CARACTÉRISTIQUES DU CONGO
L’Afrique centrale peut être considérée comme un vaste plateau, avec une légère dépression au centre. A des périodes plus où moins lointaines, les trois grands bassins fluviaux représentés par le Nil, le Congo et le Zambèse, ont, par le creusement naturel et continu du lit des fleuves, drainé cette région qui était jadis un immense lac.
On trouve mention de cette mer intérieure dans Hérodote, dès l’an 500 avant Jésus-Christ.
L’embouchure du Congo fut découverte en 1485 par Diego Cam, navigateur portugais qui cherchait une route maritime pour se rendre aux Indes. Mais jusqu’en 1887 on ne savait rien du cours de ce puissant fleuve, la série de cataractes formidables qui commence à une centaine de milles de son embouchure ayant formé un obstacle insurmontable à son exploration.
Au cours de ces derniers soixante ans, les grands problèmes qu’offrait l’Afrique ont déplacé la question. Les problèmes géographiques qui excitaient la curiosité des générations précédentes sont résolus, et les problèmes nouveaux portent sur le développement et la régénération des indigènes.
Dans cette vaste contrée, couverte d’une population dense, il existe une extrême diversité dans les mœurs des tribus indigènes, selon qu'elles habitent des localités différentes; mais on est particulièrement frappé par les dissemblances que présentent les habitants de la région du bas Congo, comparés aux habitants des forêts de l'intérieur.
A l’heure actuelle, il est encore difficile d’expliquer ces variations de caractère, à cause de l'absence absolue de documents historiques ; mais comme le fait est admis que ces populations ne sont pas aborigènes, on peut attribuer ces différences de nature au mélange de races, combiné aux phénomènes d'adaptation au milieu.
Au point de vue tvpe, les habitants indigènes de la région du Congo sont alliés de très près avec la race nègre. Leurs traits distinctifs, cependant, consistent en une peau au ton chaud, en des mains et des pieds petits, bien proportionnés, encore qu’un peu plats, et les traits communs sont l’arcade sourcilière proéminente, le nez large et aplati, les lèvres épaisses, les yeux petits, les bras longs et les jambes arquées, toutes caractéristiques plus ou moins prononcées et dans certains cas à peine apparentes.
La chevelure de l'homme semble être plus abondante que celle de la femme, et il est fort rare de voir de la barbe sur la face des indigènes congolais. Leurs yeux sont généralement injectés de sang, particularité qui est probablement due à ce qu'ils dorment dans des huttes enfumées.
Les tribus du bassin du Congo n’enregistrent leur
Collection de l’auteur.
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histoire sous aucune forme. Il n’existe aucune langue écrite, aucune tradition; rien n'indique la moindre tentative de perpétuer un événement quelconque de leur existence par l’édification de quelques monuments de terre ou de pierre. Devant ces insurmontables difficultés, le langage est le seul guide sur lequel nous puissions compter pour déterminer les affinités de race. Les dialectes du Congo ont presque tous la même structure grammaticale, et l’un de leurs traits les plus remarquables est l’accord par allitération. Nous constatons ainsi que les diverses tribus du Congo sont pour la plupart alliées au grand groupe bantou, la plus importante de toutes les divisions africaines.
La région du bas Congo, et plus particulièrement celle des cataractes, est formée de chaînes de collines basses, de savanes et de fertiles vallées; le territoire forestier se limite aux ravins comblés par les dépôts d’alluvions. Les saisons y sont bien définies et les pluies abondantes.
En certains endroits du bas Congo les perspectives de forêt vierge sont d’une extrême beauté et réalisent, dans toute sa grandeur, le tableau idéal de la forêt tropicale.
Les indigènes résident en de petits villages qu’aucune enceinte ne protège et qui sont situés sur la crête des collines. Les villages, nominalement gouvernés par des chefs, contiennent rarement plus de cinq cents habitants ; mais comme en certaines contrées les collines sont couvertes de cases, la population est considérable.
La plupart des indigènes de ces tribus vivent à l’état de servitude, provenant principalement de ce qu’ils contractent les uns envers les autres des dettes qu’ils paient de leur liberté. Ils sont d’un caractère doux et inoffensif. Le cannibalisme est inconnu chez les habitants du bas Congo. L’instinct du commerce y est largement développé et s’exerce par l’échange des produits du sol et d’objets domestiques dans les marchés locaux.
