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votre erreur, répondit Mgr Bruchési à la déclaration de soumission, et que vous me donnez l'assurance solennelle de vos bonnes dispositions pour l'avenir, je consens à lever l'interdit contenu dans ma lettre de dimanche dernier, à la condition que la mise à l'affiche de vos pièces soit approuvée par un comité de censure.
« Ce comité est demandé par beaucoup de citoyens; il sera une garantie et une protection pour l'art et le drame tels que nous les voulons dans notre société chrétienne; et j'espère qu'il sera établi pour tous les théâtres de Montréal. »
/ Le Théâtre des Nouveautés et le Théâtre / National acceptèrent très volontiers : avec ce / système, ils n'auraient plus à craindre de ne pas pouvoir jouer une pièce après l'avoir montée-
Cependant Mgr Bruchési ne se chargea pas lui-même de constituer le comité de censure : respectueux de l'autorité civile, il s'adressa au Conseil de Montréal qui nomma aussitôt une commission pour étudier la réalisation du projet.
L'archevêque avait reçu entre temps la lettre suivante :
« Toronto, 19 avril 1907.
0 Mon cher archevêque,
a C'est avec plaisir que j'ai appris par les journaux de Montréal que vous avez réussi à établir une censure sur les pièces jouées dans les théâtres de cette ville. Il se fait actuellement un mouvement identique à Toronto, défendant aux enfants au-dessous de seize ans d'aller au théâtre.
« Un échevin m'a demandé de l'aider dans ce mouvement; c'est pourquoi je vous écris vous demandant de me renseigner sur les moyens que vous avez employés pour en arriver à cette fin.
a Permettez-moi de vous féliciter en même temps sur votre propagande de tempérance pour laquelle je vous souhaite tout le succès possible (1).
« Notre comité chargé d'étudier le pro-
(1) Mgr Bruchési mène une tics active campagne antialcoolique.
blême des théâtres se réunit la semaine prochaine et je vous serais obligé de me répondre le plus tôt possible.
« Signé : S.-D. CHOWN,
« Secrétaire général de la section de tempérance et de réforme de la Congrégation méthodiste. »
On voit donc que, loin de déplaire aux protestants, cet interventionnisme leur paraît très légitime et très opportun. Il est, pour ainsi parler, dans les mœurs canadiennesanglaises autant que dans les mœurs canadiennes-françaises.
La Presse du 3 avril 1907 disait à ce sujet : « // n'y a fins aucun rapport entre notre mentalité et la mentalité française... Nous l'avons déjà dit, personne parmi nous ne se croit un grand caractère, ne s'attribue un tempérament supérieur à celui de son voisin et ne possède des nerfs montés sur un violon. Nous n'en avons pas le temps, occupés que nous sommes au travail de tous les jours. Les thèses sont des rêves : qu'en avons-nous besoin? Nous allons à ces pièces pour l'amour du beau langage qu'elles contiennent; mais, au fond,
elles nous ennuient, puisqu'elles ne répondent à rien de ce que nous attendons d'une honnête récréation. On a beau dire que c'est de l'art et de la ciselure; c'est toujours, aussi, de la malpropreté... L'imagination de nos auteurs modernes est-elle si tarie qu'ils ne puissent trouver de situation amusante en dehors de l'adultère? Est-ce que cette sale pratique devient le pivot de la société? »
Et la Presse approuvait pleinement la création d'un comité de censure.
Je ne saurais parler, comme dirait un juriste, de la question d'espèces, car je ne connais pas là pièce de M. Bernstein. Quant au principe, je ferai seulement une remarque. L'autorité du clergé est exclusivement morale : il ne dispose d'aucune contrainte matérielle. Les citoyens de Montréal étaient libres d'aller au Théâtre des Nouveautés malgré l'interdiction de l'archevêque : ils n'y sont pas allés, parce qu'ils ne l'ont pas voulu. Et la direction du théâtre, en cédant après réflexion, n'a fait que se conformer à la volonté du public — comme font toutes les directions de théâtres du monde.
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/" L'autorité de l'Eglise au Canada repose / donc sur le consentement général.
Général, mais non unanime.
L'anticléricalisme existe à Montréal. Il y a même dans cette ville une loge maçonnique! Et quelques journaux canadiens esquissent déjà des attaques sournoises contre le clergé, sinon contre la religion.
Quel sera l'avenir? Certains prêtres ne l'envisagent pas avec cet optimisme que j'admirais à Québec. J'entends encore et je vois un curé de l'Ouest, fumant sa pipe devant son petit presbytère de planches, qui me disait que dans quinze ou vingt ans le Canada français en serait au même point que la France.
Le polémiste religeux J.-P. Tardivel, dans son étrange roman : Pour la ■patrie, prévoyait une lutte où les siens ne l'emporteraient qu'à une bien faible majorité, et grâce à un mivracle (i).
,(i) Voici comment Tardivel décrivait la situation mo-
Néanmoins, gardons-nous de prophétiser.
Et surtout n'assimilons pas le Canada à la France !
Tout d'abord, les hommes d'affaires ont là-bas une influence beaucoup plus grande : ils forment une classe de gens pratiques, conservatrice par intérêt, qui s'opposera toujours aux conflits violents et perturbateurs. Ce n'est qu'une minorité, recrutée parmi les journalistes, les jeunes écrivains, les avocats, les médecins, qui a commencé, plus ou moins hardiment, la guérilla anticléricale : or, l'autorité de ces « intellectuels » paraît assez faible.
D'autre part, le mouvement ouvrier reste jusqu'à présent bien différent du nôtre. Le terrible député Verville siégerait, en France,
raie de Québec en 1945 : « La foi baisse. Tous le voient, tous l'admettent aujourd'hui. Il y a encore beaucoup de bon dans les campagnes, dans les masses profondes des populations rurales; mais les gens de bien sont paralysés par l'apathie et la corruption des classes dirigeantes. Ne nous étonnons donc pas de retrouver dans notre pays, au milieu du vingtième siècle, toutes les misères que la France et les autres pays de l'Europe connaissaient déjà au siècle dernier. » (Pour la Patrie, Rcman du vingtième siècle. Montréal, 1895.)
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à côté de l'abbé Lemire. J'ai lu le programme d'un candidat du même bord, qui a d'ailleurs échoué : je n'y ai trouvé aucune trace de collectivisme, mais seulement du « réformisme ».
Les chefs ne songent point à se déclarer antireligieux; même s'ils l'étaient au fond, ils s'en tairaient, par crainte de s'aliéner les masses foncièrement catholiques (i). Si le clergé, comme on doit l'espérer, ne condamne pas les revendications légitimes, si surtout il sort de ses rangs quelque Manning ou quelque Ketteler, l'unité morale et la stabilité sociale, malgré certaines batailles presque inévitables (2), seront assurées au Canada pour longtemps encore.
(1) Je sais bien qu'on a processionné, un l" mai, avec on drapeau rouge, dans les rues de Montréal, et qu'on a insulté en passant l'université catholique. Mais ces manifestants peu nombreux étaient pour la plupart des étrangers : Italiens, Russes, Allemands, Syriens, Israélites. — A ce propos, on peut remarquer que Montréal est très cosmopolite. J'y ai vu des affiches bilingues, en anglais et en hébreu, annonçant une conférence d'un agitateur israélite venu de Russie.
(2) Sur les questions d'enseignement, par exemple.
Mais Montréal n'a pas qu'une âme : il a un corps, et un vaste corps.
A ce point de vue extérieur et matériel, qu'est-ce qui le caractérise, qu'est-ce qui le distingue d'une cité française?
Je me le demande, avant de partir, dans ma chambre dont la fenêtre s'ouvre sur un jardin et que verdit l'ombre des érables aux feuilles encore neuves.
Cette saine abondance des arbres en pleine ville constitue, je l'ai déjà dit, une première particularité; mais on pourrait la troaver dans nos provinces. Je crois plus distinctif l'usage constant, en la plupart 3es quartiers, du bois, concurremment ou non avec la brique, pour la construction des maisons. Cela leur donne je ne sais quoi de léger, de gai : un air de villégiature. Peu élevées, plusieurs, dans ma rue, ont des galeries, presque toutes un escalier extérieur. Elles semblent faites pour l'été, ces habitations d'un pays aux si rudes hivers!
Sur bien des points, le confort dépasse celui de Paris : partout, même en de très modestes demeures, on a des salles de bains et aussi des meubles spéciaux où, pendant la saison chaude qui commence, les aliments se gardent frais.
Tous les matins, on distribue la glace, comme le lait ou le pain. Le livreur passe, jette un ou plusieurs blocs sur chaque seuil; et les servantes viennent les cueillir avec de grandes pinces en fil de fer.
On flâne peu à travers les rues (et ceci n'est ni provincial, ni parisien). Les tramways — les -petits chars — sont, à certaines heures, pris d'assaut. Très commodes et desservant tous les quartiers, ils rendent presque inutiles les voitures dont les cochers rapaecs m'ont paru aussi redoutables que divertissants.
Mais, un charme spécial de Montréal, c'est la facilité qu'on y trouve à gagner la vraie campagne. Nos banlieues lépreuses, nos paysages de misère, qu'a si âprement exprimés Raffaëlli, on a le bonheur de les ignorer encore, là-bas.
Je m'en suis rendu compte le jour où
M. Dansereau, directeur de la Presse, m'a invité au Hunt Club, derrière le Mont-Royal. Après le. repas à la fois cordial et luxueux, nous sommes allés sur le balcon. La plaine aux pommiers verdoyait, indéfiniment. Rien ne rappelait la ville. Pas une fumée industrielle ! Pas un bruit ! Aucun obstacle à la vue, à la large brise, à l'épanouissement de l'âme ! La paix du ciel rayonnait sur cette terre que la culture avait fécondée sans l'enlaidir. Là où les Iroquois s'embusquèrent, où le sang coula, régnait la bonne civilisation agricole : la nature amie de l'homme l'invitait tour à tour au travail heureux et au repos sans soucis.
Ici comme ailleurs, Maisonneuve n'aurait pas d'abord reconnu son île; — mais, ensuite, avec quels cris d'action de grâces vers Dieu il l'aurait admirée!
Les qnatre races. — Sir Wilfrid Laurier. L'été d'Ontario.
« Guillaume fit publier son ban de guerre dans les contrées voisines; il offrit une forte solde et le pillage de l'Angleterre à tout homme robuste qui voudrait le servir de la lance, de l'épée ou de l'arbalète. Il en vint une multitude, par toutes les routes, de loin et de près, du Nord et du Midi. Il en vint du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la France et de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne, des Alpes et des bords du Rhin. Tous les aventuriers de profession, tous les enfants perdus de l'Europe occidentale accoururent à grandes journées; les uns étaient chevaliers et chefs de guerre, les autres simples piétons ou sergents d'armes, comme on s'exprimait alors;
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les uns offraient de servir pour une solde en argent; les autres ne demandaient que le passage et tout le butin qu'ils pourraient faire (i). » Ainsi Augustin Thierry décrit la formation de l'armée d'invasion que commanda le duc Guillaume en 1066. Parmi ces recrues, auxiliaires des Normands, le plus grand nombre venait des provinces nommées les premières par l'historien : le Maine, lAnjou, le Poitou et la Bretagne. On est frappé de la similitude d'origine que l'on constate entre les conquérants de l'Angleterre et les pacifiques colonisateurs du Canada. Mais, tandis que ceux-ci eurent pour les indigènes une bonté toute chrétienne et ne combattirent jamais qu'afin de se défendre, ceux-là écrasèrent les vaincus avec une cruauté systématique, inlassable, bestialement féroce. Ils gouvernèrent comme des fauves, à coups de griffes et de dents. Pires même que les tigres, qui assouvissent simplement leur faim, ils semblèrent souvent torturer par plaisir. Pen-
(1) Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, par Augustin Thierry.
dant des années, ces soixante mille envahisseurs, tenant sous eux deux millions d'hommes, en abusèrent et s'en jouèrent, les pressurèrent, les broyèrent sous leur mépris, sous leur haine, sous leurs vices, dans une sorte d'orgie de la tyrannie. Tous les soulèvements étaient vains; toutes les révoltes, brisées, rejetaient au plus profond de leur géhenne ceux qui les tentaient. Les Normands, plus intelligents, plus habiles, mieux armés surtout, paraissaient invincibles. Ils étaient, eux, des professionnels de la guerre. Et les pauvres terriens saxons retombaient toujours à leur servage de bétail martyrisé.
