SUR UN BATEAU D'ÉMIGRANTS
21 mai 1906.
Le P orner anian a quitté le quai de l'Allan Line : plus doucement qu'un bateau-mouche sur la Seine, il glisse à travers le port encombré du Havre, dans la nuit tombante.
L'embarquement a été confus et long, comme tous les embarquements. Un prêtre d'impérieuse allure, tel un prêcheur de croisade, amenait des émigrants bretons. Il y avait déjà sur le navire beaucoup d'Anglais, à bord depuis Londres, qui regardaient sans la moindre sympathie les nouveaux arrivants.
Ceux-ci trimbalaient des caisses, des mallettes aux aspects hétéroclites, tantôt neuves, trop bon marché, pareilles à de fragiles boîtes, tantôt alourdies de ferrures et si vieilles qu'on pouvait les croire contemporaines de Jacques Cartier lui-même. Ils couraient à droite, à gauche, quelques-uns tellement effarés qu'ils ne trouvaient plus de paroles, jusqu'à ce qu'un garçon se fût emparé d'eux et, leur commandant militairement, les eût casés enfin.
Le Pomeranian avance avec lenteur. Sur le pont, où les passagers de seconde et de troisième (i) ne sont pas encore séparés, des groupes muets se resserrent, craintivement. Je remarque une vieille paysanne qui, sans doute, n'a jamais vu la mer : assise et adossée contre une manche d'aération, elle demeure recroquevillée, piteuse, paralysée par une sorte d'émoi physique.
Soudain, sur le quai tout proche, apparaissent des baraques de foire, des manèges de
(i) Cette ligne, créée totit récemment par la Compagnie Allan, n'a pas encore de premières.
chevaux de bois, des étalages, des tirs, éclairés d'une lumière violente. Le charivari des musiques, les claquements de fouet des carabines, les cris et les rires de la foule, avec cette clarté qui nous pique les yeux, nous arrivent comme à bout portant .
Le choc éveille les émigrants et les ranime. Les voilà qui veulent faire du bruit à leur tour : ils acclament la fête éclatante. Ensuite, quand nous quittons le port pour entrer dans les grandes ténèbres du large, ce besoin de tapage distrayant s'accroît et des chants commencent. Ceux des Anglais, durement joyeux comme des marches militaires ou lugubrement religeux comme des psaumes méthodistes, dominent tous les autres. Quand parfois ils se taisent, on entend les refrains dansants des Italiens, puis un frêle cantique à sainte Anne que quelques Bretonnes ont entonné dans leur langue. Des passagers de Londres les entourent, surpris et silencieux : ils semblent se demander ce que signifient ces mots inconnus, gémis sur un air si triste. Est-il vraiment triste? Non, peut-être; mais il paraît tel à cause des voix dolentes de ces
« terriennes » que le mystère du pays si lointain où elles vont trouble jusqu'au fond de leurs âmes sédentaires.
J'ai deux compagnons de cabine : l'un est un drogman syrien de Jérusalem, qui va voir son oncle à San-Francisco; l'autre, un tout jeune ébéniste piémontais, élevé à Paris, qui rejoint son frère à Winnipeg où celui-ci exerce le même métier et gagne cinq dollars par jour. Le Syrien, gros garçon aux grosses lèvres qui ressemble à un mulâtre, souffre du froid et du roulis : étendu sur sa couchette, il récite son chapelet en soupirant. Le Piémontais, au contraire, robuste et optimiste, a l'humeur épanouie de quelqu'un qui prend pour la première fois des vacances. Insensible aux mouvements du bateau, il mange prodigieusement.
Le matin, sur le pont, on se croirait aux Tuileries ou au Luxembourg, tant il y a d'enfants qui courent, sautent à la corde ou se balancent.
Un jeune Ecossais, qui aspire à chasser l'orignal dans les Laurentides, arpente le plancher à bâbord, ses jambes grêles déjà guêtrées. Pour se divertir, des adolescents grimpent à des cordages : ils redescendent les mains noires. Des Anglais et des Américains s'assemblent, causent bruyamment, s'asseyent et forment des cercles de pipes. Ils sont chez eux.
Quelques paysans français, venus des provinces du centre et qui n'avaient jamais vu l'Océan qu'en peinture, vaguent mélancoliquement, peu sûrs de leur équilibre, bien que l'eau verte se plisse à peine. Ils ont l'anxiété attentive d'un cavalier débutant. Ils sont très étonnés. Ils regardent l'horizon proche comme s'ils y découvraient quelque chose de difficile à comprendre. L'un d'eux, déçu, grommelle : a Ce n'est donc pas plus grand que ça, la mer? »
Mais quelles sont ces côtes élevées, qui rappellent celles de Belle-Isle? La Cornouailles, me dit-on, la Cornouailles du roi Marc, de Tristan et d'Yseult. Nous sommes
trop loin pour distinguer nettement. Y a-t-il des villes, des bois? La rive légendaire semble plutôt nue, — nue et désolée comme la Cythère de Baudelaire. O littérature! Je voudrais développer cette comparaison pour un voisin, accoudé sur le bordage, qui a l'air convenablement ému. Mais il penche la tête vers les flots et... je n'ose dire ce qu'il fait. Le roulis a beaucoup augmenté...
Vers la fin de l'après-midi, apparaissent les Sorlingues : des écueils déchiquetés et sombres, des écueils que des jets d'écume, sans cesse bondissants et brisés, entourent d'un grand feu d'artifice blanc.
Il r«'est plus possible de rêver : la mer devient très houleuse, on titube, des vagues brusques vous aspergent... Fier de mes traversées précédentes, je veux tenir tête. Vanité punie! Ruisselant et démoralisé, je dois me réfugier bientôt dans ma cabine sans air.
23 mai.
Il pleut. Ce serait désagréable ailleurs ; mais combien est-ce pire ici, où le mau-
vais temps vous impose un régime cellulaire!
On a réuni dans une petite salle à manger tous les passagers de langue française. Malheureusement, mon garçon de table ne parle pas cette langue. C'est lui qui, le premier soir, m'avait conduit à ma cabine; et il m'avait dit pendant le trajet : a II fait beau. » Mais, ensuite, il m'avait avoué en anglais qu'il ne savait que cette phrase. Et je crains qu'il n'ait pas souvent l'occasion de s'en servir !
Il est Ecossais, ce garçon empressé qui devine presque tout ce qu'il ne comprend point. Ecossais aussi, comme les directeurs de la Compagnie Allan, sont les officiers du bord : le capitaine, un herculéen gaillard aux calmes yeux clairs; le commissaire, mince et souriant; le docteur, barbu, grisonnant, interminablement maigre; les seconds enfin, ronds, roulants et satisfaits, tels de bons ours à demi chauves.
Je la retrouve partout, cette race opiniâtre de Carnegie. Et je reste surpris devant ce fait, confirmé par tant de voyageurs, que l'Anglais qui réussit le mieux dans les pays
neufs est généralement un pionnier venu d'Ecosse. A quoi tient donc la supériorité des Ecossais? M. Deraolins refuserait de nous le dire, parce qu'ils ne sont point Anglo-Saxons.
24 mai.
Mes voisins de table sont tous des aspirants colons. Voici un jeune Gascon de Bayonne, intelligent et courtois, qui va rejoindre ses cousins, propriétaires d'un ranch dans l'Alberta : il connaît assez bien le cheval; il connaît moins la mer, qui l'éprouve fort; et il n'apparaît qu'à de rares intervalles, pour prendre une tasse de thé.
Puis, c'est un étudiant toulousain, qui a renoncé à la licence es sciences afin de chercher fortune dans le Grand-Ouest. Toujours en train, tantôt il s'égaye, tantôt il s'indigne, mais gaiement encore, à la vue des passagers anglais; car ces gens, qui ne sont pas du Midi, lui semblent très absurdes. Energique et sympathique garçon ! Malgré les apparences, il ne dépense point toute son énergie
en plaisanteries; et je jurerais qu'il en donnera bientôt la preuve.
Mais je ne puis m'empêcher de songer avec inquiétude au sort d'un autre passager, jeune Bordelais très pâle, très maigre et dyspeptique. Ayant mal réussi dans le commerce des vins, il s'en va vers la Saskatchewan ou l'Alberta — il ne sait pas encore laquelle de ces deux provinces — pour faire de l'élevage. Il n'a aucunes relations dans le Grand- Ouest; et il n'entend rien à ce qu'il veut entreprendre.
Ne vaudrait-il pas mieux pour lui étudier l'importation de nos crus au Canada? Mais les objections ne l'émeuvent point. Il y répond avec douceur :
— Non, non. Je tiens à l'élevage. C'est mon idée.
En fait d'élevage, n'en restera-t-il pas à la vache enragée?.,,
25 mai.
Pas de mauvais temps, mais toujours de la houle. On en a vraiment assez de se mou-
voir en zigzag sur une grande balançoire, de baiser brusquement sa glace quand on fait sa toilette, de s'arroser de bouillon en mangeant sa soupe! Et les marches d'escalier qui fuient sous les talons ! Et les passagers novices qui ne peuvent retrouver leur équilibre qu'en vous montant sur les pieds !
Et surtout ce mal dont on ne saurait décrire décemment les symptômes, ce mal aussi désagréable pour ceux qui ne l'ont pas que pour ceux qui l'ont!
Cependant il faut voir, insoucieux de la contagion que les plus fermes redoutent, bombant son torse énorme, épanouissant sa face sanguine, le plus joyeux, le plus cordial des prisonniers volontaires du Pomeranian : M. P...., chef de culture à Anticosti.
Il emmène un comptable, qui habitait précédemment le Vésinet, et vingt-cinq colons des deux sexes. De son rire abondant, il réconforte toute sa petite bande. Il nous dépeint la vaste île de M. Henri Menier : un Eden où des bébés phoques jouent sur le sable des plages, où des ours noirs, innocents comme au temps d'Adam, s'ébattent
DU HAVRE A QUÉBEC il
sans faire de mal à personne. Le seul inconvénient de cet Eden, c'est que, pendant six mois, une ceinture de glace l'enserre et que toute communication avec le continent devient alors impossible. On reste là, en plein milieu du golfe Saint-Laurent, comme sur un long plat aux bords infranchissables. Et l'on subit un froid polaire, un froid à geler tout, sauf la bonne humeur du chef de culture qui n'a plus rien à cultiver.
26 mai.
Hier, l'après-midi a bien fini, avec une température plus douce et des flots calmés. Des cercles de chaises-hamacs s'étaient formés aussitôt. Corps étendus, jambes enfouies sous des couvertures, faces béates regardant vers le ciel ou louchant sur un interlocuteur qui survenait...
Quelques Français s'avisèrent d'enseigner à un chœur d'Anglais : Viens Poupoule! Et ceux-ci — oh ! le revers imprévu de 1' « entente cordiale » ! — s'y prêtèrent avec une complaisance calamiteuse. Ils prononçaient :
Pâoupoule, et ils criaient si fort qu'on devait les entendre jusqu'au fond de la cale. La fuite devenait donc inutile. Seul, mon Toulousain exultait.
Il exulte encore davantage, ce matin. Il a découvert une vieille dame qui monte sur le p<i>nt avec un panier. Elle s'assied et tire de ce panier un chat blanc qu'elle pose à côté d'elle. Il a autour du cou une ficelle dont elle tient le bout à la main. Il se pelotonne et elle s'allonge. Puis tous deux, très graves, très a confortables », s'endorment.
Mais je vais explorer les troisièmes. Je veux — puisque c'est pour cela que j'ai choisi cette ligne de préférence à celle de Livcrpool — connaître un peu ceux de mes compatriotes qui partent pour le Canada, un des rares pays vers lesquels se porte une émigration française régulière.
Ma première impression est vraiment satisfaisante.
La plupart de ces gens rejoigm ni des parents ou des amis établis là-bas : ils savent où ils vont et ce qu'ils feront.
Ce charpentier de Dijon et ce jeune vitrier de Lyon sont appelés à Winnipeg par des cousins très contents de leur sort qui leur promettent de l'ouvrage bien payé. Le mari de cette Basquaise, flanquée de quatre enfants joufflus, travaille au nouveau Transcontinental, dans la région de Battleford : il a réalisé déjà quelques économies et veut prendre un homestead (1). Ces trois autres Basques s'établiront dans la même région, sur son conseil.
Deux Bretons déambulent sans cesse, l'un haut sur pattes comme une cigogne, l'autre bas comme un canard. Le petit a un chapeau de velours noir et le gilet de Botrel; le grand, un pantalon étroit aux genoux, large aux chevilles. Ils ne disent jamais un mot. Mais le grand sourit d'un air supérieur, comme s'il possédait un secret qui lui permît de se moquer de tous ses compagnons.
Ces deux inséparables, avec une vingtaine
(l) Dans le Grand-Ouest, le Gouvernement donne encore aux colons des concessions de 64 hectares, moyennant le simple acquittement d'un droit de 10 piastres
(50 francs).
de ce pays », rallient une avant-garde campée depuis deux ans au bord d'un lac du Grand- Ouest. Ils ne quittent leur vieille Bretagne que pour en trouver une neuve.
27 mai.
