‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 3 sur 59 · TRAITS DE CARACTÈRE INDIGÈNE · texte numérisé non relu

TRAITS DE CARACTÈRE INDIGÈNE

C’est à un endroit appelé Manyanga que j’ai rencontré l’exemple le plus typique de la naïveté du caractère congolais. C’était l’heure la plus chaude du jour; assis sous l’auvent de ma hutte au toit d’herbe, contemplant les eaux tourbillonnantes de la région des cataractes, je songeais à l'accident particulièrement tragique où Franck Pocok trouva la mort, pendant le mémorable voyage de Stanley à travers l’Afrique en 1877. J’apercevais d’où j’étais le remous des eaux écumeuses, au-dessous des rocs énormes contre lesquels le brave et infortuné garçon était venu s’écraser.

Un groupe d’indigènes, revenant d’un marché, arriva jusqu’à moi. Employant toutes les ressources de son dialecte, leur porte-parole essaya sur le ton le plus persuasif de me vendre trois fois sa valeur une chèvre étique. Je coupai court à ce marchandage et quelques minutes après, j’observai les noirs s’embarquant dans un canot. Ils pagayèrent contre le courant sans s’éloigner de la rive, jusqu'à un point d’où il était habituel, mais en tous temps hasardeux, de diriger la frêle embarcation, vers la rive opposée. Il fallait alors franchir une distance de cinq cents mètres environ à travers des tourbillons violents et changeants. A sept ou huit

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cents mètres au-dessous de ce point, l’eau mugissante se transformait en un bouillonnement d’écume perpétuel et d’une violence inouïe.

D'abord, je suivis d’un regard distrait le canot instable et ses passagers, jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus à l’endroit critique de leur traversée. Ils avaient à manœuvrer leur barque de façon à échapper au remous d’un tourbillon, visible à mes yeux... Suspendant ma respiration je vis soudain la frêle pirogue entraînée de flanc dans la partie la plus rapide du fleuve. Les pagayeurs n’étaient plus maîtres de la barque, et les noirs semblaient affolés par le désastre proche.

J’étais arrivé jusqu’à la rive et je vis bien que tout était perdu, car l’embarcation était pleine d’eau : il n’en émergeait plus ici et là que quelques taches noires avec parfois un bras qui se dressait...

En quelques minutes tout fut fini et les pauvres diables qui n’avaient pas tout de suite coulé à pic furent roulés à la mort par la force terrible du courant. A mon grand étonnement, j’aperçus un indigène qui se maintenait à flot et qui nageait bravement vers la rive où j’étais. De la berge, je le suivis à mesure qu’il dérivait et j’observais avec une attention pénible les efforts du pauvre homme. Il semblait miraculeux qu’il pût jamais nager jusqu’à terre; mais il y réussit. On peut s’imaginer ma surprise quand je vis qu’un enfant, un petit garçon, de quatre ou cinq ans, était cramponné au cou de l’homme.

Ému et saisi d’admiration par cette prouesse, j’aidai le nageur à prendre pied et j’emmenai les deux survi-

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vants à ma hutte où je donnai à l’homme quelques verroteries que ses yeux semblaient convoiter. Je lui dis qu’il venait d’accomplir un exploit particulièrement remarquable et qu’il était un homme courageux d’avoir ainsi sauvé d’une mort inévitable un enfant impuissant.

— Oui, répliqua-t-il, il est sauvé. J’ai essayé bien des fois de lui faire lâcher prise..., mais il se cramponnait trop bien !

Tony, de Kabinda, était au service d’un missionnaire, et malgré un passé notoirement orageux sa conduite était empreinte d'une pieuse dignité.

Un jour qu’il chassait l’éléphant en compagnie de plusieurs chefs de villages voisins, Tony, désirant fort se réserver l’animal, s’adressa au groupe d’hommes qui se trouvaient devant lui et leur cria :

— Retirez-vous du chemin... Passez derrière moi... Laissez tirer celui qu’anime la crainte de Dieu!