Dans cette région, les tribus ne sont pas belliqueuses et leur caractéristique la plus frappante est la superstition. Les indigènes ont l’esprit dominé par les sorciers qui s’arrogent un pouvoir presque illimité sur les personnes et sur leurs biens. Ces sorciers sont invariablement des individus rusés et intelligents. Ils exercent une autorité suprême pour le règlement de tous les litiges locaux. La superstition est un élément prépondérant dans le tempérament de l’Africain, et les naturels de la région du bas Congo sont entièrement adonnés au fétichisme sous toutes ses formes. L’objet de leurs préoccupations est d’apaiser et de rendre propice le Mauvais Esprit.
L’indigène ne désire pas améliorer sa condition. La crainte constante d’exciter la cupidité des sorciers l’asservit et le paralyse. Il n’a d’impulsions féroces et ne manifeste d’instincts de cruauté que lorsque ses passions fanatiques sont soulevées. Il est attaché à son village, à ses plantations, à ses marchés. Cet attachement et l’amour de ce qu’il possède le détournent de risquer sa vie et ses biens en faisant la guerre à ses
voisins. Il se contente d’une vie pastorale dans une contrée belle et fertile. Exempt de l’inquiétude du lendemain et n’ayant pas l’ambition de la conquête, une existense oisive le satisfait.
En remontant le Congo de six cents milles vers l'intérieur, la contrée se transforme en une immense forêt marécageuse. Dans ces régions, qui s’étendent des chutes du bas Congo jusqu’à Stanley-Falls, le sol n’est guère élevé de plus de quelques pieds au-dessus du niveau du fleuve. A travers ces marais de la forêt vierge, coule le Congo, large parfois de plusieurs milles, avec des bancs de sable et des bas-fonds et d’innombrables îlots couverts d’arbres.
La nature s’étale ici dans son aspect le plus sauvage; sous l’exubérance tropicale des frondaisons, formant un dais épais, tout n’est que ténèbres et pourriture. Les arbres immenses au feuillage dense, drapés depuis le sommet de plantes parasites et festonnés de lianes gracieuses, s’animent parfois de troupes de singes malicieux et babillards, et parfois s’endorment dans un morne silence que rompt seulement le coassement des grenouilles ou le craquement des branches au passage des éléphants.
Les pluies y sont excessives et il n’y a pas de saison sèche. Des averses torrentielles et des tornades tropicales ravagent ces régions à de fréquents intervalles. La chaleur intense, due aux rayons verticaux du soleil, constitue, en agissant sur cette gigantesque étendue de végétation, une constante fermentation d’où montent des exhalaisons malsaines et où pullulent les insectes.
La couleur prédominante est un vert olive mat, sur lequel tranche, ici et là, le rouge, couleur complémentaire, de grappes de fruits et de certains feuillages.
Nous sommes à présent dans la grande forêt et, avant de nous enfoncer vers l’intérieur, il nous faut examiner les mœurs de deux grandes tribus influentes et populeuses : les Bankoundou et les Bangala. Ces deux tribus sont le chaînon qui relie les tribus pastorales et commerçantes du bas Congo avec les tribus plus grossièrement sauvages qui habitent au cœur de la région forestière, dans un rayon d’une centaine de milles autour de Stanley-Falls.
Par leurs qualités d’entreprise, leur souplesse d’esprit et leur maniabilité, peut-être au point de vue physique, les tribus des Bankoundou et des Bangala l’emportent sur toute la population du Congo et on peut dire qu’elles offrent les plus beaux types de la branche occidentale de la race bantou. Les membres de ces tribus possèdent une remarquable finesse ; ils sont actifs, industrieux, guerriers; l’élément superstitieux est chez eux moins compliqué et moins extravagant dans ses manifestations, l’aspect matériel de la vie offrant à ces peuplades plus d’attraits que les mystères spirituels. Ici, le pouvoir du sorcier a des limites; son influence s’exerce sur des individus dont les dispositions sont plus belliqueuses que crédules. La supériorité des Bankoundou et des Bangala, individuellement et par tribus, est évidemment due, en une large mesure, à la position stratégique de leurs villages qui leur permet de monopoliser tout le commerce à mi-
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chemin entre les tribus commerçantes de la région inférieure et les tribus sauvages plus primitives d’où jadis on tirait les esclaves et l’ivoire. Ils constituent une communauté d’intermédiaires, ou, plus exactement, de pirates, car ils pillaient leurs voisins plus faibles et écoulaient les produits de leurs dépradations chez les tribus commerçantes.
