LE CHASSEUR D’ESCLAVES
« Karib bouana! Entre dans ma maison, et, n’shallah, je te raconterai mon histoire. »
Ainsi parla mon hôte, Faradji Ibn Soliman, l’un des plus notoires chasseurs d’esclaves de l’Afrique centrale. Je me trouvais à cette époque au milieu des traitants arabes de la grande forêt africaine, et, comme le dialecte kaswahili qu’ils employaient m’était familier, je me réjouissais de pouvoir écouter directement le récit de leurs aventures.
Je connaissais Soliman, qui m’avait frappé par le raffinement de sa personne. Il était de haute taille et avait grand air. Rien dans ses traits n’aurait pu faire soupçonner le genre d’opérations auxquelles il se livrait. Ses manières affables et la grâce de ses gestes suggéraient l’idée de la cérémonieuse courtoisie d’un âge révolu. Je remarquai qu’il était généralement seul et qu’il parlait fort peu. Il y avait en lui comme une nuance de tristesse, et la chasse à l’homme était une occupation à laquelle il ne paraissait pas destiné. Il m’intriguait et je souhaitais de le connaître un jour. Petit à petit nous devînmes une paire d’amis. Ce soirlà, il me fit signe d’entrer sous sa tente. Il était tard.
Au dehors, les pillards s’étaient déjà étendus devant les feux pour dormir. Nous entrâmes dans une grande chambre éclairée par deux antiques lampes à huile. Des nattes et des coussins aux couleurs éclatantes couvraient une estrade à l’extrémité de la pièce. Des dagues aux fourreaux d’argent et des pistolets incrustés de nacre pendaient aux murs, et un parfum agréable et léger imprégnait l’atmosphère. Dans un coin, un grand nombre d’énormes défenses d’éléphant s’entassaient, produit de récentes expéditions.
Nous nous assîmes, les jambes croisées sur une large natte. Un grand esclave nègre entra, portant une cafetière de métal au bec allongé et il remplit deux petites tasses d’un café délicieux. Au bout d’un instant, quand l’esclave se fut retiré, Soliman entama son récit :
« Notre coutume est de commencer par le commencement. Je suis né à Zanzibar. Mon père s’appelait Soliman. C’était un Arabe de race pure, originaire de Mascate, dans le golfe Persique. Ma mère était une esclave noire qu’il avait capturée. Quand j’eus sept ans mon père partit pour un pèlerinage à la Mecque et il resta absent deux ans. A son retour, il portait une robe bleue et on lui donnait le titre de « Hadji », par égard pour la dévotion dont il avait fait preuve en visitant le tombeau du seul prophète de Dieu. Mon père devint alors marabout et il accompagna Hamed Ibn Mohamed, connu à présent sous le surnom de Tippo Tib, le chef des Arabes, pendant un long voyage à l'intérieur de ce vaste pays pour y chercher de l’ivoire et des esclaves.
« Tippo Tib et ses compagnons étaient de grands guerriers, et ils combattirent toutes les tribus sauvages qui habitaient les contrées qu’ils traversaient. Toutefois mon père ne combattait pas. En vertu de son pèlerinage à la Mecque, il était devenu le grand prêtre et, ses fonctions consistaient à indiquer à Tippo Tib quel était le meilleur mois pour ses expéditions contre les indigènes. Pendant l’absence de mon père, je demeurai avec ma mère à Zanzibar et un maître d’école ambulant m’apprit à lire et à écrire l'arabe.
« J’avais environ seize ans quand mon père revint, avec Tippo Tib. Il rapportait des richesses, car le voyage, qui avait duré six ans, avait été très profitable. Avec les sommes qu’il tira de sa part d’esclaves et d’ivoire, il acheta un vaste domaine et mena une existence confortable, surveillant les esclaves qui travaillaient dans ses plantations de cannelle et de girofle. Environ un an plus tard, comme je me promenais au bord d’un cours d’eau qui bordait notre propriété, j’aperçus une jeune fille très belle. Ses grands yeux doux étaient comme ceux d’une colombe et elle marchait avec la grâce d’une jeune gazelle. Je la suivis de loin et j’appris qu’elle était la fille d’un vieux prêteur hindou, qui vivait dans sa plantation de cocotiers, voisine du domaine de mon père. Jour après jour, je revins épier au même endroit et j’eus enfin le bonheur de revoir la jeune fille. Nous liâmes conversation, nous eûmes de fréquentes rencontres clandestines et nous nous aimâmes.
« Je savais parfaitement qu’il n’y avait guère d’espoir