‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 4 sur 59 · UN CŒUR DE CANNIBALE · texte numérisé non relu

UN CŒUR DE CANNIBALE

C’était l’heure de la sieste dans le village des Bangalas. Depuis le matin, le soleil avait répandu ses torrides ardeurs et l’air était devenu si chaud et si suffocant que, endormis sur le sol poussiéreux, à l’abri des auvents de leurs huttes, les sauvages immobilisaient leurs corps en des attitudes abandonnées. La chaleur était telle, que les oiseaux et les papillons se réfugiaient sous la fraîcheur des feuillages, et le ronflement des dormeurs rompait seul le lourd silence du village.

D’un buisson voisin émergea soudain le buste souple et nu d’un jeune sauvage. Sa lance à lame large, et ses ornements de métal scintillèrent sous l’éclatante lumière et son panache de plumes s’agita quand il s’avança vivement pour épier les dormeurs.

Ne trouvant pas sans doute ce qu'il cherchait, il se dirigea vers une hutte disloquée et appela doucement :

— Balala! O! Balala!

Immédiatement, de l’intérieur sombre, surgit une grande et belle fille. S'approchant du jeune homme avec un sourire heureux, elle dit :

— Makwata! Hé! Toi! As-tu une bonne ou une mauvaise nouvelle?

— Balala, mon bel oiseau, je suis venu dire des

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bonnes nouvelles. Viens, allons où personne ne peut nous entendre.

Les jeunes gens s’éloignèrent ensemble et se trouvèrent bientôt dans un fourré de palmiers rabougris, loin des oreilles et des regards indiscrets. Pendant un moment, le jeune homme, avec une silencieuse admiration, contempla la beauté noire.

— Quelle est la grande bonne nouvelle? s’enquit Balala, caressant d'un air pudique sa chevelure nattée, et, s’emparant d’une feuille verte qu’elle se mit à déchiqueter en menus fragments.

Jetant de côté sa lance, Makwata posa sa main sur l'épaule de Balala.

— Ce matin, quand le soleil fut levé, je suis allé loin dans la forêt pour trouver du gibier. J’étais parti seul. Je me frayais un chemin au milieu des buissons épineux, quand j’entendis un grognement. Je m’avançai sans bruit. Devant moi, un vieil éléphant mâle, avec de longues défenses brillantes, dormait, appuyé contre une fourmilière monstre. En voyant ces grandes défenses reluisantes, je pensai à toi, Balala. J’avais à ma portée deux défenses assez grosses pour t’acheter à ton avare de père. C’est un esprit bienfaisant qui m’avait conduit là. Je serrai ma sagaie, celle que tu vois là sur le sol, et, d’un seul coup, j’enfonçai la lame tout entière dans l’épaule de l’éléphant à l’endroit qui tue si vite. Ensuite, je bondis de côté, et je vis le grand animal se secouer, chanceler, tomber et mourir.

— Quoi! Il est mort! Tu as tué l’éléphant? Oh! Makwata, c’est vraiment un esprit favorable qui t’ac-

compagnait aujourd’hui. Brave Makwata! Bon Makwata!

Et Balala croisa ses bras autour du cou de son prétendant, le regardant avec une expression d’admiration et d’amour.

— Mais, Makwata, es-tu sûr que ce soit une bonne affaire de donner en paiement à mon père, pour m’avoir, deux aussi précieuses défenses d’ivoire? Avec ces défenses tu pourrais certainement acheter deux, sinon trois femmes plus fortes pour le travail, au dos plus large pour porter les fardeaux.

— C’est vrai, Balala, mais pour moi tu vaux davantage que toutes les autres femmes. Ton rire, ta bonne humeur, ta jolie figure et ton beau corps seront à moi. Voilà déjà tant de moroses lunes que j’étais pauvre, trop pauvre pour t’acheter. Pendant tout ce temps, j’ai vécu dans la crainte constante que mon ennemi Mueli te prenne. Il a jeté ses regards sur toi, et n’estil pas un chef, et n’a-t-il pas beaucoup d’esclaves et de défenses d’ivoire? Mais, maintenant, ma crainte est passée, car demain, quand le soleil sera haut, je verrai ton père et paierai le prix qu’il demandera. Alors, Balala, tu seras mon épouse.

Balala battit des mains comme une enfant ravie.

— C’est la pleine lune, à présent. Dans quatorze jours, elle sera partie. Songe donc, Makwata, que nous pourrons être mariés le jour de la nouvelle lune. Tous les grands sorciers de notre tribu ne disent-ils pas que la félicité est assurée aux mariages conclus à la nouvelle lune?

— C’est vrai. Dans quatorze jours, muni ami, mon oiseau, nous mangerons au même plat. Demain, je commencerai à bâtir une hutte, et je pêcherai pour toi et je chasserai pour toi, ma Balala.

