UN DRAME DANS LA FORET
Seul, assis dans un coin sombre de sa tente, Osman ben Seïf jouait avec les grains de son chapelet. Son visage basané était morose, ses traits fatigués et ses veux baissés. Il paraissait plongé dans une méditation profonde.
Depuis des semaines, avec une persévérance digne assurément d’une meilleure cause, Osman conduisait sa caravane de captifs et de maraudeurs Manyemas, en quête de proies humaines, à travers le dédale de la grande forêt africaine. Jour après jour, ils avaient péniblement avancé à travers des broussailles épineuses , sous le dais impénétrable des arbres séculaires. La nuit, découragés et affamés, ils avaient dormi sur le sol humide et chaud.
La région que parcourait la caravane était inhabitée.
Pourtant, dans l'après-midi, un Manyema avait été blessé par un épieu de bois, adroitement dissimulé dans les herbes, au bord d’une trouée piétinée par les éléphants. C’était enfin un indice.
La caravane fit halte, forma un « zeraba » et Osman dépêcha des éclaireurs en reconnaissance.
— Hodi! fit une voix, au dehors de la tente.
Osman, sortant de sa rêverie, tressaillit et instinctivement tendit la main vers son arme chargée.
— Karib !
Le rideau de lianes tressées qui fermait la tente fut écarté, et un nègre armé parut.
— Ah! c’est toi, Kalifan!
— Salaam bouana ! Et le nègre croisa ses mains sur sa poitrine en s’inclinant.
— Khabari gani? Parle, quelles nouvelles?
— De bonnes nouvelles, répondit le noir, attentif à ménager ce qu’il avait à annoncer.
— Vema! Et qu’ont-ils trouvé?
En quelques mots le nègre expliqua que les émissaires envoyées en reconnaissance avaient découvert un grand village indigène situé à environ deux heures de marche à l'est du campement.
Le visage d’Osman s’éclaira.
— C’est bien ! dit-il. Le soleil se couche. Deux heures avant l’aube, nous nous mettrons en route pour attaquer le village. Ce soir pas de feu, Sikia.
— Les paroles de notre maître sont des ordres.
— Haya! Qu’ Allah nous préserve! conclut Osman en congédiant le nègre, d’un geste de la main.
Avec un profond Salaam, celui-ci se retira. Des sentinelles furent postées et bientôt le camp entier fut plongé dans le sommeil.
L’air de la nuit fraîchit. Un orage éclata sur la forêt. La pluie filtra à travers les épais feuillages et s’égoutta sur les corps nus des misérables vagabonds, les faisant grommeler ou geindre.
Y A M B I N G A Crocjuis de l’auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
La nuit était encore obscure quand Osman sortit de sa tente.
— Similla! Similla! Place, faites place pour Bouana Osmani !
Silencieux et maussades, les maraudeurs Manyemas se levèrent, étirant leurs membres engourdis et bouclant autour de leur taille leurs cartouchières. Chacun d’eux enroula autour de sa tête une bande de cotonnade blanche salie, en guise de turban, et comme marque distinctive pendant la bagarre prochaine.
Le camp qui renfermait de nombreux esclaves indigènes, capturés au cours de précédentes expéditions, ainsi qu’un stock précieux de défenses d’éléphant, fut confié à la garde de cinquante Manyemas bien armés.
— Tendele! Tendele! Oupési !
L’ordre de départ fut transmis d’un bout à l’autre du camp, et, quelques minutes après, Osman et ses maraudeurs partaient en une longue file. Nul ne desserrait les dents. Les seuls bruits qui scandaient la marche étaient le froissement des branchages et le piétinement assourdi des pieds nus sur le sol.
Après un trajet pénible dans la forêt difficile, l'expédition arriva à l’orée de la clairière où s’élevait le village.
L’aube paraissait à peine quand la première salve fut tirée suivie presque immédiatement de cris de Allah ! Allah la! à l’instant où les assaillants se précipitèrent férocement sur leur proie. Les enfants et les femmes, poussant des cris perçants, s’enfuirent dans toutes les directions, terrorisés par cet assaut imprévu. La vo-
laille s'envolait en caquetant vers les bois. Les hommes hurlaient des mots incohérents , mais par-dessus le tumulte affolant des détonations, des clameurs et des gémissements, retentissaient le fatal « llah la ihou » des Manyemas qui bondissaient à travers les buissons, au milieu de la multitude épouvantée des sauvages, pourchassant les fuyards qui couraient en tous sens, les renversant à terre et les ligotant avec des cordes d'herbe tressée.
La fumée sulfureuse de la poudre se mélangeant à la brume du matin produisait un brouillard dense qui s'abattait en un nuage presque impénétrable sur cette scène de violences, et, dans cette obscurité, les fusils des Manyemas crachaient des langues de flammes. Osman n’exercait plus à présent aucun contrôle sur la cohue frénétique de ses hommes dont les armes lançaient dans toutes les directions leur mitraille meurtrière.