C'est dimanche. Si quelque Français se permet de fredonner un peu haut sur le pont, les Anglais le regardent de travers : on ne doit chanter aujourd'hui que des hymnes.
Une jeune Nantaise, ignorant le règlement, entonne un air de Lakmê... Un Ecossais de dix-sept ans la courtisait ostensiblement depuis trois jours : comme il ne sait pas un mot de notre langue, il lui fallait bien s'exprimer par gestes, et cela scandalisait quelque peu ses compatriotes. Mais, en l'occasion, il reconquiert d'un seul coup leur estime. Toujours par gestes — et combien énergiques ! — il impose silence à la papiste; puis, sans doute pour la purifier, il l'entraîne à l'office protestant.
Je continue mon enquête auprès des passagers de seconde comme auprès des émi-
grants de troisième. Ce bon vieux ménage lyonnais se propose d'habiter Winnipeg où travaillent ses fils. Ces deux jeunes Savoyardes vont aider leur frère qui tient à Saint-Boniface une pension pour les ouvriers et que découragent les gages exigés par les servantes indigènes. Cette Bretonne rejoint son mari, employé d'une mission sur la rivière de la Paix, dans l'extrême nord de l'Alberta. Elle est venue chercher sa sœur en France; et, en janvier dernier, elle a subi, au petit lac des Esclaves, une température de cinquante-deux degrés centigrades au-dessous de zéro. Elle a dû s'arrêter un jour, ses guides ayant le nez et les oreilles gelés. Eh bien, cette région même est envahie ! On y a déjà fait pousser du blé superbe; et l'on y annonce, pour le printemps, l'arrivée triomphale d'une petite armée de colons germaniques ! Ce jardinier d'Angoulcme, au contraire, jouira du climat le plus doux du Canada. Son cousin, établi comme horticulteur à Vancouver, lui assure trois cents francs par mois, sans compter le logement et la nourriture. Heureux jardinier d'Angoulême! Sa femme,
i6 CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
couturière émérite, ne chômera pas non plus. Il rêve de promptes économies. La satisfaction étant chez lui favorable à la gymnastique, il s'enlève à la force des poignets; il a fait le soleil », sur le pont, autour de tout ce qu'il peut saisir; et l'on voit la semelle de ses souliers aussi souvent que sa tête.
Auprès de ces émigrants à la destination précise, je vois des indécis et des rêveurs... Le plus sympathique d'entre eux est un jeune homme de bonne famille — je dirais volontiers de trop bonne famille. Blond, joli, délicat, d'une urbanité si parfaite et d'une honnêteté si évidente qu'on en est charmé et touché, il part pour Winnipeg en sachant tout juste où cette ville se trouve et pour le Grand-Ouest en ignorant complètement quel pays c'est. Il me demandait hier si l'on ne pourrait pas cultiver des palmiers au Manitoba (i) — au Manitoba où le thermomètre descend parfois presque aussi bas qu'au petit lac des Esclaves !
(i) P'n réalité — je l'a: compris plus tard — il pensait à l'alfa, qu'il prenait pour un palmier!...
Que va devenir dans la Prairie cet adolescent presque sans argent, sans aucune connaissance pratique et incapable de travailler de ses bras?
Et qu'y deviendra cet homme aux cheveux gris qui s'est embarqué en troisième avec sa femme et ses cinq enfants ? Comptable d'une société minière des Montagnes Rocheuses, il n'a pu, après avoir perdu sa place, en trouver une autre en France; et le voilà qui s'en retourne, emmenant cette fois sa famille. Ses durs yeux bleus, toujours mobiles, semblent quêter un gibier. Il est trépidant d'énergie, fiévreux d'illusions. Il ferait ceci, et cela encore, et cette autre chose surtout — s'il avait seulement un petit capital. Il m'explique une affaire qui rapportera cinquante-cinq pour cent, oui, cinquante-cinq, dès la seconde année. Mais il faudrait le petit capital...
— Non, merci : je voudrais au moins cinquante-six.
28 mai.
Il fait froid, il Dleut, l'horizon se rap-
iS CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
proche; nous sommes bientôt comme enfermés sous une étroite cloche de brume, et l'on croirait que nous ne bougeons pas.
Bon temps pour méditer, faute de mieux. Je médite donc sur les Anglais.
Entre eux et nous, il ne peut guère y avoir de rapports. La raison en est cruellement simple : pas un Anglais ne sait le français et pas un Français ne sait l'anglais, sauf un habitant de Saint-Pierre. Mais on s'observe, on se voit vivre. Et je dois reconnaître qu'une antipathie naturelle se manifeste aujourd'hui très nettement. Les compatriotes qui m'entourent, mon Toulousain plus que les autres, mais les autres avec une verve déjà fort aiguisée, critiquent sans cesse la cuisine anglaise, le service anglais, les manières anglaises, les chansons anglaises, tout ce qui est anglais. Du côté adverse, on devine une mésestime égale. Plus de raillerie chez nous, plus de mépris chez eux : je ne discerne que cette différence.
On n'est pas entre « intellectuels » ici! Un « intellectuel » qui choisirait partout son milieu pourrait faire le tour du monde
sans rencontrer d'étrangers. La haute culture internationalise, au moins à la surface. Mais elle n'est le propre que de quelques-uns, et qui n'ont pas l'importance qu'ils imaginent.
Moi, je l'avoue, je me solidarise instinctivement avec mes compagnons français; et j'ai besoin d'un effort pour admettre que ces Anglais sont de braves gens comme nous.
Ou plutôt ils ne le sont pas comme nous : ils ont d'autres qualités que nous apprécions mal; d'autres défauts, qui nous semblent odieux. Mais le pire de ces défauts, le seul inquiétant pour autrui, c'est que nos Anglais se croient des a surhommes ». Le peuple anglais est le plus grand peuple de la terre : le reste de l'humanité devrait avoir la loyauté de le reconnaître. Mélange de chauvinisme et d'éducation biblique, sans équivalent chez nous ! Prenez à part n'importe lequel de ces Français qui lancent contre les Anglais des quolibets parfois drôles; demandez-lui froidement, sérieusement, si la France est supérieure en tout à toutes les autres nations. Il hésitera (ou même il répondra que non). Aucun des Anglais n'hésiterait
une seconde à gratifier l'Angleterre de cette supériorité absolue. Aucun Allemand n'hésiterait davantage pour l'Allemagne.
Pendant que je songeais, l'horizon s'est rapproché de plus en plus. Nous voilà pris dans le brouillard ainsi qu'un morceau de bois dans la glace d'un étang : nous jurerions que nous sommes immobiles. Le monde extérieur a cessé d'exister. Toutes les deux minutes, la sirène jette son énorme et atroce cri. Jusqu'où va-t-il ? Peut-il vraiment percer cette bourre blanchâtre dans laquelle il semble que tout doive s'amortir comme des coups de bâton sur un oreiller? Mais, soudain, un autre cri nous répond, étouffé, tel que sortant d'une gorge qui se serrerait, un cri venu don ne sait où, à travers l'indiscernable immensité marine, un cri lugubre et pourtant rassurant.
29 mai.
Ce mntin, nous sommes au sud de Terre- Neuve. Nous avons aperçu à travers la pluie un grand cap embrumé. La mer s'anime un
peu : les oiseaux qui planent ou nagent sur ses vagues grises ne sont plus seulement les monotones goélands du large. Voici de tout petits volatiles, bruns et vifs : ils s'éparpillent comme des passereaux. Et ces bizarres canards, au bec de perroquet, qui plongent en culbutant, je les ai déjà vus à Riouzic, l'une des Sept-Iles. Ce sont ces macareux que les Bretons appellent carculots et qui viennent nicher là, dans des terriers, à l'époque de la ponte, jusqu'à ce que leurs canetons soient assez vigoureux pour partir avec eux vers le nord.
Nous approchons du continent. Et cette approche ne se manifeste pas uniquement par des variations de la faune : elle se révèle à nous, de façon moins agréable, par les formalités qu'on nous impose. Il faut être vacciné, nous affirme-t-on, pour débarquer au Canada. Nous nous soumettons avec quelque mauvaise humeur, dans la petite salle à manger où l'on n'y voit goutte, à l'examen du docteur qui exige des marques probantes avant de rengainer son bistouri. Examen rapide et indulgent ! L'un des passagers, après
avoir exhibé son bras gauche et reçu son certificat, se souvient qu'il avait été vacciné au bras droit.
Mais mon compagnon de cabine, le drogman syrien, a de plus difficiles devoirs à remplir : comme il va aux Etats-Unis, on lui présente un questionnaire imprimé. J'y copie ces demandes : « Etes-vous infirme ou contrefait? Etes-vous polygame? Etes-vous anarchiste? » Le drogman ahuri reste la plume en suspens...
— Mettez oui partout! lui suggère le jovial chef de culture d'Anticosti.
Le Syrien hésite encore une seconde. Mais il reprend possession de lui-même et il écrit non. Nous ne saurons point ce qui adviendrait à l'homme libre qui répondrait oui...
Ce soir, concert officiel, avec quête et vente des programmes au profit des orphelins des marins d'Ecosse. La fête est présidée par un pasteur qui s'est embarqué comme émigrant. Tous les passagers y assistent, même ceux de troisième. On s'entasse, assis sur tout ce qui présente quelque relief, dans la salle à man-
ger relativement vaste des Anglais. Ceux-ci ont, au coin de la bouche, leur indévissable pipe. Quelques-uns l'ont même allumée à l'une des bougies du piano. Des enfants en bas âge, qui rampent sous nos jambes, nous grattent les mollets. Un bébé de quelques mois dort sur les bras d'une mère mal peignée.
Les chansons anglaises sont le plus souvent sentimentales ou patriotiques, ou même les deux à la fois. Le pasteur en personne roucoule : Good-by, little girl, good-by! Et l'assistance reprend le refrain en chœur. C'est, sous le plafond bas, un terrifiant fracas de voix viriles.
Peu de morceaux remarquables. Des jeunes gens, qui ont l'air d'avoir mal au cœur, et des misses languides, aux faibles accents que le piano couvre, s'exhibent tout à tour, charmants d'ingénuité.
Cependant, un gaillard brutal, à mine d'aventurier, nous réveille avec des marches militaires, militairement scandées. Il tape le piano à grands coups, jurant aux fausses notes.
L'ordinaire accompagnateur, auquel il fait
des loisirs, est un gentleman prématurément chauve : profil romain affiné, mains et pieds de femme, élégance anormale ici. Pas un sourire sur ses lèvres minces, aucune expression dans ses yeux pâles. Il semble ne rien entendre, ne rien penser ou penser à quelque chose de très ancien. C'est, paraît-il, un cadet de grande famille anglaise, qui, ruiné, va essayer de se redorer au Canada; il voyage en troisième. Pourquoi donc a-t-il accepté cette fonction de pianiste, qu'il remplit correctement, mais avec la bonne grâce de la statue du Commandeur?
Dans ce concert, il y a, hélas ! une partie française. Elle ne nous dédommage pas de l'anglaise, sur laquelle elle n'a d'autre avantage que d'être moins copieuse. L'aimable Saint-Pierrais, qui s'est occupé du programme, a pu écarter la Matchiche; mais ce qui reste manque encore de goût ou tout au moins de distinction. Heureusement les Anglais n'y comprennent rien; et les plus sérieux d'entre nous sourient sans remords, quand ils entendent le pasteur annoncer : la Volse bloue ou : le Bol à VHôieul de Ville.
On termine, vers minuit, par le God save the King et la Marseillaise. Les Anglais entonnent leur hymne national avec une religieuse conviction. Quelques Français à peine savent le leur et ceux qui le savent n'osent guère le chanter — parce qu'ils trouvent cela ridicule. Tous sont pourtant patriotes. Mais nous cachons comme des vices — beaucoup plus même que certains vices — nos sentiments vitaux. Anémiante erreur! Toutes les piétés ont besoin de rites : le geste fortifie la foi (1). Ce qui ne s'exprime jamais s'amoindrit.
Les Anglais ajoutent au God save the King le Ride Britannia, ce pœan de l'impérialisme. Oui ne l'a pas entendu peut prendre pour une innovation de quelque Chamberlain ce qui est la plus naturelle et la plus profonde aspiration du peuple britannique. Nous, Français, nous avons inconsciemment emmiellé d'évangile jusqu'à nos rêves collectivistes et internationalistes. Nos voisins,
(1) Dans ses Vues d'Amérique, Paul Adam a ingé nicusement développé cette idée, d'après William James.
Allemands ou Anglais, semblent au contraire formés bien plus par l'Ancien Testament que par le Nouveau : ils s'arrogeraient volontiers les droits du vieil Israël sur les autres habitants de la terre
30 mai.
Nous avons été réveillés plusieurs fois dans la nuit par la sirène : les poltrons rêvaient dechouement ou d'abordage. Aujourd'hui, froid morose. Il neige et il pleut alternativement : à la fin de mai ! On ne sait où se mettre ni que faire. Je veux écrire : j'ai les doigts raides. Je remonte sur le pont : l'on entrevoit je ne sais quelle île ou quel écueil du côté du Canada; mais le roulis augmente; on patine, en frissonnant, sur les planches mouillées. Un Anglais, en costume de cycliste, sort, tombe assis, glisse jusqu'au bord âge sans lâcher sa pipe. Il se relève et rentre aussitôt. Je le suis.