— O Makwata, mon cœur bondit de joie. Vois les larmes de bonheur qui sont dans mes yeux.

Ils continuèrent ainsi à s’entretenir de leur bonheur futur, jusqu’à ce que le soleil eût de beaucoup dépassé le zénith; ses rayons transperçaient obliquement le fouillis des palmes, projetant sur le sol tout un treillis d’ombres. Dans le village quelques enfants nus s’éveillèrent et se mirent à gambader et à feindre un combat avec leurs petits arcs et leurs flèches de roseau. Au moment où les amoureux se séparèrent, un chien blessé passa près d’eux, aboyant et hurlant; quelque méchant gamin avait planté dans sa carcasse une flèche adroitement lancée.

L’éléphant tué par Makwata procura à tous un ample festin de viande au fumet violent, et pendant tout l’après-midi l’air fut plein de l’odeur de chair grillée, et partout retentissaient des clameurs et des rires joyeux. Un estomac plein donne de la gaieté à ces pauvres et sauvages habitants de la forêt africaine.

Le soir quand le soleil fut couché, et que les lucioles commencèrent à scintiller comme des diamants dans les buissons, un immense tambour fit bourdonner son assourdissant appel pour la danse nocturne en l’honneur du festin.

Bientôt des centaines de pieds nus battirent le sol, marquant la cadence au rythme d’une étrange mélopée,

Photographie de l’auteur.

dans laquelle les riches basses des hommes formaient, pour ainsi dire, l’écho des voix aiguës des femmes. Des rangs de sombres corps nus, brillants de sueur, avançaient et reculaient en mouvements sinueux, sous le luxuriant feuillage des palmiers gracieux et des bananiers. Surmontant le bruit cliquetant des ornements, les tambours de peau de chèvre résonnaient à l’unisson des gros tambours de bois creux, dont le bruit profond et sonore se répercutait dans l’atmosphère claire de la nuit.

Dans la troupe des convives puérilement joyeux, Balala, l’heureuse et hère favorite de Makwata, était la danseuse la plus légère. De temps à autre elle levait les yeux vers la lune décroissante, en songeant que le temps s’écoulait bien lentement.

Makwata, le héros du jour, était absent ce soir-là. Dans la grande forêt sombre, il gardait les précieuses défenses d’ivoire avec lesquelles, au lever du soleil, il achèterait Balala. Lui aussi il regardait parfois la lune qui brillait faiblement à travers le feuillage, et il se représentait le corps agile et souple de sa jeune favorite, pirouettant et sautant au milieu des danseurs les plus animés. Son cœur sauvage s’adoucissait sous l’influence de l’amour.

Peu à peu le croissant s’amoindrit au ciel. Après avoir conclu heureusement son marché avec le père de Balala, Makwata s’était mis à construire sa hutte avec des bottes de grands roseaux et à la couvrir ensuite avec des palmes entrelacées. Il contemplait maintenant sa future demeure, complètement terminée, jus-

qu’au foyer à trois pierres sur lequel, au-dessus des brèches flambantes, on poserait la marmite familiale.

Enfin, le jour tant attendu de la nouvelle lune arriva. La journée s’annonçait grise et pluvieuse, et Makwata décida de profiter des circonstances favorables pour employer la matinée à pêcher afin d’être abondamment pourvu de victuailles pour son repas de noces.

Plus joyeuse que de coutume, Balala passa la matinée avec ses parentes, qui, tout en jacassant, nattèrent et coiffèrent les cheveux crépus et laineux de la jeune fille, s’aidant d’une longue brochette de fer et oignant les nattes avec de l’huile de palme rouge.

Revenant de la pêche, vers midi, Makwata amarra sa pirogue à la branche d’un arbre surplombant l’eau, et sauta sur la rive avec un panier plein d’anguilles grouillantes et de poissons frais. Il se sentait le cœur léger et l’esprit de bonne humeur, car, ce même jour, au coucher du soleil, Balala viendrait partager sa hutte. En suivant les rues étroites et sales du village, encombrées de femmes aux traits grossiers, à l’expression cruelle, il se disait, que dans toute sa tribu, il n’y avait pas de plus jolie ni de plus radieuse fille que Balala.

— Pstt! Pstt! Makwata, fit une vieille ridée, assise sur un tas d’herbes pourries, au bord du chemin. Makwata, je suis malade et j’ai faim. Vois mes bras faibles et regarde mon visage misérable. Je suis une esclave, donne-moi à manger, Makwata, je t’en prie.

Le jeune homme jeta près de la vieille un poisson scintillant et poursuivit sa route.

Peu après, le village fut réveillé par les éclats d’une

DE L’AFRIQUE CENTRALE

voix furieuse. Avec des malédictions et des cris de rage, Makwata bondissait de rue en rue, la lame de sa lance en arrêt. Ses membres tremblaient, et sa gorge n’émettait plus que des rugissements inarticulés.

