COUTEAU DE COMBAT ET SA GAINE — RUA
Collection de l'auteur,
DE L’AFRIQUE CENTRALE 105
« Quatre d’entre eux étaient tués, mais les autres, à quelques exceptions près, n’avaient que de légères blessures; dans la plupart des cas, ce fut la frayeur causée par le vacarme des détonations plutôt que la gravité des blessures qui les avait fait rester sur le sol. Quand les nains comprirent que nous manifestions des dispositions amicales, ils s’esclaffèrent et indiquèrent du geste une certaine direction, voulant évidemment désigner l’emplacement de leurs villages.
« Ramassant les petits sauvages, mes guerriers Manyemas, qui, par contraste, paraissaient des géants, les portèrent sur leurs bras et, suivis du reste de la caravane, nous partîmes dans la direction indiquée.
« Nous avancions depuis peu de temps quand nous aperçûmes des colonnes de fumée montant parmi les arbres, et quelques minutes plus tard nous nous trouvâmes au milieu d’un campement désert.
« Les nains furent déposés tous ensemble sous un arbre, et, toujours riants, ils indiquèrent les huttes abandonnées en proférant une succession d’appels étranges qui ressemblaient à des cris d’oiseau. Des notes identiques y répondirent et, peu à peu, le village s’emplit à nouveau d’une multitude de nains fort curieux.
« Le village des Pygmées se composait de groupes de cases sans disposition régulière et construites avec des herbes, en forme de ruches. De petites ouvertures carrées, près du toit, servaient de porte. Tout autour du village les arbres les plus grands avaient été coupés à une hauteur de vingt ou trente pieds au-dessus du sol.
Les grands troncs blancs, autour desquels des branches énormes et des rameaux s'entremêlaient en une confusion inextricable, rendait l'approche du village, par le côté de la forêt, extrêmement difficile, et les rusés Pygmées employaient ce stratagème pour se protéger efficacement contre le danger d’une attaque imprévue. Les cases elles-mêmes étaient fort primitives et d’une structure rudimentaire. On n’y voyait aucun vestige de poterie ou d’autres ustensiles domestiques et l’aspect entier du village suggérait l’idée d’un campement temporaire.
« Le seul vêtement des Pygmées se composait d’un bouquet de feuilles suspendu à un cordon noué autour de leur taille. Le lobe de leurs oreilles était percé de plusieurs trous dans lesquels passaient de petits anneaux de fer qui se heurtaient quant ils remuaient la tête.
« Après en avoir interrogé un grand nombre, je trouvai un de mes esclaves indigènes qui comprenait quelques mots de leur langage. Mais il en savait, somme toute, si peu qu’il paraissait impossible d’obtenir des réponses satisfaisantes à aucune de mes questions. A la fin, cependant, un nain anormalement vigoureux et qui semblait être un chef, s’avança, et à la surprise de mon esclave, il s’adressa à lui dans son propre langage. Mais même dans ces circonstances plus favorables, il était encore singulièrement difficile d’entretenir une conversation intelligible, car les paroles du nain devaient être interprétées deux fois. Finalement, nous apprîmes que le principal village de la tribu
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était situé à quelques milles plus loin et qu’il s’y trouvait d’importantes réserves d’ivoire. D’après l’expression même du chef ils possédaient plus de défenses d’éléphants qu'aucun homme n’en pouvait compter en quatre jours.
« La caravane s’enfonça à nouveau dans la forêt obscure, et, tandis que nous marchions guidés par le chef, nous étions accompagnés par une foule toujours plus nombreuse de Pygmées qui, tout en bavardant bruyamment, bondissaient parmi les arbres comme des singes.
« Lorsque nous arrivâmes devant la palissade qui encerclait entièrement le mystérieux village, la nuit commençait à tomber, et je désirais fort camper à l’extérieur de ces fortifications à l’aspect formidable. Mais, contre mon gré, je cédai aux instances de mes gens qui se promettaient un bon souper et une soirée de réjouissances avec les petits sauvages.
« Nous pénétrâmes dans l’enclos par une porte très étroite au-dessus de laquelle était suspendu perpendiculairement un tronc pesant, et mes hommes étaient obligés de se glisser un par un par cette ouverture. A l’intérieur nous contemplâmes, émerveillés, un spectacle inattendu. Devant nous, aussi loin que la vue s’étendait, dans le demi-jour qui s’obscurcissait rapidement, se trouvait rassemblée une multitude de pygmées surexcités, qui poussaient des cris et des hurlements. L’enclos était parsemé d’un grand nombre de petites huttes rondes, devant la plupart desquelles un feu brûlait, avec une odeur écœurante.
« C’était une scène indescriptible, et avant même que nous fussions revenus de notre ahurissement, nous fûmes conduits dans un coin du village où on nous invita à camper pour la nuit. Malgré ces surprises successives, je remarquai auprès de chaque hutte des piles de grandes défenses d’éléphant.
« Lorsque mes gens se furent débarrassés de leur chargement d’ustensiles, de munitions et d’ivoire, la nuit était complètement venue, et seyles les flammes dansantes des feux de bois nous éclairaient. Tout autour de nous, pendant que nous nous installions, les pygmées criaient, se querellaient, se bousculaient entre eux pour mieux voir ce que nous faisions.
« Nous achevâmes nos préparatifs nocturnes, et alors le petit chef sauvage qui nous avait amenés jusqu’à ce village reparut soudain, accompagné d’une cinquantaine de ses partisans qui portaient tous d’énormes gourdes pleines de vin de palme fermenté. En même temps que cette boisson enivrante, ils s’étaient munis d’une grande quantité de viande d’antilope séchée que le chef pygmée nous offrit avec une politesse bizarre. En peu de temps, grâce à ces cadeaux, une parfaite bonne humeur régna entre nos hôtes et nous.
« Vers minuit, peu à peu, les Pygmées se retirèrent dans leurs huttes, et une demi-heure après, le village entier semblait tranquille et paisible. Accablés par les fumées du vin de palme, qui était un luxe inaccoutumé, mes hommes, aussi bien mes soldats manyemas que mes esclaves indigènes, tombèrent dans un profond sommeil. Les feux s’éteignaient, et moi-même, si