‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 19 sur 59 · D’UNE DÉFENSE D’ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

D’UNE DÉFENSE D’ÉLÉPHANT

Yabouli est situé sur une large rivière, l'Aruwumi, qui se jette dans le Congo à quinze cents milles de la côte de l’Atlantique. Le village était à mon arrivée dans un désordre indescriptible et les habitants me parurent en proie à une tristesse que la colère de certains d’entre eux dissimulait mal. Pendant la nuit un troupeau d’éléphants avait saccagé les plantations. Une telle pluie était tombée que les vieilles femmes même, dont la vigilance est proverbiale là-bas, avaient négligé leurs devoirs, et n’avaient songé qu’à regagner l’abri de leurs cases.

Comme il arrive fréquemment sous ces» latitudes, à la pluie de la nuit avait succédé un matin radieux et le ciel ensoleillé était sans nuages.

L’aspect du village offrait un violent contraste avec les beautés de la nature environnante. Les huttes ruisselantes étaient à demi écrasées sous le fardeau de leur toit d’herbe détrempée. Des flaques d’eau sale coupaient les ruelles jonchées de palmes, d’herbes et de branchages jetés bas par la tempête.

Une bande de sauvages nus qui parlaient tous à la

fois sur un ton enflammé, étaient rassemblés autour du siège où trônait un des chefs du village. C’était un homme puissamment charpenté et sa physionomie avait une expression de férocité extrême. Aux chevilles et aux poignets, il portait des anneaux de cuivre et de fer poli, et au cou, un collier de dents humaines. Il s’appelait Ioko, et ses prouesses ainsi que son caractère impérieux en avaient fait un chef redoutable.

Assis sur un tabouret grossièrement sculpté, il écoutait paisiblement le tumulte des voix; mais, perdant soudain patience, il se leva et, d’un geste autoritaire, imposa silence...

— Hommes de Yabouli, écoutez! s’écria-t-il. Cette nuit, les éléphants nous ont volé notre nourriture. Il y a deux mois, les hippopotames ont écrasé nos cassaves et nos cannes à sucre et en ont mangé les racines. Les temps nous sont défavorables, car, non seulement nos champs sont dévastés, mais le bétail est continuellement enlevé par les léopards. Hommes de Yabouli, l’esprit mauvais s’acharne contre nous!

Un murjnure confus s’éleva qu'interrompirent les cris aigus d’une femme qui glapissait dans une hutte voisine.

— Je sais pourquoi les éléphants sont venus, reprit le chef. Vous vous souvenez de cet énorme éléphant, aux grandes oreilles, de ce vieil éléphant qui n’a qu’une défense... Celui que nous appelons Litoï Linéné... C’est lui qui a conduit les autres à nos plantations car l’esprit mauvais est dans son cœur depuis le jour où Ioko a voulu le frapper de sa lance, dans la forêt. Nous

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n’aurons aucune tranquillité tant que Litoï Linéné ne sera pas tué.

Des acclamations saluèrent ce discours et après une heure de discussions inutiles mais animées, il fut décidé qu’on placerait des pièges en plusieurs endroits pour exterminer l’éléphant désigné.

Les hommes alors partirent en diverses directions et s’avancèrent fort loin dans la forêt. Ils fixèrent des lances aiguës à de lourds rondins de bois qu’ils suspendirent adroitement à des branches d’arbre par un ingénieux arrangement de lianes minces, de sorte qu’en passant au-dessous, le lourd pachiderme romprait fatalement les attaches : la lance et son poids tomberaient et infligeraient à l’animal, dans le dos ou à l’épaule, une blessure souvent mortelle.

Jusqu’au coucher du soleil, presque tous les hommes de la tribu furent occupés à disposer ces engins dans les passages de la forêt que fréquentaient les éléphants. Les femmes s’efforçaient de réparer le dommage causé aux plantations. Vers le soir, tout le monde rentra au village désert pour prendre, avant de dormir, le repas de manioc et de bananes.

La nuit était fort obscure et tout semblait présager une tempête de vent et de pluie aussi violente que celle de la nuit précédente. Dans les huttes, tous les habitants du village dormaient sauf deux ou trois femmes assises devant les feux et berçant sur leurs bras des enfants qui pleuraient. Bientôt, elles rentrèrent aussi et les premières rafales de vent firent voltiger des bouquets d’étincelles autour des brasiers mal éteints.

chassant les chiens efflanqués en quête de quelque nourriture problématique et qui revenaient peu après se coucher en rond autour des cendres chaudes.

