‹ Chez les Cannibales de l'Afrique CentraleChapitre 9 sur 59 · N Y A N G A N ’ K I S S I . - SORCIER · texte numérisé non relu

N Y A N G A N ’ K I S S I . - SORCIER

Dessin de l’auteur.

N’GANGA N’KISSI

Dans le village de Mayumbula habitait un sorcier indigène, appelé Loubaki, l’homme, à la fois, le plus fameux et le plus redouté du district. On l’avait surnommé N’Ganga N’Kissi (le savant en sortilèges), et il appartenait à la bande de ces individus astucieux qui prétendaient être abouchés avec le monde des esprits et qui se font une existence prospère en abusant de la crédulité de ces peuplades superstitieuses. L’influence de Lubaki était telle sur les esprits de tous les habitants de Mayumbula qu’il disposait de leur vie à son gré. Chefs, hommes libres, esclaves subissaient également la tyrannie de cet imposteur.

Au cours des nombreux mois pendant lesquels je résidai dans cette partie de la contrée, je réussis à gagner jusqu'à un certain point la confiance des indigènes; je leur donnais mes soins quand ils étaient malades et j’étudiais leur langage. Ils se montrèrent d’abord timides et réservés, craignant sans doute de porter ombrage au célèbre sorcier. Parmi mes amis indigènes, le plus remarquable était un certain Mavonda N’zau, le Tueur d’éléphants, célèbre pour son intrépidité; malheureusement notre amitié éveilla la jalousie de Loubaki. Par tous les moyens en son pou-

voir, le perfide charlatan s’efforça de calomnier et de persécuter le seul homme dont la popularité menaçait de battre en brèche son empire sur la tribu. Si acharnés furent les efforts du sorcier qu’avant peu Mavonda N’Zau fut tenu à l’écart et que ses proches même se montrèrent hostiles. Sa vie fut menacée, et il se vit souvent contraint de chercher un refuge dans mon camp.

Un jour le malheureux accourut vers moi dans un état de désespoir indicible. Son fils unique, âgé d’une dizaine d’années, un gamin intelligent et vif, avait été volé, et Mavonda N’Zau redoutait que Loubaki l’eût vendu, comme esclave, à une caravane de marchands d’ivoire indigènes qui avaient, la veille, traversé le village. Plein de pitié pour le pauvre diable, j’entrepris d’immédiates investigations et me lançai à la poursuite de la caravane, où je ne trouvai aucune trace du fils de Mavonda N’Zau. De retour à Mayumbula, j’appris, à ma grande consternation, que Loubaki avait profité de mon absence pour perpétrer un autre méfait et satisfaire sa vengeance. Sur la place du marché, il avait publiquement accusé de sorcellerie la femme de Mavonda N’zau, la mère du gamin disparu.

D’après la coutume indigène, une personne accusée de sorcellerie est obligée de se soumettre à l’épreuve du poison, qui décide de la culpabilité ou de l’innocence. L’infortunée victime doit ingurgiter une décoction de nkasa , breuvage empoisonné préparé avec l’écorce d’un arbre vénéneux et qu’on administre ordinairement au lever du soleil. Pendant toute la journée,

les parents de l’accusé se rassemblent sur le lieu de l’épreuve, et là, ivres de vin de palme, ils dansent autour de la misérable victime, qu’ils gratifient des insultes les plus cruelles. Si, au soir, l'effet du nkasa n’a pas été autre que celui d’un émétique, l’innocence est péremptoirement démontrée et les crédules indigènes conviennent que, de toute évidence, aucun mauvais esprit n’était caché dans le corps de l’accusé. Far contre, si le nkasa produit un effet fatal, l’épreuve est justifiée. Tout le monde est enchanté que l’accusation ait été portée contre le véritable coupable et que le mauvais esprit soit exterminé. C’est le sorcier lui-même qui dose le poison selon sa propre fantaisie, aussi l’offrande judicieuse de quelques perles de verre, ou d’un panier de volailles, de la part des amis de l’accusé, estelle capable de réduire la virulence du breuvage.

Le jour où la femme de Mavonda N’zau devait se soumettre à la cérémonie de « la découverte du mauvais esprit » était fixé. Loubaki devait officier en personne et administrer la drogue; je ne conservais aucun espoir : le sort de la malheureuse était réglé d’avance.

D’après des remarques fortuites que j’entendis autour des feux du village, pendant la nuit, je crus avoir deviné en quel endroit aurait lieu la cérémonie. Mais malheureusement je me trompais et dus explorer le pays dans tous les sens, courant d’un bouquet de bois à un autre, et questionnant avec insistance, mais en vain, les indigènes que je rencontrais. Le soleil était déjà levé depuis quatre heures, quand enfin j’apparus sur le lieu du drame.

