‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 7 sur 59 · SINGE · texte numérisé non relu

SINGE

Ce fut une lamentable erreur de la part du capi taine X*** de laisser seulement trois de ses soldats nègres pour occuper le village qu’habitait la peuplade sauvage des Basokos, la tribu « singe » de l’Afrique centrale.

Désirant créer un poste avancé dans ce village, il agit avec la conviction que les naturels ne molesteraient pas une force aussi peu redoutable, alors qu’en installant une troupe plus nombreuse, il risquait, en toute probabilité, d’exciter l’hostilité du peuple basoko, qui est d'un caractère farouche.

La tribu « singe » n’avait jamais été subjuguée. Les Basokos n’avaient jamais entendu la détonation des armes à feu, et ils se pavanaient encore avec des attitudes arrogantes dans les ruelles de leur malpropre village, la tête ornée de touffes de plumes, et murmurant des paroles caressantes à leurs sagaies aiguës et scintillantes.

Le capitaine passa en revue sa petite compagnie de soldats houssas, venus de l’Afrique occidentale.

— Caporal Alakaï !

— Oui, moussou.

— Sapristi, caporal, où est ton pantalon?

— Les indigènes, moussou, la nuit pendant que moi dormais, ils ont fait un vol à moi, moussou.

— Sale blague!... Ali Boussi!... Tété Clever! Avancez !

Les trois nègres, différents de stature et de carrure, attifés d'uniformes en loques aux couleurs criardes, sortirent des rangs et saluèrent.

— Attention! Caporal Alakaï, je vais te laisser ici avec Boussi et Clever. Dans quelques mois je reviendrai. Astiquez vos fusils tous les jours. Voici des cartouches. Mais ne vous battez pas. Voici encore des perles de verre pour vous acheter de la nourriture. Le chef m’a promis d’être votre ami. Sacrebleu! Ali Boussi, fixe! Voilà que tu attrapes des mouches pendant que je donne des ordres. Caporal Alakaï, voici le drapeau !...

Le capitaine belge, qui prononçait cette harangue en mauvais anglais, remit alors au caporal un pavillon déteint, bleu, avec une étoile d’or, emblème de l’Etat indépendant du Congo récemment créé. C’est ainsi que trois soldats nègres, originaires du Niger, furent laissés seuls au milieu des cannibales, pour représenter l’autorité de l’État.

Quand tout fut prêt pour le départ, les amarres furent larguées et le petit vapeur s’éloigna pour gagner le courant. Les voix rauques des trois Houssas qui, dans l’eau jusqu’à mi-corps, s’époumonnaient à crier des adieux gutturaux à leurs camarades, étaient complètement couvertes par les hurlements des sauvages qui dansaient gaillardement sur la berge. La

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petite bouffée de vapeur, suivie instantanément par un coup de sifflet aigu, provoqua une panique parmi les guerriers braillards.

Le même soir, les trois Houssas, avec une imprévoyance bien africaine, profitèrent de l’occasion pour s’offrir un festin de poisson fumé, de canne à sucre et d’autres douceurs dispendieuses dont l’achat fit une brèche extravagante dans leur stock exigu de perles de verre. Mais, après cette première ébullition de joie, le caporal Alakaï et ses deux compagnons, s’installèrent dans leur hutte et y vécurent paisiblement. Après qu’ils eurent inspecté minutieusement le bagage des soldats, les naturels ne firent plus guère attention à eux. Au début leur ignorance du dialecte local empêcha les Houssas d’entrer en conversations amicales avec leurs hôtes, mais ils avaient l’esprit assez subtil et prompt pour faire comprendre ce qu’ils voulaient.

S’ils étaient en apparence indifférents aux hommes, la partie féminine de la communauté en arriva vite à les considérer comme un objet continuel de curiosité. Les femmes basokos, esclaves horribles, rôdaient sans cesse autour de la case des Houssas, les montrant du doigt et entremêlant leur conversation et leurs réflexions par de fréquents éclats de rire gouailleurs.

