‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 37 sur 59 · SCULPTEUR D’IDOLE · texte numérisé non relu

SCULPTEUR D’IDOLE

Statue bronze de l'auteur.

consiste dans l’usage de préfixes au lieu de suffixes et dans des allitérations qui équivalent presque à des rimes. Il est intéressant de rappeler que cette particularité euphonique se retrouve aussi dans l’anglais primitif.

Cette langue, douce, souple et musicale, comporte l’accord par allitération. Elle renferme peu de consonnes, et, du moins dans le dialecte du bas Congo, c’est la lettre F qui s’y rencontre le plus fréquemment. De fait, quand les missionnaires voulurent composer leur traduction des Ecritures en kikongo, ils durent commander un surplus de caractères F.

Les chefs de tribus emploient entre eux dans certains districts une forme archaïque de langage, mais ceci s’applique principalement aux tribus qui habitent la contrée peu boisée, près de la côte. Dans l’intérieur, la question des langues se complique. La moindre allusion à leur propos nécessiterait une grande quantité d’explications techniques (1). Le langage de ces indigènes est imagé, mais il manque de termes pour exprimer des sentiments nobles et généreux. En réalité, il n’existe dans aucun de ces dialectes d’expression correspondant à des sentiments tels que la gratitude ou la reconnaissance. Tout substantif est un nom

(1) Les renseignements les plus complets publiés jusqu’ici sur ce sujet, comme aussi sur tout ce qui concerne le Congo, se trouvent dans le précieux ouvrage de Sir Harry Johnston : George Grenfell. and the Congo (Hutchinson et C°, Londres). M. George Babington Michell, à présent consul britannique à Paris, a composé plusieurs vocabulaires indigènes qui sont de la plus grande valeur pour quiconque voudrait étudier les langues africaines.

propre, et aucun terme ne rend nos mots « solides », « fluides », « plantes » ou « animaux ». Aimer, désirer avoir besoin, sont synonymes.

On a dit que l’éloquence constitue le seul art que pratique le nègre, et cela s’applique parfaitement aux tribus ban tous du Congo, si on laisse pour le moment de côté les ingénieux talents décoratifs dont ils font preuve dans leur façon de travailler le fer. Les naturels du Congo, quelle que soit leur tribu, sont instinctivement éloquents et improvisateurs. Ils pratiquent généreusement l’usage de la métaphore. Ils raisonnent clairement et argumentent avec facilité. Les effets sonores de leurs discours sont grandement facilités par les inflexions douces et les coulantes euphonies de leur langue.

Dans beaucoup de tribus du Congo supérieur, l’orateur, parlant en public, a coutume de tenir dans sa main gauche un certain nombre de morceaux de bois, généralement des éclats de roseaux, et chacun représente un des arguments qu’il se propose de développer. Il les énumère et les commente, et, quand il en a fini avec chacun d’eux, il les place tour à tour sur le sol devant lui.

En débitant un important discours sur des affaires personnelles, l’indigène ne manque jamais de commencer par rappeler des faits remontant à ses premiers souvenirs, et de mentionner ainsi tous les événements favorables de sa carrière, sans se soucier le moins du monde si ces allusions se rapportent au sujet en question, et elles ne s’y rapportent jamais en aucun sens.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

Quand il se défend d’un délit, d’une infraction quelconque, l’indigène énumère systématiquement toutes les bonnes actions de sa vie passée et toutes les mauvaise actions qu’ont pu commettre ses accusateurs : il espère ainsi influencer ses juges en sa faveur.

Pour donner un exemple des difficultés de ces langages, je relaterai mes propres efforts pour apprendre les termes numériques. Je commençai avec des petits morceaux de bois, mais les syllabes que je notai, croyant qu’elles correspondaient au premier nombre cardinal, représentaient, comme je le sus bientôt, le mot indigène qui signifie morceau de bois. Dans ma seconde tentative, je levai mon pouce, et j’écrivis le mot que prononçaient les indigènes. Levant ensuite mon index, j’écrivis un autre mot. J’étais convaincu alors d’être en possession des termes signifiant « un » et « deux ». Je me trompais encore, car, au lieu des chiffres, j’avais seulement les mots équivalant à « pouce » et à « doigt » .

Les indigènes calculent généralement par cinq; ils comptent les doigts d’une main, puis ceux de l’autre; ensuite les doigts de chaque pied. Ils indiquent le nombre dix en fermant une main. Alors faisant une marque au sol, ils recommencent avec les doigts de la main.

Nous avons un exemple de l’accumulation des syllabes dans ces langages, par les cinq premiers nombres du dialecte que parlent les Oualouhéli.

Un, se dit Dunjoundou; deux, Mamiomabinga; trois, Nambongo; quatre, Egbongané; cinq, Ibomoti; ce

dernier mot signifiant littéralement une main de cinq doigts.

Les dialectes du Congo se forment par onomatopées. Ainsi, de même que nos enfants disent « teuf-teuf » pour indiquer un train, les sauvages africains emploieront le mot « ouatamba tamba » pour indiquer les hommes qui marchent en troupes, en imitation du bruit de leurs pas. « Ouatoukou toukou » est le terme qui désigne les blancs, d’après le bruit que font les machines des vapeurs fluviaux. Dans chaque cas, la syllabe « oua » est le préfixe pluriel exprimant des gens.

La main droite est appelée le mâle, et la main gauche la femelle. Chez les Zanzibaris, l’influence de l’Orient est très apparente. En gouvernant une pirogue, ils diront : « Pousse de la main avec laquelle tu manges » , indiquant une direction à droite ; les termes avec lesquels ils désignent la main droite et la main gauche étant : « Mkono akoulia » et « Mkono ouashoto ».

Le premier mot que balbutient les enfants dans l’Afrique centrale, de même que nos bébés, est le mot « marna ». En plus d’une occasion, j’ai entendu prononcer ce même nom par des blessés qui allaient rendre le dernier soupir.

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