31 mai.
En montant sur le pont, ce matin, je vois,
très proche, une haute côte montagneuse que suit le bateau. Sur les cimes et le long' des ravins qui descendent vers l'eau calme, resplendit une neige toute fraîche, insolemment blanche sous le ciel très bleu et sous le soleil du printemps. A l'arrière, les émigrants sont rangés comme devant l'objectif d'un photographe. Ils regardent la neige, les arbres sans feuilles, le paysage boréal : ils restent muets et consternés. Soudain, un Méridional s'écrie, roulant les r :
— Tonnerre! Si c'est comme ça, je m'en rrretourrrne!
Alors, lancée par un gamin de Bordeaux, une plaisanterie part, à laquelle d'autres ripostent. Seuls, les Bretons continuent à se taire. Ils ont échangé des coups de poing cette nuit avec des Anglais; ils se trouvent ce matin en face d'un hiver imprévu : la double hostilité des hommes et de la nature les rend soucieux.
Nous longeons toujours la côte de Gaspésie; plusieurs heures après, seulement, nous apercevons, sans en approcher, l'autre côte, celle du comté de Saguenay.
Inoubliable Gaspésie ! Il y a parfois des bois sur ses montagnes, bois de conifères ou d'arbres dépouillés, plus tristes encore; il y a des villages sur la rive; mais ni les bois, ni les villages ne semblent avoir d'importance dans ce paysage trop vaste, aux grandes lignes solennelles qui partent du fleuve, montent, montent sans cesse en ondulant pour aboutir à des cimes blanches. On dirait un symbole, un mystique symbole d'ascension vers la pureté ! Ah ! si Dulac avait vu la Gaspésie, en un jour pareil ! Comme ce paysagiste angélique, héritier en esprit de Fra Giovanni de Fiésole, l'aurait comprise et exprimée!
Ier juin.
Toute cette matinée, nous montons, à une vitesse uniforme, le Saint-Laurent pacifique. De l'hiver nous avons passé au printemps : sur les deux rives — l'une très proche, l'autre lointaine — les verdures neuves triomphent, presque aussi éclatantes que la neige d'hier. Une brise moite descend ave>c le courant. Un
nuage d'orage cache parfois le soleil. Des îles passent, boisées et vierges comme avant les hommes. Puis de grands pays cultivés s'étendent, des Normandies ou des Poitous élargis à l'infini. Nous sommes ainsi que Gulliver à Brobdingnac : c'est à travers une contrée faite pour des géants que le fleuve géant se déroule.
Des villages se succèdent, des villages aux maisons de bois, peintes de manière à imiter la pierre, les tuiles ou l'ardoise. Et l'on dirait qu'elles sortent toutes fraîches, toutes vernies, d'une boîte de jouets. Au pied des falaises, ou dominées par de lourdes ramures, ou debout devant des champs immenses, elles semblent légères, fantaisistes — joyeuses comme des cadeaux de Pâques après le carême de la traversée.
C'est maintenant un long stationnement devant un îlot morne, pour la visite de la Santé. Il y avait — nous n'en savions rien — de la rougeole à bord. Et voici que l'on descend dans le petit vapeur qui nous a accostés deux paquets de couvertures, qui sont deux petits garçons malades. Les mères suivent.
Je vois passer la dernière, une blonde défraîchie, mal nippée, à l'air hagard. Où allait-elle? Oui laisse-t-elle à bord? Combien de temps restera-t-elle dans cette prison sanitaire cù peut-être son enfant va mourir?...
Mais nous avons dépassé l'île d'Orléans, puis les chutes de Montmorency : une énorme masse blanche qui croule là-bas du haut d'une falaise. On voit un cap hardi, frère de celui de la Hève et qu'une citadelle couronne. Québec! Québec, la capitale de cette nouvelle France, qui nous semble aujourd'hui être la vieille France, non point parce qu'elle est demeurée immobile, mais simplement parce qu'elle a évolué en paix dans le sens de ses traditions!
Nous avons comparu devant un agent d'immigration au verbe haut, qui nous interrogeait comme des accusés. Quelle était notre profession? Que venicns-nous faire au Canada? De quelle somme d'argent chacun de nous était-il porteur?
Je suis libre maintenant : je puis ou plutôt je pourrais descendre. Mais la bagarre commence. On se heurte dans les escaliers et dans les étroits couloirs où des gens courent, où des valises passent comme des projectiles. Gare! Pardon! Exkiouzef Et les chocs sont si inévitables que c'est avant même de vous appliquer un colis sur la tête ou de vous écraser un pied qu'on affirme ainsi ses bonnes intentions...
Pourquoi tant de hâte? Le bateau restera à quai jusqu'à ce soir. Mais il y a toujours
des passagers qui savent donner à un débarquement l'apparence d'un naufrage.
On m'appelle. Je vois, devant le hangar des bagages, un homme de haute taille : c'est Georges Bellerive, avocat à Québec et secrétaire de la section locale de la Canadienne. Il monte à bord; j'extrais avec son aide ma malle de cabine qui gît sous un tas; et nous descendons ensuite la passerelle mouillée où les semelles glissent. Une tiède pluie d'orage ruisselle : je ne comprends plus que j'aie pu voir, hier, de la neige sur les côtes de Gaspésie. Passer de l'hiver à l'été en un jour, voilà une des premières surprises que me procure le Canada !
Le douanier qui examine mes bagages (si j'étais colon, ils entreraient en franchise) me parle de la France et de la politique avec une amusante familiarité. Il l'aime bien, la France — mais il n'aime pas M. Combes. Ah ! non, il ne l'aime pas! Et il n'est pas le seul icite! Et il ne faudrait point que M. Combes vînt à Québec!
Tandis que je l'écoute, que j'écoute ensuite les hommes du port et le cocher qui me
conduit en ville, je me demande quel est leur accent... Je le reconnais pour un accent de chez nous, sans pouvoir cependant en préciser la provenance. Les mots sont fortement scandés; les syllabes semblent s'élargir; cette prononciation très ouverte transforme presque ai en a et ferait, pour un peu, rimer lait avec chocolat... Mais comment rendre tant de nuances? On devrait recourir à l'abbé Rousselot et à ses appareils.
Un Normand retrouve ici le parler picard; un Picard, le parler normand. D'autres prétendent avoir des réminiscences de la Bretagne, de l'Anjou, du Poitou, de la Saintonge... Sans doute ils ont tous raison, a M. l'abbé S.-A. Lortie, disait M. Adjutor Rivard, dans le Bulletin du parler français d'octobre 1906, a retracé l'origine de 4,894 émigrants venus au Canada de 1608 à 1700 (1). Ce relevé, le plus sûr et le plus considérable qui ait été fait, permet d'établie par proportions, l'apport de chaque province.
(1) Voir l'Origine et le parler des Canadiens-Français, par MM. l'abbé S.-A. Lortie et Adjutor Rivard, Paris, Champion, 1903.
Or, sur ce nombre d'émigrants, nous voyons que 621 seulement, c'est-à-dire 12,69 pour 100, étaient des Français de l'Ile-de-France; 4,273 étaient originaires des autres provinces : c'étaient des Normands et des Percherons (1,196), des Poitevins (569), des Aunisiens (524), des Saintongeois (274), des Angevins, des Beaucerons, des Champenois, des Manceaux, des Picards, des Tourangeaux, etc. Dans les commencements de la colonie, dans le siècle des grandes émigrations, les provinciaux formaient donc la majorité de la population, et, dans cette majorité, les Normands comptaient pour les plus nombreux. »
On voit qu'il y a une part de vérité dans cette légende chère à tant d'écrivains, d'après laquelle le Canada français ne serait qu'une Normandie d'outre-mer.
En revanche, rien de plus faux — est-il besoin de le dire? — que celle, créée par ce spirituel polisson de La Hontan, qui donne pour aïeules aux Canadiens des sœurs retraitées de Manon Lescaut (1). Les Cana-
(1) Voyez, dans les Mémoires et comptes rendus de /.;
diens-Français ont leurs papiers de famille, comme des nobles : le dictionnaire généalogique de l'abbé Tanguay (i) n'est-il pas leur Gotha?
Et il faut admirer, au contraire, l'exceptionnelle pureté de leurs origines. Si, par une sélection savante, l'homme a amélioré certaines races animales, il n'a jamais rien fait de tel pour la race humaine. Jamais — sauf peut-être au Canada. Choix presque toujours sévère au départ, renvoi en France des quelques mauvais sujets qui avaient échappé à ce premier contrôle (2), telle fut la règle appliquée aux émigrants, sous Louis XIV comme sous Louis XIII. . Une vie de travail, de lutte héroïque contre les Iroquois, au début; une religion, enfin, virile et charitable à
Société royale du Canada pour l'année 1894, l'étude de M. J. -Edmond Roy, intitulée : le baron de Lahontan.
(1) Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, depuis la fondation de la colonie jusqu'à nos jours, par l'abbé Cyprien Tanguay. Montréal.
(2) Si quelques fils de famille furent envoyés en pénitence au Canada, leur nombre fut très restreint, et ils s'y conduisirent bien en rénéral. Cf. les Fils de famille envoyés au Canada : Claude le Beau, par J. -Edmond Roy. Ottawa.
la fois (i), grandirent encore, moralement, ces pères de la Nouvelle-France. Voilà pourquoi leurs descendants restèrent indomptables sous la domination étrangère :cn peut vaincre une armée, on ne vainc pas un siècle et demi de vertus.
Et, puisque nous sommes en train de dénoncer les erreurs historiques, en voici une encore : tous les seigneurs, tous les membres des professions libérales, tous les grands commerçants auraient quitté le Canada au lendemain du traité de Paris, et seuls seraient restés — malgré eux — les pauvres
(i) « La charité des habitants à l'égard des sauvages est inépuisable... Mme Giffard vient de débarquer et vient d'accoucher. Son mari lui apporte un petit sauvage de six. mois, qui est abandonné et qui est malade. Elle allaite ce pauvre orphelin, elle en prend soin, comme s'il était à elle. Il y a dans Y Histoire philosophique des hides, de Guillaume Raynal, en tête du volume qui est consacré à la Pensylvanie, une gravure d'Eisen, où figurent deux quakers, dont l'un embrasse des Indiens, « tandis que l'autre brise des arcs et des flèches, sym- 3 de guerre. » En tête d'une histoire du Canada, je voudrais qu'on nous représentât Mme Giffard donnant le sein au petit sauvage ». (Emile Salo.ve, la Colonisation de la Nouvelle- France. Paris, Guilmoto, 1906 ) Cependant, les unions entre individus des deux races restèrent tout à fait exceptionnelles.
gens trop dépourvus de ressources ou trop peu sûrs d'en trouver ailleurs pour se détacher de leur glèbe. Cette erreur-là, nous serions d'ailleurs excusables de l'admettre, car des historiens canadiens, comme Garneau,l'ont accréditée. Mais un érudit patient, le juge Baby, l'a réfutée d'une façon catégorique en dressant des listes de noms. Il a montré que cent trente seigneurs, cent trente gentilshommes et bourgeois, vingt-cinq négociants marquants, vingt-cinq jurisconsultes et hommes de loi, vingt-cinq à trente médecins ou chirurgiens, et des notaires en nombre presque égal, restèrent au Canada, après l'émigration forcée des soldats et des fonctionnaires, dans les villes de Québec, de Montréal et de Trois-Rivières, qui avaient alors respectivement 6,700, 4,000 et 1,500 habitants. C'était suffisant pour qu'on n'eût pas le droit de dire avec Parkman : « Ils furent (les soldats et les fonctionnaires) volontairement suivis par les principaux membres de la noblesse canadienne et par beaucoup de négociants qui n'étaient point disposés à jurer obéissance au roi Georges. Les fay sans
et les plus -pauvres colons restèrent chez eux pour commencer une vie nouvelle scus un nouveau pavillon (i). »
La première question qu'on se pose, en arrivant à Québec, et qu'on n'ose d'abord poser qu'à soi-même, est inévitablement celle-ci : a Ces gens, qui parlent français, sont-ils des Français? »
Si l'on n'a pas assez de perspicacité — ou de renseignements antérieurs, ce qui est plus sûr que la perspicacité — pour répondre aussitôt : o Non », l'on risque de se préparer des déceptions puériles qu'aigrira peut-être une sorte de ressentiment bien injustice. Quand on s'est trompé, on le reproche si volontiers aux autres !
Non, les Canadiens-Français ne sont pas des Français : ils sont des Canadiens-Français.
(i) Parkman, Montcalm and Wolfe, vol. II, p. 385; cité en anglais par le juge Baby {l'Exode des classes dirigeantes à la cession du Canada. Montréal, 1899).
