‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 28 sur 59 · LES IMPRESSIONS DE BOULELOU · texte numérisé non relu

LES IMPRESSIONS DE BOULELOU

Quand mon ami Alfred Parminter revint d’Afrique, il ramena avec lui un jeune nègre nommé Boulélou qui appartenait à une tribu cannibale de Bengala.

Je pris un grand intérêt à observer les impressions que produisait sur l’Africain l’extraordinaire changement de milieu. J’eus soin d’écrire ses réponses à mes questions, m’efforçant autant que possible de les noter dans son propre dialecte.

— Si j’aime ce pays? C’est un pays excellent! Il y a beaucoup de bonnes choses à manger et il n’y a pas d’animaux au cœur mauvais pour vous tuer.

— Q’est-ce qui t’a le plus étonné dans notre pays, Boulélou?

— Tout. Lo! Quelle quantité d’hommes blancs! Et comme ils sont silencieux! Nous autres, nous parlons et nous crions tous à la fois. Ici, les hommes marchent avec leur bouche fermée. Les grandes maisons me rendent ahuri. Les larges chemins de la ville, avec les chevaux et les voitures me fatiguent la tête. Il y tant de choses à voir que mes yeux ont sommeil. Tout est bon ici. Je ne connais rien de mauvais, mais... je suis tout seul, et je me sens perdu et triste.

Boulélou retomba dans le silence, s’accroupit sur ses

talons et fixa son regard sur les mouches qui dansaient dans un rayon de soleil.

Ma longue fréquentation de ses semblables en Afrique me permit de remarquer, dans les manières de Boulélou, une certaine timidité qui contrastait étrangement avec l’assurance naturelle qui est une caractéristique de sa race. Apparemment, il en était arrivé à saisir la différence qui distingue l’existence des civilisés de celle des noirs barbares, et le sentiment de sa situation présente l’emplissait d'une sorte de gêne.

Contemplant les panoplies d’armes africaines qui ornaient mes murs, il les indiqua du doigt, d’un geste vif, et s’écria avec une profonde surexcitation :

— Koï-yé! Les voilà supendus, ngourou nalikongo, nos coutelas et nos lances. Regarde, ô homme blanc, il y a des traces de sang sur ce bouclier. C'est sûrement le sang de quelqu'un de mon peuple. Ekh! mon cœur désire mon pays.

- — Ces armes sont comme des amis pour toi, Boulélou, n’est-ce pas? Elles éveillent dans ton esprit des souvenirs de ta vie à Bangala. Ton pays est sauvage, Boulélou, peux-tu me raconter quelques histoires arrivés dans ton village, avant que tu aies connu les hommes blancs.

— Il y a de cela bien des lunes. Je n’étais pas plus grand que ça, — fit Boulélou en abaissant sa main à deux pieds du sol, — quand Boula Matadi descendit le grand fleuve (exploration du Congo par Stanley, en 1877). J’étais petit, mais j’ai entendu les fusils. Il a combattu contre mon peuple et il a tué beaucoup

d’hommes. Il y avait Mabololo, et Dingouma, et Isongo, et Manyali. C’étaient de grands chefs et leurs esprits sont tous partis d’avec nous à cette époque. Puis, je me rappelle, ensuite, comment nous avons fait la guerre au peuple de Mbenga.

Debout maintenant au milieu d’un escalier, Boulélou commença à gesticuler. Sa réserve avait disparu et il se donnait chaleureusement à ses souvenirs.

— Les gens de Mbenga nous attaquaient parce qu’ils prétendaient que nous étions possédés d’un esprit mauvais et que nous avions envoyé le redoutable homme blanc pour les tuer. Mais ils mentaient. Ils vinrent dans des pirogues et tor, tor, nos lances tombaient dans leurs corps. Regarde! Un homme tomba mort tout près comme cela, et Boulélou indiqua une marche au-dessous de lui, un autre vint et tomba par-dessus, puis un autre et un autre encore. Nos tambours et nos cors faisaient grand tapage, et derrière, dans la forêt, les femmes pleuraient. Oh! il y eut beaucoup d’hommes tués ce jour-là, et je les ai vus mourir, mais j’étais encore tout petit. Quand le soleil descendit dans le ciel, nos guerriers vinrent avec leur coutelas et pendant toute cette nuit-là, ils mangèrent beaucoup d’hommes. Partout, la terre était trempée de sang et c’est mauvais pour les pieds de marcher dans le sang...

