COUTEAU DE COMBAT ET SA GAINE - MANYEMA
Collection de l’auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
que son vieux père, le riche Hindou, consentît à nous marier. Car malgré la situation de mes parents j’étais le fils d’une esclave nègre et j’appartenais, par conséquent, à une caste trop inférieure pour satisfaire l’orgueil de cet homme.
« Tandis que je m’ingéniais à trouver un moyen pour m’assurer la possession de ma fiancée, j’appris, à ma grande consternation, qu’un jeune Arabe riche, fils d’un des hauts fonctionnaires du Sultan, avait déjà demandé sa main et que le vieil Hindou la lui avait accordée. Mes chances d’obtenir celle que j’aimais étaient donc fort douteuses, et je compris que si je désirais faire de la jeune métis, ma femme, il fallait agir promptement et énergiquement. Je fixai à la jeune fille un rendez-vous, et louai un dhow, une barque à voile qui devait nous transporter loin de Zanzibar, à une ville arabe de la côte, où je me proposais de vivre dans la plus complète retraite avec ma belle épouse. Armé d’un pistolet et d’une dague, et accompagné d’un esclave, je me rendis au lieu habituel de nos rencontres d’où je comptais emmener ma fiancée jusqu’au rivage, où la barque était prête à nous conduire à destination.
« Il était tard. Dans le lointain, les voix affaiblies des esclaves qui chantaient après le labeur troublaient seules le silence ténébreux. Bientôt, les branchages s’écartèrent et, apeurée et tremblante, ma bien-aimée apparut devant moi :
« — Dépêchons-nous, mien! Je crains d’être suivie. Mon père a des soupçons. Fuyons tout de suite!
« Bien qu’alarmé par son évidente anxiété, je ne pus résister à la tentation de la serrer un instant dans mes bras. Pendant que je la tenais palpitante sur* mon cœur, lui murmurant à l’oreille de tendres mots d’amour, je vis l’éclair d’un coup de pistolet. Après une seconde de stupéfaction, je m’aperçus que je ne tenais plus dans mes bras que le cadavre de celle que j'aimais. L’Arabe à qui elle était promise l’avait suivie à notre rendez-vous, et, aveuglé de rage jalouse, il l’avait tuée dans mes bras. Débordant de fureur, je saisis ma dague, bondis sur l’Arabe et le frappai au cœur. Mais la détonation de son pistolet avait jeté l’alarme. J’entendis des gens qui accouraient. Enlevant alors le corps inanimé de la jeune fille, je l’emportai en hâte vers l’embarcation dans laquelle je montai.
« La brise fraîche du soir nous éloigna rapidement de Zanzibar. Ma douleur était si grande que j’étais comme un homme privé de sens. Au jour, j’ordonnai au pilote de mettre le cap vers la terre. Nous atterrîmes parmi les récifs, et, ayant creusé de mes mains le sable, j’y déposai le corps glacé de celle que j’aimais. Tendrement, je refermai la tombe, sans cesser de chanter d’une voix sanglotante, en invoquant Dieu et Mahomet son prophète. Je voulais demeurer là, auprès de la tombe, mais l’équipage de la barque me força à revenir à bord. Mon amour et ma douleur étaient si profonds que je fus saisi d’une attaque de fièvre où je laissai presque ma vie. Mon esclave me soigna avec dévouement jusqu’à ce que j’eusse repris des forces.
« Le meurtre du fils d’un personnage aussi influent
DE L’AFRIQUE CENTRALE
qu’un haut fonctionnaire du Sultan rendait impossible mon retour à Zanzibar. Je courais le risque d’être décapité. Aussi attendis-je que Tippo Tib se remît en route pour une autre expédition dans l'intérieur, et avec divers délais et péripéties, je parvins à rejoindre sa caravane après un mois de trajet environ. A cause du prestige et de la réputation de mon père, Tippo Tib m’accueillit parmi ses compagnons et me confia le commandement d’un fort détachement de ses guerriers manyemas.
Nous engageâmes une lutte acharnée contre une grande tribu belliqueuse, appelée les Masaï, et la bataille se poursuivit pendant de nombreux jours, avec ses dangers constants et ses scènes de carnage. Dans mon cœur, la douleur était toujours aussi vive et l’image de la jeune Hindoue apparaissait devant mes yeux, pendant les jours paisibles et au milieu des pires scènes de la guerre.
« Enfin, après un voyage qui dura bien des lunes, nous arrivâmes au quartier général de Tippo Tib à Kizingiti. Comme je souffrais toujours de la même accablante tristesse, je demandai au chef de m’envoyer seul faire une expédition lointaine, où je finirais par me guérir de mon chagrin. Il accepta et, quelques jours plus tard, il me donna quatre cents hommes armés et m’enjoignit de m’avancer en droite ligne à travers la grande forêt, dans la direction du couchant, et de ramener autant d'esclaves et de défenses d’ivoire qu'il serait possible d’en amasser en vingt-cinq lunes. Je me mis en route, et il ne se passa pas de jour
que nous n’eussions à combattre des multitudes de Washenzy qui faisaient retentir la forêt de leurs hurle ments et de leurs cris de guerre.
« Un jour, l’un des soldats d’avant-garde donna l’alarme. Quand nous le rejoignîmes, je trouvai plusieurs de mes hommes dont les pieds étaient ensanglantés. Tout au long des étroits sentiers d’éléphants qui coupaient la forêt dans tous les sens, nous découvrîmes des bâtonnets de bois très dur, appointis et placés de façon à blesser les pieds de quiconque ne serait pas prévenu.
« C’est l’œuvre des Ouat-ouas, des nains, déclarèrent plusieurs de nos hommes. Nous sommes ici dans leur contrée, et il sera bon de tenir nos fusils prêts.
« A peine avaient-ils achevé, qu’il se fit un bruit comme d’une pluie qui tombe et une averse de petites flèches de bois aux pointes aiguës s’abattit sur nous. J’ordonnai de tirer une volée de coups de feu dans toutes les directions. Quand le bruit de la décharge se fut dissipé, l’air était plein de cris et de gémissements. Après avoir pris la précaution de recharger nos fusils, nous nous glissâmes à travers les broussailles et nous trouvâmes plusieurs bizarres petits individus, dont quelques-uns étaient inanimés et d’autres gisaient blessés sur le sol.
« D’abord, malgré leurs blessures, ces petits démons essayèrent de nous lancer, avec leurs arcs minuscules, de nouvelles flèches empoisonnées, mais s’aperçevant qu’on se bornait à rire de leur colère, ils laissèrent tomber leurs armes, pleins de crainte et d’ahurissement.