FÉTICHE DU BAS CONGO
Chaque clou qui y est enfoncé, chaque objet qui y est suspendu, représente un vœu sacré et inviolable.
(Collection de l’auteur.)
Pour quiconque le veut c’est la vie éternelle Quiconque le veut, peut venir.
E.-J. Glave fut un de mes amis intimes au Congo. D’un caractère fort, il était humain et brave. C’était un homme sans détours, au sens où les vrais hommes comprennent cette expression. Il possédait à un degré rare l’art de la mimique bouffonne et son oreille retenait tous les airs de musique qu'il entendait.
Il avait tout juste vingt ans quand je le rencontrai en Afrique. Il apprit très rapidement le dialecte congolais, et il avait un sens si remarquable des sons qu’il était difficile de distinguer sa voix de celle des naturels. Cette qualité, unie à des gestes appropriés et à une sympathie naturelle pour les Africains, l’avaient rendu extraordinairement populaire auprès des indigènes.
Toujours d’excellente humeur c’était une véritable joie d’être en sa compagnie. Il chantait bien, et particulièrement les mélodies nègres, s’accompagnant sur un vieux banjo usé, dont il avait remplacé lui-même le parchemin et les cordes. L’esprit d’aventure était très vif en lui et on le voyait perpétuellement en mouvement. Particulièrement expérimenté dans la chasse au gros gibier, plus d’une fois son sang-froid lui permit de sauver sa vie devant un buffle qui le chargeait.
Nous étions à peu près du même âge et nous partagions les mêmes opinions sympathiques envers les naturels. Un autre trait commun qui nous liait était notre mutuel amour de l’aventure. Ni l’un ni l’autre
nous n’étions poussés par le désir des richesses ni de la gloire. Entièrement indifférents à l’avenir, nous jouissions de toutes les minutes du moment présent.
Après avoir servi six ans au Congo, en deux périodes, Glave retourna en Angleterre en 1889.
Désapprouvant les méthodes de l’administration belge, il porta son attention vers d’autres champs d’aventures. Il partit pour l’Alaska et je ne crois pas être démenti en disant que son nom survivra entre ceux des pionniers de Yukon.
L’attrait de l’Afrique, cependant, tenait son cœur. Les glaces et la neige, et la recherche de l’or, n’étaient pas du goût de Glave. De retour en Afrique, en 1893, il entra par l’est dans le continent noir. Sans autres compagnons qu’une petite troupe d’indigènes, il pénétra dans les régions peu connues du lac Bangouéîo et visita l’endroit où était mort Livinsgtone. Pendant ce voyage, il endura maintes privations et il fut le témoin oculaire des nombreuses horreurs des caravanes d’esclaves.
Ayant terminé sa traversée de l’Afrique, et ses effets déjà transportés à bord du paquebot qui devait le rapatrier, Glave, frappé par la fièvre, mourut à la veille du départ.
C’était un homme de cœur qui disparut entouré d’hommes de cœur, au poste de la mission de Toundouwa.
On n’arrive jamais mieux à se connaître réciproquement qu’en faisant campagne ensemble dans les pro-
DE L’AFRIQUE CENTRALE
fondeurs d’un pays barbare. Dans ces circonstances les véritables dispositions d’un camarade deviennent bientôt apparentes. Le courage ou les tendances à la poltronnerie se trahissent bien vite. La vie, pendant une période incertaine, à l’état de demi-inanition et de constante fatigue, met de la façon la plus rapide et la plus sûre, le courage d’un homme à l’épreuve.
Quand, en plus des privations physiques, nous considérons l’influence d’un climat malsain qui affecte tout l'organisme, qui épuise la carcasse par des fièvres brûlantes et la dysenterie débilitante, qui chasse tout sommeil et emplit l’esprit de pensées morbides, qui engendre des accès de colère violente et passionnée, il est facile de comprendre que l'homme ne peut porter un masque ni jouer un rôle artificiel : chacun est contraint de révéler ses qualités latentes ou ses défauts.
La période des épreuves et des souffrances prend fin avec le retour en Europe. Tous les mauvais souvenirs s’effacent, le paysage se modifie; ce qui était infect, sombre et malsain devient frais et agréable. C’est un complet passage de l’état de misère physique à celui de jouissance cérébrale. Les contours puissants de ces expériences d’autrefois se gravent plus profondément encore quand la mort nous enlève ceux avec qui nous avons partagé le passé.