En s’efforçant de distinguer ce qui se passait, le chef arabe se trouva soudain en face d’un indigène, qui bondit sur lui en brandissant un énorme coutelas. Osman leva son revolver et tira. Le sauvage s’écroula lourdement à terre en poussant un gémissement. Mais le coup de feu d’Osman n'avait pas tué l’autre qui, se remettant du choc, essaya de se relever. L’Arabe fit un pas en avant.
— Sois maudit et meurs, démon noir!
Il dirigea son arme vers la tête du blessé, et il était sur le point de tirer à nouveau quand un cri perçant le fit tressaillir.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
— Hey! Hoyo! criait une voix de femme à côté de lui et une jeune indigène se jetait aux pieds de l’Arabe.
Abaissant ses regards, Osman demeura interdit, fasciné par la beauté de cette jeune négresse nue. L’appel en faveur du blessé fut entendu, et Osman abaissa le bras qui tenait le revolver. Sans se soucier du sauvage qui se tordait de douleur, ses yeux demeuraient rivés sur les formes gracieuses affalées à ses pieds.
Un bruit de pas pressés le fit se retourner. Le nègre Khalifan accourait.
— Hey! Bouana. Nous avons eu des craintes pour notre maître et nous t’avons cherché partout.
Indiquant du doigt la jeune fille agenouillée et le blessé, dont la vie se trouvait épargnée, Osman, avec un geste, ordonna :
— Ligote-les solidement tous les deux. Veille à ce que la fille ne s’échappe pas. Tu me l’amèneras ce soir dans ma tente.
Feu à peu le tumulte et la fusillade cessèrent. Une brise fraîche dispersa le brouillard lourd, montrant les assaillants victorieux poussant devant eux, dans le village dévasté, des groupes de captifs misérables, honteux et muets, la tête basse et tremblants.
Le soleil matinal brilla dans toute sa splendeur. Ses rayons éclatants perçaient la voûte de feuillage et tombaient sur cette désolation, éclairant les rues étroites, obstruées par les cadavres et les décombres fumants des cases incendiées. De menus colibris au plumage exquis voltigeaient dans les buissons boule-
versés, des essaims de mouches et d’abeilles emplissaient l'air d’un bourdonnement joyeux et de grands papillons aux ailes transparentes volaient en cercle au-dessus des ruines.
Vers midi les malheureux captifs furent rassemblés. Osman et ses féroces séides se mirent alors en marche pour regagner le campement de la forêt. Les vaincus furent disposés en une seule file. De temps à autre, quelqu’un des forbans, dans l’ivresse du succès, exécutait, au long de la colonne, une danse sauvage et entonnait des chants guerriers dont l’écho se propageait bizarrement dans la profondeur ténébreuse des bois.
Parfois aussi, par fantaisie, un Manyema déchargeait sa carabine, et la détonation faisait sursauter et trembler les prisonniers terrifiés. Avec de grands éclats de voix, les bandits se glorifiaient de leurs atroces prouesses et déploraient leur malchance qui avait permis à tant d’indigènes de s’échapper au cours de l’attaque.
L’arrivée au camp fut saluée par des acclamations triomphales. Les brigands manifestaient une allégresse débordante, et ils employèrent le reste de la journée à boire et à festoyer.
Après avoir enchaîné et entravé leurs captifs au moyen d’anneaux de fer et de carcans fourchus, les vainqueurs se rassemblèrent en groupe autour des feux flambants. Des pots et des gourdes énormes pleins de jus de palme fermenté (partie grandement appréciée des dépouilles) furent distribuées, et bientôt les acolytes d’Osman furent abêtis par l’ivresse.
Photographie de l'auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
Quand les ténèbres descendirent sur la forêt, le nègre Khalifan s’approcha de la tente du chef, amenant par le poignet la jeune négresse.
— Bouana! me conformant à tes paroles, je t'amène la captive.
— Ha! Voilà donc celle qui a arrêté ma main prête à tuer. Interroge-la, Khalifan.
Le nègre se tourna vers la prisonnière qui baissait obstinément les yeux. En réponse aux questions de Khalifan, elle murmura quelques mots rapides.
— Par la miséricorde d’Allah ! cette infidèle demande la vie sauve pour son père.
— Ah! c’était son père? Un guerrier courageux, Khalifan, qui a presque tué ton maître.
— Qu’ Allah soit loué d’avoir préservé la vie de notre maître ! marmonna le nègre avec ferveur.
— Demande-lui son nom.
Après avoir échangé quelques phrases avec la jeune fille, Khalifan répondit :
— Maître, si tel est ton plaisir, elle se nomme Tinela.
— C’est bien. Annonce-lui que je la réserve pour mon harem.
Khalifan transmit les paroles de son maître. Tinela promena alors autour d’elle un regard terrorisé, puis, de désespoir, elle se jeta sur le sol en poussant des cris pitoyables.
— Maudits soient ses cris! Fais-la cesser! cria Osman furieux.
