LES PAROLES D’OULEDI PAGANI
Parmi les Z anzibaris de l’expédition Emin-Pacha, qui furent laissés à Yambouya pour cause de maladie ou de débilité, un bon nombre avaient passé leur vie à parcourir les régions inconnues de l’Afrique. Malgré ma connaissance assez intime du dialecte kiswahili, j’éprouvai de grandes difficultés à obtenir d’eux des renseignements intéressants. C’étaient pour la plupart des esclaves réduits au rôle de porteurs. Doués d’une certaine intelligence et d’esprit prompt, ils n’avaient aucune faculté d’observation et leurs récits contenaient de monotones répétitions au sujet des fatigues, des privations, des souffrances qu’ils avaient endurées pendant leurs voyages.
Pourtant, dans le nombre, Ouledi Pagani formait une heureuse exception. C’était un homme d’aspect doux, un vieillard, non pas par l'âge, mais parce que son existence avait été dure et qu’il portait des traces de souffrance. Sa santé était délabrée, et malgré tous les soins, il maigrissait et s’affaiblissait de jour en jour.
Pendant les longues heures que je passai auprès de lui, assis dans un coin tranquille du camp, je recueillis une sorte de sommaire de sa vie. Il parlait avec fran-
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chise et simplicité, mais il ne racontait pas volontiers, bien qu’il fût toujours prêt à répondre aux questions que je lui posais. Sur sa sincérité et sa véracité, je ne nourris pas le moindre doute, car ce pauvre être errant, usé par tous les climats, et le corps couvert de cicatrices, blessures nombreuses, n’était plus à l’âge où les hommes cèdent à la tentation d’embellir ou d’exagérer les faits.
Voici, sans amplification ni altération, et traduites littéralement, les paroles d’Ouledi Pagani.
Dans sa jeunesse, il fit plusieurs voyages au Masaïland, avec son maître arabe Bouana Ouadoud qui recueillait de l’ivoire en échange de marchandises que lui avançait un marchand hindou. A l’arrivée de Stanlev à Zanzibar, en 1871, Ouledi s’engagea dans son escorte, avec un grade inférieur; il accompagna Stanley dans son exploration à la recherche de Livingstone et il fut présent à la rencontre des deux Européens à Oudjidji. Quand Stanley repartit, Ouledi resta auprès de Livingstone jusqu’à la mort de ce dernier.
— Le docteur Livingstone était un vieillard, n’estce pas?
— Ah! oui, il était vieux; il n’avait plus de dents et on lui faisait cuire sa viande pour l’amollir.
— Qu’est-ce que le docteur Livingstone a dit quand Stanley arriva à Oudjidji !
— Il a dit : « Je suis très heureux. Vous m’avez amené mon enfant. » Ah! c’était un bon vieillard et nous l'appelions Bouana Makouboua. Stanley nous avait dit que c’était un grand personnage.
— Est-ce que le docteur Livingstone écrivait et dessinait beaucoup?
— Oui, il avait une boîte sur trois bâtons; il mettait sa tête dedans et se couvrait d’une étoffe rouge.
— Est-ce que tout le monde l’aimait?
— Oh! maître, tout le monde l’aimait beaucoup!
— Raconte-moi comment il est mort.
— Eh bien, le Bouana Mokouboua fut malade pendant six jours dans sa case, au milieu du village Kataui, sur les bord du lac Bemba. Il mettait continuellement sa main sur sa poitrine et disait que c’était là qu’était la souffrance. Il mourut au coucher du soleil, mais un peu avant, il nous donna des papiers et nous ordonna de les porter au consul anglais de Zanzibar; il nous donna aussi son grand chien. Quand il fut mort nous avons tous pleuré, et les indigènes aussi. Le chef était frère de sang du Bouana Makouboua. Nous avons retiré du corps tous les intestins; nous l’avons fait sécher au soleil pendant vingt-deux jours ; ensuite nous l’avons roulé dans des couvertures, mis dans un cercueil d’écorce, et alors, soixante-cinq d’entre nous, conduits par notre mounipara Mouini Hasali, nous l’avons emporté jusqu’à la côte.
— Pourquoi vous êtes-vous donné tout ce mal avec le cadavre?
— Parce que nous avions peur que les gens de Zanzibar disent que nous l’avions abandonné ou qu’il avait été tué, ou que nous soyons accusés de l’avoir tué nous-mêmes. Mais les gens de Zanzibar furent contents que nous ayons ramené son corps, qu’ils renvoyèrent
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dans son pays par un navire, et ensuite on nous donna des anneaux avec nos noms gravés dessus.
— Comment s’appelaient les deux hommes qui évitèrent au docteur le danger d’être mis en pièces par un lion?
— Ouadi Mozera et Mouini Hasali.
Peu après, Ouledi Pagani entra au service d’un Anglais, dont il avait malheureusement oublié le nom, mais que ses hommes appelaient Ivandenga (Poil sur le torse), et il l’accompagna dans l'Ouganda.
A son retour, il conduisit dix prêtres français à Oudjidji. L’un deux mourut en route, à Ngogo, et les autres poussèrent jusqu’à Ouganda, avec Mouini Pemba.
Ensuite, il suivit, dans ses chasses à l’éléphant, le capitaine Carter, surnommé par ses hommes Paperone (celui qui est prodigue de ses biens) (1).