Ils n'ont et ne peuvent avoir aucune idée de réunion avec la France. Ils ont obtenu toutes les libertés nécessaires, conquis, pour ainsi dire, leur statut personnel : nul autre régime ne pourrait leur garantir une plus stable indépendance, une plus large prospérité. Enfin, ils ont vécu, depuis 1763, dans un pays neuf, selon des traditions que nous avons en partie abandonnées : plus jeunes que nous, ils ressemblent pourtant plus que nous à nos aïeux. Ils ont ignoré nos révolutions, nos guerres récentes, la plupart de nos idées modernes. Ils sont eux-mêmes aujourd'hui. Et leur devoir, autant que leur droit, est de rester eux-mêmes. Ils demeurent Français, si vous voulez, mais à leur manière : s'ils le devenaient à la nôtre, ils cesseraient d'être un peuple.
Ces Canadiens-Français — et il faudrait * souligner trois fois : Canadiens — aimentils la France? Oui, ils l'aiment dans le passé; ils aiment en elle le sang de leurs pères, la race qui les fait différents des Canadiens- Anglais. Mais, dans le présent... Il faut distinguer. Et, ne voulant pas trancher moi-
même de telles questions, je citerai deux auteurs d'esprit presque opposé. C'est d'abord M. André Siegfried qui déclare : « S'il est -donc vrai, profondément vrai, de dire que les Canadiens aiment la France, il faut ajouter aussitôt que la plupart d'entre eux ne peuvent admirer sans réserve la France moderne. Elle ne réalise en rien leur idéal politique et religieux : c'est d'abord essentiellement une France révolutionnaire, et ce mot sonne mal, dans un pays où la jeunesse tout entière est élevée par une Eglise qui n'a jamais connu 178g; c'est ensuite une France partiellement, largement libre penseuse, et au Canada la libre pensée est l'objet d'une presque universelle réprobation; c'est enfin, aujourd'hui du moins, une France radicale, et les Canadiens sont très attachés aux principes de la conservation sociale (1). » C'est ensuite M. l'abbé Félix Klein qui précise ainsi la même pensée : a Aycns le courage de
(1) Le Canada ; les deux races, par André SiEGFRIED. Ouvrage intéressant, mais tendancieux au point de vue religieux, et trop pessimiste en ce qui concerne l'avenir de la race canadienne-française.
le dire comme nous l'avons vu de nos yeux et entendu de nos oreilles : les Canadiens s'étonnent, s'indignent, se détachent de nous... Plaise à Dieu que ces sentiments d'amertume disparaissent bientôt, eux et la cause d'où ils proviennent; mais, s'ils duraient de trop longues années, c'en serait uni de l'amour des Canadiens pour le vieux pays (1). »
On ne déteste pas la France, au Canada, en temps que France; mais on y déteste franchement la France politique, la France officielle. Et, pour vous donner une idée de la violence avec laquelle on arrive à en parler, quelques extraits d'un discours du juge Routhier, de Québec, suffiront certainement :
a Au nom de la liberté, on chasse l'Eglise, on veut la tuer. La France mourra, mais l'Eglise vivra et lui fera de royales funérailles.
a On vient d'enlever sur les pièces de monnaie française l'inscription : Dieu protège la
(1) An pays de la vie intense, par l'abbé Félix Ki.iiiN. Paris, Pion.
France pour la remplacer par : Liberté, Egalité, Fraternité. C'est enlever à Dieu un lourd fardeau...
a Acceptons avec bienveillance dans notre pays les Français catholiques chassés par la persécution maçonnique. Si on les chasse, c'est qu'ils sont bons. Qu'ils soient les bienvenus! Mais les autres, traitons-les comme ils ont traité l'Eglise et le pape. Appliquonsleur l'antique loi romaine qui traitait les étrangers comme des ennemis (i). »
Cependant il est des Canadiens qui distinguent davantage et qui ne vouent pas à l'anathème tous les Français — sauf les émigrés. Voici, par exemple, M. l'abbé Camille Roy, professeur à l'Université Laval de Québec, qui écrit à propos du poète Chapman : o M. Chapman aime la France. Et il convient de l'en remercier à une heure où un trop grand nombre des nôtres ne savent plus apercevoir que le mal que fait à notre ancienne mère patrie l'intolérance d'une politique antireligieuse et antinationale, à une
(i) La Presse de Montréal, 5 février 1907.
heure où parmi nous des esprits, dont le regard ne porte pas au delà de l'heure présente, verraient sans peine se rompre toutes relations intellectuelles ou cordiales avec cette France qu'il faut toujours aimer pourtant, à laquelle il faudra toujours nous attacher par l'esprit et par le cœur si nous voulons rester sur ce continent les missionnaires de l'idéal traditionnel, si nous ne voulons pas nous laisser absorber tout à fait par les influences étrangères qui se substitueraient bien vite à l'influence française : influences nouvelles et trop exclusivement utilitaires qui déjà sont en train de déformer notre âme canadienne. C'est ignorer la France ou ne la connaître que par les dépêches des journaux, que de ne pas vouloir comprendre tout ce qu'il y a encore d'éminemment fécond et sain dans sa littérature, dans ses arts, et même dans sa foi religieuse. Et ce serait compromettre le développement de notre formation intellectuelle, pour laquelle nous sommes encore trop peu outillés, que de supprimer les contacts que notre esprit doit prendre avec l'esprit français. Et ce serait volontairement laisser en-
core se refroidir notre cœur, aujourd'hui si incliné vers l'égoïsme, que de ne vouloir pus le faire reposer souvent sur le cœur même de la vraie France (i). »
Réconfortantes pour nous sont de telles paroles — réconfortantes comme les vers de Chapman. Et il est bon, après ce discours du juge Routhier, de relire la pièce des Aspirations (2) intitulée : France.
Que la Marseillaise ouvre à tous les vents son aile Pour chômer aujourd'hui la fête universelle. La fête de la France et de l'humanité!
Elle a pour champ la terre et les cœurs pour domaine.
... Superbement folle, elle fond les idées Au creuset tournoyant des révolutions.
C'est un chêne géant dont on coupe les branches, Mais que l'on ne pourra jamais déraciner.
Elle demeura grande après le grand désastre, Et Sedan ne fait pas plus d'ombre sur son astre Que l'aile du vautour sur l'orbe du soleil.
(1) M. Cfuipmann : les Aspirât io7is, par l'abbé Camille Roy. (La Nouvelle-France, mai 1906.)
(2) Les Aspirations, par W. Chapmann. Librairi primeries réunies, Paris, 1904.
Cet ouvrage a été couronné par l'Académie française.
Mais si des Attilas, assoiffés de vengeance,
Allaient éteindre un jour le flambeau de la France,
L'humanité, soudain, marcherait à tâtons.
Que dis-je ? si jamais son soleil se dérobe,
Les feux qu'il a versés à tous les coins du globe
Éblouiront sans fin les générations.
De tels sentiments, exprimés dans cette langue parfaitement pure, doivent réjouir les Canadiens-Français tout les premiers, comme le signe éclatant d'une victoire de leur race et de leur « parler », puisque Chapman, Canadien-Français — et si Français ! — par sa mère, est pourtant le fils d'un Canadien- Anglais.
Maintenant, vous comprenez combien il est malaisé de définir les dispositions des Canadiens-Français à notre égard : mélange singulier d'amour et d'indignation, de sympathies héréditaires et de griefs récents ! D'ailleurs, cette indignation et l'amertume de ces griefs ne révéleraient-elles pas que cet amour et ces sympathies subsistent, au fond, même chez ceux qui semblent les renier? Les,
Canadiens-Français se mettraient-ils si fort en colère contre un peuple qui leur serait indifférent, étranger? Y eut-il à Québec des orateurs pour excommunier ainsi les Allemands, au temps du Kulturkampf ?
Mais, dans l'accueil des Canadiens-Français, la vieille affection paraît seule, et si chaude qu'il faudrait bien de l'indifférence, bien du scepticisme pour n'en pas être ému. Le Français dont on sait qu'il est capable de comprendre, d'aimer le Canada, se voit fêté, amicalement choyé, ravi à toute préoccupation, dans un cercle changeant, mais cependant pareil toujours en ce sens qu'il ne cesse d'y voir les mêmes francs sourires, d'y entendre les mêmes cordiales paroles. Il connaît une hospitalité si accomplie qu'elle devient quelque chose de plus et de mieux que de l'hospitalité : au foyer canadien, il oublie qu'il est reçu, tellement on réussit à lui faire sentir qu'il est chez lui.
Et les plus sévères se dérident... Avoucrai-je que je n'étais pas sans inquiétude en allant chez M. Thomas Chapais, ce Veuillot canadien?... J'ai trouvé un homme excellem-
ment courtois, plein de conviction, mais sans parti pris — une intelligence ouverte et loyale. Et M. Orner Héroux, le rédacteur en chef de la Vérité, un journal hebdomadaire, très lu du clergé canadien et qui nous malmène assez souvent, M. Orner Héroux luimême m'a serré sympathiquement la main sans avoir peur de gagner à mon contact quelque peste morale.
Les Canadiens-Français seraient-ils plus contents d'accueillir un croyant qui vient de France qu'ils ne seraient irrités d'en voir surgir quatre-vingt-dix-neuf mécréants? M'aurait-on réservé le veau de l'enfant prodigue?
Il était fort bien accommodé, alors, à certain déjeuner du club de la garnison, que m'offrait le bienveillant shérif Langelier, président de la section québecquoise de la Canadienne! Sur la table parée des couleurs ue France, on ne buvait que des vins de France — et, pour leur faire mieux honneur, on n'avait point servi d'eau. Cependant, croyez bien que la gaieté ne devint point bruyante ni incorrecte : c'était l'épanouissement naturel des gens de bonne compagnie, plus son-
sibles au charme de la cordialité qu'à l'excellence même du repas. Je me serais cru dans une de nos saines et hospitalières provinces, à Rouen sans doute ou peut-être au Mans. Mais en sortant l'on voyait sur la place le monument élevé à la mémoire des soldats morts dans l'Afrique du sud : un guerrier au costume colonial, sous prétexte de brandir un drapeau, soulevait péniblement, avec un manche à balai, une espèce de lourd matelas. Et il fallait bien reconnaître, hélas ! que ce n'était point là l'œuvre d'un sculpteur normand ou manceau — ou canadien-français.
Quand on voyage, on doit manger avec attention : la cuisine d'un peuple n'est pas chose insignifiante. Et, si j'en juge par celle que me font déguster M. et Mme Bellerive, la cuisine canadienne a ses mérites originaux. Très complaisamment, mes hôtes me révèlent les mets particuliers à leur pays — ou qu'ils croient tels. Un de ces matins, ne m'a-t-on pas servi une tarte aux blucts? Et les blucts
sont tout simplement des myrtilles, ces myrtilles que je cueillais récemment encore sous les mélèzes des Alpes ou que je savourais en confiture, dans la petite auberge savoisienne du Prarion (i) ! Jusque sur mon assiette, je trouve donc des souvenirs imprévus de nos provinces françaises.
Cependant Georges Bellerive n'est pas content de moi : je ne lui semble pas assez enthousiaste de Québec. Que lui faut-il ? Veut-il que je crie? Il sourit de mes protestations, mais elles ne le convainquent point. Afin de provoquer le choc nécessaire, il m'entraîne, malgré un vent menaçant pour nos chapeaux, vers la citadelle. Nous grimpons la pente gazonnée où les pissenlits fleurissent comme sur nos talus de France. Nous atteignons le sentier qui suit le fossé. Nous nous retournons.
Et, cette fois, l'exclamation, attendue par Bellerive, m'échappe...
Divisé d'un côté par l'île d'Orléans et tournant de l'autre, le Saint-Laurent, triple ainsi,
(i) Le nom même est parfaitement français : « Bluet du Canada, nom vulgaire d'une espèce du genre airelle »,
dit Littré.
offre l'aspect de trois bras de mer (i). Au fond, la chaîne des Laurentides monte et descend, légère et indéfinie, dans des brumes d'été dont ses cimes émergent comme des îles d'un lac. Le Saint-Laurent, les montagnes, le ciel, tout est bleu, mais de bleus divers, qui se foncent ici, là-bas s'éclaircissent, qui enfin, vers l'horizon, symboles du rêve, se fondent en une nuance unique, fluide, quasi immatérielle — aussi vague que le rêve même. Et ils donnent à ce paysage démesuré d'Amérique une grâce comparable à celle de nos plus tendres contrées. La lumière qui l'éclairé ou, mieux, qui le pénètre, a la pureté et l'intensité de la lumière méridionale. Oui, ce soleil-là, je l'ai vu sur l'étang de Berre — ou, en Orient, sur la baie de Saint-Jean-d'Acre. Mais il caresse un monde jeune, aux contours moins durs, aux champs rieurs; un monde
i) Québec est un mot sauvage qui signifie : détroit, rétrécissement. (Voyez le très curieux ouvrage de M. Eugène RouiLLARD, Noms géographiques de la province de Québec et des provinces maritimes, empruntées aux langues sauvages. Québec, 1906.) Le Sainl-Laurent, en effet, est beaucoup moins large qu'avant l'île d'Orléans. Mais quelle ampleur encore!
que l'on croirait sorti à peine de l'océan primitif et tout frais encore du dernier reflux. Nous tournons maintenant autour de la citadelle et nous regardons du côté du sud. Avec leurs lignes hésitantes dans la vapeur du lointain, voici les Appalaches. Etendue qu'on ne peut plus mesurer du regard ! Invraisemblables distances ! Elles semblent, ces Appalaches, ainsi que le mont de Moab par delà le désert de Juda et la mer Morte, clore le seuil d'un nouvel univers... Univers desséché en Arabie Pétrée, où errent seuls des Bédouins féroces; univers tumultueusement vivant aux Etats-Unis !
