C H E F DE TRIBU
Statue en bronze par l’auteur, médaille troisième classe, Salon 190S.
il fit disparaître le malheureux. L’eau se teignit de rouge et la pirogue vide continua à dériver seule.
Nous remontions le Congo dans un petit vapeur fluvial, et, de la roue à aubes de l’arrière, je plongeai dans l’eau. Quand je reparus à la surface, je compris à l’expression du visage de mes compagnons qu’il y avait un danger aux environs. En quelques brasses, je me rapprochai du flanc du vapeur, et, au moment même où je me hissai à bord, un énorme crocodile vint, dans son élan, se heurter lourdement contre la paroi de fer, à l’endroit même où j’étais sorti de l’eau. L’un de mes compagnons tira sur l'animal et le blessa.
Le major Parminter me raconta que, voyant un jour un chimpanzé dans un village, il feignit d’être grandement frappé par la similitude de ses traits avec ceux de quelques-uns des naturels qui l’entouraient.
— Hum! grogna un vieux nègre. Tes paroles sont peut-être vraies, mais, moi, je disque les chimpanzés sont pleins de sagesse comme l'homme blanc.
— Oui, confirma un autre indigène qui écarta le pelage de l'animal, sur l’épaule, en ajoutant : Les chimpanzés ressemblent beaucoup plus à l’homme blanc qu’à nous, car, vois donc, leur peau est blanche comme la tienne.
Pendant un long voyage en pirogue, sur le Congo supérieur, j’avais avec moi quatre ou cinq perroquets gris très bavards, que m’avait donnés la femme du
fameux chef arabe Rachid. Elle leur avait enseigné à prononcer diverses phrases en dialecte kiswahili.
Quand nous passions auprès de la rive, devant l’immense forêt vierge, des vols de perroquets sauvages venaient fréquemment voler au-dessus de nos têtes, sifflant et jacassant. Les captifs leur donnaient la réplique et il était infiniment drôle d’entendre mes oiseaux adresser à leurs frères sauvages des phrases comme celles-ci :
— Bonjour!... Quoi de neuf?... J’espère que ça va bien!... Allons, du calme!... Ne vous tourmentez pas!
En compagnie de Roger Casement, je campai une fois dans un bois, et, assis devant le feu flambant, pendant que la nuit tombait, nous parlâmes de Schweinfürth et de son ouvrage le Cœur de l’Afrique, que nous avions tous lu peu de temps auparavant. Nous discutions des mœurs extraordinaires des fourmis, telles que l'auteur les décrit dans ce livre, et de leur coutume de voyager par bandes innombrables d’un district à un autre.
Une remarquable coïncidence se produisit alors : nos compagnons indigènes appelèrent notre attention sur une armée de fourmis qui s’avançait dans notre direction. Des myriades d’insectes passaient tout près de notre tente et, nous éclairant de torches de bois, nous regardâmes pendant plusieurs heures ce prodigieux défilé.
En bien des occasions, j’ai observé des bandes de
DE L’AFRIQUE CENTRALE
papillons blancs, volant, en quantités innombrables, dans une même direction, au-dessus des bords du fleuve, et donnant l’impression d'un immense nuage blanc (1).
Le chien pariah ressemble au chien dingo d’Australie. Il gémit et hurle, mais n’aboie jamais. Il a une tête comme celle du renard, avec un museau effilé, des oreilles triangulaires et droites; son poil est doux et de couleur fauve et sa queue est toujours recourbée. A ce propos, Livingstone raconte qu’ayant entendu dire que la queue de l’animal était toujours enroulée dans le même sens, chaque fois qu'il entendait japper un chien pariah, il éprouvait l’impulsion irrésistible de courir voir dans quel sens sa queue se recourbait.
A Lukungu, dans la région des cataractes, les indigènes vinrent se plaindre, à Ingham et à moi, d’un crocodile qui commettait toute sorte de méfaits dans la vallée : il avait dévoré plusieurs personnes, disaiton. Au lieu de se confiner au bord du fleuve, comme
1) Les Annalsand Magazine of Natural History de janvier 1891 contiennent une description détaillée de quatre nouvelles espèces de Lépidoptères recueillies par l’auteur. Elles sont dénommées :
Romaleosoma Sarita, sp. n.
Ramaleosoma Herberti, sp. n.
Girpa Wardi, sp. n.
Romaleosoma rubronotata.
Une brochure, publiée par Emily-Mary Sharpe, en 1891, décrit 74 rares spécimens de Lépidoptères recueillis par l’auteur à Bangala et en d'autres lieux du Congo supérieur.
le font en général ces reptiles, cet animal franchissait, hors de son élément habituel , des distances très grandes...
La nuit, dans le silence, nous entendions parfois un bruit qui nous semblait être une toux creuse et rauque, et qui nous permit de reconnaître la retraite de l’ennemi. Après beaucoup de difficultés et au prix de plusieurs cartouches, nous réussîmes à tuer le crocrodile. Les naturels témoignèrent d’une grande joie : ils se précipitèrent sur la bête et la criblèrent de coups de coutelas. C’était un animal énorme, et d’un grand âge, évidemment. Afin de conserver la peau, la carcasse fut ouverte, et, dans l’estomac, on trouva deux cercles de fer que portait une de ses victimes, une jeune fille qui avait mystérieusement disparu quelque temps auparavant.