‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 8 sur 59 · BAS CONGO · texte numérisé non relu

BAS CONGO

Idoles de la collection de Herbert Ward.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

Il se leva avec difficulté car ses membres étaient ankylosés et engourdis par l’humidité et la fraîcheur. Sur son corps émacié, il ne restait plus que des lambeaux déchiquetés d’étoffes. Il s’étira, un étourdissement le prit, il chancela et s'affala inanimé sur le sol. Quand il revint à lui, les abeilles bourdonnaient. Il était midi.

Dans le lointain il entendit le bruit du tambour; c’était le tambour-signal des Basokos. Avec une démarche titubante, il se fraya un chemin à travers les fourrés, tantôt escaladant péniblement des arbres couchés, tantôt suivant à quatre pattes le bord sablonneux de quelque ruisseau peu profond.

Le bourdonnement assourdi continuait, et Alakaï cheminait obstinément, comme attiré par quelque fascination mystique. Le bruit du tambour éveillait au fond de son cœur un sentiment dolent de délivrance. Dans son esprit en désarroi, c’était lui que le tambour appelait, il lui annonçait que ses souffrances allaient prendre fin.

Ragaillardi par des visions de festin copieux dans les plantations, il s’acharnait à avancer et il atteignit enfin l’orée de la forêt. Là, devant lui, s’étendaient les champs si longtemps rêvés. Mais, d’abord, l’éclat du soleil l’aveugla : depuis un mois il n’avait pas revu le jour!...

Les yeux éblouis et les membres tremblants, il entra dans les maïs mûrissants et se mit à manger voracement, avec des larmes d’attendrissement roulant sür ses joues maculées.

Bientôt, une torpeur l’envahit, il s’allongea sur le sol et ne tarda pas à dormir profondément. Il rêva qu’il entendait des voix, des voix rudes et cruelles.

S’éveillant en sursaut, il se trouva entouré de femmes qui poussaient des clameurs.

D'abord, il resta hébété, mais il reprit bien vite conscience de sa situation périlleuse. Il fut brutalement remis debout, et poussé vers le village, par une douzaine de femmes nues, à la poigne solide, qui s’esclaffaient et riaient avec une exultation farouche.

Son cœur se serra de désespoir à la vue de ces visages sanguinaires. Tombé aux mains de ces barbares, il savait qu’un sort horrible lui était réservé, et il savait bien qu’il allait à la mort.

Parvenu au village, Alakaï fut jeté violemment à terre et on lui lia les mains derrière le dos. Pendant ce temps, la population se rassemblait autour du groupe, pérorant et hurlant sans arrêt.

Au milieu du tumulte on entendit un chant sinistre. Les cris et les clameurs se turent, et une troupe de femmes qui chantaient s’avança, précédant le Woto- Ya Boti, le grand magicien.

Celui-ci, dont le corps était burlesquement barbouillé de pâtes diverses, bondit en avant et exécuta une danse fantastique. La foule scandait ses sauts par des claquements de mains et un monotone bourdonnement.

S’arrêtant et prenant une attitude grotesque, le sorcier parla d’une voix sépulcrale :

— Vous tous, écoutez! C’est le jour de la nouvelle

lune. Toute la nuit nous allons danser et chanter pour l’Esprit de la lune qui est favorable. Mais le malheur tomberait sur nous si nous répandions le sang pendant que la lune nouvelle est dans le ciel, ou même avant que le prochain soleil se lève, ô hommes de Basoko !

Le discours du magicien fut salué par un murmure désapprobateur.

Toutefois Alakaï, les pieds et les mains liés, fut attaché au tronc rugueux d’un palmier, et deux ou trois jeunes sauvages, aux lances aiguisées, montèrent la garde auprès de lui.

Quand la nuit vint, tous les tambours de bois du village lancèrent l’invitation à la danse en l’honneur de l'esprit favorable de la lune nouvelle.

