‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 6 sur 59 · ÉLÉPHANT MORT · texte numérisé non relu

ÉLÉPHANT MORT

DE L’AFRIQUE CENTRALE

L’orage tropical arrivait apparemment couronner mes misères. Dans le vacarme de l’ouragan, j’entendais distinctement les éléphants qui se frayaient une route dans la forêt, afin de gagner sans doute un espace découvert où ils seraient à l’abri de la chute des arbres.

Grâce aux éclairs intermittents, j’entrevoyais une forme fantomatique qui approchait du fourré de bambous, et, à mesure que l’orage redoublait de violence, la galopade affolée des pachydermes fuyant dans toutes les directions à travers l’épaisseur des bambous me causait une sensation désagréable. Il me semblait que leurs pieds énormes et pesants barbotaient à côté de moi, et j’entendais nettement les cris aigus des jeunes éléphants effrayés qui trébuchaient et s’écroulaient dans le marécage.

L’orage cessa aussi vite qu’il était venu, et dans l’accalmie on ne percevait d’autre bruit que celui de la chute des branches mortes et de l’eau qui s’égouttait des feuilles. Les éléphants paraissaient immobiles et bientôt l’air bourdonna de l’éternelle fanfare des moustiques.

Aux premières lueurs de l’aube, je repris quelque courage. Avec la manche déchirée de ma chemise trempée, j’essuyai soigneusement la boue qui souillait mon fusil.

Il faisait trop sombre encore pour que je pusse distinguer les alentours, mais j’entendais les éléphants qui s’ébrouaient de tous côtés. Me glissant au long du sentier vaseux, je discernai bientôt la silhouette d’une

tête d’éléphant, et le dos de la bête qui se découpait nette contre le ciel grisâtre. Il était impossible avec si peu de clarté d’évaluer la distance. Mais le jour croissait à tout moment et me facilitait le repérage.

Deux ou trois fois, tandis que j’avançais avec circonspection, le sourd grondement, particulier aux éléphants, me fit tressaillir.

Le fourré de bambous formait un port de refuge pour ces animaux pendant la tempête, car, autour de moi, des bruits caractéristiques signalaient leur présence. Parvenu à une vingtaine de pas de ma bête, je pus tout juste voir avec quelque précision les oreilles qui s’agitaient pour mettre en fuite les moucherons et les moustiques. Sa trompe fourrageait distraitement dans les bambous écrasés comme pour y chercher de jeunes pousses bonnes à manger.

Je ne tardai pas à remarquer, chez l’animal, une croissante inquiétude, comme s’il eût été conscient de quelque danger. Levant sa trompe en l’air, il lui fit décrire plusieurs cercles, renifla dans diverses directions, et finalement tourna sa tête droit vers moi. Comprenant que ma présence était découverte et qu’il n’y avait pas une seconde à perdre, je visai posément le défaut de l’épaule gauche et tirai. Le recul de mon arme à gros calibre me fit presque culbuter en arrière, et, pendant qu’enveloppé de fumée, je faisais effort pour me maintenir debout dans le sol vaseux, mes oreilles étaient assourdies d’un tumulte retentissant. La détonation se répercutait étrangement à travers la forêt, et les éléphants affolés partaient au galop dans

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toutes les directions, se frayant brusquement un passage à travers les épais fourrés, comme des locomotives géantes.

Quand j’eus repris mon aplomb, et me fus jeté de côté, hors du nuage de fumée, je vis l’éléphant qui se relevait lentement. Je me trouvais alors à moins de quinze pas de la bête et je me rendis nettement compte qu’il était nécessaire de lui envoyer le coup fatal.

Tremblant et surexcité, je visai en plein le front de l’animal, et me baissant aussitôt au-dessous de la fumée j’aperçus un jet de sang qui giclait de la blessure. L’énorme bête retomba lourdement sur le sol — elle était morte. Rechargeant en hâte mon arme, je lançai deux balles à un éléphant qui passait à toute allure auprès de moi, sans autre effet cependant que d'interrompre sa course. Il resta immobile un moment, me regardant et tortillant sa queue.

A cause de l’humidité ou de la boue, j’éprouvai de la difficulté à ouvrir de nouveau mon fusil, et malgré mes efforts frénétiques, je ne pus remuer le levier.

Je me souviendrai longtemps du sentiment d’absolu désespoir qui me saisit quand la bête blessée, les oreilles droites et la trompe repliée, se précipita en a\ant avec un cri aigu. Bondissant de côté, j’allai choir dans un trou boueux où une masse de branches et de lianes me recouvrit entièrement. Je restai là quelques instants, retenant mon haleine, écoutant les pataugements de l’éléphant blessé. A la fin, tout bruit cessa, et, avec le grand jour, ce fut partout le silence.

En vain j’essayai d’ouvrir mon fusil, la culasse était coincée et je me trouvais désarmé.

Les heures se traînèrent lentement. La faim, l’énervement, le manque de sommeil tout s’unissait pour m’inspirer des pensées morbides. Je grimpai sur le dos de l’éléphant mort et j’attendis impatiemment mes compagnons de la veille : aussi fut-ce avec une véritable joie que j’accueillis leur retour. Au lieu de six, cependant, il en revint des centaines dans des canots, et leurs exclamations de contentement devant l’éléphant tué étaient assourdissantes.

En un temps incroyablement court, l’immense carcasse fut dépouillée de toute chair. Avec une doloire indigène, on détacha du crâne les défenses et je m’embarquai dans un canot chargé jusqu’au plat-bord de viande fumante.

De retour au village, j’eus la contrariété d’apprendre que mes compagnons bangalas, pris de panique dans la nuit, s’étaient réembarqués en me laissant là. L’heureux résultat de ma chasse eut par bonheur l’effet de mettre mes hôtes de bonne humeur, et, à force de promesses distribuées à profusion, j’obtins une pirogue et quelques naturels mobungas pour rentrer à Bangala.