Cependant ils avaient parfois des revanches : quand les conquérants se battaient entre eux, les conquis prenaient parti ou, plutôt, on le leur faisait prendre; et, dans ces guerres civiles, ils pouvaient verser un peu du sang de leurs ennemis. Tout en combattant, ils se disaient qu'après la victoire, ils obtiendraient peut-être pour eux-mêmes, en guise de récompense, quelque adoucissement à leur sort. Espoirs sans cesse leurrés! Mais le jour vint d'une lutte plus importante :
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celle qui devait aboutir à l'obtention de la Grande Charte. Elle commença d'une façon fort mesquine, par une sorte de querelle de gourmands autour d'un gâteau. A des favoris venus du continent, Angevins et Poitevins surtout, le roi Jean distribuait les charges et les terres. Les Normands s'inquiétaient. Conquérants, allaient-ils se laisser conquérir à leur tour? Ils s'insurgèrent centre la fantaisie royale. Partis en guerre pour la vulgaire défense d'une proie, ils élargirent leur action, s'élevèrent des intérêts aux principes, aboutirent, sans bien le savoir peut-être, à la création d'un ordre nouveau.
Les Saxons avaient suivi avec leur entrain habituel et sans doute avec des illusions grandissantes. Ils y gagnèrent peu de chose. Simon de Montfort, défenseur de la Grande Charte (i), fit convoquer les bourgeois à son parlement de 1265... Innovation mort-née! Les Saxons continuèrent à n'être rien. Plus d'un siècle après, en 1381, leur misère les
(1) Le fils du féroce vainqueur des Albigeois faillit être le libérateur des Saxons.
poussa encore à l'insurrection; mais la tentative de Wat Tyler fut aussi pitoyablement malheureuse, aussi barbarement réprimée que les précédentes.
Malgré tout, la pacification devait s'opérer, par une très lente, mais très complète fusion. Au seizième siècle, c'était fait. Dans la nation ainsi constituée, où les institutions portaient la marque de leur double origine (1), les conséquences de la Grande Charte se développèrent. Elle apparut vraiment comme une des plus fortes racines de la grandeur anglaise; et Boutmy a pu en dire : « Son importance tient moins à la valeur des clauses qu'elle renferme qu'à ce fait qu'elle a fourni un centre d'action au sentiment national, jusque-là épars et languissant, qu'elle a jeté un nom et une date à l'imagination populaire et qu'elle est devenue le symbole de cette lutte victorieuse dans laquelle une noblesse féodale, puissamment
(1) «... Le droit anglais est en réalité, comme la langue anglaise, le résultat d'une fusion entre le droit saxon et le droit normand. » (Glasson, Histoire du droit et des institutions de F Angleterre.)
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groupée en un corps aristocratique, a fait voir, en plein moyen âge, une société politique consciente, défendant les libertés de tous par l'organisation de ses chefs naturels. Les dispositions de la Grande Charte sont aujourd'hui surannées; mais son esprit est toujours vivant. C'est lui qui pénètre encore et anime l'Angleterre contemporaine (i). »
Mais la conquête normande eut d'autres effets, et d'aussi grande importance. Dans la lourde pâte anglo-saxonne, elle introduisit un ferment neuf. Tenaces, travailleurs et vigoureux, mais plutôt sédentaires et médiocrement entreprenants, les sujets de Harold auraient formé sans doute une nation forte : rien ne semblait pourtant leur promettre une large expansion. Ils n'avaient pas le goût des lointaines aventures; ils n'étaient pas du tout marins de tempérament (2). Cependant
(1) Cité par Glasson.
(2) «... On s'imagine volontiers, mais tout à fait à tort, que les Saxons, parce qu'ils ont émigré dans une île, parce qu'ils ont été le prototype des Anglais maîtres de la mer, devaient être des navigateurs.
« Le Saxon est essentiellement un paysan, non pas un
les Normands vinrent; les Normands, ces coureurs d'océan, ces paladins pratiques qui avaient déjà envahi l'Amérique par le nord, occupé l'Islande, soumis la Russie, qui étaient descendus au Sud jusqu'à la Sicile, qui devaient plus tard coloniser les Canaries, le Canada, le Brésil, la Guadeloupe, et pousser jusqu'aux îles de la Sonde. Quelques siècles après on vit l'ancien caractère de la nation anglaise foncièrement modifié. Elle brigua l'empire des mers. Elle se tailla des domaines dans le monde entier. Ce n'était plus l'épais Anglo-Saxon attaché à sa glèbe; ce n'était plus le Normand turbulent qui faisait de si brillantes conquêtes, mais savait rarement les garder. C'était un peuple hybride : hardi comme le Normand, persévérant et organisateur comme l'Anglo-Saxon. Et avec lui marchaient l'Ecossais, marin et cultivateur, l'ardent Irlandais (1). Par toutes ces
marin. » (Henri de Tourville, Histoire de la formation particulariste, p. 285.)
(1) Terre-Neuve fut colonisée par les Écossais et les Irlandais ; les premiers établissements anglais au Canada furent dus à des Écossais.
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forces combinées triomphait le Royaume- Uni, si bien nommé — faisceau de races, mélange cohérent, groupe merveilleusement puissant, grâce à la convergence des qualités diverses que possèdent ceux qui le composent. L'Angleterre moderne serait bien aveugle si elle ne reconnaissait point ce que lui ont particulièrement apporté les Normands. A un Anglais, comme il s'en trouve parfois, qui semblerait se croire d'essence supérieure, un Canadien-Français, descendant des Normands, pourrait dire avec raison : « Ne le prenez pas de si haut. Nous vous avons donné la Grande Charte et nous vous avons appris la mer (i). Sans nous, vous ne seriez peut-être pas ici. »
(i) L'Mon. A. Turgeon, ministre des terres de la province de Québec, rappelait, dans un discours prononcé à Honfleur en 1898, ces paroles d'un autre ministre, canadien-anglais, l'Hon. M. Duffy : « Nous ne pouvons oublier que l'Angleterre est issue d'un double sang : c'est l'alliance du Saxon et du Normand qui a formé' la puissante nation anglaise. Nous vous devons plus que l'existence physique : ce sont vos pères qui ont acquis sur la féodalité toute-puissante les premiers germes de la liberté politique. » Cf. Georges Bellerive, Conféences et discours de nos hommes publics en France, Léger-Brousseau, Québec, 1902.
Et, s'il réfléchissait, le grand propriétaire, industriel ou financier anglo-saxon du Canada, de l'Australie ou du Cap conclurait qu'il doit très probablement sa prospérité aux bourreaux de ses ancêtres.
Néanmoins, cet Anglo-Saxon des colonies anglaises, il ne faut pas se le figurer, au Canada surtout, comme exerçant une domination sans partage. M. André Siegfried a intitulé son remarquable livre : le Canada — les Deux races. Titre périlleusement inexact ! En réalité, le Canada se partage entre quatre grandes races. Si les Ecossais et les Irlandais se considèrent — ainsi que les Canadiens- Français eux-mêmes — comme de loyaux sujets du roi Edouard, s'ils forment politiquement une sorte de bloc avec les Anglais (1), ils savent et disent pourtant qu'ils
(1) Cependant les Irlandais, en grande majorité catholiques, reprendraient leur indépendance s'il y avait conflit religieux. Mais, pour tout le reste, la communauté de langue a été plus forte que la communauté de foi :
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ne sont pas du même sang que ceux-ci; ils se soutiennent entre eux; ils gardent leurs fêtes spéciales : Saint-André ou Saint- Patrice. Ils n'ont ni le tempérament, ni par conséquent les qualités et les défauts des Anglais. Ils sont nettement distincts.
Or, quand on consulte les statistiques officielles du quatrième recensement du Canada (1901), on trouve les chiffres suivants :
Français : 1,649,371; Anglais : 1,260,990; Irlandais : 988,721; Ecossais : 800,154. Les Allemands (310,501) arrivent ensuite. Le reste des 5,300,000 habitants du Canada (1)
ils sont du côté des Anglais. Au nord des États-Unis, le clergé américain, qui est Irlandais, travaille avec un zèle despotique à l'anglicisation des Canadiens-Français, qui résistent énergiquement et réclament des curés de leur race dans les paroisses où ils sont en majorité. C'est un conflit d'une violence singulière. Je me rappelle encore les âpres discours prononcés par les orateurs canadiensfrançais des Etats-Unis à un de leurs congrès (celui de Springfield).
Les Irlandais y étaient traités de « fils d'esclaves », qui avaient tellement perdu le sens de la liberté, qu'ils étaient devenus incapables de respecter celle d'autrui ! Il faut reconnaître que certains évêques américains, qui passent en France pour de grands libéraux, se conduisent là-bas comme des fonctionnaires prussiens.
(1) Étant donnés l'importance de l'immigration et le
se répartit entre des groupes singulièrement divers, dont les plus forts sont les Indiens (93,460), les métis (34,481), les Hollandais (33,845) les Scandinaves (31,042) et les Russes (28,612) (1).
On voit donc que les Anglais sont en minorité parmi les Canadiens de langue anglaise : 1,260,000 seulement contre 1,788,000.
Mais ce qui frappe d'abord au Canada, c'est l'importance qu'y ont prise les Ecossais, bien qu'ils ne représentent pas même un sixième de la population totale.
Depuis la proclamation de la Constitution de 1867, sur six premiers ministres qui ont gouverné le Dominion, deux seulement ont été des Anglais : Abbott, qui n'a pas gardé deux ans le pouvoir, et Tupper, qui s'est borné à faire les élections de 1896 où il a été battu. Laurier est Français. Macdonald, Thomson et Mackensie Bowell étaient des
taux de la natalité, on pourrait dire aujourd'hui six millions.
(1) Viennent enfin : 22,050 Chinois et Japonais, 18,178 Austro-Hongrois, 17,437 nègres, 16,131 Juifj, 10,834 Italiens, 3)^5 Suisses et 2,994 Belges.
Ecossais. Au dehors, le Canada est représenté pratiquement, puisqu'il ne peut letre diplomatiquement : à Paris, par le commissaire général du Canada en France, M. Hector Fabre, un très aimable et très fin Canadien-Français (i); à Londres, par le haut commissaire du Canada, lord Strathcona, un Ecossais.
Deux des principales compagnies de navigation sur quatre (Allan et Donaldson) sont écossaises; et c'est la première qui a organisé récemment le service direct entre le Canada et la France. Dans la finance, on peut dire que la suprématie appartient aux Ecossais. Dans l'industrie, dans le commerce, dans l'agriculture, leur supériorité s'affirme également. Ils sont, avec les Canadiens-Français et les Scandinaves, les meilleurs colons du Grand-Ouest.
Leur influence s'exerce aussi dans les sphères intellectuelles. La superbe université Mac-Gill, de Montréal, due à la générosité
(i) Il dirige le journal Paris-Canada, où il publie d'intéressants articles de politique générale.
d'un Ecossais, compte de nombreux Ecossais parmi ses professeurs et ses élèves. Terminant une étude sur la littérature anglocanadienne, M. Henry-D. Davray écrivait : a On aura pu remarquer aussi que la plupart des écrivains que nous venons si sommairement d'énumérer sont plus ou moins directement d'origine écossaise ou irlandaise, et, bien que ces auteurs soient depuis longtemps britannisés, il est certain que Vêlement celtique domine dans le -mouvement intellectuel canadien, et -peut lui imposer un caractère ■partiadier (1). » Même caractère celtique dans les arts : Cullen et Morrice, les deux meilleurs paysagistes canadiens-anglais, sont l'un d'origine irlandaise, et l'autre d'origine écossaise.