Comme exemple de l’extraordinaire fascination que la vie africaine, avec toutes ses aventures, exerce sur l’esprit de ceux qui l’ont une fois goûtée, je puis citer les paroles du docteur Kuyper. Après avoir passé
vingt ans sur la côte d'Afrique, le docteur s’embarqua pour l’Europe. Arrivé à San Thomé, la petite île située au large du Gabon, sous l’Equateur, il s’écria :
— Je voudrais m’en retourner. J’en ai assez de l’Europe !...
Les pionniers du Congo représentaient des nationalités européennes très différentes. Les indigènes qui se rassemblaient en groupes au passage des caravanes pour voir les hommes blancs contemplaient étonnés les septentrionaux blonds et les méridionaux basanés.
Ils formaient un lot extraordinaire, ces jeunes soidisant explorateurs de toutes nations. Quelques-uns, comme je l’appris par la suite, étaient venus en Afrique, pour échapper à leurs créanciers ou aux conséquences de quelque méfait.
Les étranges épisodes, les pittoresques romans ou les louches transactions de leur existence passée n’étaient connus que d’eux seuls, et, par une sorte d’entente tacite, on ne posait jamais aucune question personnelle.
Dans ces premiers temps, ces précurseurs de la civilisation, si on peut ainsi les appeler, s’aventuraient pleins d’enthousiasme et de hautes ambitions, dans le continent noir. Plus tard, on voyait des barons allemands d’antique lignée, des nobles italiens, et des ofh ciers autrichiens élégants et distingués, construire euxmêmes des huttes de terre et planter du maïs pour leur nourriture.
C’était toujours la même histoire : chacun, sur son
DE L’AFRIQUE CENTRALE
calendrier effaçait les jours avec un soin scrupuleux, et la conversation entre hommes de toutes nationalités, avait un unique sujet : le départ de l’Afrique et le retour aux conforts de la civilisation.
A mesure que les lentes semaines s’écoulaient, beaucoup tombaient malades et mouraient, proie facile pour les privations et la fièvre. Quelques-uns, les plus, résistants, survivaient assez longtemps pour leur service et s’embarquer pour l’Europe. Mais ils partaient généralement avec la santé irrémédiablement délabrée.
Entre temps, d’autres chargements d’aventuriers arrivaient en une perpétuelle immigration. La plupart de ces hommes étaient dans la force de l’âge et physiquement aptes aux plus durs travaux.
Mais, bien peu vraiment de ces premiers émigrants sont vivants à l’heure actuelle. Des quelques centaines d’hommes avec qui je fus, je doute fort qu’il reste à présent une douzaine de survivants.
C’est le triste côté de l’affaire. Les pensées se tournent naturellement vers leurs familles restées en Europe. On pense aux parents affectueux qui essayaient de se représenter la vie romanesque au cœur de l’Afrique, le puissant fleuve du Congo, les sauvages majestueux et pittoresques, les palmiers gracieux et les végétations luxuriantes illuminées par un glorieux soleil tropical. Dans combien de foyers existe-t-il encore un paquet précieux de lettres, aux enveloppes marquées : « Afrique centrale, affranchissement impossible », des lettres écrites avec une encre diluée et pâle, composées de feuilles de papier aux formats divers,
tachées et illisibles, et fourmillant d’étranges noms de localités indigènes qu’on ne trouve pas sur les cartes, avec des phrases déconcertantes et des allusions incohérentes à des personnes et à des événements inconnus ; des pages entières écrites dans un esprit d’attente patiente et avec l’espoir confiant du retour auprès des siens.
J’évoque tout cela... les simples sépultures de mes anciens compagnons, ces monticules familiers, recouverts de grandes herbes dures et de ronces... et nul ne sait qui repose dans ces tombes.
L’un des plus agréables souvenirs de ma vie en Afrique me vient de la bonté des missionnaires. Insouciant et incrédule, je fus dès l’abord touché par leur hospitalité spontanée : le pot de confiture et la caisse de biscuits — luxe rare — étaient doublement agréables, mangés en leur société, dans l’atmosphère saine et reposante de leurs demeures. Plus tard, quand la maturité m’eut donné son sérieux, je considérais les missionnaires à un autre point de vue. Je les compris mieux et je ressentis un sentiment croissant de respect pour ces hommes qui consacrent leur existence aux Africains. C’étaient, tous, des hommes de cœur, pleins de douceur et de bonté et toujours prêts à se sacrifier pour les autres. Leur influence s’exerçait pour le bien.
Ce bref tribut à la mémoire de tels hommes semble absolument insuffisant et gauchement exprimé; puisse sa sincérité être à la hauteur de ma gratitude et de mon respect!