J’abattis un jour un vieil éléphant dans la forêt, près d’Ibenza. Ce fut une occasion de réjouissances pour les naturels. En quelques heures, le puissant animal fut réduit à l’état de squelette, et une odeur de venaison emplit le village. Rassasiés de viande, les noirs se rassemblèrent autour de ma tente et demandèrent à voir mon fusil, cette arme miraculeuse. Le chef, en particulier, écouta avec intérêt mes explications qui furent interrompues par l’apparition d’un de mes hommes, le cuisinier zanzibarite, qui en pleurnichant me dit, en dialecte kiswahili, que ne comprenaient pas les indigènes :

— Ekh Bwana! Naona tabu sana Bwana! (J’éprouve de grands tourments, mon maître. Je suis malade dans mon corps.)

Je pris dans ma trousse un flacon de pilules, et j’en administrai une à l’homme, dose suffisante pour une constitution normale. Le chef Ibenza tendit alors la main, disant :

— Maa, na kulinga. (Donne-m’en aussi, homme blanc.)

Comme je voyageais avec une escorte très peu nombreuse, j’étais en réalité à la merci des naturels et je crus sage de me gagner les faveurs du chef en acquiesçant à sa requête. Je lui offris donc une pilule.

Roulant celle-ci dans la paume de sa main, il prit un air offensé : — Blanc! Tu ne m’en as donné qu’une, dit-il. A celui-là qui est un esclave, tu en as donné autant. Veux-tu traiter un chef comme tu traites ton esclave?

J’étais pris à l’improviste. Je lui exprimai mes regrets d’avoir paru faire si peu de cas de sa dignité, et, pour répondre aux exigences de la situation, je lui donnai trois autres pilules. Avec un sourire satisfait, le chef tendit en avant sa main massive dans la paume de laquelle se perdaient les quatre petites pilules argentées, afin que l’assemblée vît bien de quelle manière j’avais reconnu la distinction de son haut rang. Puis les lançant avec calme dans sa bouche, il les mâcha délibérément et les avala avec toutes les apparences du plus vif plaisir.

Le lendemain matin, à l’aube, je me remis en route

D après le buste en bronze de l’auteur. D’après une statuette en bronze de l’auteur.

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et quittai le village. Les indigènes se rassemblèrent en foule pour me souhaiter bon voyage, mais, dans la cohue... je cherchai en vain mon ami le chef Ibenza!

Un jour que je me promenais dans ce même village écarté, mon attention fut attirée par les pitoyables lamentations d'une femme. Je la découvris affalée sur un monceau d’ordures-pelures de bananes, balayures, arêtes de poisson, immondices de tout genre, cuisant sous le soleil torride. La misérable créature paraissait plongée dans une extrême détresse. Son corps était barbouillé de sang et de fange, et la chair était littéralement arrachée de chaque côté de son visage, laissant les tempes à vif.

Dans son désespoir, elle s’était griffée et déchirée avec ses ongles. Sa douleur était vraiment poignante à contempler, et je cherchai à la consoler, mais en vain.

Me tournant vers un indigène qui se tenait debout non loin de là, je lui demandai dans le dialecte de l’endroit :

— Qu’a donc cette femme? De quelle sorte de maladie souffre-t-elle? Dis-moi vite les paroles pour expliquer ceci.

Le naturel haussa les épaules, et, avec un geste dédaigneux de la tête :

— Le bébé de cette femme est mort, dit-il, il y a quelques jours. Elle se saigne de chagrin, c’est tout.

De chagrin ! Le pathétique de cette scène aurait ému un cœur de pierre. Là, à mes pieds, j’avais une révélation de sensibilité sauvage, chez un être appar-

tenant à une race cruelle et cannibale. Cette femme, cette mère avait chéri et aimé son enfant; cette sauvagesse éplorée, ignorante de toute foi, se lamentait sur la mort de sa progéniture.

