ÉPISODES ET INCIDENTS
Désireux de rompre la monotonie de la vie du poste, je tentai d’organiser une sorte de concours athlétique entre les indigènes des villages environnants. C’était là une nouveauté, dans ce pays, où la venue du premier homme blanc ne remontait qu’à quelques mois.
Les chefs avec qui je m’entretins de mon projet acceptèrent volontiers d’amener, à la date fixée, les plus vigoureux de leurs jeunes gens. Ils manifestèrent si peu de surprise devant mes intentions qu’il m’était difficile de croire que j’allais leur faire connaître une distraction d’un genre tout à fait insolite pour eux.
A l’aube du jour fixé, je fus réveillé en sursaut par une bruyante fusillade. Des salves éclatèrent ainsi par intervalles jusque vers dix heures, où je trouvai mon poste assiégé par une foule de cinq à six cents naturels.
Pour nourrir mes gens, j'avais fait rôtir tout entiers trois énormes porcs, et, comme boisson, en sus d’une petite quantité de vin de palme qui était rare à cette époque, j’avais rempli d’eau mes deux baignoires de zinc, pour épargner à mes invités la peine de descendre jusqu’au ruisseau qui coulait à trois cents mètres de là au pied de la colline.
Je constatai bientôt qu’à l’unanimité, mes hôtes désiraient commencer la fête en attaquant les provisions, et, bien que ce fût contraire à toutes nos habitudes européennes, je cédai. Avant midi, tout était avalé, et il ne restait au fond des baignoires qu’un peu d’eau graisseuse, car après s’être emplis de porc gras, les naturels avaient bu en se penchant dans les baignoires.
Le programme comportait d’abord une 'course de cent mètres à laquelle tous paraissaient vouloir prendre part. Ce fut en vain que j’essayai de leur faire laisser leurs lances et leurs boucliers : ils m’expliquèrent qu’ils pouvaient courir tout aussi bien avec ces objets.
Le départ fut des plus laborieux, et quand tous furent en place pour partir, la rangée s'étendit sur une grande longueur.
Le signal du départ devait être un coup de pistolet. Après d’innombrables faux départs et d’orageuses discussions, au cours desquelles la moitié des partants perdirent patience et l’autre moitié se vexèrent, je réussis enfin à lancer la meute.
Immédiatement, ce fus un chaos. Chaque indigène semblait n’avoir d’autre idée, pour gagner, que de culbuter ses concurrents, et la course se transforma en une lutte sauvage où la plupart des engagés roulèrent sur le sol.
Le but fut franchi, en masse, par une cinquantaine d’hommes. Je me rendis compte, bien tardivement, des difficultés de la situation. Il était parfaitement inutile de donner des explications. Tous ceux qui avaient pris le départ vinrent me réclamer un prix,
chacun prétendant que le seul fait d’avoir pris part à la course lui donnait droit à une récompense.
Des paroles on en vint aux coups, et pendant le reste de l’après-midi, je me trouvai au milieu d’une cohue violente et turbulente, ayant perdu toute raison.
Puis, ce fut le tour des chefs qui vinrent réclamer un paiement non seulement pour leurs services, mais aussi pour ceux de leurs hommes et pour la poudre qu’ils avaient brûlée le matin, afin, dirent-ils, de solenniser la fête.
Ce ne fut que tard dans la soirée que mon poste reprit sa tranquillité habituelle, et, quand je m’allongeai pour la nuit, j'avais la conviction que le moment d’introduire la pratique régulière des sports dans la contrée n’était pas encore venu!...
Dans les établissements commerciaux situés à l’embouchure du Congo, le personnel est généralement composé de boys que les navires amènent de la côte de Kroo. On leur paie leurs services en nature, cotonnade et fusils à pierre, et il est de coutume, chaque dimanche, de montrer aux boys le contenu des réserves, pour qu'ils se réjouissent à la vue des ballots d’étoffe, des barriques de rhum et des tas de fusils neufs.