Libre à nouveau, il resta quelque temps à Zanzibar, gagnant difficilement sa vie à vendre au marché des légumes et des fruits, jusqu’à ce que Stanley repartît pour se mettre à la tête de l’expédition qui devait explorer les grands lacs et le mystérieux fleuve Loualaba.
Ouledi se joignit à l’expédition et il m’a raconté comment moururent les jeunes Anglais Barker et Edward Franck; il m’a narré le voyage de Nyanda
(1) Le capitaine Carter partit de Zanzibar avec deux éléphants des Indes, pour le compte du roi des Belges, dans le but de capturer des éléphants d’Afrique. L’expédition échoua lamentablement.
au lac Mouté Nguigué, les explorations du lac Tanganyika, la marche jusqu’à Nganoué, les négociations du traité avec Tippo Tib et la descente du fleuve.
— Il y eut de nombreux combats avec les indigènes? lui demandai-je.
— Oh! oui, et on a tué beaucoup, beaucoup d'hommes.
— Et quand Franck Pocock se noya, à Zinga, sur le bas Congo, étais-tu là?
— J’étais là et j’ai vu chavirer le canot.
Je lui demandai alors de me raconter tout ce qu’il savait à ce sujet; et il commença :
— Nous l’appelions Mabiouki, parce qu’il était notre ami et qu’il mangeait souvent avec nous dans la même écuelle. Il devait, avec quelques-uns d’entre nous, attendre, au-dessus d’un mauvais passage des rapides, que Stanley nous donnât l’ordre d’avancer. Le maître était parti en avant pour voir les indigènes.
Des pagayeurs vinrent chercher une pirogue et Pocock voulut partir avec eux, « car, dit-il, comment attendre ici sans nourriture ». Ouledi lui fit remarquer qu’il ne serait pas possible de franchir les rapides avec un passager dans la pirogue, mais il s'y était installé et n’en voulut pas descendre.
Ils se mirent en route, et je les suivis des yeux, et je vis chavirer la pirogue. Sabouri et moi courûmes avertir Stanley qui entra dans une grande colère, nous lança de violentes injures et nous dit : « Pourquoi l’avez-vous laissé entrer dans la pirogue. » Mais que pouvions-nous faire? Il était le maître et nous aurait
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donné des coups de fouet si nous avions essayé de le retenir de force.
La mort de Pocock affligea tous les hommes. Pendant trois jours, ils firent entendre des lamentations pour la perte de Mabouiki, leur Bouana ndogo (leur petit maître), à qui ils étaient vivement attachés. Stanley s’irrita de leur faiblesse : « Etait-il votre Père? criat-il. Non, c’est moi qui suis votre Père. Est-ce lui qui aurait payé vos salaires à Zanzibar? Non, c’est sur moi que vous devez compter pour avoir votre argent, et maintenant vous allez cesser de gémir comme des femmes. » Peu après cet accident, nous étions tous mourants de faim, car les perles de verre n’avaient pas cours pour nous acheter de la nourriture. Nous tâchions de voler du manioc dans les plantations qu’on rencontrait, quelques-uns se firent tuer et quatre ou cinq furent attrapés et pris par des indigènes, à Manyanga et à un endroit situé en face de Ndunga.
— Vous étiez tous contents d’arriver sur la côte, je suppose?
— Oh! oui, oh! oui, bien contents, maître. Là, nous avions de la bonne nourriture et beaucoup d’étoffe pour couvrir nos corps, car nous étions nus. On nous donnait du vin et toutes sortes de bonnes choses, comme aux Wasoungous (Européens). En passant au Cap, on nous fit présent de beaucoup de cadeaux, et quand nous arrivâmes chez nous à Ngoudja, nous avons tous pleuré parce que nous avions, en descendant les cataractes du Congo, perdu tout espoir de revoir notre pays. Mais bientôt, quand tout notre argent fut
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dépensé, il nous fallut à nouveau trouver de l’ouvrage. En rentrant à Zanzibar, j’avais résolu de ne plus jamais voyager, mais quand Stanley revint et se mit à rechercher des hommes pour établir des postes dans le Congo, je signai encore et repartis. Nous eûmes de grandes difficultés pour transporter à Stanley-Pool la baleinière et le Roxal. J’étais à Manyanga quand Stanley fut si malade et c’est là, dans le grand marché, que je retrouvait Salimini Rada, l’un de mes compagnons qui avait été fait prisonnier en volant du manioc lorsque nous avions faim. Il me fit un présent de plusieurs gros Kouangas, de poissons et de pistaches et il me dit qu’il était très heureux, qu’il avait une femme et un enfant et qu’il ne désirait pas retourner à Zanzibar, où je connaissais son autre femme et ses deux enfants. Aussi, il ne se montrait pas à nous de peur d’être repris et ramené à Zanzibar.
Après avoir servi trois ans au Congo, je rentrai chez moi, et, avec mon argent, j’achetai trois esclaves. Mais je ne pouvais tenir en place, aussi je me remis en route avec un père jésuite qui allait à Tsabwa, Nyanembé, et je fis plusieurs autres petits voyages, jusqu’à ce que Stanley revînt à Zanzibar recruter encore une fois des hommes pour l’expédition présente.
Bien des volumes ont été écrits sur ces voyages si brièvement résumés par Ouledi Pagani, dont les pérégrinations sont probablement sans exemple. Et ce fut un sort bien triste pour le pauvre diable de mourir lamentablement de faim, au cœur de l’Afrique.