C’était le soir, et nous avions, ce jour-là, franchi de nombreux milles sous l’ardeur du soleil tropical. Mes porteurs, assis autour des flammes joyeuses d’un feu de grosses bûches, se racontaient leurs différents exploits. L’un se proclamait « le plus grand chasseur de buffles de tout le Ngembi ». L’autre relatait les hauts faits qu’il avait accomplis à la guerre. Un troisième racontait comment il avait tenu tête à un éléphant furieux et l’avait abattu d’une charge de cailloux tirée avec son vieux fusil à pierre. Soudain, une bûche crépita, lançant une pluie d’étincelles, et mes intrépides discoureurs disparurent comme une volée de moineaux. . .

Bien qu’on rencontre rarement, chez les indigènes de l’Afrique centrale, le sentiment véritable de la gratitude, dans l’acception ordinaire de ce mot, il ne faut pas croire que cette vertu soit étrangère à leur nature. Voici un exemple amusant du contraire que me fournit un naturel qui souffrait d’une maladie de peau. A force de remèdes simples, je réussis à le guérir, et je lui déclarai après un mois qu’il était remis et capable de retourner chez lui.

— Oui, ô blanc! répliqua-t-il. Mais que vas-tu me donner en paiement? Je suis resté longtemps avec toi :

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une lune entière s’est écoulée, comment vas-tu me payer pour tout ce temps?

Sur la place du marché, les habitants de la contrée environnante sont rassemblés, achetant, vendant, marchandant. Chaque individu pérore, tout à fait insoucieux de savoir si on l’écoute.

Bientôt, je perçus un bruit de voix courroucée. Le chef fumba disait au chef lutété :

— Combien ton peuple est misérable! Un chef de peuple aussi pauvre n’est pas un vrai chef. Ne souffrestu pas de la faim? N’as-tu pas froid, la nuit, sans rien pour te couvrir? Et tes morts, n’est-il pas dur de les mettre dans la terre sans linceul autour du corps? Et tes enfants, donc!... Mais nos esclaves à Fumba possèdent plus de biens que ton peuple de Lutété.

Dans sa réponse enflammée, j’entendis le chef lutété faire allusion au prochain marché de Nkandu.

— Tes paroles sont des paroles d’envie, ripostait-il. Au marché de Nkandu, nous te prouverons que tu mens, que tes paroles ne sont pas vraies. Tu verras, ô chef, tu verras au prochain jour de marché !

Cette menue dispute m’intéressa et j’eus grand soin de ne pas manquer le marché suivant. Tout s’y passa comme d’habitude jusqu’au milieu de la journée. Soudain montèrent des exclamations de surprise et d'émerveillement. En signe d’étonnement, les mains se plaçaient devant les bouches ouvertes, tandis que les gens contemplaient un long cortège qui gravissait lentement les lacets de la colline. C’était le peuple lutété

qui, pour réfuter les sarcasmes du chef fumba, venait faire parade de ses richesses et de ses biens.

Il y avait là environ deux cents hommes et femmes, et le chef, qui les conduisait en personne, était fort somptueusement accoutré. Il arborait une ombrelle écarlate bordée de dentelle dorée. Sur sa tête il avait campé un casque de « horse guard ». Il avait pour collier la monture d’un tambourin dont les petites cymbales de cuivre tintaient, et sur son torse nu, il avait passé une tunique rouge de la milice anglaise. Son costume se complétait de quelques mètres de cotonnade multicolore enroulée autour de la taille et dont les extrémités traînaient dans la poussière derrière lui. La défroque de ses compagnons n’était pas moins ahurissante, et l’ensemble formait une collection d’oripeaux si variés qu’un brocanteur du Temple aurait pu y faire un choix complet; le tintement des clochettes, les salves belliqueuses tirées avec de vieux tromblons, l’invraisemblable destination infligée à certains vêtements, tout cela formait un tableau difficilement oubliable.

Sans qu’un mot fût prononcé, la mascarade déboucha sur la place du marché, et, de l’allure la plus noble, elle passa à travers la cohue des spectateurs muets d’admiration; elle se retira dans l’ordre où elle était venue, sans que personne ait desserré les dents, et tous, dans un silence que nul ne troublait, nous la regardions descendre l’étroit et sinueux sentier qui la ramenait à son village, dans la vallée.

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