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LES AVENTURES DU CAPITAINE DEANE

Le nom du capitaine Deane demeurera dans l’histoire de la conquête du Congo, comme celui du défenseur de Stanley Falls contre l’attaque des Arabes en 1886.

Il eut, dans l’Afrique centrale et dans la région du Congo, des aventures variées et dramatiques. Une rapide esquisse des exploits qui ont marqué les dernières années de sa carrière, donnera une idée de son courage physique et de sa singulière endurance.

Au début de 1886, le capitaine Deane, qui avait une longue expérience du service actif au Congo, reçut l’ordre de se rendre dans l’intérieur, aux confins de l’Etat indépendant récemment créé, et d’y prendre le commandement du poste de Stanley Falls. L'objet de sa mission était de protéger les indigènes en empêchant les flibustiers arabes de poursuivre leurs sanguinaires expéditions.

L’année précédente Deane et la troupe qui l’accompagnait avaient déjà subi un tragique désastre en voulant gagner la même destination. Dans un labyrinthe de bras du haut Congo, connu sous le nom de Monungeri, à environ quatorze cents milles de la côte, les sau-

vages attaquèrent son camp vers” minuit pendant un violent orage. Le capitaine fut grièvement blessé d’un coup de lance à la cuisse gauche. La moitié de ses troupes nègres fut tuée.

Vers l'époque où après une lente convalescence il allait pour la seconde fois tenter de pénétrer dans la lointaine région qu’il devait surveiller, je fus nommé au commandement du poste de Bangala, au milieu d’un district très populeux à mi-chemin entre Stanley Falls et Stanley Pool, localités qui sont séparées par une distance de onze cents milles. Comme nous suivions le même itinéraire, nous voyageâmes ensemble jusqu’à Bangala, franchissant ainsi cinq cents milles.

Nous nous arrêtâmes, un jour, à un endroit dénommé Lukobelo où nous visitâmes la tombe d’un Anglais du nom de Kemble Keys qui avait été tué en 1884 par un buffle. Dans un sentiment de sympathie pour notre infortuné compatriote, nous coupâmes les broussailles et réentassâmes les pierres qui marquaient le lieu de repos d’un jeune et intrépide compagnon. Nous cueillîmes chacun, pour les garder, quelques feuilles d'une liane tropicale qui croissait en abondance sur la tombe.

Bientôt nous nous séparâmes. Dix mois s’écoulèrent et l’occasion se présenta pour moi d'une expédition vers la route que suivent les caravanes de la région des cataractes. Un soir, je dressai ma tente non loin d'un marché indigène, où les nègres bruyants bavardaient et se querellaient autour de gourdes de vin de palme écumeux. Soudain, j’entendis des appels lointains, et, par-dessus le brouhaha du marché, je distinguai les

So

notes du chant des porteurs zanzibarites. Peu après, j'aperçus la tête de la caravane, chaque homme chargé de caisses, de fusils et de divers objets indispensables aux blancs qui voyagent à travers l’Afrique centrale.

Quelques minutes plus tard, j’observai deux vigoureux naturels portant un hamac suspendu à une perche. Je m'approchai et au moment où les porteurs abaissaient leur palanquin, je vis une main décharnée, puis une face hagarde et blême avec des yeux caves, et je tressaillis en reconnaissant le capitaine Deane. Tandis que je l'aidais à sortir du hamac, je ne parvenais pas à croire que cet être hâve et miné par la hèvre était le même homme qui m'avait quitté quelques mois auparavant vigoureux et plein d’entrain. Ce soir-là, quand tout fut endormi, Deane, allongé devant le feu du bivouac, me relata d’une voix exténuée la série de ses aventures à Stanley Falls et le tragique désastre auquel avait abouti sa mission.

Fort peu de temps après qu’il fut parvenu à destination, les Arabes s'offensèrent de la façon dont il se mit à fortifier son petit poste, situé au milieu de leur champ d’opérations. L'administration avait promis au capitaine des renforts et un supplément de munitions pour qu’il fût en mesure de faire face à toutes les éventualités. Mais la promesse ne fut pas tenue, et le capitaine était condamné d’avance à subir un échec. La base d’approvisionnements, pour le haut Congo, se trouvait au poste de Stanley Pool, et à cause de la grande distance à franchir, les vapeurs fluviaux n'étaient envoyés à Stanley Falls qu’à des intervalles

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de six à neuf mois, de sorte que le capitaine ne pouvait compter sur aucun secours opportun. Il avait pour second le lieutenant Dubois, de l’armée belge, et ses forces consistaient en quatre-vingt-six soldats houssas de la côte occidentale, et soixante sauvages recrutés parmi les tribus cannibales de Bangala.