L'air, comme enivré de ne rencontrer nul obstacle en ces espaces faits exprès pour qu'il s'y joue, nous assaille follement et nous repousse, nous renverse presque...
Et la ville?... Distrait par le panorama trop grand, je ne l'ai pas vue... Retournons vers elle.
Singulièrement mouvementée, elle monte par bonds vers la citadelle; elle s'étend, plus calme, sur une partie de ce vaste plateau si improprement appelé la plaine d'Abraham;
elle se repose enfin le long du fleuve. Par l'architecture, elle est européenne. Mais les murs en briques peintes des maisons et leurs toits en tôle peinte me montrent bien que je ne suis pas en France. Partout des tours ou des flèches jaillissent : les Ouébecquois, qui ont toujours des montagnes sous les yeux, ont voulu que leurs monuments s'élevassent comme elles vers le ciel. En cet élan unanime, le Parlement paraît même dépasser les églises!
Nous descendons jusqu'à la promenade, jusqu'à la large promenade où l'on marche sur des planches sonores. Le Château-Frontenac, luxueux hôtel du Pacifique Canadien qui se donne des airs de forteresse du moyen âge, dresse à l'un des bouts sa silhouette amusante. Un peu plus bas, c'est la statue de Champlain, faite en France par un sculpteur français. Même le socle est en pierre française. Mais, sous un nouveau climat, cette pierre s'altère... Bon sujet de méditation pour certains novateurs impatients! Il y a bien des choses — et bien des idées — qui ne sont pas des articles d'exportation.
En flânant, on admire à loisir le fleuve et les Laurentides; on respire abondamment comme au bord de la mer et l'on éprouve la même sensation de vivifiant bien-être.
Il en est ainsi dans toute la ville haute. On s'y croirait en bateau — ou même en ballon. L'atmosphère n'est pas celle des cités ordinaires; il faut gagner le port pour se sentir rentré dans la vie commune, revenu à quelque Havre moins vaste, mais d'une semblable activité commerciale. Au pied de la citadelle et au niveau du Château-Frontenac, on plane.
On n'y conçoit qu'une existence de paix physique et intellectuelle, magnifiée par des pensées larges comme les horizons. Si Amérique signifie industries fiévreuses, génie des entreprises matérielles, monomanie du gain, combien peu américain est donc ce Québec supérieur! Ah! restons-y le plus longtemps possible : l'âme française formule ici le vœu de saint Pierre au Thabor.
N'allez pas supposer pourtant que les Canadiens-Français soient détachés de la terre :
ils la conquièrent au contraire pacifiquement, avec une ardeur qu'aucun autre peuple n'égale, par leur fécondité. Ils n'étaient que 69,000 en 1763; ils sont un million et demi aujourd'hui dans la province de Québec, presque un million aux Etats-Unis, et ils envahissent la province anglaise d'Ontario où l'augmentation de la population depuis une dizaine d'années leur est due à peu près entièrement (1).
Lisez ce livre d'or qui s'intitule : Liste alphabétique des noms de 3,400 familles de douze enfants vivants reconnues officielle-
(1) Cette exceptionnelle natalité est contrebalancée par une excessive mortalité infantile. Plus d'un tiers des décès (381 sur 1,000) sont des décès d'enfants au-dessous de cinq an; (chiffre cité par M. André Siegfried, pour la province de Québec en 1903). Cependant cette morta lité, jusqu'ici, n'a pas empêché la race canadienne-française de croître; et, d'autre part, les principes de l'hygiène se popularisent au Canada comme ailleurs. L'œuvre de la Goutte de lait a été fondée à Montréal. Les médecins font une propagande active. Pourquoi ne serait-elle pas efficace? Elle l'a bien été à Paris, ville particulièrement insalubre à cause de l'entassement des habitants. En comparant les chiffres d'aujourd'hui avec ceux d'il y a un quart de siècle, on peut dire que nous sommes parvenus, dans notre capitale, à sauver environ dix mille enfants par an 1
ment depuis l' origine de la loi Mercier, en i8ço, jusqu'à mars IQ04. inclusivement. La loi Mercier accorde gratuitement cent acres de terre à tout père ou mère de famille ayant douze enfants vivants. La liste n'est donc pas complète, puisque beaucoup de Canadiens, habitant trop loin des territoires libres ou ne désirant pas, pour quelque autre raison, profiter de l'avantage offert, n'ont point adressé de demande. Mais, telle quelle, cette publication ne suffit-elle pas à vous édifier? Anémiques citadines, qu'épuise parfois une seule grossesse, plaindrez-vous ou admirerezvous cette brave femme de Sainte-Familled'Amond qui a eu vingt-neuf enfants? Mais elle n'en a gardé que quatorze. Et je louerais davantage Mme Sylvain, née Marie-D.
Rouillard, — on peut bien citer ce nom d'héroïne, — qui en a eu vingt-trois et n'en a perdu aucun. Ce miracle de maternité s'est accompli dans la Beauce, — pas dans notre Beauce, hélas ! — à S acre- Cœur- de- Jésus.
Les Canadiens-Français ne songent guère au a suicide cosmique ».
Ah! quels optimistes! Oui, chez eux tous,
l'optimisme rayonne. Les Ouébecquois peuvent avoir des chagrins; mais ils ignorent ce que nos imaginations et nos nerfs y ajoutent; les blessures que leur fait le malheur ne sont jamais empoisonnées.
Leur sourire exprime leur confiance naturelle dans la vie.
Quand vous voyez, par exemple, l'Hon.
Adélard Turgeon, ministre des terres (i), cet athlète, grand chasseur d'orignaux, ne vous semble vraiment pas accablé, selon la formule convenue, par le poids des affaires. Même la politique ne l'assombrit point; et il me déclarait en riant qu'il donnerait bien cinq mille piastres à qui lui expliquerait quelle différence il y a entre les libéraux et les conservateurs (2). Ni l'Hon. Lomer Gouin, premier ministre, ni encore le distin-
(1) L'Hon. A. Turgeon est un des amis de la France, où il vient souvent. Il est chevalier de la Légion d'honneur. Orateur très apprécié, il s'est fait plusieurs fois applaudir par des auditoires français. (Lisez le disi qu'il a prononcé à Honfleur, en 1898, dans lu volume de M. Georges Bhllerive : Conférences et Discours de nos hommes publics en Fru \ ■■. 1903.)
(2) Celte plaisanterie, faite en présence de doux conservateurs, fut gaiement approuvée par eux.
gué sir Louis Jette, lieutenant-gouverneur de la province, n'ont la morgue triste des hauts fonctionnaires européens; partout, à la simplicité si gracieuse de l'accueil, se joint l'expression d'une satisfaction permanente. « Nous sommes bien comme nous sommes », me disait Mgr Mathieu, recteur de l'Université Laval. Et, en vérité, il parlait pour tous les Ouébccquois !
Cette Université Laval (i) est le cerveau de Québec.
Elle fonctionne sous la direction du clergé — du clergé qui a gardé là-bas toute l'influence sociale qu'il possédait dans l'ancienne France, mais qui ignore les défaillances morales et religieuses par lesquelles s'affaiblissait le nôtre à la veille de la Révolution. Il n'a ni Clermont-Tonnerre, ni Loménie de Cricnne, ni Talleyrand.
(i) Fondée en 1852, par le Séminaire de Québec, à la demande des Pères du Premier Concile.
Satisfaite d'elle-même, sûre de son peuple, l'Eglise canadienne maintient énergiquement sa situation. Elle sait qu'elle l'a méritée. Un adversaire, M. André Siegfried, n'hésite pas à écrire : « Hâtons-nous du reste de reconnaître qu'elle tient, sur les bords du Saint- Laurent, une place à part, qu'elle a de tout temps été pour ses disciples une protectrice fidèle et puissante, que notre race et notre langue lui doivent peut-être leur survivance en Amérique... N'est-elle pas doublement chère aux Canadiens, qui voient en elle non seulement le représentant de leur foi, mais encore le défenseur attitré de leur race (i) ? »
Ailleurs, comme en France, en Italie ou en Espagne, ce qu'on prétend le plus souvent reprocher à l'Eglise, c'est son passé. Ici, au contraire, ce passé fait sa force.
Et l'avenir? Mais on y songe sans appréhension à Québec. Je vous ai répété le mot de Mgr Mathieu : or, ceux qui sont à ce point satisfaits du présent le croient capable de durer.
(i) Le Canada, paj André Siegfried, p. 12.
Quoi qu'on en ait dit, d'ailleurs, l'esprit de la race vit dans cette Université Laval; il ne s'y use point en redites; il ne s'y fige point en formules. Causant avec l'ancien recteur, Mgr Laflamme, fervent géologue et botaniste, j'ai admiré chez lui l'intelligence la plus moderne. Ah ! certes, il n'a pas peur de la France! Il sait qu'en aucun pays du monde la pensée religieuse n'est plus active. Il lit nos revues; il travaille avec nous. Très franchement il nous aime. Type parfait de cette élite canadienne-française qui partage toutes nos aspirations, en gardant toutes ses traditions!
Dans une autre chambre du même séminaire, je trouve M. l'abbé Lortie, un linguiste, archiviste de la Société du Parler français (i).
a La Société, lit-on dans les statuts, a pour objet la conservation et le perfectionnement
(i) Fondée le 18 février 1902.
6o CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
de la langue française, écrite et parlée, au Canada.
« Elle propose à ses membres :
a i° L'étude de la langue française, et particulièrement du parler franco-canadien dans son histoire, son caractère, sa situation légale, ses conditions d'existence;
« 2° L'observation, le relèvement et la distribution topographique des faits qui caractérisent la phonétique, le vocabulaire, la sémantique, la morphologie et la syntaxe du parler populaire franco-canadien;
a 3° L'examen des dangers qui menacent la langue française au Canada, du rôle des écrivains dans le maintien de sa pureté et de son unité, du devoir de l'instituteur vis-àvis des forces populaires du langage;
« 4° La recherche et la mise en pratique des méthodes les meilleures pour étendre et perfectionner la langue française au Canada, la défendre, l'enrichir et l'épurer;
« 5° Les œuvres propres à faire du parler français au Canada un langage qui réponde à la fois à l'évolution naturelle de l'idiome et aux enseignements de la tradition, aux
exigences de conditions sociales nouvelles et au génie de la langue;
« 6° Le développement d'une saine critique et d'une littérature nationale dans le Canada-français;
« 7° Des conférences et des réunions d'étude, où des questions touchant le but de la Société feront l'objet de mémoires, de rapports et de discussions;
a 8° La préparation et la publication d'ouvrages, d'études, et de bulletins, assortis à ces desseins. »
La Société a pour organe une revue mensuelle : le Bulletin du parler français au Canada.
Tout d'abord, ce Bulletin étudie et met en valeur ce qui constitue l'originalité du parler canadien, issu de nos parlers provinciaux. M. l'abbé Lortie justifiait ainsi cette première partie du programme, qui doit lui être particulièrement chère, dans son rapport du 12 décembre 1905 :
« Aujourd'hui, disait Littré, il n'est besoin que d'entendre parler sans prévention les personnes illettrées, surtout dans certaines
provinces (il aurait pu dire au Canada), pour reconnaître dans les mots, dans les lo cutions, dans la prononciation, des particularités tout aussi légitimes et souvent bien plus élégantes, énergiques et commodes que dans l'idiome officiel. »
« A la Société du Parler français, il ne nous convient pas de contredire Littré; nous croyons avec lui, et avec tous les philologues modernes, qu'il ne faut pas dédaigner les vieux mots. Au contraire, nous pensons faire œuvre patriotique en les recueillant, en faisant leur histoire, en les réhabilitant : c'est quelque chose du parler de nos pères. »
Eh ! mais, dira-t-on peut-être, s'agit-il donc d'élaborer un français différent du français de France? Y aura-t-il deux langues, celle que l'on parlera à Paris — et aussi à Bruxelles comme à Genève, où l'on n'a pas de telles prétentions séparatistes — et celle que l'on parlera à Québec? Nos descendants devront-ils trouver, quand ils franchiront l'Atlantique, un français aussi inintelligible pour eux que du flamand ou du breton?
Non : M. l'abbé Lortie et ses amis ne me-
nacent ni notre syntaxe ni notre vocabulaire. Us entendent seulement garder d'anciens mots et d'anciennes locutions — qui viennent de France. Voulez-vous un exemple pris chez nous? Eh bien! dans l'œuvre si souvent fade de George Sand, qu'y a-t-il qui vaille ces Romans champêtres où le patois berrichon a laissé son arôme? Ernest Gagnon écrivait : a Deux choses caractérisent la langue que nous parlons : les archaïsmes , que nous devons conserver comme de vieux joyaux de famille, et les anglicismes^ dont nous devons nous débarrasser avec le plus d'application possible (1). »
Le Bulletin défend donc notre langue. Entourée là-bas, en quelque sorte, par l'idiome rival comme une île par la mer, et menacée par lui, il lui faut sans cesse expulser les mots anglais et les tournures anglaises qui l'envahissent.
