UNE CHASSE A L’ELEPHANT
La chasse à l’éléphant, faite seule et à pied, est un sport admirable.
Pendant que je résidais à Bangala, sur la rive nord du haut Congo, à un millier de milles dans l’intérieur du continent, j’entendis souvent parler, par les naturels, du grand nombre d’éléphants qu’on trouvait dans les forêts de Mobunga, sur la rive opposée du fleuve.
Je m’embarquai donc un jour pour Mobunga dans une grande pirogue de guerre, montée par vingt-cinq pagayeurs bangalas. Après une longue journée de navigation — car, à cet endroit, le haut Congo a une largeur de vingt milles — nous approchâmes de la rive méridionale qu’envahissait la forêt basse. De minces colonnes de fumée bleue qui voltigeaient en spirale au-dessus des cotonniers géants nous permirent de reconnaître bientôt la situation du village.
Jamais aucun blanc n’avait encore visité cette contrée et j’étais loin de compter sur un accueil amical de la part de ces cannibales. Mes craintes se justifièrent vite, car, à peine étions-nous parvenus en vue du village, que notre apparition fut saluée par des hurlements et des vociférations sauvages. Des naturels armés se précipitèrent sur la berge et s’installèrent
rapidement dans plusieurs pirogues de guerre, tandis que d’autres se rangeaient sur la rive, la sagaie levée dans notre direction.
Devant cet accueil, mes espoirs de chasse à l’éléphant paraissaient sérieusement compromis, et mes compagnons bangalas, fort au courant des coutumes sauvages, conseillaient une prompte retraite. Toutefois, au moment critique, alors que toute chance d'échapper semblait perdue et que les pirogues ennemies nous coupaient la retraite, le chef mobunga apparut sur la rive. Élevant la voix au-dessus du vacarme, il cria :
— Benu bokuling undi? I tumba, ekh? (Que voulezvous? Venez-vous pour combattre?)
Des explications s’ensuivirent, pendant que la cohue cannibale nous épiait d’un œil soupçonneux.
— Nous venons en amis, — répondit le chef de mes compagnons bangalas, s’exprimant dans le dialecte mobunga. — Nous venons visiter ta contrée parce qu’on nous a dit qu’il y avait beaucoup d’éléphants. Si tu veux croire que nous sommes des amis, venus avec des intentions pacifiques, et si tu nous permets d’aborder, notre homme blanc te montrera l’arme étrange qu’il apporte et avec laquelle il tue les éléphants. Nous-mêmes avons vu le pouvoir de cette arme, et il est grand. Laisse l’homme blanc aller au milieu de vous et tuer des éléphants, et la viande vous restera comme nourriture. Pensez, ô gens de Mobunga! Pensez à vos estomacs bien pleins de bonne viande d’éléphant!
Dessin de l’auteur.
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DE L’AFRIQUE CENTRALE
Ce discours plein de tact produisit une impression favorable. La simple mention du mot viande eut, en réalité, un effet immédiat et les cris de déliance se changèrent bientôt en un murmure confus d’empressement aimable.
En abordant, nous fûmes entourés par une foule pressée de noirs nauséabonds qui menaçaient de m’étouffer. J’étais tiraillé et poussé en tous sens, tandis que de larges pattes sales me tripotaient comme pour s’assurer que mon étrange personne était réelle. Ma patience subissait une rude épreuve et j’atteignis au summum de ma misère quand, après d’éloquents et mielleux discours, pompeusement baragouinés par le chef et ses lieutenants, je dus me soumettre à la cérémonie de la fraternité du sang avec Ozoïo, le chef mobunga.
Une incision fut pratiquée au bras droit de chacun de nous et le sang qui en coula fut recueilli et mélangé dans une large feuille, qu’on roula ensuite en forme de cigare ; on la coupa en deux et on nous en tendit à chacun une moitié pour la manger. Cette cérémonie, gage traditionnel de bonne foi, fut accompagnée de clameurs incessantes et du furieux tintamarre des tambours : nous étions proclamés publiquement frères du même sang.
La nuit tombait et, fort désireux d’éviter la suite des formalités de ce protocole, je persuadai le chef de me donner six de ses meilleurs hommes pour me guider jusqu’à l’endroit de la forêt où j’avais chance de rencontrer des éléphants. Les pourparlers s’éternisèrent
et il était environ dix heures du soir quand on arriva enfin à prendre une décision.