Dans le mois même qui avait suivi son arrivée, le capitaine Deane s’aperçut que les Arabes nourrissaient à son égard des intentions hostiles. Des forces importantes de combattants qui journellement venaient prendre leurs quartiers dans le voisinage étaient un symptôme assez alarmant.

La crise éclata bientôt. Une femme indigène, esclave des Arabes, s’enfuit un jour et vint chercher protection à la station de l’Etat, affirmant qu’elle avait été maltraitée. La femme fut accueillie avec bienveillance, mais son possesseur s’étant formellement engagé à la mieux traiter à l'avenir, elle lui fut rendue. Quelques jours plus tard, la malheureuse revint à la station, le corps couvert de blessures et d’ecchvmoses. Le capitaine décida alors d’autoriser l’esclave à rester dans le poste. Les Arabes demandèrent qu'elle leur fût remise; mais le capitaine leur répondit que son devoir était de protéger les opprimés qui venaient chercher son appui.

Aussitôt après cet incident, l’hostilité devint active, et les chances étaient contre le capitaine dans la proportion de cent contre une. En outre, il constata, avec terreur, que l’humidité avait rendu inutilisables les capsules de ses cartouches.

Pendant soixante heures consécutives, le capitaine Deane et le lieutenant Dubois combattirent à côté de leurs hommes. Du côté des Arabes, le nombre des assaillants croissait sans cesse, et ils s’approchaient dans toutes les directions en s’abritant par des tranchées qu’ils creusaient pendant la nuit. Leurs attaques réitérées étaient régulièrement repoussées. Les assiégés leur infligeaient de grosses pertes et leur furie d’être tenus en échec par une troupe aussi faible dépassait toutes les bornes. Le succès de cette résistance démontrait la valeur d’un commandement intelligent. Les troupes des Arabes étaient indisciplinées et turbulentes, tandis que la petite garnison du poste de l’Etat se défendait avec calme et méthode. A la fin, pourtant les soldats houssas, désespérés, posèrent leurs fusils. Leur sergent-major vint déclarer :

— Nous n’avons plus que de mauvaises cartouches, nous avons tiré toutes les bonnes. N’y a-t-il pas moyen de s’échapper?

Furieux, le capitaine Deane répliqua qu’il brûlerait la cervelle au premier qui ferait mine de fuir.

— Très bien, mon capitaine. Alors, brûlez-nous la cervelle tout de suite. Il n’y a plus d’espoir, nous devons mourir, et tous nous préférons de beaucoup être tués d’un coup de revolver que d’être égorgés ou torturés par les Arabes.

Quand le soleil se coucha, ce jour-là, le poste était perdu.

A la nuit tout l’effectif du capitaine Deane, à l'exception du sergent-major, de deux autres Houssas et

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d’un sauvage fidèle, s’enfuit, frappé de panique, jusqu’au bord du fleuve. Pêle-mêle, tous s’embarquèrent dans les pirogues disponibles, pagayèrent en descendant le courant rapide, et furent bientôt hors de portée de voix.

Les deux officiers abandonnés se posèrent alors la question de savoir s’ils tenteraient aussi de s’échapper, ou s'ils resteraient pour se rendre. Le lieutenant Dubois proposa de s’en tenir à la décision du sort et de jouer la réponse à pile ou face. Deux fois, le sort fut en faveur d’une tentative de fuite; mais chaque fois le capitaine Deane secoua la tête et s’obstina à vouloir rester. Une troisième fois, la réponse fut encore en faveur du départ. Leur résolution fut alors prise.

Les munitions défectueuses furent empilées en tas énorme, une mèche y fut mise qui, au bout d'une demi-heure, devait enflammer la poudre, et donner aux assiégés la possibilité de s’échapper avant que les Arabes aux aguets s’aperçussent de leur départ.