Balala avait disparu.

Soupçonnant aussitôt quelque trahison, Makwata s’était lancé à la recherche de son rival et ennemi Mueli.

Il se précipitait d’une hutte à l’autre, dans un état d’indescriptible frénésie. Sa voix rauque et ses traits contractés causaient de vives alarmes parmi les femmes, qui s’enfuyaient avec leurs enfants sur les bras, et en poussant des cris aigus. Les hommes prenaient tranquillement leurs couteaux et leurs sagaies, en prévision de violences.

La recherche fut vaine : Mueli avait aussi disparu.

Avec un rugissement d’angoisse, Makwata se jeta sur le sol, au pied du grand cotonnier, à quelque distance du village, et il grinçait des dents. Pendant qu’il se tordait là, en proie au désespoir le plus violent, la vieille à qui il avait donné un poisson sortit des buissons et s’approcha silencieusement de lui.

— Makwata!

Surpris par cet appel, Makwata fut d’un bond sur ses pieds et prit un air farouche.

D’un ton mystérieux la vieille lui parla :

— Ecoute mes paroles avant de me regarder d’un œil si menaçant. Ton cœur est triste, car on a agi traîtreusement envers toi. Makwata, je sais où se cache Mueli. Je l’ai suivi C’est avec lui que tu trouveras Balala.

— Où sont-ils? Parle vite, femme, car mon sangbout.

— Prends ta sagaie la plus forte, Makwata, et pars droit à travers la forêt, dans la direction où le soleil se couche. 11 n’y a pas de sentier. Va droit devant toi et tu les trouveras. Règle alors ta querelle avec Mueli. C’est un ennemi au cœur mauvais pour toi et pour moi.

Sans un mot, Makwata s’élança dans la forêt sombre, tenant sa lance et son couteau au fil tranchant. La vieille le suivit des yeux, et avec un gloussement satisfait, elle marmonna, en regagnant les buissons :

— Ne t’ai-je pas payé ton poisson, Makwata? Puisse ton bras être fort.

Au loin dans la forêt, parmi des arbres énormes, au milieu d’un véritable labyrinthe de lianes, sur le bord d’un cours d’eau, Mueli contemplait avec calme les contorsions d’une femme qui se débattait à terre, les membres solidement attachés avec de souples lianes.

Ses traits prirent une expression brutale et cruelle, quand, avec un ricanement, il dit, s’adressant à la malheureuse :

— Tes liens ne se rompront pas, et tes cris sont inutiles. Ecoute-moi bien. Je vais te laisser ici, et je retournerai au village tuer Makwata. Et je reviendrai demain, et tu seras l’une des femmes de Mueli, le chef bangala.

Balala continuait à se débattre et à crier, et la forêt retentissait de ses apoels :

— O Marna! Hé! Makwata! Hé!

Un bruit de branches qui se brisent et s’écartent, et

JEUNE FILLE DE B A K O N G O Buste en bronze par l’auteur.

Musée du Luxembourg’, Paris.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

Makwata bondit en avant. Parvenu à quelque pas de Mueli, il lança son arme avec une force décuplée par la fureur, mais, dans cet effort, il trébucha contre une liane et chancela. Au même instant, son sang se glaça, au cri perçant que poussa Balala.

La sagaie avait dévié et au lieu d’atteindre Mueli, l'arme avait transpercé le corps de Balala.

Complètement affolé, Makwata serra la poignée de son couteau et sauta sur Mueli, qui, du manche de sa lance put détourner le coup; mais il ne para pas aussi facilement celui qui suivit aussitôt. Avec un bruit sourd la lame de Makwata s’enfonça profondément dans le crâne de son adversaire qui s’affaissa sur le sol et son cadavre descendit la berge, en roulant jusqu’au cours d’eau.

Saisissant Balala dans ses bras, Makwata constata qu’elle était inanimée.

Elle perdait abondamment son sang par la blessure que la sagaie de son fiancé lui avait faite.

Bien qu’à demi paralysé par la douleur, Makwata coupa les liens et s’efforça de son mieux d’arrêter l’hémorragie avec de l’eau fraîche et des feuilles.

A la fin, la jeune fille ouvrit ses grands yeux doux, et, regardant Makwrata, elle murmura avec un sourire triste :

— Les esprits mauvais, Makwata; ce sont les esprits mauvais.

Makwata poussait des gémissements désespérés. Avec un effort, Balala souleva sa main, et elle indiqua une brèche dans les feuillages.

— O Makwata! Regarde le ciel... Que vois-tu? N’est-ce pas notre nouvelle lune?...

Son bras retomba, ses yeux se fermèrent, et, dans un frisson, elle rendit à la nature sa petite âme simple.

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