AUTEUR SUR SA PIROGUE. EXPÉDITION STANLEY
DE 1/ AFRIQUE CENTRALE
leurs sagaies et leurs coutelas contre leurs assaillants, mais ils tombaient l’un après l’autre, fusillés par leurs impitoyables ennemis. Après avoir déchargé leurs vieux mousquets, la plupart des Manyemas se précipitèrent sur les naturels et les assommèrent à coups de crosse. Les femmes, qui essayaient d’emporter leurs enfants sous le refuge de la forêt, furent bientôt rattrapées par les Manyemas qui les renversèrent brutalement et les ligotèrent. Les deux tiers des femmes et des enfants furent ainsi capturés, y compris l'épouse favorite de Ioko. Mais la plupart des hommes et quelques femmes purent gagner la forêt, et du nombre fut Ioko, qui avait été atteint cependant par une décharge de mitraille.
Les fugitifs se rassemblèrent peu à peu à l’abri des bois, et, vers le soir, ils avaient construit quelques huttes avec des branchages et de larges feuilles, qui, disposées comme des tuiles protégeaient contre la pluie. Ce campement primitif était fort éloigné du village désormais au pouvoir des Manyemas.
Le chef des bandits arabes, Muini Khamici, s’était installé dans la plus grande hutte, celle du malheureux Ioko, et les vainqueurs disposèrent autour des cases une palissade grossière pour se garder contre toute attaque nocturne.
Les corps de ceux qui avaient été tués pendant la bataille furent jetés à la rivière et les prisonnières, nues et tremblantes de peur, les mains liées derrière le dos, étaient rassemblées en une seule troupe sous la garde de quelques hommes armés. D’autres maraudeurs
allaient de hutte en hutte et s’emparaient des objets domestiques abandonnés.
Quelques jours après l’attaque du village, les Manyemas envoyèrent porter un message aux fugitifs, par deux captives vieilles et par conséquent de peu de valeur.
— Allez vers les hommes qui ont cherché refuge dans la forêt, leur dit Muini Khamici. Dites-leur que leurs femmes sont vivantes et que nous les leur rendrons quand ils nous apporteront les défenses d’ivoire qu’ils ont cachées dans les bois : nous leur rendrons une femme par défense. S'ils ne viennent pas avec l’ivoire avant cinq jours, nous emmènerons les femmes dans un autre pays et nous les vendrons à des peuplades qui les tueront pour les manger. Rwanda!
Quand les deux malheureuses vieilles eurent compris qu’elles étaient libres, elles s’élancèrent dans la forêt, se frayant un chemin avec une merveilleuse agilité, à travers les fourrés. Finalement elles s’arrêtèrent hors d’haleine et secouées d’un tremblement nerveux.
— Oh! ma-ma-ma-ma-a-a ! criaient-elles en une lamentation monotone, affalées à terre. Puis, reposées et reprenant courage, elles se remirent en route, lançant de longs appels. Du lointain, une réponse leur parvint. Elles partirent dans cette direction et rejoignirent bientôt la cohue anxieuse des fuyards qu’apeurait le moindre bruit.
Trop effrayées d’abord pour répondre aux questions que tous posaient, à la fois les femmes finirent cepen-
DE L’AFRIQUE CENTRALE
dant par expliquer la mission dont elles étaient chargées. Pleins de colère, les hommes faisaient claquer leurs doigts et grinçaient des dents. Ioko, silencieux et courroucé, alla s’asseoir à l’écart de ses bruyants compagnons, Kaolengé (la Forte) et son jeune fils étaient restés aux mains des Manyemas, et le malheureux avait le cœur torturé. Le sauvage africain est apparemment incapable d’aucune affection constante , mais parfois il éprouve un attachement tendre, primitif et brutal, pour une épouse favorite. Ioko avait presque perdu tout espoir de recouvrer Kaolengé ; mais bientôt, sachant par quel moyen il pourrait la racheter, il reprit courage et décida qu’il offrirait aux Manyemas son bien le plus précieux, la défense de Litoï Linéné.