En franchissant à gué l’étroit canal encombré de roches qui séparait de la rive droite l’îlot sur lequel était établi le poste, le lieutenant Dubois glissa et fut emporté par le courant violent à cet endroit. Le capitaine Deane plongea pour le rattraper et réussit à maintenir son compagnon à flot jusqu’à ce que le courant les portât contre une roche déchiquetée. L’un et l’autre étaient complètement épuisés par l’effort et le lieutenant Dubois, en s’écriant : « Je meurs », retomba dans .l’eau et disparut. L’instant d’après, alors que le capitaine Deane était transporté jusqu’à la rive par ses

quatre fidèles Houssas, le poste de Stanley Falls fut réduit en miettes par l’explosion de plus d'une tonne de cartouches.

Pendant les ving-neuf jours qui s’écoulèrent ensuite, le capitaine Deane et ses quatre compagnons se traînèrent à travers la forêt, se cachant pendant le jour pour échapper aux bandes arabes lancées à leur recherche, et exposés la nuit aux fauves rôdants. Pour toute nouriture, ils n’avaient que les vers de bois et les champignons, et peu à peu leurs corps s’émacièrent à tel point qu’ils n’avaient même plus la force d’avancer. Au cours de ces longues semaines ils n’eurent même pas pour se réconforter l’espoir de réussir à s’échapper. Tous avaient la conviction qu’ils étaient condamnés à mourir soit de faim, soit de la main des sauvages, soit dans les cruelles tortures des Arabes.

Les hommes, qui, après avoir quitté Stanley Falls, descendaient en pirogue le cours du Congo, tombèrent dans les embuscades des indigènes. Tous furent tués et mangés par les anthropophages, à l’exception d’un petit nombre qui eut la chance de passer par des bras peu fréquentés du fleuve et qui parvint à Bangala où les hommes relatèrent leur triste aventure. On prépara immédiatement un vapeur fluvial pour franchir les cinq cents milles qui séparaient le poste de Bangala de celui de Stanley Falls, et, sans qu’une minute soit perdue, des renforts partirent au secours du capitaine Deane.

Une quinzaine plus tard, le vapeur arriva en vue des ruines de Stanley Falls. Il ne restait du poste qu’un

Dessin de l’auteur.

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tas de cendres et de décombres. Une fusillade meurtrière lâchée par une embuscade arabe avertit les occupants du vapeur qu'il était plus prudent de se retirer. A contre-cœur, on vira de bord et le bateau redescendit le courant. Dans l’esprit des chefs de l’expédition de secours, il n’y avait aucun doute : tout était perdu et leurs deux camarades avaient péri.

Deux jours après, sur les roches de la rive, on aperçut, du vapeur, un indigène qui faisait signe qu’on approchât. Quelques heures auparavant ce même jour, le capitaine Deane et ses quatre fidèles compagnons avaient été surpris par les sauvages. Le capitaine, nu et à bout de forces, se reposait, appuyé contre le tronc d’un arbre. Un sauvage s’approcha, la lance en arrêt. Deane leva son revolver rouillé, le seul objet qu’il eût conservé, et pressa la gâchette. La cartouche fit long feu.

Avant qu’il eût pu tirer une seconde fois, le sauvage était sur lui. Le capitaine ferma les yeux, s’attendant à sentir la large lame tranchante lui porter le coup fatal. Mais le sauvage reconnut en lui un ancien ami. Il jeta sa lance et le fit transporter au village indigène. C’est là que les gens du vapeur le trouvèrent.

Tel est le récit que me fit, cette nuit-là, le capitaine Deane, pendant que nous campions ensemble.

Une douzaine de mois plus tard le capitaine était de retour en Afrique et chassait l’éléphant à Loukoléa. C’est là qu’il trouva la mort. Un éléphant blessé le chargea et le transperça d’un coup de défense.

Par une étrange coïncidence, le tombeau du capi-

laine Deane, à Loukoléa, est auprès de celui de Kumble Keys que deux ans auparavant, lui et moi, avions débarrassé de ses broussailles. Ces deux hommes furent tués par des animaux furieux et tous deux étaient compatriotes. Leurs tombes sont, côte à côte, dans la jungle africaine, à huit cents milles de la mer.

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