En résumé, il n'y a pas une race anglaise au Canada, mais trois races de langue an-
(1) Henry D. Davray, la Littérature anglo-canadienne (Paris, Sansot, 1907.)
glaise; et la plus forte en réalité est précisément la moins forte par le nombre : la race écossaise.
Ces questions de races, on est forcé de les envisager à Ottawa, capitale du Dominion, et dans cet Ontario où les descendants des loyalistes du dix-huitième siècle perpétuent ombrageusement la tradition britannique (i). N'auraient-ils pas voulu, à plusieurs reprises, écraser les Canadiens-Français (2) ?
Mais ceux-ci ne fléchirent jamais : après un siècle de luttes, il fallut leur accorder la plus satisfaisante autonomie uans leur province de Québec. En cette province même,
(1) Après la proclamation de l'indépendance américaine, les Anglais restés fidèles à leur patrie d'origine se réfugièrent au Canada. On évalua leur nombre à 25,000 environ.
(2) En 1837, exaspérés par la tyrannie anglaise, les Canadiens-Français se révoltèrent. Encouragée par les fanatiques de l'Ontario, la répression fut atroce. « Pour avoir la tranquillité, disait le Herald, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens de la surface de la terre! » (Cité par Gaili.y de Taurines, la Nation canadienne, Paris, Pion, 1894.)
Aujourd'hui, juste revanche, le gouvernement provincial de Québec offre aux enfants, comme récompense scolaire, les Patriotes de 1837-1S38, du sénateur David.
vers l'Est surtout, il y avait une petite minorité de langue anglaise. Elle n'a cessé de décroître. Dans son Histoire de la formation farticulariste (1), Henri de Tourville raconte et explique la victoire progressive des Saxons agriculteurs sur les Angles. Au Canada, les cultivateurs canadiens-français vainquirent de la même façon les descendants des Saxons et les Ecossais, leurs alliés. « Cette conquête pacifique, dit fort bien M. André Siegfried, s'opère silencieusement et régulièrement. Lorsqu'ils atteignent l'âge d'homme, les jeunes gens des campagnes québecquoises ne peuvent tous, faute de place, demeurer au village où ils sont nés. Beaucoup d'entre eux vont donc planter leur tente un peu plus loin. Secondés par leur père, souvent soutenus moralement et matériellement par leur curé, ils achètent ou louent une ferme, se marient et à leur tour fondent un foyer. Petit à petit, presque sans qu'on s'en aperçoive, les familles françaises s'établissent dans des comtés qui, il y a cin-
(1) Paris, Firmin-DicLt.
quante ans, n'en contenaient pas une seule. Un beau matin, on constate qu'elles sont la majorité et le tour est joué! Devant cette invasion, les Anglais débordés, ou bien s'en vont ailleurs, ou bien se laissent englober et parfois même, chose incroyable, assimiler. On voit ainsi, dans la province de Québec, des Anglais, des Irlandais, des Ecossais surtout, devenir, en deux générations, d'excellents Canadiens. Ils s'appellent Fraser, Barrie, Macleod, mais ils parlent notre langue avec un solide accent normand, d'où le souvenir même de la prononciation britannique a disparu (i) ! »
Et les Canadiens-Français ne s'en tiennent pas à la province de Québec. Sans parler de leurs postes avancés du Grand-Ouest, ils envahissent les cantons limitrophes de l'Ontario; ils ont la majorité dans Prescott; ils vont l'avoir dans Russell. Et ils gagnent également vers le nord. Henri de Tourville, après avoir dit que la race saxonne, en Angleterre, au sixième siècle, avait annihilé ou
(i) Le Canada, p. 299.
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transformé peu à peu toutes les autres — ce qui est sans doute vrai — et qu'au dixhuitième siècle elle avait, dans l'Amérique du Nord, a tout absorbé, tout assimilé, tout ramené vers son type, » — ce qui est faux — se demande « comment elle l'avait pu faire ». — « En colonisant le sol mieux que les autres (1) », répond-il d'abord. C'est justement le cas des Canadiens-Français, les maîtres-défricheurs et les maîtres-colons d'Amérique : aussi, jusque dans la province d'Ontario, chez leurs pseudo-vainqueurs, conquicrent-ils tranquillement le district de colonisation de Nipissing. Au recensement de igoi, contre 4,419 Anglais seulement, 7,173 Irlandais et 4,104 Ecossais, on comptait déjà 15,384 Français.
Dans la ville même d'Ottawa, les Canadiens-Français étaient, en 1901, 19,027 contre 17,484 Irlandais, 11,623 Anglais, 6,841 Ecossais; et, grâce à l'appoint des Irlandais, la majorité, dans la capitale du Dominion, appartenait aux catholiques !
(1) Histoire de la formation particutariste, p. 274-275.
On y entend maintenant parler notre langue presque autant qu'à Montréal. J'ai pu y faire sur l'œuvre de René Bazin (i) une conférence en français devant un public aussi nombreux, aussi sympathique que celui que j'aurais trouvé à Québec même. Le poète Chapman, qui avait bien voulu me présenter à mes auditeurs, montra avec autant de justesse que d'éloquence l'importance qu'avaient prise au Canada les Canadiens-Français, ces prétendus vaincus, si bien que c'est l'un d'eux, Laurier, qui le gouverne aujourd'hui.
L'avenue Lauri - est ombragée d'érables ; les villas de style anglais y semblent posées sur des tapis ras de gazon très vert; et, dans une de ces villas, assez grande, mais aussi sobrement élégante que les autres, demeure sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Dominion.
(i) II est curieux de voir combien est proche des Canadiens, par l'inspiration et par le style même, le romancier angevin, d'esprit catholique et traditionnel, qui écrivit les Noëllet, En province et la Terre qui meurt.
C'est par un de ces dimanches recueillis d'Ottawa que je suis reçu chez lui.
L'accueil si simple de lady Laurier accentue encore l'impression qu'on éprouve d'être dans la plus calme, la plus cordiale aussi de nos provinces, en quelque demeure où le secret de la vieille hospitalité s'est conservé. Lady Laurier, de bonté si connue et si active, lady Laurier, la patronne des artistes, qui me parle aussitôt du peintre Suzor-Coté et du sculpteur Laliberté, ses protégés, a dans son regard resté si jeune une sérénité épanouie qu'on peut supposer être celle de la victoire. N'est-ce pas elle qui, par ses soins, est parvenue à conserver toujours Laurier à son pays malgré une santé si délicate qu'on le crut perdu avant même qu'il débutât dans la politique? Le Canada doit peut-être sa prospérité actuelle à la tendre vigilance d'une femme.
Mais sir Wilfrid, tout souriant, entre dans le salon. Ce qui surprend d'abord chez ce représentant d'un peuple jeune — et d'un peuple américain — c'est la distinction, je dirais presque la majesté. La stature, les
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traits hardiment irréguliers, le front haut et large, le regard des grands yeux méditatifs, la voix grave, le sourire bienveillant, tout est noble en lui. Mais cette noblesse n'a rien de dédaigneux ni d'affecté (i); elle n'exclut pas la volonté de plaire : Laurier tient même, visiblement, à ce que le plus modeste des visiteurs soit content du Canada et de son premier ministre.
Ah! comme il aime ce Canada! Avec quelle complaisance il en décrit le grandiose avenir ! Du nouveau chemin de fer transcontinental, qui va traverser le Dominion au nord du Canadien Pacifique, il dit avec une modestie superbe :
— Ce n'est qu'un commencement. x>
Et il s'explique :
(i) Et elle s'allie avec une simplicité, nne bonhomie toutes démocratiques. Pendant le repas, la conversation se fit variée, familière. On prodigua les anecdotes plaisantes, les traits de mœurs. Gaieté canadienne, malicieuse comme la gaieté normande. Mais quelle sensibilité aussi, et plus neuve que la nôtre! Sir Wilfrid nous conta qu'à leur dernier voyage en France, lady Laurier avait beaucoup pleuré à une représentation des Deux gosses; lady Laurier riposta qu'il avait tout autant pleuré lui-même, et il l'avoua en riant.
— Il nous faudra au moins six autres lignes. Nous mettrons en communication avec Vancouver les territoires de la baie d'Hudson. Nous exploiterons même ces régions-là. Autrefois on croyait que l'or ne se trouvait qu'aux pays du soleil. Maintenant, comme au Yukon, nous le découvrons sous la glace. Et voici qu'on le signale des Rocheuses à la baie d'Hudson, ainsi que d'autres minerais précieux. »
Et il me décrit les immenses terres qui vont être cultivées dans les provinces que traversera le nouveau Transcontinental, les immenses terres qui fourniront le blé, non seulement à l'Europe, mais encore à l'Asie, car le blé vaincra le riz.
— Nous avons fait une exposition à Tokio, l'année dernière. La principale attraction était une boulangerie qui distribuait du pain gratuitement. Les Japonais se méfiaient d'abord, puis ils prenaient, ils mangeaient et ils en redemandaient. Nous avons maintenant un agent commercial au Japon et le pays nous est ouvert. »
La Chine, après le Japon, se civilise à l'eu-
ropéenne : elle mangera du pain. Oui, mais, pour commencer, elle se prépare à la guerre... (i).
— Eh bien, déclare sereinement sir Wilfrid, nous nous partagerons la besogne : vous lui vendrez des canons et nous lui vendrons notre blé. »
Mais contre qui ces canons serviront-ils? Peut-on s'en désintéresser en Amérique-? N'y a-t-il pas déjà eu un conflit entre la Chine et les Etats-Unis?
Sir Wilfrid ne s'en inquiète guère. Il me répond :
— Cela regarde notre voisin, le président Roosevelt. »
Et il ajoute :
— D'ailleurs, en se civilisant, la Chine viendra à la démocratie. »
Il prononce ce mot gravement, religieusement.
Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, sans doute; mais, malgré les apparences, nous
(i) Cf. la Chine novatrice et guerrière, par le capitaine d'Ollones, Paris, 1906.
sommes moins encore en Angleterre; — et nous ne sommes pas du tout en France! Sir Wilfrid a de la démocratie une conception plus américaine qu'européenne : il ne la considère pas comme une conquête, toujours menacée, comme une citadelle, toujours à défendre, où un parti se retranche; il y voit la charte essentielle des nations civilisées, le milieu naturel et nécessaire où toutes les institutions doivent se développer, où toutes les religions, toutes les associations, toutes les familles peuvent vivre à leur guise. En France, hélas ! chaque fois qu'on prononce ce mot de démocratie, il semble qu'on le lance contre quelqu'un. Dans la bouche de sir Wilfrid, au contraire, il devient synonyme de paix, entre les hommes et entre les nations. C'est pour le service bien entendu de la très pratique démocratie canadienne que les libéraux et les conservateurs savent désarmer parfois. Elle les domine. On ne la discute jamais. On y est, comme dans l'atmosphère, et l'on ne peut pas plus songer à s'en passer qu'on ne pourrait se dire qu'on va cesser de respirer.
Sir Wilfrid voit donc, dans l'avenir, la démocratie conquérir et pacifier l'univers. Il est optimiste. Il l'est toujours. Et je croirais même volontiers que c'est un principe de sa politique.
Optimiste, conciliant, temporisateur : on définirait l'homme public par ces trois épithètes. Devant une difficulté, il ne se raidit point; jamais non plus il ne la juge insoluble; il s'applique à la résoudre par le bon sens, par le raisonnement tranquille; si elle subsiste, il attend avec confiance. Il a une ténacité sereine et douce, mais forte autant que douce.
De ces qualités, portées à un degré supérieur, magnifiées en quelque sorte, est fait son prestige personnel, si grand.