Photographié par l’auteur.

YOKA LE SORCIER

Yoka, le sorcier, exerçait une grande influence dans le pays. Son nom inspirait aux habitants superstitieux de la vallée du Lukungu un respect mêlé d’effroi.

Dès son jeune âge, paraît-il, Yoka manifesta une vivacité d’intelligence qui lui donna une grande avance sur ses pareils.

Alors que tous, autour de lui, étaient asservis par les superstitions, Yoka comprit promptement quels avantages offrait à ses talents la carrière de sorcier. Il eut

tôt fait de se créer une situation enviable dans l’art de tromper les autres. En affectant diverses bizarreries de manières et de parole, il s’entoura artificiellement d’une atmosphère de mystère.

D’un coin obscur de sa hutte, Yoka tirait des provisions inépuisables de petits paquets mystérieux ornés de plumes, barbouillés d’ocre et dont l’efficacité n’était jamais mise en doute.

Il était devenu très riche. Sa profession lui valait des profits incroyables.

Les contemporains qui relataient l’histoire de Yoka racontaient que les femmes du sorcier étaient bien nourries et avaient la mine prospère, qu’il les choisissait parmi les fillettes les plus jeunes et les plus sédui-

santés du district et que sa hutte était la plus spacieuse et la mieux construite de tout le village.

Aucune goutte de pluie ne filtrait jamais à travers son toit, me disait-on à l’oreille, car les matériaux en étaient minutieusement choisis et mis en place avec le plus grand soin. Personne n’osait se déclarer ouvertement son ennemi.

A la manière des prêtres de l’ancienne Egypte, Yoka jugea convenable de donner à ses gestes un sens mystique, pour répandre la crainte et l’effroi dans les cœurs et imposer la soumission à ses caprices.

Il affirmait qu’il possédait le moyen de se mettre en relation directe avec Ndoki, l'Esprit Mauvais, et ces âmes simples, tourmentées des mystères de la vie, n’en doutaient pas.

Dans ce pays où l’existence est si précaire, où la vie est à tout moment mise en péril par les dangers et les maladies, on tente tous les efforts possibles pour se rendre propices les influences malfaisantes du Mauvais Esprit, considéré comme tout-puissant.

Faisant une diversion, avec la volubilité facile si particulière aux Africains, l’indigène qui me contait cette histoire se mit à décrire avec une délicieuse simplicité les préparatifs qui furent faits quand leur chef Ntoukou décida, pour régler quelque menue question, de faire une visite officielle au chef du district voisin, à deux journées de marche. D’après la description que j’entendais, il était facile de s’imaginer le remue-ménage et le tohu-bohu dans lequel se trouva le village à cette occasion; les étranges nippes qu’on endossa, toute une

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défroque d'uniformes hétéroclites importés d’Europe, et qu’on avait tenus soigneusement cachés dans les coins les plus retirés des huttes.

Pendant la première journée de marche, vers midi, le soleil étant trop ardent, la troupe fit halte à mi-côte d’une montée, sous l’ombre d’arbres feuillus. De là, quelqu’un du cortège, à la vue perçante, aperçut dans le lointain la forme d’un éléphant qui broutait nonchalamment dans les hautes herbes de la plaine.

Le chef Ntoukou, chasseur redoutable, se débarrassa de ses oripeaux et partit vers la plaine avec son long fusil à pierre. Sous les yeux de sa suite, qui l’épiaient, le chef s’approcha avec circonspection de sa proie. Parvenu à une distance favorable, Ntoukou épaula son antique mousquet et fit feu. Pendant un moment, toute la scène fut enveloppée dans un nuage de fumée.

Quand elle se fut dissipée, on aperçut l’éléphant la tête relevée, et le chef qui se débattait, empalé sur une des défenses de l’animal. Celui-ci, laissant retomber le corps mutilé, s’éloigna tranquillement dans la direction de la forêt lointaine.

Rien que la défense de l’éléphant l’eût transpercé, le chef n’était pas mort et il demanda qu’on le ramenât au village.

Une litière sommaire fut vite construite; une demiheure avant la nuit, Ntoukou fit un geste de la main et, par signes, demanda sa pipe. Pendant tout le temps qu’il fuma, ses yeux restèrent rivés sur le soleil couchant. Au moment même où l’astre disparaissait der-

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rière une chaîne lointaine de collines, la pipe tomba des lèvres du chef : il était mort...

Ici, le narrateur revint à Yoka, parvenu à un tournant de sa carrière. Selon la coutume du pays, le cadavre du chef fut enveloppé dans des centaines de mètres de cotonnade, et pendant les jours de deuil qui suivirent, alors que les femmes hurlaient leurs lamentations, Yoka prépara l’exécution d’un projet ténébreux, grâce auquel il pourrait accuser les ennemis de s’être ligués avec l’éléphant pour perpétrer le meurtre du chef.

Mais, cette fois, Yoka présuma exagérément de son influence. En vain multiplia-t-il les menaces, les promesses, les concessions. Tout fut inutile. Son pouvoir était détruit.

Il paraît qu’un soir, pendant que les anciens du village étaient rassemblés autour du feu, Yoka se glissa auprès d’eux sans être observé. Puis, bondissant vers le feu en levant au-dessus de sa tête un petit baril de poudre, le désespéré régla d’un seul coup toutes les questions d’influence, de pouvoir et de malfaisance.

Un immense éclair, une détonation assourdissante et l’assemblée fut réduite en miettes.

Le lendemain, je passai sur le lieu de l’explosion et je vis les arbres sans feuilles...

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