Pas plus que les Canadiens, nous ne sommes d'ailleurs à l'abri. Autrefois, l'usage introduisait bien chez nous certains vocables
(1) Ernest Gagnon, Ckos.'s d'autrefois. Québec, 1905.
britanniques; mais ils étaient moins nombreux et nous les transformions vite : nous faisions redingote de riding coat, boulingrin de bowling green (i). Aujourd'hui, l'importation linguistique qui croît comme la commerciale, la fixité plus rigide de l'orthographe et même, dans une certaine mesure, la diffusion de l'anglais, rendent très dimcle cette absorption salutaire. On francise tout au plus la prononciation. Sans s'écrire autrement, revolver se dit revolver, sport rime avec fort. Mais l'inondation continue. Quel gros et cacophonique dictionnaire ne composeraiton pas avec ces mots étrangers, avec ces mots intrus qui détonnent à côté des nôtres !
Au Canada comme chez nous, le désavantage de la culture et la supériorité de l'ignorance apparaissent ici avec une évidence paradoxale. Tandis que nos sportsmen élégants
(i) Ou encore bifteck de beef steak, rosbif de roast beef. De même, on aurait fait alors stimcur de steamer. Tandis que la véritable orthographe rend aujourd'hui ce mot, comme tant d'autres, indéchiffrable pour les ignorants. Et il est vraiment inadmissible qu'on soit obligé de connaître la prononciation anglaise pour lire le français!
conservent pieusement l'intonation anglaise à steeple chase ou à foot bail; tandis que l'ouvrier parisien, ce demi-intellectuel, qui lit meeting dans son journal, le prononce horriblement : métingne, le paysan canadien en fait pittoresquement : mitaine. Ce sont toujours les gens du peuple qui — revanche imprévue — déforment les mots du vainqueur avec une ingéniosité charmante. Mais tous les Canadiens-Français instruits parlent très bien l'anglais : ils ne peuvent donc plus l'écorcher. Leur savoir même les désarme !
Ils n'ont d'autre ressource que d'arrêter au passage les vocables suspects. Mais ceux-ci affluent. Le jargon politique et judiciaire eh charrie des centaines (1). Et le journalisme hâtif répand la contagion (2). Avec ces mots,
(1) Cf. Du français dans nos lois, par J.-E. Prince. (Bulletin du parler français au Canada de décembre 1906.)
(2) « Les incorrections, les fautes atroces souvent, qui pullulent dans notre presse, atteignent tous les milieux, contaminant, dans une mesure plus ou moins considérable, toutes les intelligences. La foule, en dépit des plus violentes critiques, éprouve devant l'imprimé un sentiment qui participe de la vénération ; l'élite ellemême se défend mal contre des assauts quotidiennement
les encadrant pour ainsi dire, surgissent menaçantes des tournures, des locutions : une syntaxe étrangère !
Le Bulletin du farler fronçais résiste efficacement. Dans ses Sarclures, il dénonce le mal ; dans ses Anglicismes, il donne le remède en opposant aux mots et aux phrases anglaises leur traduction française. Ces deux rubriques constituent l'arsenal nécessaire à tout défenseur de notre langue au Canada.
La Société du parler français est une petite académie essentiellement militante — un concile permanent qui poursuit sans cesse l'extermination de l'hérésie.
Quelles que soient les différences capitales qui séparent de nous les Canadiens-Français et quoique leur patriotisme ne se confonde
répétés. » (Orner HÉroux, le Parler français et les journalistes. — Bulletin du parler français de janvier 1907.) D'autre part, les industries implantées par les Anglais ont importé leurs vocabulaires. Presque tous les langages techniques sont à surveiller.
aucunement avec le nôtre, c'est notre race qu'ils représentent en Amérique, notre tradition religieuse, morale et intellectuelle qu'ils perpétuent, notre langue qu'ils défendent. Voilà pourquoi, en tant que Français, nous devons les aimer, nous devons même les seconder dans la mesure du possible. A l'Institut canadien, — encore une société où se conserve et s'enrichit notre patrimoine littéraire — je le leur ai dit à eux-mêmes, et leurs applaudissements, que la forme de mon improvisation ne pouvait mériter, m'ont assez prouvé qu'ils me comprenaient.
Nous devons voir aussi sans regret nos émigrants — ceux du moins qui méritent d'y être bien accueillis — se diriger vers cette province de Québec, moins fascinante que le Grand-Ouest, mais plus hospitalière (1).
(1) Des cultivateurs expérimentés et ayant quelques capitaux, qui achèteraient des fermes ou feraient de la culture maraîchère près des villes, auraient plus de chances que d'autres de réussir. Dans les régions nouvelles, comme celle du lac Saint-Jean, la grande difficulté, c'est le défrichement de la forêt. Nos colons sont rarement bûcherons. Le ministre de la colonisation de Québec déclarait l'année dernière, en Belgique, qu'il
Cette province constitue une espèce d'étalon pour la représentation fédérale; car, d'après la Constitution de 1867, Québec a droit à un chiffre invariable de soixante-cinq députés à la Chambre des communes de la puissance. A chaque recensement, le nombre des représentants des autres provinces diminuera si la population de Québec a relativement aug mente, et augmentera dans le cas contraire. Le patriotisme nous inciterait donc plutôt à souhaiter le peuplement de la province de Québec que celui du Grand-Ouest (1).
D'elle, et d'elle presque seule, dépend l'avenir français en Amérique. Si notre idéal de pensée, d'art, de culture désintéressée doit resplendir sur le nouveau continent, si le Gesta Dei fer Francos doit s'y accomplir, ce ne peut être que par elle.
cherchait les moyens d'établir les immigrants belges oH français sur des terres déjà défrichées. (Cf. Patrie de Montréal du 28 mai 1906.) Ce serait la solution du problème.
(1) Cependant nous serions coupables, et je le montrerai plus tard, de nous désintéresser de la minorité canadienne-française et française qui lutte pour la vie dans le Grand-Ouest.
Vers 1635, vivait à La Flèche un petit fonctionnaire sans fortune, sans influence : Jérôme le Royer de la Dauversière, receveur des tailles (1). Cet homme de peu avait de grands rêves : il lisait les Relations des jésuites du Canada, il s'exaltait à contempler en esprit le pays qu'il fallait pacifiquement conquérir pour le Christ et pour la France; — car il était très pieux et très patriote. Il lisait tant et avec tant de passion qu'il se persuada que Dieu lui ordonnait d'établir dans l'île de Montréal un institut de religieuses hospitalières, centre d'une colonie. Oui, l'île de Montréal, encore presque déserte, cette île invraisemblablement lointaine, au
(1) Cf. la Colonisation de la nouvelle France, par Emile Salomî. Librairie orientale et américaine. Paris, 1906.
fin fond de la Nouvelle-France, voilà le territoire qu'occupe déjà, dans sa pensée, le pauvre illuminé de La Flèche ! Mais il communique sa folie à un gentilhomme riche : M. de Fauchamp; il la communique aussi à son confesseur, le jésuite Chauveau. Celui-ci l'envoie à Paris.
Dans l'escalier du garde des sceaux, la Dauversière rencontre M. Olier, le futur fondateur de Saint-Sulpice. Ils s'entendent. Ils organisent ensemble la Société de Notre- Dame de Montréal. Société extraordinaire dont les membres s'interdisent tout bénéfice et ne veulent que « travailler purement à préparer la gloire de Dieu » !
Les six associés de 1640 obtiennent leur concession. Et ils trouvent l'homme qui dirigera leur entreprise : un jeune officier, Paul de Chomedey de Maisonneuve, qu'enthousiasma, comme la Dauversière, la lecture des Relations des jésuites.
Mais cette entreprise semble absurde à ceux qui n'ont pas la foi. Le gouverneur Montmagny engage Maisonneuve à s'établir plutôt dans l'île d'Orléans, en face de Que-
bec. MaisonneuvC refuse : il sait quelle est sa mission. Après l'hivernage, il part. Le 17 mai 1642, il fonde Villemarie, qui deviendra Montréal. Le P. Vimont y dit la première messe et prophétise : « ... Ce que vous voyez n'est qu'un grain de moutarde, mais il est jeté par des mains si pieuses et si animées de l'esprit de la foi et de la religion que sans doute il faut que le ciel ait de grands desseins, puisqu'il se sert de tels ouvriers; et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toutes parts. »
Cependant rien n'est fait; les prévisions les plus pessimistes se réalisent. Les associés se ruinent; la colonie manque de mourir de misère; puis les Iroquois l'assaillent. La devise Ense et aratro devient, obligatoirement et cruellement, celle de Villemarie. Au travail, au repos, pendant le sommeil, partout et toujours, c'est l'alerte, la bataille, la mort possible ou, pire, la captivité avec ses supplices démoniaques. Durant des années et des années, il faut que Maisonneuve et ses compa-
gnons soient des héros quotidiennement. Facile, auprès de celui-là, le courage, même sublime, d'une heure ou d'un jour! Le sang, ici, se verse goutte à goutte; le martyre peut être aussi long que l'existence. Néanmoins les colons-apôtres ne cèdent pas. Elle ne cède pas non plus, la Société dont le modeste la Dauversière n'a pas voulu être directeur, mais qu'en réalité il dirige, sagement, pratiquement et avec la ténacité imperturbable d'un croyant. En 1659, il va encore à La Rochelle veiller au départ d'un convoi. Puis, quelques mois après, il meurt à La Flèche, presque ignoré, ce fondateur de ville, cet homme d'imagination géniale et de charité sainte qui, sans une pensée d'intérêt personnel, sans ressources, sans puissance humaine d'aucune sorte, a donné la vie par delà l'océan à une contrée immense qu'il n'a jamais vue!
Jérôme le Royer de la Dauversière reccnnaîtrait-il, réalisé, son rêve? Maisonncuve retrouverait-il Villcmaric?
Du haut d'une colline qui est un parc — le Mont-Royal — je contemple, ainsi que Rome du Pincio, Montréal.
La ville apparaît comme sur un plan étalé, plate et nette. On y voit autant d'arbres que de maisons, ce qui explique sa surprenante étendue. Les habitants ne s'y entassent pas dans des boîtes superposées, comme en certaines cités du vieux continent; la vie prend ici la place qu'il lui faut; parmi les demeures des hommes, l'assainissante nature perpétue ses bienfaits : du vêtement de verdure qui dut couvrir l'île aux temps primitifs, la trame au moins subsiste.
Là-bas, le Saint-Laurent tourne, le Saint- Laurent, route fermée l'hiver, mais qui, du printemps à l'automne, apporte au Canada l'Europe. Des montagnes, plus lointaines et moins élevées qu'à Québec, ornent l'horizon, telles qu'une réplique affaiblie, mais harmonieuse, de la grande splendeur des Laurentides.
Le long de ce balcon qui rappelle un peu la terrasse de Meudon, l'air est vif, la sensation d'altitude épanouit le cœur... Pour-
tant ce n'est point la paix québecquoise.
Par-dessus le Saint-Laurent, un immense pont de fer passe comme d'un bond : il atteste la hardiesse et la souveraineté de l'industrie moderne. La chaleur de ce bel aprèsmidi de juin rabat sur les toits les lourdes fumées usinières. De tous côtés, dans l'atmosphère immobile, on les voit stagnantes.
Montréal travaille comme New-York ; Montréal est une ville américaine, une ville d'affaires.
Quand on la visite, cette impression ne s'efface pas. On trouve bien des quartiers de plaisance, des villas autour desquelles s'étale le luxe abondant des verdures et des gazons entretenus à l'anglaise; on y découvre aussi de vrais coins de province, comme le square Saint-Louis; mais au port et dans le centre, sous les fils des tramways électriques, le caractère s'accuse, devient dominant. En ces rues larges, qui se coupent à angle droit, le commerce règne, et la finance. Cité de labeur matériel, d'activité pratique !
L'élément français n'a plus d'ailleurs à Montréal l'écrasante majorité de Québec. Sur
quatre cent mille habitants environ, cent mille sont des Canadiens-Anglais. Et ces Canadiens-Anglais, prétendent certains écri-A vains, l'emportent sans peine dans la lutte économique : leur incontestable suprématie prouve l'infériorité de l'autre race (1).
Mais comparez donc les situations, d'abord ! Les Canadiens-Français, livrés à eux-mêmes, ou pour parler plus exactement, abandonnés, n'ont reçu d'Europe ni aide ni capitaux; les Canadiens-Anglais, au contraire, ont toujours trouvé abondamment pour leurs entreprises l'argent anglais et américain. Si un coureur a cent mètres d'avance, au départ, ' sur son concurrent, n'est-il pas naturel qu'il tienne longtemps la tête (2) ?
(1) Cette opposition des deux races, familière à M. André Siegfried et à tant d'autres, est-elle justifiée? Les Irlandais et les Ecossais réunis sont beaucoup plus nombreux que les Anglais. Sur la population totale du Canada, il n'y a guère qu'un cinquième de vrais Anglo- Saxons. Et, comme nous le verrons plus tard, l'élément celte, dominant chez les prétendus Anglo-Canadiens, constitue leur principale force.