En approchant d’une langue de forêt, croissant dans les alluvions d’un ravin, à plusieurs milles de Mayumbula, je fus soudain averti du danger en entendant des indigènes m’interdire d’aller plus loin. Toutefois, j’étais à ce moment tellement exaspéré par les inhumaines persécutions de Loubaki, que, sans me soucier d’aucune menace, je me frayai un chemin à travers le fourré. Plusieurs coups de feu furent tirés sur moi, la fumée monta de tous côtés dans le sous-bois, des pierres et des lingots de fer se mirent à pleuvoir autour de moi et à siffler à mes oreilles... J’avançais et je débouchai enfin dans une sorte de clairière où les hautes herbes et les broussailles avaient été trépignées.

Là, se tordant et gémissant sur le sol, j’aperçus la femme de Mavonda N’zau. Elle avait déjà bu le breuvage et, selon toute apparence, elle entrait en agonie. Je la soulevai dans mes bras afin de lui administrer un émétique dont je m’étais pourvu.

Les couleurs criardes avec lesquelles ses barbares tortionnaires lui avaient barbouillé le corps, déteignaient sur mes vêtements. Cachés dans les brouissailles, les indigènes me répétaient de laisser la malheureuse.

— Homme blanc, va-t’en! Laisse cette femme! Elle donne asile dans son corps à un mauvais esprit.

J’arrivais trop tard, hélas. Ses traits étaient décomposés ; ses doigts crispés ; son corps secoué de sursauts convulsifs. Elle eut un bâillement de suffocation, sa tête retomba en arrière : elle était morte. A cette vue, les indigènes se mirent à pousser des cris et des cia-

Collection de l'auteur.

DE L’AFRIQUE CENTRALE

meurs forcenés, et, quand je m’éloignai, j’avais les oreilles rompues par les sarcarmes et les ricanements de ces sauvages, trop lâches pour venir me braver en face.

Peu de temps après cette tragédie, un soir que le pauvre Mavonda N’zau était malade et délirait de fièvre, une violente détonation d’arme à feu m’éveilla, éclatant à quelques pas de ma tente. Je bondis hors de ma couche et sortis dans les ténèbres, juste à temps pour reconnaître, à la lueur vacillante d'un feu de bois, l’allure et le visage de Loubaki. Courbé en deux, il s’éloignait, en courant.

Je me mis à la poursuite du fuyard ; mais il m’échappa en se lançant à travers les broussailles et les sentiers tortueux. Des indigènes effrayés s’enfuyaient nombreux dans toutes les directions, s’enquérant tous instamment de la raison de ce coup de feu dans la nuit. Je revins sur mes pas, et à mesure que je me rapprochais du lieu de l’attentat , mon oreille perçut des gémissements et des lamentations. Mon pressentiment fut confirmé : Mavonda N’zau avait été assassiné.

A la faveur des ténèbres, Loubaki s’était glissé jusqu’à la hutte où reposait Mavonda N’zau, malade de la fièvre, et insérant le canon de son escopette à travers la cloison faite d'herbes tressées, il avait tiré une charge de mitraille dans le corps de sa victime.

Le lendemain, j’allai trouver le chef qui résidait dans un village voisin, et j’accusai formellement Loubaki d’assassinat. Le N’Ganga N’kissi fut rapidement ligoté à un poteau en attendant son châtiment. Jus-

qu’alors, le sacripant avait inspiré un véritable effroi, et nul n'aurait osé élever la voix sur lui ; mais la façon dont il avait si traîtreusement accompli ce meurtre avait produit parmi les indigènes un profond revirement. C’en était fait de Loubaki.

A quelques jours de là, sur une colline voisine, devait se tenir un important marché, le village fut déserté. On n’entendait d’autres bruits que les cris des enfants ou le grognement d'un chien errant. La conversation de deux femmes me fit supposer qu’il devait se préparer quelque événement important.

La journée était belle. Dans le lointain, je distinguai une cohue d’indigènes rassemblés sur la crête de la colline. Une brise légère, venant de cette direction, m’apportait un murmure indistinct. A mesure que j'approchais, je distinguais mieux les inflexions des voix surexcitées.

Au centre du marché, Loubaki, le N’ganga N’kissi, avait été enterré dans un trou, sa tête seule émergeait. Le chef donna l’ordre d’avancer à l’exécuteur, un indigène musclé, qui portait à deux mains, au-dessus de sa tête, une énorme pierre, pesant bien une cinquantaine de kilos. A un signal donné, il la laissa choir sur le crâne de Loubaki.

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