Dans un état d’accablement misérable, Alakaï contemplait les préparatifs de la fête. On alluma des tas de bois crépitants d’où une fumée bleue monta droit dans l’air calme de la nuit. Peu après, avec des clameurs joyeuses, la danse commença. Hommes et femmes se plaçaient sur deux rangs, face à face; chaque rang avançait et reculait, et les danseurs se livraient à toutes sortes de gambades et de contorsions à la cadence d’un chant monotone.

Des centaines de pieds nus heurtaient le sol pendant que s'entre-choquaient les lourds cercles de fer qui ornaient les poignets et les chevilles. Les voix des hommes succédaient aux voix de fausset des femmes, lorsque, tour à tour, ils bondissaient en avant, tortillaient leur buste et regagnaient leur rang.

Par intermittences, les flammes blafardes se reflétaient sur les torses où la sueur coulait à grosses gouttes et sur le métal poli des ornements. Les bananiers aux larges feuilles et les palmiers gracieux se détachaient en violent relief sur le ciel pur de la nuit. L’écho des voix se répétait nettement dans la forêt lointaine et par delà le fleuve.

Toute la scène, avec ses ombres tranchées, était à la fois lugubre et pittoresque; l’infortuné Alakaï, au milieu de ses souffrances, demeurait sourd et indifférent aux chants éperdus et aux simagrées délirantes des sauvages.

Les heures passaient lentement; vers la mi-nuit, des rafales de vent sifflèrent dans les hautes branches. Un ouragan de pluie glaciale s’abattit sur le village, mais les danseurs continuèrent à trépigner et à pirouetter avec la même ardeur. Pourtant, les jeunes gardiens d’ Alakaï allèrent subrepticement s'abriter sous l’auvent d’une hutte où ils s’accroupirent côte à côte. Bientôt, de leur groupe, s’éleva une série de ronflements sonores... Ils s’étaient endormis.

Alakaï tira sur ses liens et réussit finalement à se dégager les mains; après quoi, il ne fut pas long à dénouer les cordes qui attachaient ses jambes. Enfin! Il était délivré... Son cœur battait à grands coups douloureux. C’était l’occasion de recouvrer la liberté, de s’échapper, sans perdre un instant. Il fit quelques pas en avant. Ses forces le trahirent. Ses articulations étaient engourdies : il s’affaissa sur le sol, impuissant, avec un gémissement d’agonie.

TYPE D’INDIGÈNE ARUIMI Buste en bronze par 1 auteur.

Ses gardes réveillés bondirent sur lui. et l'un d’eux l’aiguillonna cruellement d’un coup de lance.

— Arrête, Ngengenoué! Il ne faut pas verser de sang avant le lever du soleil, ça nous porterait malheur !

Mais le fer aigu avait pénétré dans les côtes d’Alakaï, et de la blessure un filet de sang coulait jusqu’à terre.

De nouveau, Alakaï fut ligoté contre le tronc du palmier, et ses liens cette fois étaient si serrés que les cordes lui entraient dans les chairs.

La pluie cessa. Les feux peu à peu s’éteignirent, les voix des danseurs étaient enrouées. L’obscurité s’accrut : c’était l’heure qui précède l’aube.

L’esprit d’Alakaï divaguait. Soudain, il tressaillit : un bruit! Il leva la tête pour écouter. C’étaient, dans les cimes des arbres, les battements d’ailes des oiseaux qui commençaient à s’agiter.

Le chant des danseurs mourut graduellement; le silence enveloppa le village, et seul le bourdonnement de myriades de moustiques emplissait l’air. Parfois un grand chien décharné rôdait autour d’Alakaï, reniflant le sol, à la recherche de quelque nourriture. Quand les premières lueurs de l’aube apparurent, le village était encore plongé dans un lourd sommeil. Le décor pittoresque de la nuit avait perdu toute sa beauté. Les huttes ruisselaient, les ruelles boueuses regorgeaient d’immondices et de feuilles, et, à l’endroit des feux, il ne restait que des cendres blanches délavées.