Les marins qui les amenaient baptisaient les boys de sobriquets qu’on gravait sur des plaques de fer blanc suspendues au cou de chaque homme. Aussi, était-il déconcertant de constater que quelque boy géant se dénommait Papillon, ou que tels autres s’ap-
pelaient Étrille-Crocodile, Boule-de-Neige, Boîte en fer blanc, Clinfoc ou Brise de mer. Ces surnoms donnaient un aspect comique à la vie dans les entrepôts, lorsqu’on apprenait par exemple que Soupe aux Pois avait filouté Samedi Soir, ou que Hareng Saur s’était brouillé avec Canette de Bière.
A propos de noms bizarres, je me souviens que, parmi la petite bande des Zanzibarites qui m’accompagnaient dans mon voyage en pirogue sur le cours supérieur du Congo, deux hommes portaient des sobriquets inattendus : l’un répondait au nom de Juma Makengeza, qui se traduit littéralement par Vendredi qui Louche. Le nom de l’autre traduit aussi littéralement était : Va tirer sur un éléphant à trois heures.
Un incident amusant me revient en mémoire. Un blanc nouveau venu et encore inexpérimenté avait été chargé de diriger une bande de boys originaires de Kroo, qui établissaient une route à Old Vivi. Le nouveau venu, peu familier avec l'anglais déformé que parlait les boys donnait ses instructions par gestes et, par suite assez vaguement. Un chargement de brouettes arriva, et, indiquant d’un geste de la main qu’elles devaient servir au travail commencé, le nouveau chef se retira à l’ombre d’un arbre où il s’endormit.
Au réveil, grand fut son étonnement en voyant les boys marcher solennellement en file, portant chacun sur la tête une brouette pleine de terre...
Ces boys ne font pas de bons soldats. Au cours d’un
Croquis de l’auteur.
DE L’AFRIQUE CENTRALE
conflit avec les naturels, on tira quelques coups de fusil, et la caravane prit immédiatement la fuite. Ils s’excusèrent par la suite de ce qu'ils n'étaient pas des « boys de guerre » .
Pendant une attaque de fièvre qui m’avait jeté sur un lit de camp dressé dans une case indigène, j’entendis un bruit. Peu après une ombre apparut sur le seuil et, avec de grandes difficultés, la reine du village se glissa de côté par l’ouverture qui était très étroite.
Il n’y avait, dans l'aspect de l’auguste personne, rien de particulièrement royal. Pour tout vêtement elle portait une frange d’herbes autour de son énorme taille, des bracelets de fer aux poignets, et une paire de douilles de cartouches dans le lobe des oreilles. Elle était anormalement obèse et pesait probablement de cent trente à cent quarante kilos.
— Je suis venue vous voir au sujet d’un hippopotame, commença-t-elle...
— Asseyez-vous, répondis-je, aussi poliment que me le permettait une formidable envie de rire...
Auprès du lit de camp, se trouvait une caisse de bois qui me servait de table, et je la lui indiquai comme siège. Elle s’assit gauchement, et la caisse fut aussitôt entourée d’un écroulement de chairs grasses qui touchaient presque le sol. Malheureusement, les planches grossières qui formaient le trône improvisé n’étaient pas de force à soutenir un pareil poids et, au moment où la reine reprenait toute son assurance pour formuler ses plaintes, il y eut sous elle soudain , un craque-
ISO
ment de sinistre présage. Déjà quelque peu émue et décontenancée, elle fut instantanément en proie à la panique. Elle se précipita vers la porte, mais oubliant de se tourner de côté, elle demeura coincée entre les linteaux, et, dans ses efforts pour se délivrer, elle démolit presque toute la charpente de la hutte.
C'est ainsi que se termina mon unique entrevue avec la reine. Elle évita soigneusement toute nouvelle rencontre avec moi, et comme il me fallut peu après quitter le village, je ne sus jamais la suite de l’histoire de l’hippopotame.
