’une extrême dévotion dans l’observation des rites de leur religion, et ce contraste avait quelque chose de barbare.

D'autre part, je fus toujours frappé de la rigoureuse propreté personnelle des chefs arabes, et du soin qu’ils prenaient de leur aspect extérieur qui contrastait étrangement avec leur entourage et le milieu dans lequel ils vivaient. Régulièrement, ils étaient vêtus, dans le camp, de robes blanches immaculées, et je me rappelle avoir remarqué l’effet que ces vêtements blancs produisaient sur les sauvages de la forêt. Ceux-ci, accoutumés à vivre dans un environnement perpétuel de demi-obscurité, considéraient les robes blanches des Arabes comme une absolue nouveauté. J’observai même fréquemment qu’en présence des Arabes, les indigènes portaient leurs mains à leur front pour faire abat-jour sur leurs yeux, car les étoffes blanches leur apparaissaient plus éblouissantes que la clarté même du soleil.

Un missionnaire adressait une fois de véhéments

T I P P O T I B Photographie de l’auteur.

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reproches à Tippo Tib au sujet de ses abominables massacres, et lui demandait compte des innombrables existences dont il aurait à répondre. Avec un flegme empreint de douceur, Tippo Tib répondit :

— Ah ! oui. Dans ce temps-là, j’étais un jeune homme, comprenez-vous. Maintenant, voyez, mes cheveux grisonnent. Je vieillis, il est vraiment temps que j’observe un peu plus d’égards.

Parmi les troupes de Tippo Tib, on disait communément :

— C’est le fusil qui est le roi de l’Afrique.

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