Représentant des Anglais comme des Français, des protestants comme des catholiques, il veut être avant tout Canadien : sa politique n'est donc ni anglaise, ni française; elle est canadienne. Il désirerait que toutes les races du Canada s'unissent dans le travail pour la prospérité du pays. Oui, l'union des races, comme en Suisse : voilà son rêve!
Il le réalise — ou semble le réaliser. Ou plutôt il le réalise parce qu'il est sir Wilfrid Laurier; parce que, Français, il chérit sincèrement le parlementarisme anglais, les institutions anglaises; parce que les siens l'aiment et le soutiennent, parce que les autres l'entou-j rent de respect toujours et souvent de sympathie. Mais, après lui ?... «La période d'accalmie que nous traversons, dit son biographe et ami, le sénateur David, ne doit pas nous empêcher de voir les dangers, les éléments de conflit que renferme la Confédération (i). »
Souhaitons au Canada, pour de longues années encore, la trêve de Laurier !
Beaucoup plus que Godoï, il mériterait d'être appelé le prince de la Paix.
C'est en 1841, au village de Saint-Lin, dans les environs de Montréal, que naquit Wilfrid Laurier, ûls de l'arpenteur Carolus
(1) Laurier et son temps, par L.-O. David, Montréal,
Laurier. Il était parent par sa mère, Marcelle Martineau, du poète Fréchette. Il fit ses études au collège français de l'Assomption, puis son droit à l'université anglaise Mac- Gill, préludant ainsi, dans les années mêmes de sa formation, à son rôle de conciliateur... Avocat, il s'établit bientôt à Arthabaska, où il devint en même temps directeur d'une petite feuille locale : le Défricheur. Mais, à cette époque-là, les libéraux ne s'étaient pas fait encore accepter par le clergé : Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivièrcs, condamna le Défricheur y qui perdit ses abonnés et succomba (i). Découragé et malade, Laurier semblait voué au même sort que le Défricheur... Mais il était déjà ce persévérant qui eut toujours plus de patience que l'adversité. Il se reposa, il guérit et il refit son existence.
(i) Laurier est et surtout a été combattu très violemment. Les premières notions que j'aie eues du Canada me furent données en 1893, sur le paquebot qui nous emmenait en Terre Sainte, par un orateur populaire, enragé conservateur, qui s'appelait Thibault. Pour lui, Laurier, alors leader de l'opposition libérale, était le dernier des traîtres, et il le confondait avec les Anglais dans une môme haine.
0 Pendant sa cléricature à Montréal, nous dit le sénateur David, il avait fait la connaissance d'une belle et bonne jeune fille, qui, pour l'attendre, avait refusé un mariage avantageux. Ayant appris, un jour, combien elle lui était restée fidèle et dévouée, il se rendit à Montréal, l'épousa le lendemain, repartit immédiatement pour Arthabaska, et vint quelques semaines après chercher son épouse (1). »
Il réussit comme avocat; et il eut alors, dans cette petite ville à laquelle il reste fidèle, où il passe encore toutes ses vacances, une courte période de bonheur modeste et de repos moral.
Mais, dès 1871, les électeurs de Drummond-Arthabaska l'envoyèrent à la Chambre provinciale de Québec. Il n'attendit pas le succès : son premier discours fut son premier triomphe. Il y exhortait virilement les hommes de sa race : « Je suis jaloux, s'ccriait-il, en tant que Canadien-Français, de nous voir éternellement devancés par nos
(1) Laurier et son tnvi^s.
i33 CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
compatriotes d'origine britannique. Nous sommes obligés d'avouer que, jusqu'ici, nous avons été laissés en arrière (i). Nous pouvons l'avouer, et l'avouer sans honte, parce que le fait s'explique par des raisons politiques qui n'accusent chez nous aucune infériorité... Mais les temps sont changés et le moment est venu d'entrer en lice avec eux. »
Dès 1873, il entra au Parlement fédéral; et il y débuta en Canadien-Français, par la défense de l'élection du métis Riel. En 1877, il définit à Québec, dans un célèbre discoursprogramme, le parti libéral canadien, analogue au parti libéral anglais, et qu'il eut grand soin de distinguer de notre radicalisme.
Il devint bientôt ministre de l'accise dans le ministère Mackensie. Il devait, d'après la constitution, se faire réélire : il échoua dans Drummond-Arthabaska; et il fallut que M. Thibaudeau, député de la division Est de Québec, démissionnât en sa faveur. Les
(1) Dans l'industrie et dans le commerce. Nous avons expliqué pourquoi dans le précédent chapitre.
élections de 1878, où les libéraux furent vaincus, ne purent lui enlever ce siège qu'il garda désormais.
Dans l'opposition, il défendit encore éloquemment les métis du Nord-Ouest, qui, las d'exposer en vain leurs légitimes griefs, se révoltaient de nouveau. Le Parlement ne l'écouta point. Riel, vaincu à Batoche, se rendit et fut déloyalement exécuté à Regina (1). Pour protester contre cette pendaison, qui fut heureusement le dernier crime anglais au Canada, Laurier prononça un discours à la fois éloquent jusqu'au lyrisme et précis comme un réquisitoire dans la discussion des faits. « Ce qui est détestable, ne craignit-il pas de déclarer, ce n'est pas tant la rébellion que le despotisme qui engendre
1) Riel, qui aurait pu s'échapper, s'était rendu après un message du général Middleton qui lui écrivait : « Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger jusqu'à ce qus votre affaire ait été décidée par le gouvernement canadien. »
Un Français qui a visité le Grand-Ouest en 1885, le baron Hulot, aujourd'hui secrétaire général de la Société de géographie, a donné d'intéressants détails sur cette rébellion. (Cf. De l'Atlantique au Pacifique, Paris, Pion.)
la rébellion. » Et il disait encore de ce gouvernement qu'il combattait : « S'il avait pris les mêmes peines pour faire le bien qu'il en a pris pour faire le mal, il n'aurait jamsis eu besoin de prouver à ce peuple que la loi ne saurait être violée impunément, parce que jamais la loi n'aurait été violée (i). » Ce discours fut prononcé en anglais : Laurier manie les deux langues avec la même maîtrise.
En 1887, lorsque M. Blake, le leader irlandais du parti libéral, donna sa démission, il désigna Laurier comme son successeur, et celui-ci fut accepté. Il prit donc part désormais à tous les grands débats en qualité de chef de l'opposition, sans oublier pour cela les intérêts essentiels des Canadiens-Français. A M. Mac Carthy, qui demandait que l'usage de la langue française fût aboli dans toutes les provinces anglaises, il répondit noblement : « L'honorable député est fier de sa race et il a le droit d'en être fier, mais il
(1) Nous citons d'après la traduction du sénateur David dans Laurier et son temps.
ne s'ensuit pas que nous devions être tous Canadiens-Anglais, que nous devions tous nous fondre dans l'élément anglo-saxon. Certes, personne ne respecte ou n'admire plus que moi la race anglo-saxonne; je n'ai jamais dissimulé mes sentiments à cet égard; mais nous, d'origine française, nous nous tenons pour satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique une chose pour la race à laquelle j'appartiens : c'est que, si elle n'est peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle en possède de tout aussi grandes; c'est qu'elle est douée de qualités souveraines à certains égards; c'est qu'il n'y a pas aujourd'hui sous le soleil de race plus morale, plus honnête, je dirai même plus intellectuelle. » Le parti libéral, vainqueur en 1896, porta Laurier au pouvoir. A cause de la question des écoles du Manitoba, il avait été combattu passionnément par le clergé catholique. La paix ne se rétablissait pas. Le nouveau premier ministre, dénoncé à Rome, obtint de Léon XIII l'envoi d'un délégué apostolique; et ce délégué, Mgr Merry del Val, donna
satisfaction aux libéraux dans la mesure du possible.
Mais Laurier connut encore des heures difficiles. Ne dut-il pas autoriser un millier de volontaires à partir pour le Transvaal aux frais du gouvernement? Il le fit sans doute pour calmer les Canadiens-Anglais, que mettait en fureur l'attitude des Canadiens-Français, presque tous favorables aux Boers (r).
Bien entendu, on fut enchanté à Londres; au Jubilé de la reine Victoria, on y accueillit Laurier en ami, et en ami influent; la souveraine le fit commandeur de l'ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges.
On le croyait vraiment gagné à l'impérialisme. Brève illusion! A la conférence intercoloniale de 1902, il refusait, au nom du Canada, de contribuer à la défense militaire
(1) Peut-être aussi considérait-il les uitlanders comme les représentants de la civilisation... En tout cas, les Canadiens-Français, s'ils ne l'approuvèrent pas, ne le désavouèrent pas non plus, pensant bien qu'il avait cédé à la nécessité. Un député indépendant, M. Bourassa, qui l'avait violemment blâmé, lui disait un jour : « Et pourtant nos compatriotes français pensent comme moi! » Laurier lui répondit : « Oui, mon cher ami, ils pensent peut-être comme vous, mais ils votent pour moi. »
de l'empire britannique autrement que pour sauvegarder le Canada lui-même. «Les ministres canadiens, disait le mémorandum officiel, désirent faire remarquer que leur opposition ne vient pas de raisons financières. Mais ils ont la conviction que le projet en question marquerait un dangereux éloignement des principes du self government colonial. Le Canada apprécie trop hautement pour y renoncer la part d'indépendance locale qui lui a été octroyée par les autorités impériales et qui a produit des résultats si utiles et si bienfaisants, soit au point de vue matériel, soit au point de vue du rapprochement de la colonie et de la mère patrie (1). » Et, en 1904, à Montréal, au congrès des chambres de commerce britanniques, sir Wilfrid répondait sans ambages et sans ménagements à un hôte pourtant illustre : « Dans certaines remarques faites par le duc de Devonshire, il est une phrase qu'il est de mon devoir de contredire. Il a dit : « Quels que a soient les avantages immédiats qui seront
(1) Cité par André Siegfried, le Canada.
« gagnés par les colonies, il est hors de doute a qu'elles seront appelées à abandonner « cette complète liberté d'action dans leur « législation fiscale, commerciale et indusce trielle, à laquelle elles semblent attacher « tant d'importance. » J'en suis fâché, mais, quant à moi, je ne puis souscrire à cette doctrine. Si les avantages que nous pouvons attendre de la mère patrie doivent être payés du prix de l'abandon de l'un quelconque de nos droits politiques, je dirai seulement : « N'allons pas plus loin, nous « sommes arrivés au point où nos routes se a séparent (i). »
A la conférence internationale de cette année, l'attitude de sir Wilfrid demeura aussi nette.
Telle a été jusqu'ici la carrière du grand homme politique qui veut l'union des races dans son pays, pour que celui-ci grandisse pacifiquement en face de l'étranger, en face de l'Angleterre même, et qui a pu dire à Londres, résumant ainsi son œuvre sans m-
(i) Cité par André Siegfried.
digner ni surprendre aucun de ses auditeurs, que le Canada est une nation.
Quand on voit le Parlement d'Ottawa, d'un bon gothique anglais, on peut se croire dans le Royaume-Uni : ce n'est plus l'Europe française, comme à Québec, mais c'est encore l'Europe. L'impression ne change pas dans ce quartier de plaisance où demeure Laurier : toujours des villas anglaises, sur de belles avenues que l'ombre des érables rend fraîches. Les rues commerçantes évoquent un peu plus l'Amérique; les banlieues construites hâtivement, car la population augmente vite, la rappellent encore davantage. N'importe! Cette noble ville d'Ottawa gardera toujours son cachet et son charme particuliers. Le Parlement d'abord, où l'on respire à l'intérieur l'ordre et la simplicité provinciale (et où l'on entend parler le français presque autant que l'anglais) (i), lui appartient et la caractérise.
(i) Comme beaucoup de fonctionnaires du Parlement,
io
Mais, en outre, avec une coquetterie patriotique, son gouvernement s'ingénie à l'embellir, y multipliant les parcs et les promenades. Les commencements sont parfois presque comiques, comme au bord de la rivière Rideau ou le long du canal : ornements en espérance d'allées cruellement ensoleillées, se dressent des arbres variés à souhait, mais pas plus hauts que des cannes.
