‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 21 sur 59 · ANECDOTES A PROPOS D’ANIMAUX · texte numérisé non relu

ANECDOTES A PROPOS D’ANIMAUX

Une fois, je tuai malheureusement un éléphant femelle. L’animal avait émergé des hautes herbes à l’orée d’un bois. J’aperçus, quand il fut tombé, son petit qui n’avait guère que quelques semaines. Deux Houssas, grands gaillards solides, m’accompagnaient et tous trois nous courûmes sur la bête pour nous en emparer.

Les Houssas la saisirent chacun par une jambe en s’asseyant sur le sol, et je me cramponnai à une oreille.

Le petit animal demeura immobile pendant un instant, puis, irrité sans doute de cette atteinte à sa liberté, il secoua brusquement la tête. J’allai tout simplement m’étaler sur le dos, et les deux Houssas roulèrent à terre pendant que la jeune bête gagnait au trot la forêt où elle disparut avant même que nous fussions relevés.

A l’aube, un indigène vint me dire qu’il connaissait le lieu de réunion d’un troupeau d’éléphants. Je l’accompagnai. Après avoir franchi une distance dépassant de beaucoup celle qu’il avait indiquée, je lui reprochai de m’avoir menti et refusai d’aller plus avant, car il

était déjà plus de midi et la chaleur était torride. Mais, avec une naïve ruse, l’homme répliqua :

— Oh! à présent, il est préférable de continuer. Vous auriez plus loin à marcher pour rentrer au camp que pour aller à l’endroit où les éléphants se trouvent.

Près de Wamba, il m’arriva d’abattre un éléphant solitaire qui n’avait pas de défenses. Il était debout à l’entrée de la forêt. Ce n’est qu'à la troisième balle que je le tuai. Remis du choc de ma seconde balle, il s’élança sur moi, arrachant un jeune arbre au passage et s’enveloppant de poussière. Il galopait déjà quand ma troisième balle l’abattit pour de bon. Attirés par les détonations, les indigènes accoururent, transportés de joie à la perspective du festin. Mon désappointement en voyant que l’animal n’avait plus de défenses dut être visible, car le vieux chef, dans son doux langage musical, éprouva le besoin de m'adresser des paroles de consolation.

— Je devine que l’homme blanc a l’air triste parce que l’éléphant ne portait pas de précieux ivoire. Mais pourquoi serait-il triste, car, vois donc, quelle joie nous avons, nous! Vois, quelle quantité de viande nous allons manger !

Poursuivant des éléphants dans une vallée tout encombrée d’herbes géantes, j’eus l’idée de m’installer à califourchon sur les épaules d’un nègre de haute stature.

Le plan réussit admirablement et nous pûmes ainsi

approcher furtivement, jusqu’à portée de fusil, d'un superbe éléphant qui somnolait, debout, à l’écart du troupeau.

Au moment même où j’épaulais mon arme, mon support s’évanouit brusquement sous moi et je culbutai dans une épaisse boue noire. Il me fallut un bon moment pour me remettre d’aplomb et obtenir des explications. Mon porteur me raconta qu’il avait presque marché sur un serpent python, dont la tête, dit-il, était levée au niveau de ses yeux. A cette vue, sans hésiter, il m’avait jeté bas pour fuir tout à son aise.

J’eus une expérience à peu près semblable un jour que j’étais à la chasse au buffle dans les hautes herbes. J’entendis une sorte de sifflement que je crus être un reniflement de buffle. Avec le canon de mon fusil, j’écartai les herbes devant moi aussi loin que je pus. A ma grande frayeur, j’aperçus soudain une tête de python qui se balançait doucement en avant et en arrière.

Après une brève seconde d’immobilité fascinée, je lâchai mon arme et m’enfuis en courant.

Les indigènes ont toujours remarqué que, bien qu’on les rencontre souvent ensemble, il existe toujours entre les éléphants et les buffles une certaine antipathie, et ils l’attribuent aux habitudes de propreté de l’éléphant qui s’irrite de la malpropreté du buffle. Les éléphants, en effet, manquent rarement de recouvrir leurs excréments avec des feuillages.

Dessins de l’auteur.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

Cependant lorsqu’un des leurs est blessé, même grièvement, les éléphants et les buffles l’aident par tous les moyens à s’échapper.

L’éléphant est sociable et vit en troupeaux. Il préfère comme nourriture les fruits, l’écorce tendre, les branches succulentes et les jeunes rameaux de certains arbres. Il s’étend rarement à terre. Il dort sur ses quatre pieds, appuyant son corps contre une roche, un arbre, ou une fourmilière géante, et pose sur le sol les pointes de ses défenses.

La chair de l’éléphant est fort goûtée par les indigènes : mais à mon point de vue personnel, aucune partie de l’animal n'offre un aliment convenable, sous quelque forme que ce soit, et si longtemps qu’on la laisse cuire. La chair du jeune hippopotame est par contre délicieuse, du moins, elle nous paraissait telle én Afrique. Sa saveur rappelle à la fois celle du porc et du bœuf.