(2) Puis il ne faut pas exagérer cette avance. Dans le bulletin spécial de la Chambre de commerce française de Montréal, publié en mai 1909, M. G. L. écrivait très
Cependant, les quelques grandes affaires canadiennes-françaises qui existent suffisent à démontrer la compétence de ceux qui les dirigent. La Banque nationale et la Banque d'Hochelaga sont-elles inférieures en quoi que ce soit aux banques anglaises? Le Crédit foncier franco-canadien, fondé avec des capitaux français et dont la direction générale est à Paris, mais qui fonctionne avec le concours des Canadiens de notre race, le Crédit foncier franco-canadien n'a-t-il pas une réputation de sagesse et de prospérité vraiment incomparable ?
justement : « Ses gros capitaux, ses grandes entreprises, ses opulentes maisons placent l'Anglais dans un cadre par trop éblouissant, à notre avis, pour l'observateur superficiel et pour le simple passant. Banques, chemins de fer, transports maritimes et fluviaux, grandes industries et commerce de gros paraissent lui constituer une manière d'apanage, nous en convenons. Mais après?
« Après, franchissons cette façade mirobolante et contemplons ce qui se passe par derrière... Ce sont des Français qui tiennent les principaux emplois. »
Et, après avoir ceii.slaté la supériorité du Canadien- Français dans les professions libérales, le rédacteur du Bulletin de la Chambre de commerce nous montre qu'il l'emporte aussi en agriculture, qu'il est le colon par excellence, l'invincible conquérant du sol.
Mais, en fait d'affaires, y en a-t-il d'ailleurs de mieux conçues que les grands journaux canadiens-français? Ils sont trois à Montréal : un du matin, le Canada; et deux du soir, la Presse et la Patrie. Quand les camelots crient dans la rue ces deux derniers, on pourrait donc, en fermant les yeux, se croire à Paris. Il est vrai que Messidor manque et je crois qu'il manquera toujours.
Voyez la Presse, journal de faits-divers, de nouvelles et de publicité, journal populaire aussi comme notre Petit Parisien : pas un de ses entre-filets qui ne soit utile, qui n'ait un but précis, qui ne satisfasse un goût, un besoin ou quelque innocente faiblesse des lecteurs ! Au point de vue pratique, c'est un chef-d'œuvre quotidien; et son tirage d'environ cent mille n'a rien qui surprenne (1).
Les journaux canadiens observent le repos
(1) Si l'on songe qu'il n'y a guère qu'un million et demi de Canadiens-Français au Canada, ce tirage est énorme. Un journal français, qui l'égalerait proportionnellement, tirerait à plus de deux millons et demi !
La Presse a pour directeur M. Dansereau, pour rédacteur en chef un Français : M. Helbronner. M. Thomas Coté vient d'en être nommé gérant général.
du dimanche et n'ont donc que six numéros par semaine (i); mais celui du samedi paraît avec un plus grand nombre de pages (trentedeux pour la Presse au lieu de quatorze ou seize), et la couverture en est illustrée en couleur, sans que le prix d'un cent ou un sou soit augmenté. De façon que le public dominical, s'il mange rassis son pain intellectuel, l'a du moins plus abondant et relevé de condiments spéciaux !
Enfin, ces grands journaux possèdent un mérite de plus en plus rare même en Amérique : jamais ils n'emploient pour s'attirer une clientèle l'appât de la grivoiserie.
L'infériorité pratique des Canadiens-Français, affirmée pourtant dans des livres fort sérieux d'apparence, ne saurait donc se démontrer. Et il serait d'ailleurs bien inexpli-
(i) Il y a des journaux hebdomadaires improprement appelés journaux du dimanche, qui sont imprimés le samedi, comme le Rationaliste ou la Croix. Ils mènent parfois des campagnes politiques très vives.
cable que ce fût en s'américanisant que ces Normands, ces Percherons ou ces Manceaux eussent perdu le sens des affaires !
Cependant, n'oublions pas, même au Nouveau Monde, que ce sens des affaires n'est pas le premier des dons. Les Carnegie et les Rockfeller ont fait preuve de qualités intellectuelles et d'une énergie nullement méprisables; mais, cela reconnu, ne les verrionsnous pas néanmoins disparaître, s'anéantir, en face d'un Hugo, d'un Delacroix, d'un Berlioz, d'un Pasteur? S'ils prennent quelque exceptionnelle dignité sociale, ces milliardaires, c'est dans la mesure où ils savent sacrifier leur argent aux réalités supérieures (1). Fondateurs de bibliothèques ou d'universités, ils méritent une estime à laquelle ne pourraient prétendre les ordinaires entasseurs de bank-notes. A mesure que le tas de leurs millions dépensés ainsi diminue, ils grandissent. Ils deviennent dignes d'en-
(1) Personne ne l'a plus franchement reconnu que Carnegie lui-même. — Cf. l'A B C de l'argent et l'Empire des affaires (traduction Maillet). Paris, Flammarion.
trer, comme membres bienfaiteurs, dans la société des hommes qui pensent.
Les Canadiens-Français sont assez français pour que de telles idées ne leur restent point étrangères. Alors donc que certains écrivains graves paraissent reprocher à nos cousins d'outre-mer une prétendue infériorité dans les affaires, les jeunes littérateurs les accusent au contraire de s'en soucier trop, et trop exclusivement.
M. Gonzalve Désaulniers, poète lui-même, déclarait récemment dans une conférence sur le poète Garneau, fils de l'historien : t J'avoue que c'a été pour moi, depuis longtemps, un douloureux sujet d'étonnement que cette indifférence un peu dédaigneuse des gens de chez nous envers ceux qui se livrent aux travaux de l'esprit... Disons donc le mot : on a peur du livre chez nous. »
Et, après avoir rappelé que la France, comme Athènes, doit sa gloire surtout à ses écrivains et à ses artistes, M. Désaulniers concluait éloquemment : « Cette gloire de la France, ne devrions-nous pas avoir un peu l'orgueil de la partager en Amérique? En
ces temps de matérialisme outrancier, n'est-ce pas à nous, Français, issus de Français, d'entretenir le feu sacré de l'art dans cette seconde moitié du monde! Efforçons-nous donc, au contraire de M. Viviani, d'allumer dans notre ciel des lumières qui ne s'éteindront jamais. »
Et M. Louvigny de Montigny, un des plus doués parmi les a jeunes », disait mélancoliquement à Noël : « Aux étalages de nos libraires, vous avez dû remarquer, ô Françoise (i), combien la littérature étrangère nous apporte d'oeuvres jolies au retour de la Noël, et combien surtout cette importation dénote de vitalité et de perfection ! En comparaison de tout cela, notre littérature en capilotade ne vous a-t-elle pas fait pleurer?» Et il s'écriait : <r D'où vient l'infériorité' de notre littérature? — L'encouragement manque. »
Mêmes plaintes, chez les artistes qui peinent plus durement encore, car ils n'ont point le métier d'à côté du journalisme!
(i) Ces lignes étaient écrites dans le Journal de Françoise.
Quelque satisfaction leur sera bientôt accordée, puisque l'on crée une direction des Beaux-Arts à Ottawa. Il est question aussi à Québec de donner des encouragements particuliers — et pratiques — aux littérateurs canadiens-français (i).
En attendant, malgré la destinée marâtre, il y a des écrivains et il y a des artistes (2).
L'année dernière, à Montréal, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, qui est la fête nationale des Canadiens-Français, on inaugurait le monument de Crémazie, œuvre du sculpteur Hébert.
Crémazie fut un des tout premiers poètes canadiens-français. Malheureusement, ce poète était aussi libraire; et sans doute les mêmes grâces d'état ne peuvent servir pour les deux professions. La librairie périclita donc; la gêne vint, puis la ruine; et, avec la ruine,
(1) Cf. la Presse de Montréal du 10 avril 1907.
Plus d'une fois encore, je citerai des faits postérieurs à mon voyage. Je tiens plus à bien renseigner mes lecteurs qu'à respecter la chronologie.
(2) Voyez, pour la littérature, les Études et les Nouvelles Etudes de Littérature canadienne -française de M. Ch. ab der Halden. Paris. De Rudeval.
l'affolement. Excusable par cet affolement qui annihilait son libre arbitre, le pauvre Crémazie perdit tout, sans excepter l'honneur. Il dut fuir. Il se réfugia en France, d'où il écrivit à sa famille, et aux rares amis demeurés fidèles, des lettres très simples, mais parfois d'une bien belle et bien noble tristesse. Il subit à Paris la captivité du siège, qu'il relata dans un journal pittoresque, véhément, naïf et très partial. Après plusieurs années d'exil et d'épreuves, il mourut au Havre, seul, sous un faux nom. Longtemps sa tombe resta ignorée (1).
Aujourd'hui, la réhabilitation est venue, et la gloire. Un comité s'est formé pour l'érection d'un monument; un poète, Fréchette, dont la Légende d'un peu-pie fut publiée à Paris avec une préface de Jules Claretie, a
(1) Elle a été retrouvée en 1900 par un Canadien : M. Philippe Mazurette. L'indication donnée par lui (derrière la chapelle, 41e division, lettre Z, nr 25) a été vérifiée l'année dernière par M. l'abbé Chartier. (Cf. la Vérité de Québec, 22 septembre 1906.)
Il serait à souhaiter que les amis du Canada fissent élever un monument, si modeste fût-il, sur cette tombe que plus rien ne désigne.
provoqué les souscriptions par de nombreuses conférences. Le sculpteur canadien-français Hébert a glorifié Crémazie comme il avait glorifié Maisonneuve (i).
Dans les discours prononcés et dans les vers déclamés à l'inauguration, en même temps que l'hommage à Crémazie, c'est, inséparable, l'hommage à la France!
On trouvera au pied de ce monument, dit le poète Fréchette, « la consécration formelle des traditions qui unissent pour toujours la France de l'Europe à la France d'Amérique.» Le shérif Langelier, de Québec, s'écrie : o Ah ! comme il l'a profondément aimée, sa patrie, lui qui devait pourtant mourir, — je ne dirai pas sous un ciel étranger fuisqifil est mort en France, — mais enfin loin de son pays ! »
o Nous l'aimons pour la France et pour le Canada », proclame le poète Charles Gill.
Ce même poète écrivit la préface des Soirées du château de Raniezay (2) où les mem-
(1) Le monument de Maisonneuve est le plus beau du Canada. Le sculpteur Hébert, qui s'est formé à Paris, a orné le Parlement de Québec et celui d'Ottawa.
(2) Les écrivains qui formaient le groupe de YÉcole
bres de l'a Ecole littéraire » de Montréal publièrent, selon sa modeste expression, ce que chacun d'eux a avait écrit de moins mauvais ».
D'inégale valeur, ces morceaux n'en témoignent pas moins tous d'un effort consciencieux. Les deux nouvelles de Fréchette : la Tête à Pitre et Coq Pomerleau, la seconde surtout, se distinguent par un franc pittoresque; le parler populaire qu'elles nous révèlent a la saveur des framboises et des « cerises à grappes » de là-bas.
Les poètes abondent, comme en toutes les jeunes littératures.
L'un d'eux, Emile Nelligan, épris de Bau-
littéraire se réunissaient au château de Ramezay, ancienne résidence des gouverneurs convertie en musée des antiquités nationales. « Les canons qui grondèrent les réponses héroïques, disait Charles Gill, la cloche qui sonna l'adieu, sont là; il semble qu'un mystérieux écho de leurs vibrations d'airain vient chanter à notre oreille, du fond du passé, pour nous apprendre à faire gronder la victoire et sonner les adieux dans les beaux v Monsieur de Montcalm ! tout n'était pas fini!... Monsieur de Lévis! nous avons ramassé les tronçons de votre épée, et nous en avons fait des styles. Certes, en la brisant, vous ne croyiez pas que l'on apprendrait encore à écrire et à penser en français à Ville-Marie, en mil neuf cent »
delaire, de Verlaine, voire même de Rollinat, semblait un jeune barbare gauchement précieux; il errait dans la littérature comme au hasard; — mais bienheureux parfois était ce hasard-là! Puis, à dix-neuf ans, son intelligence, dont on pouvait tellement attendre, se rompit ainsi qu'une corde trop tendue. Et de son œuvre incomplète, embryonnaire, ce sonnet prophétique émerge, comme une statuette des ruines :
Ce fut un grand vaisseau taillé dans l'or massif. Ses mâts touchaient l'azur sur des mers inconnues. La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues, S'étalait à la proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper au grand écueil Dans l'océan trompeur où chantait la Sirène, Et le naufrage horrible inclina sa carène Aux profondeurs du gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un vaisseau d'or, dont les flancs diaphanes Recelaient un trésor que les marins profanes, Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputé.
Que reste-t-il de lui, dans la tempête brève? Qu'est devenu mon cœur, navire déserté ? Hélas 1 il a sombré dans l'abîme du rêve.
L' « Ecole littéraire » peut porter le deuil : elle a perdu une espérance
Cependant, ces Soirées du château de Ramezay étaient dédiées« A LA France, a la mère patrie ». Chaque page en manifestait l'inspiration française.