Au cœur de la nuit, muni d’un tison ardent pour s’éclairer, Ioko se rendit au marécage où la défense était toujours enfouie. Il fouilla le sol mouvant avec sa lance jusqu’à ce qu’il eût rencontré un objet dur. Puis, après de longs efforts, il déterra son trésor et le chargea sur ses puissantes épaules. Ramassant sa lance et le tison sur lequel il souffla pour lui redonner son ardeur, il revint au camp et passa le reste de la nuit auprès de l’énorme défense, le cœur battant dans son inquiétude d’avoir le lendemain à conclure son marché avec ses ennemis.
Au premier rayon de l’aube, il éveilla ses compagnons et leur fit part de son intention de mettre à l’épreuve la sincérité des Manyemas en allant offrir la défense de Litoï Linéné en échange de sa femme et de son enfant. Tous convinrent alors que si Ioko réussis-
sait, ils déterreraient à leur tour l’ivoire qu’ils avaient enfoui et rachèteraient leurs femmes et leurs enfants.
Quand Ioko arriva auprès de la palissade élevée en hâte par les vainqueurs, ses compagnons, qui l’avaient suivi pour être témoins du résultat de sa tentative, se dissimulèrent derrière les arbres et dans les fourrés. Le jour était venu et l’on voyait les Manyemas aller et venir autour des huttes.
— Naonge! Ecoutez! appela Ioko? Est-ce vrai que nos femmes sont vivantes?
— C’est vrai! assura Muini Khamici qui connaissait assez bien les dialectes de la région.
— J’apporte une défense d’ivoire pour Kaolengué et son enfant, cria encore Ioko. — Mais d’abord je veux entendre sa voix pour être certain que vous dites la vérité.
Après un moment une voix de femme, dans le village, répondit :
— Je suis Kaolengué! Oh! Ioko! Je suis ta Kaolengué !
Ioko, alors, s’avança hardiment et déposa la défense à terre; il se retira de nouveau derrière le rideau d’arbres. Dans la crainte d’un piège, plusieurs Manyemas dirigèrent les canons de leurs fusils vers la forêt pendant que quelques autres allaient chercher la défense qu’ils apportèrent au chef, débout près de l’entrée de la palissade.
Muini Khamici donna l’ordre de délivrer Kaolengué. Quand les liens qui lui entravaient les poignets et les chevilles furent coupés, la malheureuse s’empara de
DE L’AFRIQUE CENTRALE
son enfant, et avec des cris plaintifs s’enfuit en bondissant vers la forêt. Ioko la saisit par la main et se mit à courir avec elle jusqu’à ce qu’elle tombât à ses pieds, sanglotant et serrant son petit contre sa poitrine.
Pendant plusieurs jours, beaucoup d’autres femmes furent rachetées par leurs maîtres, et quand il n’y eut plus aucune chance d'obtenir d’ivoire à Yabouli, Muini Khamici et sa bande évacuèrent le village, emmenant avec eux ce qui restait de captifs hommes, femmes et enfants. Ils retournaient à Kazingiti avec la quantité de défenses qu’ils avaient été chargés de trouver.
Traversant l’Aruwimi dans des pirogues, la caravane, qui comprenait maintenant trois cents personnes, dont les deux tiers étaient des esclaves, partit pour gagner la rive du Congo. Elle parvint au fleuve à Yamgambi, après cinq jours de marche, à travers des forêts sombres où les fourrés étaient si épais qu’il fallait souvent suivre le lit de petits cours d’eau ou des sentiers frayés par des éléphants.
Trop lourde pour être portée par un seul homme, la défense de Litoï Linéné fut attachée à une forte perche soutenue par deux esclaves. Les femmes avaient charge des défenses plus petites et d’une infinité d’ustensiles indigènes qui formaient la part du butin laissée aux Manyemas. Ceux-ci portaient seulement leur fusil et leurs munitions et surveillaient la caravane. Leurs femmes, qui étaient aussi leurs compatriotes, portaient des volailles, des paniers de maïs, des tiges de canne à sucre et d’autres provisions dérobées dans les villages.
A Yamgambi, la caravane s’embarqua dans des pirogues qui, montées par des indigènes alliés, remontèrent le fleuve pendant quatre jours. Arrivés à Kizingiti les esclaves furent distribués dans les plantations de divers Arabes, et l’ivoire fut entassé dans une hutte où Tippo Tib le répartit entre les chefs qui avaient une part dans l’expédition. Avec son habituelle astuce Tippo Tib sut se réserver la part dans laquelle fut comprise la défense de Litoï Linéné, dont il fit présent à une des favorites de son harem. Celle-ci la cacha dans dans un des coins obscurs du tembê où elle resta pendant six ans recouverte de nattes de paille et d’objets disparates, et apparemment oubliée.