Les efforts que tenta Kkalifan pour apaiser la jeune
sauvagesse furent inutiles. Bondissant sur ses pieds, Tinela entama une lutte farouche avec le o-éant nègre. Ses cris et ses hurlements finirent par attirer l’attention de quelques hommes qui entrèrent sous la tente du chef. Mais la captive s’acharnait à lutter de toutes ses forces.
Osman fronça les sourcils, et, se tournant vers un de ses satellites, il ordonna sur un ton bourru :
— Va chercher le père.
Quelques instants après, le père de Tinela meurtri, balafré et sanglant, fut amené.
Se redressant de toute sa hauteur, et croisant ses bras, le chef sauvage jeta un regard de défi à ses persécuteurs, mais quand il aperçut sa fille Tinela, il chancela et grinça des dents. Il y avait dans l’attitude de ce sauvage, blessé et prisonnier, une dignité qui commandait l’admiration même de ses impitoyables bourreaux, chez qui le courage physique passe pour la plus haute vertu.
Obéissant à un ordre bref d’Osman, deux des brigands manyemas épaulèrent leur fusil dont ils dirigèrent le canon contre la poitrine clu chef indigène, qui ne broncha pas, et se contenta de hausser les épaules avec un coup d’œil méprisant sur les armes.
Les yeux de Tinela s’écarquillèrent de terreur.
— Khalifan, dis à cette jeune fille de bien regarder son père. C’est elle qui va décider de sa vie ou de sa mort. Si elle pousse encore un cri ou se débat encore, ce sauvage renfrogné recevra en même temps deux coups de fusil. Veut-elle se taire et se tenir tranquille?
DE L’AFRIQUE CENTRALE
Quand le nègre eut traduit les paroles d'Osman, la malheureuse étouffa un sanglot; puis elle se tourna vers le chef arabe, lui lança un regard flambloyant, et baissa la tête en signe de soumission forcée.
— Ha! elle est domptée. Emmenez maintenant cet affreux M’shenzi.
Et, s’adressant aux autres spectateurs, Osman ajouta :
— Bassi ! Vous pouvez vous retirer.
A mesure que la nuit s’avançait, les réjouissances, dans le camp arabe, prirent une tournure désordonnée. Les vainqueurs rivalisèrent d’ardeur à boire. Les moins ivres dansèrent et chantèrent jusqu’à ce que, ruisselants, ils tombassent sur le sol, à bout de forces.
Vers minuit, un gémissement étouffé, qui semblait provenir de la tente d’Osman, surprit les festoyeurs, qui, rassurés bientôt par le silence, se dirent en riant :
— Bah ! la tigresse du maître montre encore les dents.
Les danses et les chants continuèrent joyeusement, les voix profondes des chanteurs s’unissaient au résonnement incessant des tambours et emplissaient d'échos la nuit calme.
Hébétés par le vin de palmes, les brigands étaient trop ivres pour remarquer qu’une forme souple se glissait hors de la tente d’Osman et disparaissait dans l’ombre.
Peu à peu, les chants et les danses cessèrent. Les feux qui s’éteignaient éclairaient de reflets livides les corps des bandits, vaincus par l’ivresse, et gisant endormis dans les positions les plus imprévues.
Au centre de la zeraba, les captifs indigènes étaient rassemblés en tas, et des ombres profondes les enveloppaient. Nul d’entre eux ne dormait.
Les ténèbres s’épaissirent. C’était l’heure qui précède l’aube. Le vent froissait les cimes de la forêt; la lourde haleine des dormeurs devint sonore et régulière, et, par intervalles, dans les marais voisins, les grenouilles coassaient lugubrement. Parfois une flamme jaillissait des tisons mal éteints et révélait une sentinelle accroupie et somnolente. Ou bien, une bûche à demi consumée roulait hors d’un foyer en répandant une pluie d’étincelles.
Les sentinelles dormaient aussi maintenant.
Des formes sombres, conduites par la jeune Tinela, escaladèrent sans bruit la palissade et, comme des fourmis, envahirent la partie obscure du camp. Si l’une des sentinelles avait eu la force de relever la tête, elle aurait aperçu le scintillement des lances et des coutelas meurtriers.
Il se produisait parmi les captifs une agitation silencieuse. Délivrés de leur liens, un par un, ils se levaient ramassés sur eux-mêmes comme des léopards prêts à bondir sur leur proie.
Un cri, une course précipitée et, le camp arabe ne fut plus qu’une scène de carnage.
Surpris dans leur sommeil, les Manyemas hésitèrent et tombèrent sous les coups des noirs assoiffés de vengeance. Adroits et prompts, les indigènes assaillirent les pillards, frappant et taillant comme des forcenés avec leurs armes tranchantes, tandis que, pris de pa-
DE L’AFRIQUE CENTRALE
nique les Manyemas survivants s’enfuyaient vers la tente d’Osman. Khalifan y entra, un tison flambant à la main. La lueur de sa torche éclaira le corps inanimé du chef. Osman ben Seïf avait le cœur transpercé par sa propre dague...