Il faut comprendre ceci : à tout progrès littéraire, artistique, intellectuel, au Canada, correspond un épanouissement du sentiment français.
Entre les artistes et la France, en effet, les liens se resserrent autant, sinon davantage. Le sculpteur Hébert vient à Paris chaque année. Le peintre Suzor-Coté, qui expose en ce moment (1) au Salon des Artistes français une vaste toile où il a lyriquement représenté le débarquement de Jacques Cartier, a été élève de Bonnat, de Jules Lefebvre, de Tony Robert-Fleury et de Cormon. C'est dans un modeste atelier de l'impasse Ronsin que le jeune sculpteur Laliberté a modelé ces petits sauvages tirant de l'arc, qui lui valurent une
(1) Écrit en 1907.
mention honorable au même Salon et qui orneront bientôt une salle du Parlement d'Ottawa (i).
Mais les artistes canadiens-anglais euxmêmes n'échappent pas à notre influence. Le paysagiste Morrice (2) habite Paris. Brymner, dont j'ai vu à Montréal un si curieux portrait de chef indien, d'une facture vigoureuse et dure, un peu analogue à celle d'Emile Bernard, ainsi que des paysages simples, bellement lumineux, de l'île d'Orléans et de Sainte-Agathe, Brymner a passé plusieurs années en France, dans les environs de Fontainebleau. Son ami Cullen, dont j'ai visité l'atelier et qui pourrait avoir à Paris les succès de Thaulow, a vécu aussi dans l'intimité de notre nature rurale et forestière.
Singulière vision, en sortant du Montréal utilitaire et affairé! Dans ce grand atelier de Cullen, haut perché et qui semble un gre-
(1) Voyez dans la Revue hebdomadaire An il mai 1907 les appréciations de M Péladan sur ces deux artistes.
(2) Canadien-Anglais, dont la famille est d'origine écossaise.
nier, des toiles grimpent aux murs, d'autres s'entassent dans les coins. Le peintre luimême en apporte, qu'il pose sur un chevalet, tour à tour. Et, en ce chaud jour d'été où le soleil se sent durement sous les toits, l'hiver canadien surgit. Le poids des neiges écrase les collines au bord du Saint-Laurent. Ici, d'un trou dans les glaces que forme un tourbillon, une sorte de vapeur .de givre monte : on dirait un geyser froid, un volcan aux éruptions de grésil. Là, sur le névé que tachent une maisonnette et une mare verte, le soleil se couche, le couvrant d'une nappe rose.
Pour les littérateurs canadiens, cependant, il a longtemps existé un obstacle auquel ne se sont heurtés ni les peintres ni les sculpteurs.
Ce qui les paralysait, c'était notre concurrence.
Oh! une concurrence bien involontaire.... -
Au Canada, les directeurs de théâtres ou de journaux et les éditeurs prenaient nos
œuvres, sans payer, et en vivaient. On jouait ainsi Sardou, Rostand, Henri Lavedan, Capus, Bisson, Feydeau, Renard; on éditait ou reproduisait René Bazin, Jean Rameau, Pierre Maël, Jules Mary, Pierre l'Ermite, Georges Ohnet. Parfois on changeait le titre ou l'on supprimait le nom de l'auteur. Trois journaux de la province de Québec publièrent à la fois le Maître de forges en l'intitulant, l'un : Pour elle; l'autre : Cœur de femme; le troisième : Amours rouges. Un éditeur, estimant sans doute que le simple nom de Yan rendait insuffisamment alléchant un roman de Jean Rameau, le rebaptisa : Vaincu far V amour. Notre aimable confrère du Mois, M. Joseph Ageorges, eut la surprise de voir paraître dans une revue canadienne un de ses articles signé d'un nom inconnu. Il protesta — et reçut une lettre de sottises. Une aventure analogue advint à M. Bergerat.
Certain théâtre de Montréal ayant représenté Plus que reine, il écrivit au directeur avec une aigreur assez naturelle. Celui-ci répondit qu'il n'y avait pas de droit d'auteur au Canada et que c'était lui qui poursuivrait
M. Bergerat, si M. Bergerat ne retirait pas les expressions injurieuses dont il s'était servi.
En novembre 1903, M. Louvigny de Montigny publia dans une feuille éphémère (1), sous le pseudonyme de Florandeau, un article où il signalait ces errements scandaleux en demandant qu'ils prissent fin. Ils en avaient assez, les jeunes littérateurs canadiens ! Pourquoi leurs théâtres, leurs maisons d'édition, leurs périodiques auraient-ils payé les produits indigènes, puisque nous leur fournissions, à satiété, de la marchandise gratuite?
Je signalai l'article à M. Auguste Dorchain, alors questeur de la Société des gens de lettres, qui me fit convoquer par le Comité, ainsi que le directeur du journal. Mais l'un des conseils du Comité, Me Sauvel, un spécialiste du droit international, nous affirma que la Convention de Berne était applicable au Canada, et que, par conséquent, les auteurs français s'y trouvaient parfaitement
1) Le Canada, de Paris.
protégés. Allons donc ! Nos « gendelettres », pillés sans cesse, pillés toujours, auraient pu, depuis seize ans, ne plus l'être, pour peu qu'ils l'eussent voulu — et ils ne l'avaient pas voulu, ils ne s'étaient douté de rien, ils n'avaient rien fait ! Personne n'y pouvait croire, ni en France, ni surtout au Canada. Ce fut alors une campagne de presse longue et confuse. Enfin l'Association des journalistes canadiens-français, disparue depuis, soumit le cas à un excellent avocat de Montréal : Me Geoffrion. Et Me Geoffrion conclut comme Me Sauvel. Et au ministère de l'agriculture — les ceuvres littéraires, au Canada, doivent être déposées au ministère de l'agriculture pour l'enregistrement du droit des auteurs — on était exactement du même avis. Mais il s'agissait de trouver le héros qui intenterait le premier procès. Ce héros fut M. Jules Mary. La justice canadienne le reçut d'ailleurs aussi gracieusement que la Belle au bois dormant accueillit le prince Charmant; elle pouvait dire de même : o Vous .vous êtes bien fait attendre ! »
M. Jules Mary gagna en première ins-
tance et, au moits de juin 1906, en appel. La Société des gens de lettres nomma un représentant à Montréal. Un à un, les grands journaux canadiens traitèrent. Ce fut la Presse qui donna l'exemple.
Tandis qu'il n'y a point, pour ainsi dire, de colonie française à Québec, on compte environ quatre mille Français à Montréal.
Pendant douze ans, nous y avons eu un consul général, M. Kleckskowski, en qui semblait se personnifier l'entente cordiale des deux peuples. Il avait pris le vrai moyen de réussir au Canada, qui est de l'aimer. Au lieu de s'irriter stérilement des divergences d'opinions, des différences de moeurs, il avait cherché les terrains communs et il les avait trouvés; il entretenait les affinités traditionnelles; il représentait vraiment la France
(1) M. Kleckskowski, en récompense de ses exceptionnels services, a été nommé ministre plénipotentiaire. Son successeur, très zélé et très actif, fut M. Dallemagne que vient de remplacer M. de Loynes.
et non telle ou telle politique éphémère.
Que de points d'appui, d'ailleurs, à Montréal !
Grâce à feu l'abbé Colin, supérieur de Saint-Sulpice (i), secondé par un illustre ami parisien, Ferdinand Brunetière, une çhaire de littérature française a été fondée à l'Université Laval de cette ville, chaire dont le titulaire est toujours un professeur français (2).
Et ceci, c'est dans le domaine intellectuel, où la sympathie presque unanime des 0 jeunes » pour la France suffirait à créer un milieu très favorable.
Mais, quant aux intérêts matériels, la situation semble aussi satisfaisante. Notre commerce a, maintenant, dépassé celui de l'Allemagne; nous venons donc en troisième rang, après les Etats-Unis et l'Angleterre (3).
(1) Cette congrégation de Saint-Sulpice, qui a renau de si grands services au Canada, y est encore une force, et une force française.
(2) Les titulaires de cette chaire ont été jusqu'ici MM, de Labriolle, Laurentie, Léger et Arnould. M. Louis Gillet, gendre de M. René Doumic, vient de leur succéder,
(3) On le doit certainement en grande partie à
Et une chambre de commerce française existe depuis 1886 (1); elle publie un bulletin; elle renseigne avec empressement les négociants de France, elle guide de ses conseils ceux qui veulent atteindre le public canadien.
Enfin, au point de vue de la charité, et de la charité organisée sous sa forme la plus moderne, la plus pratique, l'Union nationale française paraît comparable aux meilleures œuvres de la mère patrie. Fondée aussi en 1886, elle a pris un développement nouveau sous la présidence de M. Jules Helbronner (2). Elle distribue des secours à domicile : aliments et remèdes; elle rapatrie les Français incapables de gagner leur vie au Canada; elle pourvoit à l'inhumation des indigents; mais, ce qui vaut encore mieux, elle a créé pour les vivants une maison de
M. Poindron, agent commercial du Canada en France. Parfaitement renseigné, très dévoué et très ingénieux, il a rendu presque autant de services aux négociants français qu'aux négociants canadiens.
(1) Board of Trade Building, Chambre 230. — Le président de la chambre de commerce française est actuellement l'aimable M. Chouillou.
(2) M. Jules Helbronner a reçu la croix de la Légion d'honneur sur la demande du consul général
g6 CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
refuge et un bureau de placement. Bien des immigrants arrivent sans ressources, sans pouvoir même atteindre leur destination définitive : l'Union française les loge et les nourrit jusqu'à ce qu'ils aient trouvé ou qu'elle leur ait fourni les moyens de poursuivre. A ceux qui désirent travailler à Montréal même, elle procure, non sans peine, de l'ouvrage.
Naturellement les membres de l'Union française témoignent peu d'enthousiasme pour l'émigration dans l'Ouest, car ils ne voient guère que ceux qui en reviennent, c'està-dire ceux qui y ont échoué. Quant à la province de Québec, M. Helbronner et ses collègues ayant, comme lui, étudié la question, y voudraient des agriculteurs français qui, pourvus de capitaux importants, achèteraient des fermes ou, moins riches, entreprendraient près des villes la culture maraîchère (des primeurs surtout) avec leurs procédés perfectionnés.
Cependant il y a une immigration qui réussit on ne peut mieux en plein Montréal : celle des domestiques.
Pour elles le pays est de cocagne — et de misère pour leurs maîtres. Ceux-ci ne savent plus conïment se faire servir, même pour douze, treize piastres (1) par mois ou davantage. Aussi combien les annonces qu'ils insèrent dans les journaux sont-elles alléchantes !
« Servante générale (2), demandée tout de suite. Pas de lavage. Pas cV enfants. »
Pas d'enfants! Cette mention revient si souvent qu'on douterait de la fécondité canadienne si on ne la connaissait par ailleurs.
« On demande une servante pour aider au ménage dans une petite famille; pas de lavage et un bon chez soi. »
Et voici la note touchante :
a On demande une servante qui sera traitée comme V enfant de la maison. »
Mais cette formule, quoique gracieuse, reste vague. D'autres, plus positifs, ont trouvé mieux :
« Servante générale demandée pour petite famille (toujours). Aura trois soirs par se-
(1) La piastre canadienne vant cinq francs.
(2) Bonne à tout faire.
maine, plus dimanche après-midi et soir. » Cela même ne satisfait pas toutes les exigences, qui croissent. Ainsi qu'à New- York, faudra-t-il que des familles de plus en plus nombreuses vivent dans des pensions?
En attendant, nos cuisinières et nos femmes de chambre peuvent trouver là-bas de bonnes places. « Pas d'objection, lisais-je dans une autre annonce, à une Française ou fille de couleur. » Rares sent les maîtres qui feraient a des objections » à une Française — et qui ne la préféreraient pas à une négresse.
Seuls peuvent s'acclimater au Canada les
I Français qui savent en comprendre et en respecter les usages, les habitudes, les façons de penser et de vivre.
Malheur à qui se choque des différences entre nos deux pays, je le répète, car elles sont nombreuses, et aussi importantes que nombreuses ! Sur la question religieuse il y a même une sorte d'opposition. En France, le catholicisme n'est plus officiel; il avait, de
fait, cessé de l'être bien avant la rupture du Concordat; chez les Canadiens-Français, au contraire, il l'est, malgré l'absence de tout concordat.
Le clergé, ai-je déjà dit, a gardé toute son influence sociale. Et il en use. Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, surveille les acquisitions faites par la biliothèque municipale, frappe d'interdit les journaux qui lui semblent dangereux, assume en toute occasion le rôle de gardien des moeurs. Tels les évêques des premiers siècles, il se considère comme defensor civitatis; mais, la cité n'ayant pas besoin d'être protégée contre des périls extérieurs, c'est à l'intérieur qu'il la défend.
Il faut donner un exemple, pour bien montrer comment cette autorité s'exerce.
Récemment le théâtre des Nouveautés avait joué la Rafale de M. Bernstein. L'archevêque y vit une apologie du suicide. Il pria le directeur de suspendre les représentations; et, celui-ci s'y étant refusé, il ordonna aux ûdèles de ne plus fréquenter cet établissement. Les fidèles obéirent et le directeur céda.
a Puisque maintenant vous reconnaissez