En 1885, comme chef du poste de Bangala j’eus à m’occuper du recrutement d’une troupe de nègres de Bangala pour l’envoyer au quartier général de Borna. Là, on devait s’assurer de leurs capacités militaires en s’efforçant de les discipliner et d’en faire des soldats.
Ils formaient une bande peu rassurante, ces jeunes sauvages pris dans une tribu cannibale, et dont quelques-uns n’avaient vu de blancs que depuis très peu de temps. Quand ils s’embarquèrent sur le vapeur fluvial ils avaient le corps barbouillé de couleurs diverses et chacun d'eux portait sa lance et son bouclier, car les guerriers de leur tribu ne quittent jamais leurs armes.
Quelques mois plus tard, j’assistai à leur retour. Ils formèrent les rangs sur un bref commandement et défilèrent en ordre devant le poste. Je ne pouvais croire que c’étaient les mêmes sauvages. Ils étaient affublés de costumes bizarres, de tuniques militaires pompeusement ornées et d’autres défroques européennes. Les
DE L’AFRIQUE CENTRALE
uns portaient sous le bras des parapluies, les autres tenaient des bouteilles d'eau de mer, car Bangala est situé à plus de quinze cents kilomètres de l’océan et l’eau salée paraissait à ces indigènes une curiosité si étrange qu'ils en rapportaient des échantillons pour étonner leurs compatriotes.
L’un deux accoutré d’un vieil habit à queue, de culottes de cheval de couleur garance et d’un bicorne, fumait une pipe en terre, et faisait tourner dans ses doigts une petite canne, avec un air avantageux. Un chien galeux se mit à le suivre sur les talons, et le noir, se retournant, adressa à la bête quelques paroles amicales en anglais.
Les nécessités du service m’obligèrent à me rendre au village de Ndunga, où m'accompagna un officier de cavalerie autrichien, qui portait un nom célèbre en Europe. Il s’agissait d’une enquête sur le meurtre de deux courriers et l’on supposait que les assassins appartenaient à ce village. L’entrevue avec le chef Ngudi N’kamaet sa cour fut une cérémonie pittoresque et tout alla bien au début. Malheureusement, par suite de méprise, un coup Je fusil fut soudain tiré. En un instant la confusion régna partout. Mon compagnon me cria de m’emparer du chef pendant qu’il s'occupait lui-même de faire le plus grand nombre possible de prisonniers.
Je réussis à capturer le chef et je dus me charger de le ramener à notre campement. Quand, en quittant le village, nous nous engageâmes dans les sentiers tor-
tueux, nous fûmes accueillis par des coups de fusil que nous tiraient les noirs réfugiés dans les hautes herbes.
Le sentier nous amena à un ravin profond où croissaient des arbres au bord d’un ruisseau. Il faisait une chaleur étouffante. Au bas du talus, sous le bois, nous nous reposâmes auprès d’un trou plein d’eau.
Ngudi N'kama, dont les mains étaient liées derrière le dos, se pencha pour boire. A ce moment je regardai derrière moi, aux aguets, dans la crainte d’une surprise, et, quand je retournai la tête, je constatai qne Ngudi N’kama avait disparu. D’abord, je restai fort perplexe. Puis, je me mis à courir en tout sens sans découvrir aucune trace du chef. Mais, tout à coup l’idée me vint qu’il avait dû culbuter dans le trou, où, en effet, j’arrivai juste à temps pour le retirer vivant.
Entre autres récriminations, un chef de village me disait un jour :
— Nous sommes un peuple très malheureux! Il ne nous reste plus rien ! Les léopards nous ont tué nos chèvres, et nos plantations ont été ravagées par les éléphants.
— Oui, interrompit un noir à l’aspect misérable, c’est heureux pour nous que les éléphants n’attrapent pas le poisson, sans cela, nous n’aurions absolument rien à manger.
Pendant un voyage à bord d’un vapeur fluvial qui remontait le Congo supérieur, le chef de Doulonga envoya au capitaine un message fort bien tourné dans