A mesure que les ténèbres s’apaississaient, l'atmosphère devenait étouffante et de furieuses bourrasques secouaient les frondaisons, cassant les branches mortes.

Très loin, dans la partie la plus touffue de la forêt, un vieil éléphant dressait debout son énorme masse. Une de ses défenses, endommagée jadis, au temps de sa jeunesse, s’était peu à peu gâtée et avait fini par tomber. L’animal penchait la tête en arrière pour reposer sur le sol son unique et monstrueuse défense. Sa trompe légèrement enroulée s’appuyait aussi à terre, et ses vastes oreilles déchiquetés s’agitaient dans le vain effort de chasser les myriades de moustiques qui le harcelaient.

La lueur fulgurante d’un éclair illumina la forêt, qu’ébranla presque aussitôt un formidable roulement de tonnerre. L’éléphant avec un tressaillement d’effroi qui secoua tous ses membres, releva la tête.

A peine les échos lointains du tonnerre se furent-ils tus, que la pluie se mit à tomber à torrents. Les éclairs se succédaient avec une rapidité telle que les éclats du tonnerre se confondaient en un grondement continu. Le vent augmentait sans cesse de violence et ce fut bientôt le cyclone tropical.

Les arbres déracinés s’abattaient autour de l’éléphant que la terreur clouait sur place. Mais l’ouragan redoublant, le monstre, tout à coup pris de panique, partit en une course affolée à travers les fourrés épais,

Statue en bronze par l’auteur, médaille de seconde classe, Salon

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trébuchant et culbutant par-dessus les troncs abattus dans ses efforts pour gagner une clairière où il serait à l’abri du danger.

On aurait pu voir, à la lueur des éclairs, l’animal terrifié, fonçant aveuglément la tête basse et la trompe repliée à travers la forêt immense.

Soudain, l'éléphant s’écroula sur le sol avec un barrissement de douleur. Dans sa course inpétueuse, le gigantesque animal avait rompu les lianes qui maintenaient le piège disposé la veille et la lance acérée avait pénétré entre les épaules. Pendant quelques instants, la bête blessée demeura immobile; puis elle roula lentement de côté et d’autre la masse énorme de son corps, essayant de se débarrasser de la lance acérée. Mais l’arme était barbelée et elle avait pénétré trop profondément pour être aisément arrachée.

L’animal parvint pourtant à se remettre sur ses jambes et à franchir encore, en chancelant, une courte distance. Affaibli par le sang qu’il perdait en abondance, il s’arrêta pour se reposer et s’appuya de tout son poids contre un arbre, respirant péniblement et poussant des gémissements d’agonie. Jusqu’au jour, il resta ainsi, épuisé, couvert de boue et de sang coagulé.

Bientôt, la pluie cessa et le vent s’apaisa. Aux premières lueurs de l’aurore, dans le village, les petites portes des huttes furent enlevées et des formes sombres, de longs javelots à la main, sortirent en s’étirant.

Ayant arrangé, en hâte, les minces bandes d’écorce

battue qui leur ceignaient les reins, les hommes partirent, vers la forêt encore obscure, pour visiter les pièges.

Parvenue à l’orée, la grande file se divisa en plusieurs groupes. Ioko se détacha de ses compagnons et prit une route toute différente. A deux milles environ du village, il s'arrêta brusquement, fit claquer ses doigts, plaça sa main sur sa bouche ouverte et se parla à voix basse :

— Voilà une piste d’éléphant, large comme un sentier.

Il s’y engagea et arriva en vue du piège qu’il avait dressé la veille. Sa surexcitation fut grande quand il vit que la lance avait disparu et qu’au-dessous l’herbe et les feuilles étaient maculées de sang. Les traces sanglantes l’amenèrent jusqu’à une énorme fourmilière auprès de laquelle il fit halte un moment pour extraire une épine enfoncée dans son pied. Un gémissement bruyant le fit tressaillir, et s’avançant avec précaution, il aperçut sa proie appuyée, de toute sa masse énorme, contre un tronc puissant.

— Lo-o-o! C’est Litoï Linéné, le mauvais, murmura Ioko, haletant.

Il épia longtemps l’animal avant de se résoudre à lui porter le coup mortel. Puis serrant fermement sa lourde lance dont la hampe avait bien huit pieds de long, il se dirigea sans bruit vers l’éléphant moribond. Arrivé à portée de l’épaule gauche de l’animal, il balança son arme et d’un élan forcené la plongea jusqu’au cœur de la bête. Aussitôt, il bondit de côté

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sous le couvert des arbres. Avec un terrible cri de douleur, Litoï Linéné se redressa, fit quelques pas, chancela et tomba inanimé sur le sol.