Au bout de ce temps, la favorite tomba en disgrâce et Tippo Tib confisqua la défense qui fut alors vendue au marchand européen. Bientôt, avec beaucoup d’autres, elle fut arrimée dans le magasin du petit vapeur qui naviguait sur le Congo entre Stanley Pool et les cataractes, passant devant les villages riverains habités par des milliers et des milliers de sauvages, s’arrêtant chaque soir sur la rive où, à la lueur des feux du campement, l’équipage coupait le bois sec qui alimentait le foyer de la machine, tandis que dans la nuit, les chants joyeux des hommes et le bruit des haches retentissaient à travers la forêt sombre et silencieuse.
Après six jours de navigation, le petit vapeur jeta l’ancre. L’ivoire fut débarqué et placé sous bonne garde dans une bâtisse grossière qui servait de réserve, car jusqu’alors les marchands européens n’avaient
DE L’AFRIQUE CENTRALE
pu, faute de matériaux nécessaires, ériger aucune construction permanente. L’ivoire ne resta pas longtemps emmagasiné, car aussitôt qu’un nombre suffisant de porteurs indigènes put être réuni, les défenses furent sorties, marquées et disposées en une longue rangée. A un signal donné, les porteurs qui avaient minutieusement épié ce travail se précipitèrent en avant pour choisir les défenses les plus légères. Bientôt toutes furent prises, sauf celle de Litoï Linéné que personne, à cause de son poids, ne s’offrit à porter. En vain le marchand s’efforça-t-il de persuader divers vigoureux porteurs à s’en charger; mais ils agitaient énergiquement leurs mains ouvertes et l’un d’eux répondit :
— Vé, vé, yaé mzito mundibili, kulenda ko, sea mona mpassi nyingi kuna ngila! — Ce qui veut dire : Non, non, c’est trop lourd, homme blanc, je ne peux pas le porter, j’aurais trop de mal en route.
Bref, il fut décidé que la défense, liée à une perche, serait portée par deux hommes, chacun recevant en paiement la même quantité de cotonnade que pour un chargement complet. La caravane, sous le commandement d’un chef ou kapito, comprenait cinquante hommes appartenant à la tribu bakongo.
De Stanley Pool à Matadi, une série de cataractes qui s’étendent sur une distance de deux cents milles obligeaient à transporter par voie de terre toutes les marchandises. Dans le Congo inférieur, des bandes de porteurs étaient recrutées, qui, conduites par un chef responsable, transportaient les chargements sur la tête
ou les épaules. Le voyage se divisait par relais de cent milles et un changement de porteurs avait lieu à Manyanga, car les peuplades d’en deçà et d’au delà ne sont pas toujours en bons termes entre elles, bien qu’appartenant à la même tribu et parlant le même langage.
La première partie de ce voyage par terre de Stanley Pool à Manyanga occupait six journées, et la petite caravane grimpait et descendait des collines du haut desquelles la vue s’étend sur tout le pays et sur le fleuve qui bouillonne entre ses rives mouvementées. Mais les porteurs Bakongo restent indifférents à la magnificence de ce spectacle ; leurs goûts sensuels s’accommodent mieux d’un fragment de cotonnade aux couleurs criardes ou d’un festin de chair d’éléphant.
A Manyanga, l’ivoire fut transmis à une autre caravane qui voyagea pendant sept jours par-dessus des collines abruptes, dans des marécages profonds, franchissant de nombreux cours d’eau avant d’arriver à Matadi. Là, l’ivoire était à nouveau placé à bord d’un vapeur fluvial qui en deux jours l’amenait à Banana, l’entrepôt situé à l’embouchure du Congo.
Avec des centaines d’autres, la défense de Litoï Linéné parvint ainsi à l’entrepôt, d’où un grand navire l’emporta, avec tout le stock, jusqu’à Liverpool où peu après eut lieu la vente à la criée.
Après tant d’avatars, l’énorme défense de Litoï Linéné échut finalement à un tailleur d’ivoire qui la convertit en billes de billard, en coupe-papier et en