Il suit de là, comme conséquence naturelle, que ces deux tribus ont compris l’avantage de la cohésion, vertu qui manque singulièrement aux Congolais, et leur férocité naturelle s’est disciplinée et transformée en un esprit guerrier; en second lieu, par les transactions et les échanges avec les tribus plus éclairées de la contrée inférieure, leur intelligence naturelle s’est développée.
Les Oualouhéli, du district de l’Arouimi, nous offrent un exemple de la tribu forestière typique, confinée absolument au cœur de la forêt et restant en dehors de toute influence étrangère.
Ici la règle est strictement appliquée que le faible succombe et que le fort prédomine. C’est dans les conditions d’existence d’une pareille tribu que nous rencontrons la plus probante démonstration de l'influence du milieu. Les Oualouhéli sont des sauvages types qui montrent les phases de dégénérescence où l’humanité peut choir quand elle est soumise aux conditions adverses du milieu.
Le cannibalisme y est régulièrement pratiqué, et la chair humaine fait partie de l’alimentation. Le crâne et la face, particulièrement chez la femme, sont d’un type
tout à fait inférieur. Ces indigènes vivent à l’état de guerre perpétuelle.
Le groupement de chaque tribu dure rarement au delà de quelques générations. Les impulsions féroces sont ici nettement marquées et la traîtrise, dans le sens, par exemple, de soudaines attaques de nuit ou d’embuscades, est un élément prédominant du caractère des Oualouhéli. Le commerce dans cette région se borne à
des échanges d’esclaves, d'ivoire et de minerai d’or natif.
Les hommes sont généralement d’un physique vigoureux, bien que mal proportionnés; ils ont la poitrine développée, le cou épais et des jambes maigres, et sont extrêmement actifs et alertes.
A part les coutelas et les lances, qui sont leurs armes de combat , à part quelques tabourets de bois et quelques poteries, ils ne possèdent rien. Leurs cases, grossièrement construites d’herbes et de feuilles de palmier tressées, ne sont que les abris temporaires de tribus nomades. Leurs plantations de manioc suffisent rarement à leurs besoins. Ils ne professent aucune religion définie, sauf la croyance que les esprits de leurs parents défunts reviennent en ce monde sous la forme d’arbres.
Ils n’admettent pas pour les femmes de vie future, et chaque mari est un tyran naturel. On ne peut dire qu’il existe chez chaque tribu de type distinctif, leurs communautés étant en grande partie composées des restes de tribus décimées. C’est grâce à cette adjonction constante de sang nouveau qu’il faut attribuer leurs qualités prolifiques.
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Dans la limite de leur activité, les Oualouhéli et les tribus identiques peuvent être considérés comme intelligents, ainsi qu’en témoignent les formes ingénieuses de leurs armes.
Ils vivent aussi librement que les arbres de leurs impénétrables forêts et ne sont préoccupés que de la minute présente. Ils possèdent une singulière faculté d'indifférence et d’inertie.
Quand ils ne se battent pas pour se procurer la subsistance, ils n’ont d’autre souci que de satisfaire leurs appétits animaux. Et pourtant, malgré leur condition présente, ces tribus forestières ont conservé certains vestiges d’un état ancien supérieur. Sous leur extérieur repoussantrepo.se un fond réel d’humanité, et en maintes occasions, j’ai vu se révéler chez eux des sentiments d’affection et de tendresse.
Avant d’en finir avec cette brève esquisse, il nous faut invoquer, comme une excuse à leurs défauts, l’influence du milieu où croupissent ces peuplades. Leurs yeux ne sont jamais récréés par un lointain horizon ; aucune riante clarté ne vient réjouir leur cœur, car les rayons du soleil pénètrent rarement sous l’éternelle obscurité de la forêt dans laquelle ils naissent et meurent.
Ils vivent au jour le jour, avec la crainte perpétuelle d’être capturés ou tués ; passant par des périodes de paix et de souffrance, ignorant du monde extérieur, vivant sans espoir et sans regrets.