Dans quelques années, pourtant, ces bouts de pépinières ressembleront sans doute aux ombreux méandres du Drive Way !
Là, près d'un étang, en compagnie du poète Chapman, j'ai bien senti un soir l'étrangeté de ce climat canadien qui, boréal l'hiver, devient en été presque tropical. La chaleur avait cette lourdeur de perpétuel orage, d'orage qui n'éclate pas, mais menace toujours, que j'avais connue naguère à Colon. Elle dégageait le même moite apaisement, vous invitait à la langueur, au demisommeil, au repos voluptueux et anéantis-
M. Décolles, le distingué bibliothécaire, si accueillant pour nos compatriotes, est un Canadien-Français.
sant des fumeurs d'opium. L'eau immobile, gouachée de reflets, le ciel pâle encore de jour malgré le scintillement des premières étoiles, la grande herse des arbres, derrière l'étang, semblaient aussi être rêvés dans un nirvana et ne point vivre.
Je fermai les yeux. Cette atmosphère tiède et humide comme une haleine était vraiment identique à celle de l'isthme panamien... Soudain des beuglements rythmés retentirent. Je sursautai.
— Qu'est-ce donc? demandai-je à Chapman.
— Un wcnuaron (1), me répondit-il.
J'avais reconnu la grenouille-bœuf qui, par les nuits pluvieuses, m'empêchait de dormir dans un rancho ouvert à tous les vents du rio Miguel de la Borda!
Cet été plus chaud que le nôtre rend pressant le besoin de respirer un air qu'une eau proche a rafraîchi. Et l'on fuit hors de la ville. Me voici cette fois au bord de l'Ou-
(1) Prononcez ouaonaron.
taouais, sous de hauts sapins plus sombres encore dans le jour qui s'éteint. Au sentier d'ombre, les détails du sol s'effacent. Mais, de l'autre côté de l'Outaouais où la Gatineau se jette, le soleil, en un triomphe, agonise, le soleil intensément éclatant, sans nuances orangées, d'un rouge pur, d'un rouge de coquelicot. Et les deux rivières, planes comme des glaces, ont ce rose brillant qu'on trouve au creux de certains coquillages. Rose et rouge, et d'autant plus rouge et rose vu entre les derniers troncs du bois noir, ce couchant différent des nôtres me paraît d'une beauté presque insupportable; il me déchire comme le cri affolant d'un violon sous l'archet d'un artiste passionné.
Un dUtre soir, nous allons à Britannia, où un tramway nous mène, si rapide que nous avons froid dans le courant d'air qu'il fait. Une espèce de longue estrade s'avance audessus d'un lac formé par l'Outaouais élargie. Nous tournons le dos à la singulière station de bains, si neuve que les chemins à peine tracés y semblent encore tout ruraux, mais qu'inonde déjà la lumière électrique.
Sur cette vaste jetée de planches, il y a place pour un kiosque à musique et pour un club de canoë. Là, pendant des heures de jour et de nuit, on peut vivre comme sur un bateau à l'ancre. De jeunes Anglais, en blanc, mollets et bras nus, filent dans de minces pirogues en pagayant comme des Indiens.
Une buée pure nous enveloppe. Nous ne voyons presque plus rien maintenant que ue l'eau et du ciel crépusculaires, car les rives sont aussi minces que des lignes d'horizon.
Dans la grande chaleur endormante, la pensée devient unie et calme comme cette eau et ce ciel.
En escaladant le haut marchepied du train qui, dans quarante-cinq heures, me déposera à Winnipeg, il me semble quitter l'Europe une seconde fois : à Ottawa, comme à Montréal, comme à Québec, je m'étais acclimaté en quelques jours; je me croyais dans une province éloignée sans doute et très particulière, mais en France tout de même. Il n'y avait pas beaucoup plus d'Anglais qu'à Boulogne ou qu'à Dinard... Maintenant, je pars vraiment pour V étranger.
J'examine le large wagon, la maison roulante où je vais vivre deux jours avec quelques compagnons inconnus. Elle me parait très suffisamment confortable. Le couloir est au milieu : en le suivant, on peut passer de wagon en wagon, de classe en classe, de sleeping cars en tourist cars, en jirst class,
puis en colonist, et visiter ainsi tout le train.
Mais où couchera-t-on? Le wagon est divisé en petites banquettes à double place, qui se font face deux par deux. Nulle part on ne découvre les lits où nous reposerons ce soir. Les amis qui m'ont conduit à la gare, égayés, m'expliquent le mystère. Là-haut, ces parois en bois verni, renflées comme des carènes, dissimulent des coffres qu'on ouvre pour la nuit. Le couvercle rabattu forme une couchette; en bas, les petites banquettes qu'on tire et joint en constituent une autre; puis la literie, extraite de cette armoire originale, et des rideaux de lustrine verte, complètent l'installation. On se déshabille derrière ces rideaux, dans le wagon transformé en dortoir. i
M. Jules Huret proteste contre cette communauté américaine (i) à laquelle il préfère' notre système. J'avoue que cela m'est égal, pourvu que je dorme bien. Mais il est amu- • sant que ce soit nous, les communautaires,
(i) Les wagons canadiens sont du même type que ceux des États-Unis.
qui ayons le compartiment particulier, et eux, les particularistes, qui usent du wagon commun ! Or, ce petit détail matériel et insignifiant en apparence s'accorde avec le reste : les particularismes américains sont beaucoup moins individualistes que nous, ils ne conçoivent la vie qu'en associations; et Paul Adam les définit plus exactement quand il les appelle des solidaires... (1).
Je ne suis pas en humeur de philosopher longtemps à propos de couchage : ce qui me préoccupe, c'est que je risque fort de m'ennuyer pendant cet emprisonnement de quarante-cinq heures, si je ne trouve personne avec qui causer.
Voici justement, circulant du fumoir à leurs places, deux hommes vêtus de noir, au visage rasé, qui parlent français. Ce sont sans doute des prêtres canadiens : souvent les ecclésiastiques du pays quittent leur soutane pour voyager. Dès la première occasion et sous le premier prétexte venu, j'engage la conversation avec eux : ils s'y prêtent volon-
(1) Vues d'Amérique.
tiers. Nous avons, bien entendu, des relations communes : en parcourant le monde, on se convainc vite qu'il est très petit, qu'on s'y rencontre partout comme sur le boulevard, et qu'il n'était pas au fond si ridicule, ce paysan qui disait à un voyageur venant d'Amérique : a J'ai un cousin là-bas. Ne pourriez-vous pas m'en donner des nouvelles? »
Ces deux prêtres sont des oblats, membres de la puissante congrégation française qui gouverne, au point de vue religieux, tout l'ouest canadien, puisque les évêques de Prince Albert (Saskatchewan), de Saint- Albert (Alberta) et de New-Westminster (Colombie anglaise) lui appartiennent, aussi bien qr.e l'archevêque de Saint-Boni face (Manitoba). L'un de mes interlocuteurs, le P. Vachon, a visité la France, est allé à Paris, s'y est entretenu avec un de mes collègues de la Canadienne, a étudié en province la question de l'émigration et s'est convaincu qu'en Bretagne, par exemple, il serait facile de recruter de bons colons, si toutefois on procédait lentement, prudemment, sans charla-
tanisme. Il est maintenant curé de Saskatoon, une petite mushroom city (1) de la Saskatchewan. Son compagnon, le P. Thérien, rejoint sa paroisse d'Edmonton.
Tous deux ont l'esprit clair et solide, une cordiale bonhomie. Le P. Vachon, grand et un peu grisonnant, qu'une certaine majesté naturelle et une ressemblance approximative ont fait surnommer Laurier par ses confrères, me plaît particulièrement à cause de sa largeur d'idées, de son expérience et de ses vues générales. Il s'est occupé de colonisation. Il s'est même spécialement consacré à cette œuvre excellente qui consiste à rapatrier, pour fortifier les paroisses de l'ouest, les Canadiens établis aux Etats-Unis.
Sûr de supporter allègrement mes deux jours de cachot mobile, j'observe le pays. Nous traversons d'abord une partie de l'Ontario prospère et belle, qui rappelle étonnamment certaines provinces de France : un peu la Normandie, un peu la Bresse; plus
1) Saskatoon avait 113 habitants en 1901, 3, OU en 1906 : c'est donc un joli exemple de mushroom city (ville-champignon), comme disent les Américains.
encore la Savoie — moins les montagnes. Oui, on se croirait dans les vallées savoisiennes, un de ces jours trop fréquents, où les nuées cachent les cimes; et les maisons de bois, pareilles à nos chalets alpestres, parfont l'illusion.
Quoique la plupart des arbres n'appartiennent pas aux mêmes espèces, ils appartiennent aux mêmes genres, ils ont des lignes et des teintes presque identiques. C'est plutôt aux fleurs que la différence se marque. Si j'ai vu dans les Pyrénées des iris analogues à ceux-ci, ces lis sauvages, d'un rouge orangé, ne poussent pas dans nos prairies.
Des heures se passent, calmes et chaudes. Nous sommes maintenant dans des bois de conifères. Rivières et petits lacs, défrichements rares, maisonnettes perdues — et le rêve s'ébauche, puis se précise, des premiers âges de la terre, alors que l'homme commençait à la conquérir, durement, sur la forêt primitive. Comme Ottawa et ses parcs sont déjà loin, en ce Canada immense, changeant, multiple, où l'on peut s'imaginer qu'à l'instar
de l'explorateur de Wells (i),on voyage à travers le temps aussi bien que dans l'espace !
A une quelconque et minuscule station où le train s'arrête, un homme rustiquement hâlé fume sa pipe devant la porte d'une cabane. Il étend son bras, en un geste de simple affection, sur les épaules d'une jeune femme au corsage rose, aux yeux noirs, qui sourit. Ils nous regardent; ils paraissent se dire : « Nous sommes joliment mieux que ces gens-là! » De grands arbres sombres s'élèvent, enserrant une clairière, bien étroite encore, de terre cultivée; un ruisselet égrène tout un chapelet de petites chutes brillantes; et sous le soleil déclinant, les époux juvéniles, si ostensiblement heureux dans leur naissante colonie, semblent un Adam et une Eve modernes qui auraient trouvé le moyen de défier le Serpent. Quand nous partons, ils tournent à peine la tête, d'un air de bienveillance amusée.
Et la forêt continue, la forêt peu impo-
(1) The Time Machine, traduit par M. Hcnry-D. Davray sous le titre de la Machine à explorer le temps.
santé à cause des incendies. Le bois encore jeune est presque toujours dominé par des mâts noirs, vestiges du bois antérieur, qui fut brûlé.
D'autres petites stations se succèdent. Parfois des enfants aux jambes nues peintes en brun par l'été — j'en remarque qui ont la face bistrée sous des tignasses jaunes — ■ courent le long de la voie avec des cris d'oiseaux sauvages.
Le jour, très lentement, meurt. Crépuscule morne dans la morne sylve. Puis une nuit très épaisse, sans étoiles.
A un arrêt, d'une maisonnette proche et que pourtant on discerne mal, car elle se cache sous les arbres, une voix frêle s'élève, qui chante... Oui, qui chante en français! Alentour, c'est la solitude absolue, et le noir. La voix chante toujours. Nous nous taisons, nous écoutons avec une attention émue pour saisir les paroles. Quelques-unes finissent par se dégager, par nous entrer tout entières dans l'oreille :
— Qu'avez-vous donc, la belle, Qu'a-vous à tant pleurer?
C'est Isabeau s'y promène, une vieille chanson qui vient de France, comme presque toutes les chansons canadiennes (1).
Le galant s'est noyé Sur le bord de l'île, Le galant s'est noyé Sur le bord de l'eau, Sur le bord du vaissean...
Les derniers vers se perdent dans la grande forêt impénétrable au regard, comme un peu d'eau répandue sur la terre.