Ioko poussa un cri qui retentit à travers les futaies, et qui amena bientôt sur les lieux quelques-uns de ses compagnons. Dissimulant sa joie, Ioko se mit tranquillement à dégager des chairs de l’animal son épieu barbelé. Puis, il examina l’énorme défense et dit aux autres chasseurs :

— Maintenant, le mauvais esprit est mort : Litoï Linéné n’amènera plus dans nos plantations de malfaisants éléphants.

En un instant, la curée devint indescriptible. Munis de coutelas, les chasseurs surexcités commencèrent à tailler, dans la carcasse encore chaude, de gros morceaux de chair qu’ils lancèrent aux femmes et aux enfants. Ceux-ci se pressaient tour à tour avec des paniers et se querellaient comme des bêtes fauves à chaque morceau qui leur était jeté. Tous exultaient de joie à la perspective du festin prochain.

A la nuit, Ioko, seul, enfouit l’énorme défense de Litoï Linéné dans un marécage à l’écart des habitations, de sorte que nul autre ne connut sa cachette.

Les peuplades de la région de l’Aruwumi entretiennent rarement entre elles des relations amicales; souvent, elles s’attaquent à l’improviste pour satisfaire leurs goûts anthropophages. Comme les défenses d’ivoire ont une valeur reconnue, égale à celle d’un être humain, c’est la coutume dans chaque village de cacher dans la forêt toutes les défenses dont on

dépouille les éléphants mis à mort. Le possesseur de ces richesses ignorées peut alors s’en servir pour payer la rançon de ses compagnons ou de ses compagnes qui ont eu la malchance de tomber entre les mains de l’ennemi.

Pendant cinq ans la défense de Litoï Linéné demeura enfouie sous la boue et les hautes herbes du marais empuanti. Aucun humain ne risquait le pied dans cette fondrière. A de rares intervalles seulement, le silence y fut troublé par des bandes d’indigènes en quête de miel sauvage ou pourchassant quelque antilope. De loin en loin, sous la torride chaleur de midi, un buffle solitaire venait se rafraîchir en pataugeant dans la boue liquide, et parfois un troupeau d’éléphants, vagabondant en file sous la conduite de quelque vieux mâle irritable s’engageait en barbotant au plus profond de la boue dont ils s’éclaboussaient en faisant claquer leurs grandes oreilles.

Chaque soir, un brouillard chargé de miasmes enveloppait le marais comme un voile soyeux et planait autour des grands roseaux longtemps encore après le lever du soleil.

Pendant ces cinq ans, il n’y eut rien de changé dans le village de Yabouli. Les sentiers suivaient des directions quelque peu différentes et un grand nombre de huttes avaient été reconstruites. Les herbes, les feuilles et les matériaux légers soutenus par des tiges de maïs, qui formaient les habitations, pourrissaient vite, et il fallait à chaque saison les réparer et les reconstruire au bout de quelques années.

Photographie de l’auteui .

Un jour des indigènes qui étaient descendus pêcher au confluent de FAruwumi et du Congo, près du village de Basoko, revinrent dans un état de grande surexcitation. Ils rapportaient des récits extraordinaires d’un combat qui avait eu lieu quelques jours auparavant entre les guerriers de Basoko et une bande d’étrangers qui descendaient le Congo dans des canots de guerre. Cet événement remarquable, avait été grandement embelli par les Basokos, selon la coutume africaine, et les pêcheurs de Yabouli en firent à leur tour un récit encore plus fantastique quand ils le répétèrent à la foule qui, à leur retour, se pressait sur la rive, attirée par leurs appels :

— Oukou-Oukou-ou ! Oukou-Oukou-ou, ou-ou! Venez! Venez! Venez!

— Le chef des étrangers était entièrement vêtu d’étoffes. Son visage était blanc et resplendissait comme le reflet du soleil sur les eaux du fleuve! affirmaient-ils.

— Ekh ! s’exclamait la foule.

— Le chef étranger n’avait qu’un œil !

— Lo-o-o-o!

— Un œil au milieu de son front!

— A-yah ! A-yah ! clamait la foule en battant des mains.

— Quand les Basokos partirent dans leurs canots pour capturer les étrangers, ils criaient : Viande! Viande! car ils se proposaient de manger leurs corps. Mais les étrangers ne se laissèrent pas capturer et ils tuèrent un grand nombre de Basokos avec des bâtons

qui lançaient le tonnerre et des éclairs. Ils parlaient un langage étrange. Ils étaient vêtus d’étoffe rouge et d’étoffe bleue et leurs têtes étaient couvertes d’étoffe blanche. Ils continuèrent à descendre le courant en bafouant les Basokos.

