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CANNIBALISME

— La chair humaine, disait un indigène, nous donne un cœur vaillant pour combattre. Nous mangeons des hommes parce que c’est bon de manger de la chair qui parlait. C’est notre coutume.

Les sauvages croient aussi qu’ils acquièrent les qualités des animaux dont ils se nourrissent. Ce n’est nullement le manque de viande animale qui amène les naturels à manger leurs semblables. Ils les mangent parce qu’ils ont pour ce genre d’aliment un goût héréditaire très prononcé.

Le cannibalisme est devenu un goût acquis dont la satisfaction entraîne une forme particulière d’horreurs. Mais bien que l’absence de sensibilité, que l’amour du combat, la cruauté et une certaine animalité soient les caractères les plus visibles des cannibales, il est surprenant qu’une race adonnée à une pareille pratique et vivant dans un tel état d’anarchie et de barbarie, possède un goût aussi vif pour la forme et le décor, qu’elle soit si facilement accessible au raisonnement et si prompte à profiter de toute amélioration dans les choses de la vie courante.

Au point de vue des relations personnelles, les cannibales de la forêt sont infiniment plus sympathiques

que les peuplades de la région inférieure, où l’instinct commercial est plus développé. Ils ne sont ni faux ni trompeurs; quand ils volent quelque chose, ils le prennent ouvertement sous vos yeux, et ils sont dans l’ensemble très intelligents et très entreprenants.

Dans certaines parties de la contrée, les anthropophages se bornent à manger les prisonniers de guerre ; en d'autres endroits, ils mangent les corps de ceux qui meurent, exception faite cependant de ceux qui succombent à des maladies de peau.

Quand un chef est tué, les membres de la tribu se cotisent pour acheter plusieurs esclaves qu’ils massacrent et mangent après s’être complètement enivrés. Il est remarquable que les Bangalas se mettent presque toujours en état d’ivresse avant les repas de chair humaine.

J’entrai un jour dans un village où de grandes quantités de viande piquée sur de longues broches séchaient devant les feux nombreux.

— Est-ce que vous mangez des corps humains, vous autres? demandai-je, en indiquant du doigt ces réserves.

— Io, yo té? (Oui, et toi?) fut la repartie immédiate.

Quelques instants après, le chef s’avançait avec une offrande qui consistait en de généreuses portions de chair d’origine trop manifestement visible. Il parut sincèrement déçu quand je refusai.

Une autre fois, dans la grande forêt, où je campais pour la nuit avec quelques traitants arabes et leur

TYPE LOMAM

Dessins de l’auteun

troupe indigène, nous fûmes obligés de transporter ailleurs notre tente à cause des odeurs insupportables de chair humaine qu’on faisait griller tout autour de nous.

Un chef indigène me déclara que le temps qu’il fallait pour dévorer un corps humain variait suivant les circonstances : si c’était le corps d’un ennemi qu’il avait tué, il le mangeait lui-même; si ce n’était que le corps d’un esclave, il le partageait avec ses compagnons.

Dans de nombreuses localités, il existait un système organisé pour la vente et l’achat d’êtres humains destinés à être consommés comme articles d’alimentation. Dans certains districts décimés par la famine, il n’était pas rare de voir capturer, pour être mangés plus tard, des villages entiers de naturels affaiblis et tombant d’inanition.

J’ai vu défiler sous mes yeux des convois d’esclaves achetés ou capturés, qu’on emmenait à des tribus, qui, en échange d’ivoire, les achetaient pour s’en nourrir.

Un trafic organisé d’êtres humains existait aussi dans la région traversée par le Louloungou, affluent considérable de la rive gauche du Congo. Au confluent des deux rivières, se trouve une série de villages fortifiés qui forment le quartier général des Ngombé. Dans ces villages, de grandes quantités d’esclaves sont emprisonnés en attendant les visites périodiques des trafiquants qui viennent de la contrée des Moubanghi, située sur la rive opposée du fleuve.

Ces dépôts d’esclaves révélaient un état de sauva-

gerie et de souffrances absolument indescriptible. A l’époque dont il s’agit, il n’était pas rare d’y voir rassemblés une centaine de captifs des deux sexes et de tous les âges, avec des enfants sur les bras de leur mère. Ces humains désemparés, aux corps exténués, dont la peau avait cette teinte grise et mate qui, chez les races de couleur, indique des troubles physiques, restaient là par groupes, ahuris, les yeux hagards.