Cette romance mélancolique et très aouce est pourtant comparable à un hymne de victoire. La petite voix à peine distincte au fond de la nuit signifie que la race canadienne-française est là, qu'elle conquiert paisiblement le Nipissing
(1) Cf. le très sérieux ouvrage de M. Ernest Gagno.v, Chansons populaires du Canada, imprimerie Darveau, Québec. — Il est curieux de comparer le texte et la musique d'Isabeau s'y promène, publiés par M. Gagnon, avec II était une barque, recueilli par M. Weckerlin (Chansons de France pour les petits Français). Ce sont deux versions d'une même chanson; mais je croirais volontiers que la première — la canadienne — est l'ori ginal.
i6o CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA
Le nègre prépare lentement les couchettes. Il y a peu de voyageurs et celles d'en bas seront donc seules occupées. Prenant mon billet à l'avance, j'en ai retenu une à Ottawa, dès avant-hier. Je voudrais bien y être : il est tard, j'ai grand sommeil; je trouve vraiment ce moricaud trop semblable à certain aï que j'ai vu languir durant une traversée et qui ne remuait une patte après l'autre que moyennant un repos de plusieurs minutes. Enfin, c'est prêt ! Mes compagnons s'introduisent chacun dans sa boîte; les rideaux s'agitent pendant qu'on se déshabille. En voilà qui se gonflent, qui houlent désespérément; mais il en sort par en bas une paire de souliers, et la tempête aussitôt s'apaise.
Dans ce lit improvisé, plus large en somme et meilleur que ceux du paquebot, je m'endors vite après m'être dévêtu sans trop de contorsions.
Le lendemain, nous nous éveillons dans un pays désolé. La forêt, la forêt toujours, mais
une forêt malingre, à cause des incendies encore ou de l'aridité du sol. Des conifères, ê-pinettes ou sapins, escaladent les coteaux bas, se pressent dans les vallées, descendent sans desserrer leurs rangs jusqu'au bord des rivières et des lacs, ferment partout l'horizon proche. Sombres sous le ciel sombre, monotones exaspérément avec quelque chose d'étriqué, ils découragent le regard. Forêt vierge, dit-on. Virginité peu attrayante ! Rien ne ressemble moins à l'inhospitalière, mais superbe sylve de l'Amérique tropicale. Il n'y a de grand ici que la tristesse.
Une des rares traces de civilisation ou du moins d'exploitation que l'on constate, c'est parfois, descendant dans un courant rapide, des troncs si rapprochés qu'ils forment de véritables radeaux sur lesquels un homme leste circulerait. On dirait une seconde rivière, à certains endroits : une rivière de bois au milieu de la rivière d'eau!
Plus tard nous longeons le lac Supérieur sous une pluie flagellante. Et, en ce jour de surprises, une plus extraordinaire que les précédentes me déconcerte... Il y a trois mois,
je suivais, dans un express aussi et par un temps pareil,' les côtes de l'Esterel... Je croirais que j'y suis encore. Mêmes caps âprement découpés ! Mêmes pins ! Mêmes rocs ! En voyant la « Côte d'Azur » à travers ces grilles d'averses, si rébarbative, si septentrionale d'apparence, je m'étais dit : « Quel paysage Scandinave! » Et ce paysage-là, je le retrouve identique. Je ne connaissais la Suède que par ses peintres; j'ignorais encore le Canada. Cette ressemblance imprévue, illogique, qui doit tenir toute aux nuages qui enlevaient à l'Esterel son aspect coutumier, me fait réfléchir autant qu'elle m'étonne : elle m'apprendrait, si je ne le savais déjà, combien l'erreur est facile dans ces voyages hâtifs où l'on est à la merci des mystifications du hasard.
Nous passons aux grands ports du Canada sur le lac Supérieur : Port-Arthur, desservi par le C. N. R. (Canadian Northern Railway), et Fort William, par le C. P. R. (Canadian Pacific Railway). Les noms des stations, lus sur l'indicateur, me divertissent. Certains se révèlent évidemment sauvages :
Kakabeka, Kaministikwia... Quelques-uns sont français — et exquis — comme Beauséjour et Bonheur. Oh! vivre à Bonheur!... Mais on trouve, après Bonheur, Déception...
Ce qui me surprend le plus, c'est Murillo. Comment s'égara donc sous ce climat et dans ce pays farouche — où d'ailleurs il n'y a pas un Espagnol — cet Andalous qui, homme chaste, fut un peintre si sensuel, et mit en ses tableaux religieux toute la volupté de la lumière ibérique, ce facile improvisateur, frère des rossignols, qui faisait avec ses couleurs des trilles éclatants?
Murillo!... Murillo sur le chemin de Winnipeg!...
Ce n'est guère une ville pittoresque, en effet, ce Winnipeg dont le nom signifie « eau sale » (1)! Point de passé : en 1870, lors de l'admission de la province de Manitoba dans la Confédération, Winnipeg (Fort Garry) n'avait qu'une centaine d'habitants.
(1) Cl, Noms géographiques d'Eugène Rouii.lard.
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Aucun vestige d'art (i) : on n'y a pas plus le sens du beau que chez les Esquimaux.
La rue principale (Main street) a quarantecinq mètres de largeur; mais les lourds « blocks » qui la bordent, ses boutiques aux étalages sans goût et ses tramways à trolley forment un ensemble de la plus américaine laideur. Les nombreuses voies — car la ville couvre un très vaste espace — plantées de petits arbres et bordées de maisonnettes qu'entoure un gazon jaunissant, manquent de charme autant que d'originalité. Rectilignes, toutes semblables, on les concevrait numérotées comme les avenues des Etats-Unis. Ce qu'on en peut pourtant dire de favorable, c'est que les habitations, peu élevées, bien dégagées et bien aérées, méritent l'approbation des hygiénistes.
Pour admirer Winnipeg, il faut se placer à un autre point de vue que le point de vue esthétique : celui de son développement et de sa prospérité matérielle; ioo habitants
(i) A moins qu'on ne considère comme artistique certaine statue juchée sur une colonne, devant l'hôtel de ville!
en 1870; 42,340 en 1901; 90,153 (1) en 1906; la gloire de cette ville se résume tout entière dans la comparaison de ces trois chiffres.
Sa croissance fut toujours rapide; mais, ces dernières années, elle s'est accélérée vertigineusement. En 1882, un krach énorme s'était produit, causé par les spéculateurs qui avaient escompté l'avenir à un demi-siècle de distance. On peut dire qu'ils en souffrirent presque seuls : si la hausse des terres ne reprit que beaucoup plus tard, cela n'empêcha pas Winnipeg de grandir. Maintenant sa richesse est acquise, certaine : Chicago du Canada, la nomme-t-on sans sourire. Sa situation au centre du Dominion lui assure une suprématie commerciale qui autorise ses présomptueuses espérances.
Les Canadiens-Français sont peu nombreux à Winnipeg, sans doute parce qu'ils se sont groupés de l'autre côté de la rivière, à
(1) Les citoyens de Winnipeg ont protesté contre ce chiffre, qu'ils prétendaient inférieur à la réalité. Un recensement municipa' avait donné plus de cent mille...
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Saint-Boniface (i) où ils ont la majorité. Néanmoins, dans la capitale du Manitoba comme partout ailleurs, leurs contingents augmentent; et le besoin leur est venu d'avoir une paroisse autre que l'église irlandaise. Je vais visiter cette paroisse où je trouve le curé fort occupé par l'aménagement de son presbytère. Il est d'ailleurs aussi satisfait qu'affairé, comme tout bon Canadien qui s'installe : la prise de possession est l'acte le plus agréable aux hommes de cette race de pionniers.
Ce qui le tracasse, c'est que ses ouailles, réparties dans tout Winnipeg, manquent vraiment de facilités pour venir à la messe, car les tramways ne marchent pas le dimanche. Mais on doit procéder à un référendum sur cette question et le curé espère bien que, malgré les méthodistes, on acquerra la possibilité de circuler autrement que sur ses jambes à travers une ville où les distances sont considérables (2).
(1) Deux mille dix-neuf habitantsen 1901 ; 5,1 tçen 1906.
(2) Le résultat du référendum fut en effet celui qu'escomptait le curé canadien.
Je pars pour Saint-Boniface dans une voiture aux roues hautes, que les ravines de la chaussée, près de la rivière, font bondir comme une sauterelle. Nous franchissons cette « eau sale » qui a servi à baptiser la capitale du Manitoba et nous nous arrêtons à l'archevêché, en face de la cathédrale. « Notre vieille cathédrale, » me disait le curé de Winnipeg. En effet, elle a une quarantaine d'années... Une telle vétusté devenait sans doute inadmissible, car l'on construit une cathédrale neuve.
Courtoisement, Mgr Langevin m'invite à déjeuner. Il appartient à la congrégation des oblats et réalise un type caractéristique d'évêque canadien. Petit, mais très robuste, ses mouvements vifs jusqu'à la brusquerie, son regard impérieux, quelque chose dans l'allure d'aussi militaire que sacerdotal, le révèlent fait pour le commandement, pour la lutte aussi. Nul n'a plus rudement combattu les libéraux aux élections de 1896. Orateur vigoureux, il traite des questions religieuses, bien entendu, mais non moins souvent ni moins volontiers, des questions mixtes. Il y
apporte toujours une redoutable ardeur. Si on voulait le comparer à un évêque français, on songerait tout naturellement à Mgr Turinaz...
D'une activité de conquérant, Mgr Langevin parcourt sans cesse son diocèse, encourage, blâme, organise. On le voit partout — même en Europe, car il traverse l'océan aussi facilement que la rivière Rouge. Il est accueillant et très simple. Il a gardé le mépris des missionnaires pour les fatigues et l'inconfort. Les repas, à l'archevêché, sont sans luxe, sans faste, sans étiquette mondaine : de vraies agapes apostoliques, un menu monastique, un monastique réfertcire. J'ai aimé ce noble ascétisme plus rare peut-être dans le nouveau monde que dans l'ancien (i).
L'archevêque de Saint-Boniface a un grand mérite : dans la Babel manitobaine, il soutient sa race; il chérit ses Canadiens- Français et, sans négliger les autres catholiques, il choie ceux-là, dans lesquels il voit
(i) Cf. Au pays de la vie intense, par l'abbé Félix Klein. Paris, Pion. — Voyez, page ioo, les bonnes raisons données en faveur du confort ecclésiastique.
avec raison la grande force chrétienne de l'avenir — pourvu qu'ils gardent, autour de leur clergé, leur cohésion. Le petit journal qui se publie à l'archevêché même, les Cloches de Saint-Bonifa.ee> est animé de ce patriotisme clairvoyant.
Cependant, si l'on ne tenait compte que du nombre, la cause catholique, dans le Nord- Ouest, ne se confondrait plus avec la cause canadienne-française (1). Au Manitoba, le recensement de 1901 ne donnait que 16,000 Canadiens-Français (2) sur 35,000 catholiques; et, dans les territoires qui forment, depuis 1905, les deux nouvelles provinces de Saskatchewan et d'Alberta, 7,000 Canadiens- Français seulement sur 30,000 catholiques. Il faut ajouter que le recrutement de ces Canadiens-Français est difficile. Le prédécesseur même de Mgr Langevin, Mgr Taché, fut peu favorable à leur établissement dans
(1) En 1870, quand le Manitoba entra dans la Confédération, la population de race française y était sensiblement égale en nombre à la population de langue anglaise.
(2) Je dois dire que ce chiffre a été contesté par les intéressés.
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le Nord-Ouest (i); et le clergé de la province de Québec, aujourd'hui encore, ne semble guère disposé à donner ses fidèles pour la colonisation du Manitoba, de la Saskatchewan ou de l'Alberta.