Prenant mon fusil et ma cartouchière, et accompagné de six noirs de fort mauvaise mine, portant chacun une torche, j’entrai dans la forêt ténébreuse. Exténué et les nerfs tendus à l’excès, j’étais heureux à l’avance de goûter quelques heures de paix et de tranquillité relatives. Pendant plus d’une heure, nous avançâmes à la file en trébuchant jusqu’à un bizarre petit village où je remarquai que la plupart des portes des huttes étaient faites d’oreilles d’éléphants suspendues au-dessus de l’ouverture par une ligature de lianes. De grands pieux fermement fixés dans le sol entouraient le village pour protéger, me dit-on, les huttes contre les éléphants. La précaution paraissait parfaitement justifiée, car, aux alentours, le sol marécageux était sillonné de profondes traces laissées par le passage des grands animaux.
Comme mes guides, selon la coutume africaine, jugèrent nécessaire de s’accroupir et de relater d’un bout à l’autre aux habitants de ce campement forestier toute l’histoire de mon arrivée, nous attendîmes là quelque temps. Ce ne fut qu’après de longues récriminations que j’obtins qu’on se remît en marche. A tout instant, il fallait enjamber des troncs d’arbre tandis que les branchages épineux nous écorchaient ou que les lourds festons des lianes nous meurtrissaient.
Nous dûmes franchir une certaine distance, enfoncés jusqu’aux genoux dans une vase infecte, quand, à ma grande surprise, un canot vide surgit soudain. Nous
DE L’AFRIQUE CENTRALE
nous installâmes dans la frêle embarcation, et commençâmes à nous pousser et à nous haler à travers les végétations. A de fréquents intervalles, nous étions forcés de débarquer et de passer le canot par-dessus des racines monstrueuses ou des arbres abattus, ce qui ne se faisait pas sans de violentes discussions et des pertes de temps. C’était exaspérant, et je puis en toute sincérité affirmer que la navigation à travers la forêt africaine, la nuit, est un exercice exténuant! Des bruits soudains indiquaient la fuite de singes ou d'oiseaux surpris, et le craquement des branches et l’éclaboussement de l’eau trahissaient la présence des éléphants. L’air était humide et froid; des frissons me parcouraient le corps et mes dents claquaient. Des nuées de moustiques nous assaillaient, et, comme nous avancions en nous aidant des branches basses, nous étions fréquemment harcelés par de mauvaises fourmis rouges. Ce fut un trajet lugubre, et j’éprouvai un réel soulagement quand nous débouchâmes dans un espace relativement clair, encore qu’il fût couvert de grands bambous hauts d’une vingtaine de pieds; mais je pouvais au moins entrevoir de temps à autre le ciel étoilé. Le chef de mes guides m'informa que nous étions arrivés. Nous avions enfin atteint le fameux endroit favori des éléphants, dont j'avais tant entendu parler.
Mes compagnons s’en retournèrent avec le canot, promettant de revenir le lendemain, au jour, pour emporter la viande! Étant entièrement à leur merci, j acquiesçai aussi allègrement que je pus, et je gagnai la rive faite de vase gluante.
Oke ! — Eo, oke, o! (O toi ! nous partons, nous partons!)
Je répondis à leur adieu et j’écoutai tristement s’éloigner les voix de mes guides. Debout dans l’eau froide
jusqu’aux chevilles, glacé et fourbu, jamais je ne m’étais senti aussi peu "enclin à chasser. Entouré par l’immense forêt vierge, à une journée de voyage de mon seul camarade blanc à Bangala, en pleines ténèbres, dans un pays d'anthropophages capricieux, le sentiment de ma solitude devint de plus en plus accablant à mesure que la nuit s’avançait. L’ouïe surmenée, le moindre bruit dans la forêt me causait un tressaillement involontaire. Les grands arbres, dont la silhouette se détachait contre le ciel étoilé, revêtaient des formes bizarres et j’éprouvais une grande difficulté à bannir une crainte nerveuse intense.
Après avoir pataugé quelque temps, je découvris enfin une brèche qui paraissait être un passage d’éléphants. Les roseaux étaient écrasés dans le sol vaseux sur une largeur de quatre pieds environ, et ce sentier coupait en deux le fourré de bambous. De chaque côté les roseaux poussaient si drus qu’il me fut à peu près impossible d’y pénétrer. Je décidai de rester dans ce sentier frayé, jusqu’au jour, quand il me serait possible de voir les éléphants, et m’exhortant vainement à la patience, je m’accotai contre les tiges et les épines. Des rafales de vent sifflaient dans le feuillage, et peu à peu le ciel se couvrit. La pluie commença à tomber et bientôt le ciel fut déchiré en tous sens par de terrifiants éclairs, auxquels succédaient de formidables roulements de tonnerre.