Le milieu dans lequel se trouvaient les trois soldats noirs était caractéristique de la contrée. Il ne se passait guère de jours et de nuits sans une orgie sauvage, suivie généralement de quelque rixe sanglante. La forêt, adossée au village, retentissait continuellement des

cris discordants et des plaintes des femmes que leurs tyranniques maîtres battaient.

Chaque jour, quand le soleil tropical les baignait de chaleur torride et d’aveuglante clarté, d’écœurantes vapeurs montaient des huttes trempées par les abondantes rosées nocturnes. Tout n’était qu’immondices et fange, et l’atmosphère était lourdement chargée de puanteurs horribles.

Un mois environ après leur arrivée à Basoko, le caporal Alakaï fut atteint d’un accès de fièvre. Un matin, pendant qu’il reposait dans sa hutte, poursuivant une conversation incohérente avec ses subordonnés, quelques naturels passèrent soudain leur tête par la petite ouverture qui servait de porte, disant :

— Yaka, sén-néen-né Ya-oukou. (Venez avec nous, venez sur la grande rivière.)

— Ola-ou? (Pourquoi?) — demanda Ali Boussi.

■ — Nous allons pêcher un beau poisson. Ya-oukou. Venez avec nous, amis, venez pêcher du poisson, invitèrent-ils, toujours dans leur dialecte.

Ali Boussi s’adressa à Alakaï d’un ton persuasif :

— Laisse-nous aller. Nous te rapporterons quelque bon poisson frais.

— Oui, ajouta Tété Clever, plaçant une gourde d’eau à la portée d’Alakaï.

— Il y a deux jours que tu n’as rien mangé. Laissenous aller te chercher un peu de bonne nourriture.

D’habitude alerte et actif, Alakaï était alors abattu, annihilé. Ses yeux fiévreux injectés de sang étincelaient, et il répondit languissamment :

DE L’AFRIQUE CENTRALE

— Tor! Oui, amis, allez si vous voulez.

Quelques minutes après leur départ, Alakaï, en changeant de position, aperçut un paquet de petits fragments du Koran, enveloppés de cuir, comme en portent fréquemment les Houssas en guise de charmes pour les préserver du malheur.

— Allah! Ils ont oublié leur « hamalat » ! Puissentils ne pas rencontrer la malechance, murmura-t-il.

Pendant toute cette journée, Alakaï demeura dans un état d'inertie absolue. Ses membres étaient endoloris, mais son cerveau restait lucide et, pendant les longues heures de midi, les heures les plus chaudes, les pensées du malade se reportèrent vers son pays, là-bas! Dans son imagination fiévreuse, il se représentait les plaisirs et les délices qu’il goûterait quand sa période de service au Congo serait terminée. Il sommeilla pendant l’après-midi et c’est le vacarme d’un immense tambour qui l’éveilla en sursaut, annonçant la nouvelle lune et invitant à la danse du soir.

Stupéfait de se trouver encore seul, Alakaï rampa jusqu’à la porte de sa hutte et de là, tout chancelant de faiblesse, il se dirigea vers le fleuve, le cœur angoissé d’un étrange pressentiment.

Le soleil venait de disparaître derrière les arbres, une brise fraîche se levait, et le vaste fleuve avait pris une couleur terne plombée. Portant la main au-dessus de ses yeux, Alakaï parcourut du regard la placide étendue d’eau, mais rien d’abord ne lui annonça le retour de ses compagnons. Scrutant toujours le crépuscule qui s’obscurcissait, il finit par distinguer une

grande pirogue de guerre qui remontait le courant. Les naturels chancelaient en maniant gauchement leurs avirons à long manche, et éclaboussaient l’eau dans tous les sens.

Alakaï s’impatienta de leur lenteur. Peu après, quand parvinrent à son oreille les échos affaiblis d’un chant, il murmura nerveusement :

— Ils sont ivres! Ivres de vin de palme. Il y aura encore du carnage ce soir. Oh! Ali Boussi, reviens! Tété Clever, reviens...

Quand la pirogue s’approcha de la rive, Alakaï reconnut quelques-uns des naturels qui avaient invité ses compagnons à se joindre à eux; mais, à sa grande consternation, il ne voyait ni l’un ni l’autre de ses compagnons.