Comme je veux savoir ce que deviennent ici les ouvriers français, je profite de mes relations du Pomèranian. Les hauts salaires (on se souvient que le frère du jeune ébéniste que j'avais pour compagnon de cabine gagne à Winnipeg cinq dollars par jour, ce qui est d'ailleurs un maximum), les hauts salaires, dis- je, sont-ils vraiment absorbés, ainsi qu'on le prétertd, par les dépenses nécessaires de
(i) « Si les Canadiens-Français nous arrivent, disaitil, nous les recevrons; mais n'allons pas prêcher dans la province de Québec l'émigration au Manitoba. Ce serait nous charger d'une trop grande responsabilité, n — (La Vérité de Québec.) Cité par l'Hon. M. Lemieux à la Chambre des communes le 9 avril 1907.
N'exagérons rien cependant. Mgr Taché était plus prudent que mal disposé et il faut tenir compte de sa protestation motivée contre ceux qui dénaturaient sa pensée. (Cf. Le Nord-Ouest, 2° édit. , append.)
l'existence? Le frère des deux Savoyardes qui étaient à bord, et qu'elles rejoignaient, tient à Saint-Boniface une pension pour les ouvriers. J'y vais dîner : je connaîtrai les prix et je m'instruirai à la meilleure des sources en causant avec mes voisins.
Je suis cordialement accueilli. Les deux braves filles, déjà installées et très au courant, semblent satisfaites. Elles ne regrettent point le bateau, en tout cas ! La mer a laissé de nauséeux souvenirs à ces montagnardes.
Leur frère, un grand blond, robuste, les yeux clairs, me plaît par sa franchise et son sain courage. Il est venu il y a deux ans avec un groupe nombreux de ses compatriotes que dirigeait un prêtre qui a fondé Notre-Dame de Savoie dans l'Alberta. Certains se sont arrêtés en route. D'autres ont quitté la colonie nouvelle, n'ayant pas du tout la vocation. Il a été des premiers. Il s'est tiré d'affaire; il a épousé une Bretonne placide comme lui; et il rêve maintenant d'aller dans l'Ouest, à Edmonton peut-être, pour gagner davantage.
Un seul repas coûte 25 cents (1 fr. 25);
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mais la pension entière, logement compris, ne revient qu'à 4 piastres par semaine (20 francs). Comme il n'y a pas de salaires inférieurs à une piastre et demie par jour (1), ce n'est pas ruineux.
Maintenant, je m'attaque au dîner, qui est très passable. Plat de viande, plat de légumes et dessert. On boit du thé ou du café, comme dans un restaurant antialcoolique.
Cuisine française, bien entendu. Allons ! s'il ne s'agissait que de manger, je pourrais être ouvrier à Saint-Boniface.
Mes compagnons de table, et d'autres travailleurs, après le repas, répondent volontiers à mes questions.
Toutes ces réponses concordent sur la plupart de^ points.
Certains Français se découragent aussitôt : ils sont trop dépaysés; les moindres difficultés les affolent; ils s'en vont, dès qu'ils le peuvent et comme ils peuvent. De même, ceux qui trouvent l'hiver trop dur. Les per-
(1) N'oubliez pas cependant qu'il ne faut point compter le dimanche, à cause du repos dominical.
sévérants, qui se refusent à suivre cet exemple de désertion, quoique peu enthousiastes parfois, n'ont généralement pas à se plaindre. Les bons abatteurs de besogne arrivent à deux dollars et demi, voire même à trois.
On travaille assez grossièrement : des a malins », par exemple, s'improviseront peintres en bâtiments sans que leur inexpérience scandalise... Faire vite importe plus que bien faire.
Cependant les meilleurs métiers sont accaparés par des unions ouvrières, qui rappellent à certains égards nos corporations d'autrefois. Si elles ne jouissent pas d'un monopole légal, elles ont conquis un monopole de fait : leurs membres seuls peuvent trouver de l'ouvrage et l'on ne devient membre qu'après avoir passé un examen professionnel (1).
Sur la difficulté de ces examens, comme sur le plus ou moins de bienveillance des
(1) Comme aux États-Unis, il n'y aura bientôt plus d'individus, mais seulement des associés; plus de liberté du travail au sens français, mais des droits définis, hiérarchisés et garantis par de nombreux règlements.
examinateurs pour les Français, les avis se partagent.
Mais, en tout cas, l'ouvrier français qui tire le meilleur parti des avantages du pays, c'est celui qui, membre d'une union, bon travailleur, touchant un salaire élevé, a la rare énergie de ne pas le dépenser aussitôt à l'américaine, et qui économise au contraire comme ses compatriotes restés chez eux. Il a vite fait de s'amasser un pécule!... Seulement il arrive parfois qu'il retourne en France pour en jouir (i).
Ce Saint-Boniface attire irrésistiblement les Français qui arrivent. Ils y peuvent parler leur langue; ils ne s'y sentent plus comme de pauvres chiens perdus. Le danger est qu'ils s'y acoquinent, qu'ils s'y contentent
(i) Ou encore pour y exercer un métier moins dur, pour y tenir une petite boutique... Mon jeune ébéniste piémontais me disait que son frère, dans quelques années, reviendrait dans son pays et y achèterait une auberge avec ses économies.
d'une paye médiocre et surtout qu'ils n'y apprennent pas l'anglais, qui leur serait si utile.
Je rencontre, au tournant d'une rue, celui de mes compagnons du Pomeranian qui voulait acclimater l'alfa au Manitoba. Il m'apprend qu'un ancien officier, qui était avec nous à bord et qui a acheté de vastes terres près du lac Dauphin, l'a pris comme « chef de culture »!... Je sursaute. Puis je félicite, non sans une involontaire ironie, mon gentil interlocuteur. Mais il n'est pas content!... En effet, il n'a que le logement et la nourriture. Singulièrement ambitieux, il voudrait gagner quelque chose. Il rêve d'entrer dans une banque, à Winnipeg, ou de tenir un store (magasin). Que connaît-il du commerce?
Rien, absolument rien — si ce n'est qu'il a peut-être joué au marchand avec de petits amis, quand il avait cinq ou six ans. Fort de cette expérience qu'on peut bien qualifier d'exceptionnelle et sans savoir d'ailleurs un mot d'anglais, il n'hésiterait pas une seconde à se lancer dans les affaires. Et il a dix mille francs, dix mille francs tout juste, viatique
donné en tremblant par sa famille! (1). Je l'encourage véhémentement à les garder et à retourner auprès de son providentiel patron. Mais je ne le convaincs guère...
En attendant, il m'a rendu le service de m'indiquer son hôtel, où j'emménage aussitôt. Comment, encore une fois, pouvait-on dire que la vie est si chère? Cet hôtel modeste me semble fort habitable, malgré la cuisine un peu trop... locale. Il a une salle de bains propre. Et combien coûte-t-il ? Une piastre par jour (5 francs). Or, c'est un prix qu'aucun supplément ne majore, les pourboires étant inconnus dans l'Ouest.
Le patron canadien, maigre, solennel, avec une longue barbe noire qui grisonne à peine malgré son âge, a un type de Charentais. Il porte un délicieux nom de comédie : Mondor.
(1) A un jeune sous-officier de cavalerie qui voulait créer un ranch dans l'Alberta et qui avait cent mille francs, un homme très compétent déclarait : « Déposezles au Crédit lyonnais, puis partez; engagez-vous comme cow-boy; et dans deux ans, si vous n'êtes pas découragé, vous serez sans doute capable de bien employer votre argent. Mais ne dites jamais que vous l'avez avant d'en faire usage. »
Je suis heureux d'avoir retrouvé mon jeune semeur d'alfa : son ton de bonne compagnie prend un charme particulier dans cette rude cité de ramasseurs d'argent. Il m'offre pour ce soir une distraction inattendue : invité à la distribution des prix du collège des jésuites, il me propose de l'y accompagner. Malgré mes quarante-cinq heures de chemin de fer qui me rendent peu attrayante la perspctive de me coucher aux environs de minuit, je cède à la curiosité et j'accepte.
Nous voici en France. Cette distribution des prix est en réalité une sorte de concert panaché de récitations; et, quoique les pièces anglaises alternent avec les françaises, le caractère de notre pays domine tellement qu'on peut se croire dans un établissement religieux de nos provinces. Les élèves, d'ailleurs, se tirent aussi bien que chez nous de leurs petits exercices. Nous entendons tour à tour le Gourmand, de Louis Ratisbonne; Aide-toi, le ciel t'aidera, de Maurice Bouchor, et le Clocher de Tréguier, de Théodore Botrel. Mais, si je lis l'anglais, je le comprends trop mal pour apprécier A visit front Saint-
Nicholas, de Clement-C. Moore, ou The spanish Warrior, de Mrs Hemans, malgré ]a fougue plus celtique qu'anglo-saxonne des jeunes déclamateurs. Le morceau final, avant le Gode save the king (Dieu sauve le roi, dit le programme), s'intitule : Course en automobile (galop); et, sur la petite feuille qu'on nous a distribuée, j'en savoure le commentaire : C'est le matin. — L'horloge sonne sept heures. — Les autos arrivent. — On part. — En avant! — Une meute de chiens vient à la traverse. — Une collision. — On fait halte pour les réparations. — La forge du village. — Retour à la maison. — Finale. La musique est chargée de figurer tout cela. Pauvre musique!...
Dans ce collège de Saint-Roniface, l'enseignement est bilingue; mais il en résulte, paraît-il, que tous les Canadiens-Français savent parfaitement l'anglais à la fin de leurs études, tandis que les Anglo-Canadiens savent fort mal le français. Ces derniers y mettent sans doute un peu de mauvaise volonté.
La distribution des prix en elle-même n'a
rien de très original ; je remarque seulement que le gouverneur du Canada et le lieutenant-gouverneur du Manitoba offrent chacun une médaille. Les jésuites jouissent donc, non seulement de la liberté, mais de la bienveillance officielle.
Mgr Langevin, qui préside sans pompe, improvise en français une courte allocution qu'il répète en anglais; puis, glissant dans la nuit noire sur les trottoirs de bois humides, passerelles parmi des fondrières, nous regagnons l'hôtel Mondor.
La circulation, à Winnipeg, devient difficile pendant la pluie et longtemps après. La fameuse « terre noire » du Manitoba, si fertile, a bien ses défauts : à peine mouillée, elle forme une colle grasse. On y enfonce, on s'y fixe, on n'en sort plus. Et quand on croit lui avoir échappé, quand on aborde les planches de salut des trottoirs, elle vous y poursuit, car elle a oint vos semelles et ces planches elles-mêmes! Désespérément, on
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patine... Et si jamais on tombait... Horrible pensée! Autant choir dans du cambouis...
La situation s'aggrave de l'indifférence publique à l'égard des chaussées. Les trottoirs-passerelles semblent bien suffisants. Si on est obligé de les quitter, tant pis ! A Saint-Boniface, c'est grandiose et primitif, certains jours : les vastes tourbières en formation de la période quaternaire se peuvent imaginer d'après ces rues!
Les tramways ont leurs raiJs. Quant aux voitures, elles passent toujours. Elles en supportent bien d'autres dans la Prairie aux routes fantaisistes ! Elles paraissent faites pour plonger et pour bondir autant que pour rouler. Le voyageur, simple diabolo, doit s'exercer à ne retomber jamais qu'à sa place.
Mieux vaut encore aller à pied : c'est moins fatigant. Pendant mon double séjour (i), je ne cesse de déambuler à Saint-Boniface et à Winnipeg, avec aisance par les temps secs, avec prudence et méthode par les temps
(i) Avant et après un voyage à Vancouver et à Edmonton.
humides. Je me suis d'ailleurs muni de caoutchoucs — de claques, comme disent les Canadiens — que la fange ennemie, qui les étreint, s'efforce en vain de m'arracher.
Je revois plusieurs des émigrants du Power anian. D'abord mon jeune compagnon de cabine. Il vit avec son frère, qui lui a procuré aussitôt du travail; et, à dix-sept ans, il gagne ses trois piastres par jour! Il a gardé son air tranquille. Il a trouvé exactement ce qu'il attendait; il remplira son programme sans découragement et sans gaieté folle, pénétré d'une satisfaction tout intérieure. Il est bien intéressant, cet adolescent réfléchi et sage.
