‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 18 sur 59 · CROQUIS PAR L’AUTEUR · texte numérisé non relu

CROQUIS PAR L’AUTEUR

DE L’AFRIQUE CENTRALE

vigilant d’habitude, je ne pris pas garde à des bruits de pas étouffés, à de mystérieux chuchotements qui continuèrent pendant plus d’une heure après que mes gens furent endormis. Une fois, cependant, nous fûmes à demi réveillés par un craquement qui paraissait venir du côté de l'étroite entrée, mais, ayant prêté l’oreille quelques instants et ne percevant rien d’alarmant,

nous nous rendormîmes.

« — Ma ma! s’écria soudain l’un des Manyemas, et cet appel, suivi d’un affreux cri perçant, nous éveilla brusquement.

« En une seconde nous fûmes sur pied et saisîmes nos fusils. La nuit était très noire et tous les feux du village avaient été éteints. Ahuris et désorientés, nous nous demandions en quel lieu vraiment nous nous trouvions.

« Avec des hurlements diaboliques qui tout d’abord nous glacèrent le sang, nous fûmes assaillis par des centaines de Pygmées assoiffés de carnage, qui se précipitaient sur nous frénétiquement et nous frappaient avec leurs lances et leurs coutelas tranchants. Mes gens répondirent par une fusillade affolée, mais comprenant dans quelle situation désespérée nous étions, — virtuellement prisonniers dans le camp des Pygmées, — ils raffermirent leur tir, et chacun se défendit courageusement contre les attaques féroces de ces démons, qui luttaient jusqu’à ce qu’ils fussent criblés de balles et de mitraille.

« Pendant plus de trois heures, le combat se poursuivit avec une fureur qui ne se ralentit pas. Les

ténèbres épaisses étaient déchirées par l’éclair de nos armes qui crachaient dans la cohue des volées de balles. Les cris poussés par les assaillants à chaque nouvel assaut se mêlaient aux gémissements des blessés et quelquefois les étouffaient.

« Bientôt pointa la lueur grise et froide du jour qui approchait. A mesure que les ténèbres se dissipaient, les Pygmées s’enfuyaient hors de la palissade, dans la forêt, laissant derrière eux des tâs de morts et de blessés accumulés en demi-cercle devant le front de bataille que nous avions défendu avec l’énergie du désespoir. Quand il fit assez jour pour que nous pussions distinguer ce spectacle terrifiant, un cri aigu fut poussé dans la forêt, auquel répondirent des centaines de gorges rauques; presque aussitôt, les indomptables Pygmées se mirent de tous côtés à escalader la palissade, comme des myriades de fourmis franchissant un obstacle.

« Des volées de balles leur furent envoyées, et les assaillants culbutaient en grand nombre, tandis que de véritables nuages de lances et de flèches s’abattaient sur mes pauvres Manyemas et mes esclaves. Les Pygmées, revenaient incessamment à l’assaut par centaines, et, finalement, mes soldats manyemas et mes esclaves, frappés de panique, lâchèrent pied, avec de grands cris de désespoir, et d’une poussée irrésistible, faisant une brèche dans la palissade, ils s’enfuirent en débandade dans la forêt. Les Pygmées en profitèrent pour nous assaillir avec plus de vigueur et mes esclaves en grand nombre furent atteints par des lances aiguës et des flèches empoisonnées.

« Mais dès que nous eûmes franchi la palissade, les nains abandonnèrent la lutte afin de piller sans tarder les charges de munitions et d’ivoire que nous avions été forcés d’abandonner. Profitant à mon tour de ce répit, je réussis à rassembler mes gens au sommet d’un petit monticule boisé. C'est là que nous soutînmes le dernier choc.

« Les Pygmées ne tardèrent pas à reprendre l’offensive, mais, du point élevé que nous occupions, mes Manyemas purent, plus facilement que dans le village où nous étions gênés par la palissade, repousser les assauts. Devant la mort d’un si grand nombre d’entre eux, les Pygmées, au lieu de montrer des signes de lassitude, devenaient au contraire plus acharnés et, de temps à autre, leur cohue s’augmentait d’un renfort de petits guerriers qui survenaient à travers la forêt.

« Pendant toute la journée, mes Manyemas combattirent vaillamment, mais, vers le coucher du soleil, ils manifestèrent quelque inquiétude, car leurs munitions ■étaient presque épuisées. La nuit tombait lorsque les Pygmées se lancèrent contre le monticule pour un assaut définitif. Mes Manyemas fléchirent, firent volteface et s’enfuirent pêle-mêle dans la forêt, poursuivis par ces minuscules démons.

« Après un moment d’hésitation, demeuré seul avec trois de mes chefs qui ne m’avaient pas quitté depuis le commencement, je profitai de l’instant où les Pygmées se dispersaient afin de pourchasser les fuyards, pour m élancer dans une direction opposée.

« Je ne saurais vous dire les souffrances que nous

endurâmes, mes compagnons et moi, après notre fuite. Nous étions perdus dans la forêt vierge. Sans autre nourriture que des racines à ronger, nous rampions tout le jour à travers les taillis dans la direction de l’Est. Pour éviter d’être la proie des léopards nous dormions dans les branches des arbres. A la fin, j’arrivai sur les bords du fleuvre et découvris un camp arabe. Des cinq cents hommes qui formaient l’expédition, j’étais le seul survivant...

« Mais tout cela est arrivé il y a bien des années, quand j'étais jeune. Depuis lors, j’ai toujours été victorieux, et je possède maintenant autant d’esclaves que le grand Tippo Tib lui-même. Pourtant, avec toute ma prospérité, même après tant d’années de vie aventureuse, je n’ai jamais oublié mon chagrin. Dans le silence de la nuit, ici, au cœur de la forêt immense, je rêve des jours de ma jeunesse...

« — Oui, il est tard... Bonne nuit. »

Je me levai et laissai mon hôte occupé à marmonner son chapelet dont les grains glissaient entre ses doigts.

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