Avec des cris sauvages et des vociférations d'ivrognes, les pagayeurs lancèrent leur pirogue contre la berge. Alakaï fut sur le point d’appeler, de s’enquérir de ses camarades, quand une découverte imprévue lui glaça le sang : au fond de la pirogue, il distinguait, en un tas confus, des membres humains.

Immédiatement, il comprit que ses compagnons avaient été tués par les sauvages ivres, et cette crainte se confirma aussitôt quand il remarqua que plusieurs naturels avaient endossé les effets de ses camarades.

La pirogue n’était plus qu’à quelques pieds de la berge; une cohue de noirs surexcités s’assemblaient sur la rive, poussant d’horribles clameurs. Eux aussi avaient aperçu la provision de chair dans l’embarcation.

INDIGÈNE DE EATÉKÉ Dessin de l’auteur.

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Alakaï frissonna de teneur. Tl savait qu’après avoir massacré ses deux compagnons, les meurtriers l’égorgeraient à son tour. Se dissimulant dans l’ombre épaisse des huttes, il gagna prudemment la forêt, et là, il s’enfuit à toutes jambes, indifférent aux épines qui le déchiraient, trébuchant et culbutant dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’il eût franchi une grande distance.

Trop affaibli pour continuer, il rassembla ses forces pour un dernier effort. A l’aide des lianes, il grimpa dans un arbre, dans les hautes branches duquel il s’installa pour se reposer. Epuisé, fourbu, il s’adossa contre le tronc, sa tête retomba en avant; ses membres étaient secoués de tremblements fébriles et ses dents claquaient.

Seul, dans la forêt sans limites, rongé par la fièvre, sans nourriture, il songeait que la station d’Etat la plus proche était à une distance de plus de cinq cents milles (800 kilomètres).

Sa position désespérée l’accabla, et, pendant les quelques jours qui suivirent, Alakaï demeura parfois immobile pendant de longues heures, les yeux sans regard fixés sur le sol.

Inutile d’espérer aucune aide, aucun secours. Il savait que les naturels le cherchaient et il s’attendait à tout moment à entendre leurs clameurs exultantes. Cette pensée le faisait frissonner. La forêt obscure et la mort lente par inanition étaient son sort désormais. Le jour, il errait par les fourrés ténébreux et la nuit il escaladait les branches d’un arbre pour éviter d’être la proie des léopards.

A mesure que les jours passaient, Alakaï se sentait faiblir rapidement. Sa nourriture consistait en racines crues et il mangeait aussi les grosses larves blanches qu’il trouvait dans les troncs en décomposition.

Du sol, s’exhalaient les âcres odeurs des végétaux qui pourrissaient, et il enfonçait jusqu’à mi-jambe dans des lits de feuilles détrempées sur lesquelles couraient des cohortes entières de féroces fourmis. Au-dessus de sa tête, rien que le dais opaque des feuillages.

Une trentaine de jours s’écoulèrent ainsi, et Alakaï, le milicien autrefois brillant et actif n’était plus qu’une loque lamentable. Pendant des journées entières, il s’asseyait sur le sol spongieux, se balançant d’un mouvement continu et proférant des phrases sans suite comme quelqu’un qui aurait perdu la raison. La terrible épreuve et les privations qu’il endurait minaient ses facultés mentales, et chaque jour ses pensées se concentraient de plus en plus sur les riches plantations qui entouraient le village d’où il s’était enfui. Tout son être était envahi par un désir unique de nourriture, et les affres de la faim ramenaient chaque jour sa pauvre carcasse décharnée plus près des champs des sauvages.

La crainte d’être capturé ne l’entravait plus. Risquant tout, il résolut de s’offrir la joie de mâcher une fois encore de la canne à sucre et du maïs.

Un matin, Alakaï s’éveilla dans une flaque d’eau, à côté d’un tronc d’arbre à demi pourri. Il avait plu à profusion pendant la nuit et l’eau formait un bassin autour de lui.

MANYEM A Vieux bois très ancien.

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