Quel contraste avec le petit cnarpcntier de Dijon qui a le même âge à peu près, mais qui, lui, est vraiment de son âge ! Exubérant, joyeux, il me conte ses débuts. Il a d'abord été peintre. Maintenant il exerce son métier et il gagne deux piastres et demie. Il s'amuse de tout; les outils du pays lui semblent très cocasses; il les emploie volontiers, mais en restant convaincus que les gens qui les ont inventés n'étaient pas sérieux. Il promène
partout un petit dictionnaire de poche pour apprendre l'anglais : une drôle de langue, qui ne se prononce jamais comme elle s'écrit! Il jure qu'il commence à la savoir. Il est tout entrain, confiance et blague. Gavroche au Manitoba!...
Je vois aussi le vieux ménage de Lyon qui a quitté la France pour rejoindre ses deux fils. Ces honnêtes petits rentiers sont installés dans une maisonnette de Saint-Boniface en attendant qu'ils s'en soient fait construire une sur la commune voisine de Northwood. Les jeunes gens me semblent très américanisés. Ils vivent largement et changent allègrement de profession chaque fois que l'occasion s'en présente. Bons violonistes, ils feront partie d'un orchestre en octobre et toucheront deux piastres par soirée. Les parents et eux-mêmes envisagent avec une pleine satisfaction cet avenir si proche. Ceux-là entendent sans protester ceux-ci déclarer qu'ils ne pourraient plus vivre en France : leurs dix-huit ou vingt mois de Manitoba les ont trop dégoûtés des besognes ponctuelles et mal rétribuées. Ils parlent anglais couram-
ment; ils affirment leurs préférences pour les Anglo-Canadiens ; ils prétendent que si Saint-Boniface ne rivalise pas avec Winnipeg, c'est la faute de l'archevêché qui a refusé de vendre des terrains où le C. P. R. voulait établir une gare; ils déclarent que Saint-Boniface, réuni àWinnipeg ouàNorthwood, échappera enfin à ces Canadiens-Français rétrogrades, et que cela vaudra mieux. J'ai là un exemple des fâcheuses dissensions qui séparent souvent ceux dont la communauté de langue et d'origine devrait faire des alliés.
Je me rassérène en causant avec un autre Lyonnais qui s'accorde très bien, au contraire, avec les Canadiens-Français. Ancien boucher, il s'est placé chez un boucher de Saint-Boniface, tandis que sa femme s'engageait comme servante dans une pension de Winnipeg.
Malgré leurs larges gains, mon brave homme en a assez de vivre ainsi séparé de sa femme et de ses enfants. Associé avec un ex-professeur de Mongré, il va s'établir à Saint-Pierre. Dans la même maison, il y aura une boucherie dont il se chargera, une pension que
tiendra sa femme, et un magasin dont s'occupera le professeur (i).
Je suis invité à déjeuner, avec mon jeune semeur d'alfa, par un Français, real estât e man de profession — ce qui veut dire qu'il achète et vend des terres ou encore prête sur gages fonciers. Gentilhomme provincial, il s'est radicalement démocratisé et américanisé durant ses douze ou treize ans de Manitoba. Il est positif, actif, tranchant, obstiné; il ne connaît désormais que l'argent et les plus prompts moyens d'en acquérir. Nul Yankee ne le vaincrait dans la lutte modernement sauvage des affaires. Colon d'abord, il sut ne rien perdre : rare prouesse, puisqu'il ignorait tout du métier! Puis il s'est lancé dans son commerce actuel, où il prospère. Il nous dit que les deux premières années sont toujours du temps gâché : on tâtonne; on se fait
(i) J'ai appris depuis que cette association originale prospérait.
« rouler »; on s'instruit enfin, si on en est capable; après quoi l'on devient apte aux combats spéciaux du négoce et de la spéculation.
Avec une opportune brutalité, le real esiate mari décourage mon naïf candidat à la vie pratique. Inutile d'essayer de se placer sans anglais : aucune banque ne prendrait un employé qui resterait muet devant les clients. Quant à tenir un magasin... A qui achèterait-il en gros? A qui vendrait-il au détail? Et la comptabilité?... Qu'il retourne bien vite à sa. ferme, puisqu'il a eu l'invraisemblable chance de s'y caser!...
Et la douche opère. Heureusement déçu, le « chef de culture » se décide à regagner les terres de son patron. Dans quelque temps — je le conjure de ne pas s'y risquer trop tôt — il en achètera pour son compte avec ses dix mille francs. C'est non sans une certaine émotion que je me sépare de lui, car je l'estime. Avec son nom et sa tournure, il pouvait si bien, en France, faire un fructueux mariage, au lieu de venir honnêtement chercher fortune en Amérique!...
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Invité ensuite par un aimable Français, M. G..., pourvoyeur du C. P. R., au Manitoba club, je me rends compte de ce qui constitue une raffinée élégance pour les Manitobains, car ce club, en effet, est le plus cher du Grand-Ouest. Au point de vue du confort, rien à dire. La cuisine même — soignée par un cuisinier français — me paraît irréprochable. Mais, ce qui est curieux, ce qui caractérise bien le pays, c'est l'absence totale de toute espèce de coquetterie, de grâce ou de goût. Au vaste salon comme au vaste fumoir, on se croirait dans une luxueuse salle de gare. La propreté des locaux et la cherté des objets suffisent ici à satisfaire les exigences des riches. Jamais on n'y a connu un besoin esthétique.
Le lendemain, d'ailleurs, je déjeune non moins bien, pour une demi-piastre, chez un Français établi depuis l'année dernière. Cet immigrant, qui était charcutier, a installé une charcuterie, et, presque aussitôt, un restaurant que tient sa femme. Ils font déjà de jolis bénéfices. Et ils ne savent pas un mot d'anglais!... Mais quand on donne à man-
ger, que c'est bon et pas cher, qu'on s'adresse donc intelligemment à l'estomac, ce dieu international et jamais sourd, on est compris sans peine. La bonne cuisine vaut Yesperanto.
Je rencontre là un autre compatriote dont le cas me paraît assez intéressant Après avoir changé plusieurs fois de métier, il vit d'une fabrique de chocolat. Il n'a ni réussi, ni subi d'échec irréparable. J'ai dit qu'il vit : il serait plus exact de dire qu'il vivote; et son entreprise actuelle ressemblera aux précédentes, faute de capitaux. Montée très petitement, elle ne peut donner que de minces résultats. Honnête et sérieux, mais n'ayant pas cette large hardiesse doublée d'esprit •très pratique qu'on découvre à l'origine des grands succès, il persévère sans récompense. Prudent et un peu « illusionniste » à la fois, sa prudence le préserve des périls où le jetteraient ses illusions : seulement, si sa voiture a un frein, elle n'a pas de cheval... Il reste sur place, ou presque. Il est de ceux qui se sont trompés en venant ici. Il aurait bien rempli des fonctions administratives en
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France; il mènerait maintenant une existence plus sûre, plus aisée même, dans quelque bonne ville provinciale, parmi des gens sans fièvre et sans astuce.
Avant mon départ, M. G... me conduit chez un boulanger français qui est aujourd'hui l'un des gros commerçants de Winnipeg. Arrivé au Canada, il y a neuf ans, il a d'abord voulu prendre un homestead aux environs de Prince-Albert; mais, découragé par le manque d'eau potable, il est revenu à la ville où il a tenu pendant trois ans une pension sans gagner beaucoup d'argent. Il l'a vendue, puis est parti pour Winnipcg avec son petit pécule : six mille francs à peine; et là, encouragé par M. G..., il a simplement, reprenant son ancien métier, ouvert une boulangerie française. Au début, ses confrères se moquaient de lui et de sa marchandise fantaisiste; mais ils eurent vite fini de rire. Si les habitants de l'Ouest dévorent du carton-pâte, c'est seulement, paraît-il, parce qu'on ne leur offre que cela. Ils prirent goût à cette friandise inconnue : le vrai pain. Maintenant notre compatriote, copropriétaire
du a block » où il habite et vêtu comme un gentleman, reçoit ses visiteurs dans un coquet salon orné des aquarelles et meublé du piano de mesdemoiselles ses filles.
Je suis à mon dernier jour de Winnipeg. Je quitterai sans regrets le Chicago manitobain — n'ayant guère apprécié que Saint- Boniface, asile français. J'y songe sur un banc de l'Elm Park, où j'ai fui la chaleur. L'ombre des seuls grands arbres du pays, la rivière tournant entre des rives feuillues donnent à ce site un vrai charme et presque du pittoresque. Pourtant les petits flots froissés par le vent sont limoneux; et, si l'on quitte les chemins de planches, bien qu'il n'ait pas plu ce matin, on glisse sur cette boue acharnée à la persécution des piétons.
Je ne peux nier l'avenir de Winnipeg. Dans vingt-cinq ans — peut-être moins — la capitale du Manitoba aura ses cinq cent mille habitants; et elle demeurera la cité commerciale par excellence, quand même il se
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créerait ailleurs des centres industriels. Mais, pour un Français artiste et lettré — si peu artiste et lettré que ce fût — la vie serait impossible ici. Elle le serait autant, je crois, pour un bourgeois sans ambition, aimable et liant, habitué à l'existenr. monotonement douce, à la sociabilité un peu flâneuse de nos provinces. Enfin ces enragés qui ne se meuvent que pour o faire de l'argent », qui ne sont pas capables de s'intéresser à autre chose, qui considèrent si volontiers le prochain comme une proie, qui n'ont ni art, ni idéal, ni pensée, qui ne lisent que des journaux à faits divers, sembleraient aussi étrangers, aussi hostiles à un citadin cultivé de chez nous que des Bédouins ou des Touaregs. Qu'importe, après cela, que l'électricité soit plus employée, que le téléphone coûte moins cher et fonctionne beaucoup mieux qu'à Paris? Outre que, même au point de vue matériel, on peut estimer qu'il y a bien des lacunes, il faut à une grande ville des musées, des monuments, des arts, une littérature. Citoyens de Winnipeg, vous êtes civilisés sans doute... Je l'admets, quoique sans
enthousiasme. Mais votre civilisation commence seulement à pousser... Pour la goûter, j'attendrai qu'elle soit en fleur. C'est à la fleur que les botanistes reconnaissent la plante... A la fleur aussi, nous autres, Européens trop délicats, nous jugeons les nations.
FANNYSTELLE
A un peu plus d'une heure de Winnipeg (i), au milieu de la plaine nue, absolument plate, sans arbres et toute en cultures, je descends sur un quai de planches qui fait songer aux estrades des baraques de foire. En planches aussi sont les trottoirs des deux vagues rues de Fannystelle. La principale, parallèle à la voie, n'est d'ailleurs qu'une demi-rue, pour ainsi parler, car elle n'a qu'une seule rangée de maisonnettes en bois peint. Quelques-unes sont presque élégantes, exhibent un balcon ou une véranda, prennent
(i) Sur la ligne de Souris (Pacifique Canadien).
des airs de villas exotiques. Les autres, modestes, paraissent habitables du moins : ce ne sont pas les cabanes de cantonniers ou les clapiers branlants des colonies nouvelles fondées par de pauvres diables. L'hôtel, où l'on mange bien, a même un salon; et l'on trouve dans le bureau de poste, grand comme une huche, le téléphone avec le télégraphe.
Au centre d'un pré, l'église se dresse, peu altière — une église en planches, naturellement, puisque tout est en planches ici. Et vers la lisière de ce pré, à gauche de l'église, voici qu'on découvre un buste sur une colonne! Dans cet Ouest si dénué d'œuvres d'art, comment est-il venu s'en nicher une en ce minuscule village?
Si l'on approche, la surprise croît. Le buste est joli, d'abord : un buste de femme, jeune encore, aux traits fins et à l'air triste. Puis l'inscription lue sur le socle achève de stupéfier le voyageur non prévenu :
Lilium ir.ter spinas.