A mesure que la clarté croissait, les oiseaux s’envolaient en quête de leur pitance matinale; les portes de

roseaux des huttes grinçaient en s’ouvrant et des formes noires apparaissaient. En peu de temps, le village fut à nouveau plein d’animation et les naturels jetaient des regards furtifs dans la direction de la proie qu’ils convoitaient, tandis que le malheureux Alakaï regardait, d’un œil morne, s’avancer vers lui un groupe de nègres armés. Leurs panaches de plumes étaient détrempés et emmêlés et leurs faces revêches portaient les traces des fatigues de la nuit. Tout en se rassemblant devant leur victime, ils grommelaient des jurons courroucés contre le froid. Le ciel gris s’éclaira et de pâles rayons parurent.

Soudain, une détonation d’arme à feu : les sauvages alarmés échangèrent des regards de stupeur.

Un hurlement sauvage monta d’un coin éloigné du village.

— Watamba-tamba! Les Arabes! Fuyons! Fuyons!

Les coups de feu éclataient maintenant en succession rapide. L’atmosphère lumineuse du matin retentissait de cris et de vociférations épouvantables, du choc des armes, des clameurs des femmes et du trépignement des pieds nus en fuite.

Alakaï avait perdu conscience de ce qui se passait.

De toutes parts, des assaillants enturbannés de blanc se précipitaient dans le village, capturaient les hommes, les femmes et les enfants et abattaient impitoyablement à coups de fusil les naturels plus agiles qui galopaient vers la forêt.

Les brigands arabes, tant redoutés, attaquaient enfin les Basokos et la peuplade « singe » recevait sa première leçon de servitude.

Les Arabes, en costumes blancs, fouillaient, le fusil au poing, toutes les cases du village, pour faire main basse sur les pilons et les cors d’ivoire et sur tous les objets de valeur, et finalement ils découvrirent Alakaï, toujours ligoté à son palmier.

— Toutou, amé Koufa. (Il est mort, laissons-le !) dit un Arabe.

— Siyo bouana. (Non, vois, il respire), répliqua un métis qui, dégainant sa dague, tranche les liens du prisonnier.

Les trois profondes balafres sur chaque joue, marque distinctive de la tribu houssa, attirèrent immédiatement l’attention des Arabes. Ils reconnurent Alakaï comme appartenant au personnel de l'Etat indépendant du Congo, et ils le traitèrent avec bonté. Trois mois plus tard, ils le remirent à un officier belge de l’Etat indépendant qui me le laissa plus tard à Bangala, sous prétexte qu’il n’était bon à rien et était dénué de toute intelligence.

Petit à petit, et à de longs intervalles, je me fis raconter les aventures d’Alakaï parmi la peuplade « singe ». Bien qu’il eût conservé quelques lueurs de bon sens, son esprit avait subi une secousse trop forte, il était incapable d’accomplir la plus simple besogne, mais une bienveillante indulgence l’entourait cependant.

Parfois, Alakaï restait assis pendant des heures, immobile et les yeux vagues. Rarement il desserrait les dents. Sa raison était irrémédiablement ébranlée, et il vivait dans la crainte perpétuelle de tout ce qui l’en-

tourait. Seuls, les enfants venaient jouer autour de lui. Je me rappelle avoir vu une fois une fillette, bébé noir joufflu à la démarche incertaine, s’approcher de lui en tenant par la patte un petit chien âgé de quelques semaines. Elle essaya de grimper sur les genoux d’Alakaï et laissa tomber à terre la bête qui hurla. Alarmé, Alakaï se leva d’un bond, puis voyant l’enfant, il lui sourit et lui caressa les cheveux, tandis que son pauvre visage triste s’éclairait et rayonnait de plaisir.

- Les enfants étaient les seuls compagnons d’Alakaï.

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