J’interrompis cette description, et j’emmenai Boulélou faire une promenade dans la campagne. Le paisible bêlement des moutons et le chant joyeux de l’alouette faisaient un étrange accompagnement à nos

pensées toutes pleines de l’Afrique sauvage. Finalement nous fîmes halte sur les berges de la rivière et tandis que Boulélou assis s’absorbait dans la contemplation des truites filant entre deux eaux, je cherchai à me représenter l'état d’esprit de ce jeune nègre africain, accoutumé dès sa plus tendre enfance à des spectacles aussi féroces. La mise à mort d’un animal sauvage, dans ces lointaines contrées est un événement infiniment plus mémorable que le massacre d’un être vivant. Et cependant rien dans les manières du jeune nègre n’indiquait des dispositions sanguinaires; au contraire, il apparaissait inoffensif et bon. Sa voix était douce et musicale, et son attitude respectueuse. A part la marque de sa tribu, la dikouala cicatricée sur sa figure, et ses dents appointies , le seul indice extérieur de son origine barbare se trouvait dans l’expression particulièrement évasive de ses yeux injectés de sang.

— As-tu beaucoup de parents, demandais-je à Boulélou, désireux de m’assurer si les scrupules superstitieux qui empêchent la plupart des nègres du centre de l’Afrique de prononcer le nom des morts, auraient encore leur influence sur lui dans les circonstances présentes.

— J’ai quatre frères de la même mère.

— Ton père vit-il toujours?

Boulélou grogna par deux fois et secoua sa main ouverte pour exprimer une réponse négative.

— Comment s’appelait ton père?

Boulélou secoua la tête.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

— J’étais tout petit en ce temps-là. Lui, était un chef qui avait beaucoup d’esclaves et vingt-cinq femmes, mais ma mère fut la seule de ses épouses qui lui ait donné des enfants. Un esprit malfaisant entra dans son cœur et il mourut de sommeil.

C’était l’impitoyable maladie du sommeil , appelée bokono par les indigènes et fort répandue dans tout le Congo.

Malgré tous mes efforts, je ne réussis pas à obtenir le nom du père de Boulélou.

— Serais-tu content de vivre toujours dans ce paysci, Boulélou, tout ce que tu vois est bon. Dans ton pays, tu n'as guère de plaisir.

Boulélou contempla un instant les allées et venues des poissons dans les eaux claires de la rivière, puis il répondit simplement :

— Je suis tout seul.

Et ce disant, il revoyait sans doute l’éblouissement du soleil tropical sur les bouquets de palmiers; les corps noirs de ses compatriotes brandissant leurs lances aux fers scintillants; les brillants colibris voltigeant autour des rameaux fleuris; il entendait le bourdonnement des abeilles et des mouches, le babillage des singes dans la grande forêt, au débordement de vie luxuriante. . .

— Quand tu rentreras chez toi, à Bangala, tu seras un homme fameux, Boulélou. Tu es le premier de ta tribu qui soit sorti d’Afrique.

— Ah ! Lorsque je retournerai auprès de mon peuple et que je leur raconterai les merveilles de ton pays, ils

diront : « Loukouta, Koyé! Tu mens! » Mais je répondrai : « Bikai yousono, malami be, nampoutou. Sola e Koyé. » Peu importe! Tout ce que je dis est vrai. Tu prétends que je mens. C’est fini, j’ai vu ces choses-là et tu ne les as pas vues.

Là-dessus, Boulélou souleva ses sourcils et haussa les épaules; puis, il sourit avec satisfaction devant l’irréfutable logique des arguments au moyen desquels il se proposait de subjuguer ses compatriotes sceptiques.

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