Sur certains marchés indigènes, notamment dans le voisinage des Moubanghi, des captifs étaient mis en vente, destinés, pour la plupart, à être tués et mangés.

Arrivés à destination, les captifs n’étaient pas au bout de leurs peines. De nouvelles épreuves les attendaient ; échangés encore, ils passaient en d’autres mains, jusqu’à ce que, ayant été convenablement engraissés, ils subissent enfin le sort auquel ils étaient destinés.

Lorsqu’on soupçonnait un captif de vouloir s’évader, le malheureux était condamné à être entravé. On lui passait de force le pied dans un trou ménagé dans une pièce de bois sur laquelle un fer de lance était fixé, tout contre la jambe, rendant le moindre mouvement impossible sans risquer pour le captif de se lacérer les chairs. Un autre procédé consistait à attacher les deux mains du prisonnier au-dessus de sa tête au poteau principal d’une case, ou bien encore à lui ligoter les bras, et à lier ses cheveux tressés en natte à la branche d’un arbre.

Les hommes fournissaient au cannibalisme un nombre de victimes plus grand que les femmes, pour cette

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raison qu’on estimait à une valeur plus grande les femmes jeunes encore, à cause de leur utilité pour cultiver les plantations et préparer la nourriture. Le fait cependant n’est pas sans exception, car dans le voisinage de l’Arouini, nous avons été amenés à des conclusions contraires.

La pratique la plus inhumaine qu’on puisse rencontrer est celle assurément des tribus qui détaillent vivante la victime. Si incroyable que cela paraisse, les captifs étaient menés de place en place pour que les acheteurs pussent indiquer, par des marques extérieures sur le corps, les parties qu’ils désiraient acquérir. Ces marques étaient ordinairement faites avec de la craie de couleur, ou avec des bandes d'herbes nouées autour d’un membre.

L’extraordinaire stoïcisme de la victime qui se voit ainsi achetée morceau par morceau, n’a d’égal que l’indifférence absolue avec laquelle elle accepte son sort. Car dans un pareil état de terreur perpétuelle, la vie n’offre réellement rien de très attrayant.

Les indigènes des tribus riveraines du haut Congo s’imaginent que la chair humaine acquiert une saveur plus délicate si l’on fait séjourner la victime deux ou trois jours dans l’eau avant de la mettre à mort. En 1886, alors que je gagnais le poste de Bangala, dont je devais prendre le commandement, je voyageai sur le vapeur fluvial, le Stanley, en compagnie du capitaine Deane et du docteur Oscar Lenz, un savant allemand bien connu.

En arrivant, assez tard dans la soirée, au village de

Louloungou, situé sur la rive méridionale, nous demandâmes des vivres aux gens de l’endroit, car nous avions à bord quatre cents indigènes, parmi lesquels les soldats houssas qui formaient la troupe spéciale du capitaine Deane, en route pour le poste de Stanley Falls.

Le chef de Louloungou nous informa qu’il se trouvait dans une situation critique. Il était en guerre avec un village voisin et, chaque jour, il subissait de lourdes pertes. En réalité, un bon nombre de ses hommes avaient été capturés et mangés, et il craignait d’être finalement écrasé par ses adversaires plus nombreux.

On tint un palabre, et il fut décidé qu’à l'aube nous interviendrions. Le lendemain donc, nous essayâmes d’entrer en pourparlers avec le chef du village ennemi. Mais nos ouvertures furent accueillies par des clameurs méprisantes et des sagaies nous furent lancées.

Devant le village hostile, une palissade d’une douzaine de pieds de haut avait été établie avec de vieilles pirogues fendues dans leur longueur. Les Houssas tirèrent une volée de coups de fusils à travers la palissade et le capitaine Deane donna l’ordre de charger. Escaladant l’obstacle, nous tombâmes en désordre de l’autre côté, tandis que l’ennemi continuait à nous lancer des sagaies et à décharger ses quelques fusils à pierre.

Pendant un instant, ce fut une confusion indescriptible; les appels, les cris, les hurlements des sauvages produisaient sur nos nerfs un effet singulièrement impressionnant.

Après deux ou trois tentatives courageuses les guer-

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