A. la fin de chaque phrase, la foule poussait des exclamations. Les femmes élevaient la voix et criaient que l’esprit mauvais était au fond de tout cela, et que des jours de malheur menaçaient la contrée.

Pendant plusieurs jours, il y eut des conversations animées sur les étrangers, car jamais, de mémoire d'homme, on n’avait entendu parler de gens semblables.

Le chef des envahisseurs dont la face pâle, disaient les noirs, brillait « comme le soleil sur les eaux », n’était autre que Stanley, accompagné de sa vaillante petite bande de Zanzibarites. A l’époque où il passa devant Basoko, il voyageait déjà depuis deux ans dans l’Afrique centrale pour résoudre les problèmes géographiques qui avaient jusqu’ici intrigué le monde entier, et auxquels le courageux et noble Livingstone avait consacré tant d’années de sa vie, mourant à la peine, alors qu’il était à la veille du succès.

Vers la même époque, les Arabes venus de la côte est avaient établi à Nyanwé leur poste avancé dont le chef était le fameux Tippo Tib. Peu après le départ de Stanley qui descendait le Congo, Tippo Tib persuada à ses compagnons d’entreprendre le même voyage. Ils recrutèrent alors chez les Manyemas un grand nombre de guerriers, et, combattant tout au long de la route,

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ils descendirent le fleuve jusqu’à la cataracte de Kizingiti où Tippo Tib s'érigea chef des bandes arabes. De ce point, dénommé plus tard Stanley Falls, il envoya dans différentes directions, sous la conduite de ses acolytes, de véritables meutes de Manyemas qui devaient par tous les moyens extorquer aux naturels leurs réserves d’ivoire. Généralement, chacune de ces bandes était divisée en sections de vingt à trente hommes armés, fournis par un des séides de Tippo Tib et elles élisaient chacun leur chef, choisi parmi les guerriers de caste plus élevée. Tippo Tib fournissait pour sa part le plus grand nombre d’hommes et nommait lui-même le chef de l’expédition.

Quand après plusieurs mois d’absence, ces bandes revenaient au quartier général avec l’ivoire et les esclaves qu’elles avaient capturés, le butin était partagé entre les Arabes proportionnellement au nombre d'hommes fournis. L’ivoire était expédié par canots à Nyangwé. De là, des caravanes d’esclaves l’emportaient par terre jusqu’à la côte de l’est, le voyage durait de six mois à un an.

La défense unique de Litoï Linéné demeura cachée dans le marécage pendant de longues années. La nouvelle génération avait perdu tout souvenir de l’existence de Litoï Linéné lui-même, et ses os massifs étaient depuis longtemps recouverts par les herbes et les buissons qui avaient surgi du sol engraissé du reste de sa dépouille. L’existence de sa défense, seul vestige de sa puissance redoutable, était sans doute oubliée, sauf du prudent Ioko.

Peu après que Tippo Tib eut occupé Stanley Falls, en 1879, des rumeurs se répandirent à Yabouli et dans les villages environnants relatant les méfaits des Manyemas. Les chefs se réunirent pour chercher ensemble les raisons de cette invasion. Moins de trois ans après le combat que Stanley livra aux Basokos, à l’embouchure de l’Aruwimi, les mercenaires manyemas attaquèrent et détruisirent plusieurs centres de population sur le cours supérieur de la rivière. Quittant les rives du Congo, ils avaient traversé la grande forêt, et, descendant l’Aruwimi en pirogues, ils avaient, sur leur route, ravagé tous les villages, capturant les hommes et les femmes et exigeant des naturels assez heureux pour s’échapper, d’énormes rançons en ivoire pour le rachat des prisonniers. Bien que les gens de Yabouli prissent toutes les précautions possibles contre une surprise, ils avaient le pressentiment d’un malheur proche et une sorte de morne inquiétude s’abattit sur les habitants. Ils se rendaient compte de leur isolement, sachant que leurs voisins leur étaient hostiles et les malheureux vivaient dans un état de crainte proche de la panique.

Le jour fatal arriva. De bonne heure, un matin, avant le lever du jour, les noirs furent réveillés par la fusillade des Manyemas. La forêt d’alentour fourmilla d’hommes armés qui, de tous côtés, se précipitèrent sur les cases, déchargeant leurs armes soit en l’air, soit contre les portes des huttes, soit contre les sauvages affolés qui s’enfuyaient vers la forêt. Quelques-uns des plus braves firent face à l’ennemi, lançant

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