Comme le prouvent certaines monnaies et médailles, l’éléphant d’Afrique fut utilisé par l’homme, à l’époque des Carthaginois. Depuis, l’art de le domestiquer comme l’éléphant d’Asie s’est perdu. La raison en est certainement due à la condition des tribus africaines et à leur civilisation inférieure, bien plus qu’à aucun défaut de docilité chez l’animal.

Dans un village du bas Congo, je remarquai, sur la jambe d’un indigène des cicatrices bizarres, à intervalles étrangement réguliers. On m’expliqua qu’un

jour qu’il était ivre, cet homme s’endormit au travers d’un sentier. Un serpent python le découvrit et se mit en devoir de l’avaler en commençant par une jambe. Mais on le surprit dans cette occupation et les indigènes délivrèrent immédiatement l’homme en tuant l’animal. C’étaient les dents du serpent, qui avaient laissé à distances égales , sur la jambe du noir, ces marques parallèles.

Un soir, à la tombée de la nuit, je remarquai une belle pintade grasse perchée dans les branches d’un arbre à quelque distance du camp, dans un endroit marécageux, voisin du fleuve. M’avançant avec précaution pour ne pas manquer mon but, car il me fallait économiser mes cartouches, je ne quittais pas des yeux le volatile sur sa branche et je songeais à l’excellent dîner que j’allais faire.

Tout à coup, il me sembla que le sol tout entier se soulevait devant moi. J’avais trébuché contre un hippopotame endormi. Il serait difficile de dire lequel de nous deux fut le plus effrayé. L’animal se précipita dans le fleuve, tandis que je me relevais en cherchant mon fusil que j’avais laissé choir. Et... la pintade s’était envolée.

Tout près du village de Makola, j’avais tué un buffle, et la soirée se passa gaiement, la bête ayant fourni assez de viande pour satisfaire tous les mangeurs. Nous soupâmes en plein air, assis autour du feu crépitant, et la chair de l’animal, coupée grossièrement

DE L’AFRIQUE CENTRALE

par tranches, grillait sur des bâtons disposés au-dessus du brasier.

Comme je n’avais pas de tente, j’acceptai l'hospitalité du chef qui m’avait offert l’abri de sa case. Son lit de roseaux était placé au fond de la case, et mon lit de camp avec sa moustiquaire fut dressé au milieu.

Epuisé par la fatigue de la journée, je m'endormis de bonne heure. Tout à coup, je fus éveillé par le bruit des bracelets de cuivre que le chef portait aux poignets et aux chevilles. Dans l'obscurité profonde, il me fallut un moment pour reconnaître où j’étais. Le chef, qui avait sans doute mangé avec excès, était évidemment agité par des cauchemars. Je l'éveillai de ses rêves en lançant dans sa direction un objet qui me tomba sous la main. Il se rendormit presque aussitôt.

Pendant quelques minutes tout fut tranquille, et, comme j’allais moi-même me rendormir, j’entendis les grognements d'une vieille truie qui s’attaquait à la moustiquaire. Je lui jetai mes bottes. Il me fallut quelque temps pour expulser l’intruse, et je m’étais remis à somnoler quand plusieurs chiens, qui appartenaient sans doute à la case, entamèrent une lutte furieuse autour des restes de mon souper que j'avais soigneusement placés sous mon lit. En me levant pour sauver mon déjeuner du lendemain, je m'embarrassai dans la moustiquaire et tout l’échafaudage dégringola bruyamment.

Fort alarmé, le chef, éveillé en sursaut, bondit; les chiens aboyèrent et le tumulte s’étendit aux cases voisines. Je n’eus d’autre ressource que de passer le reste

de la nuit assis auprès des feux qui s’éteignaient.

Bien qu’on entende parfois leur rugissement, les lions fréquentent rarement la région du Congo. Une fois, près de l'embouchure du Kwa, je suivis les traces d’un lion à travers une plaine jusqu’à un bois où le fauve avait dû entrer. Le soir tombait, mais rassemblant mon courage, je pénétrai à mon tour sous les arbres. J’y demeurai jusqu’à la nuit, m’obstinant en vain à chercher ce gibier rare, malgré une sensation de peur qui me terrorisa, à cette occasion, comme jamais je n’en ressentis de pareille.

L’habitude rend singulièrement indifférent au danger.

Les eaux du Congo sont infestées de crocodiles et cependant l’on voit partout les naturels se baigner et nager, sans se soucier de l’existence des monstres, malgré les accidents mortels assez fréquents.

Deux de ces tragédies, dont je fus le témoin, se sont gravés dans ma mémoire.

J’étais au milieu d’un groupe de bambins joyeux qui barbotaient dans les eaux peu profondes, sur le bord du fleuve, près de Lulungu, quand tout à coup un crocodile apparut et, se précipitant au milieu du groupe, il saisit un petit garçon joufflu qui s’était aventuré à une douzaine de mètres du bord. En une seconde, le crocodile et sa proie avaient disparu.

Une autre fois, le crocodile s’empara d’un naturel assis à l’arrière de sa pirogue qu’il laissait dériver doucement. Avec un coup de queue et un coup de gueule,

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