‹ Chez les Français du CanadaChapitre 4 sur 9 · FANNY RIVES · texte numérisé non relu

FANNY RIVES

28 février 1840 2S juillet 1SS3

S'est servie d'une amitié fidèle pour repeindre la gloire

de Dieu et soulager les âmes du Purgatoire. A fondé cette colonie en 188g.

Par quel miracle cette Fanny -Rives, morte en 1883, a-t-elle fondé une colonie en 1889?...

Alors, pourvu que le voyageur ait un compagnon renseigné, celui-ci explique d'un mot le mystère en nommant l'enchanteur du lieu : a Nous sommes, dit-il, dans la paroisse du chanoine Rosenberg (1). »

Fanny Rives était la demoiselle de compagnie de la marquise d'A... Après la mort de Fanny, la vénérable dame, raconte-t-on, crut la voir en songe, qui lui enjoignait de fonder une colonie française dans l'Ouest canadien. Il se trouva que le chanoine Rosenberg, inspirateur ordinaire de la marquise, avait la même idée... Grâce aux millions de la donatrice, le passage du rêve à la réalité

(1) Je n'ai pas besoin de rappeler les escroqueries à la suite desquelles fut condamné par coutumace, il y a quelques années, le trop célèbre chanoine, ni l'odyssée drolatique de son sosie, arrêté dans an port du Levant.

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devenait facile : le chanoine fut donc chargé de créer dans le Manitoba une paroisse appelée Fannystelle, de Fanny et de Stella, étoile. L'église construite, Rosenberg attira des colons; et il mania l'or de la marquise avec une dextérité d'escamoteur, sous prétexte de bonnes œuvres successives qui s'enflaient et se dégonflaient tour à tour, comme des vagues.

Fannystelle fut d'abord une Thélème de joyeux rentiers, noceurs épris soudain de robinsonnerie, jeunes gens décavés, mais aux conseils de famille généreux. Il y eut d'endiablées parties de chasse, des chevauchées au clair de lune, des pêches miraculeuses après boire où c'étaient les yeux des pêcheurs qui multipliaient les poissons. L'on sablait le Champagne au bord des rivières et l'on disposait gaiement les assiettes des pique-niques sur la Prairie, cette immense table.

Un foyer de contagion semblait s'attiser là : tous ceux qui en approchaient déliraient aussitôt. Ne vit-on pas un aristocratique adolescent, expédié à Fannystelle avec un précepteur à demi-fou, qui le rossait, s'enfuir à

New-York, s'y improviser cocher, puis y contracter un féerique mariage?

Cependant l'ère de la raison commença, Rosenberg régnant encore. Et, après la catastrophe que l'on sait, il ne revint plus : le clergé canadien, qui l'avait toujours tenu en suspicion, fut grandement soulagé; il occupa aussitôt la paroisse. Un à un, les prodigues avaient disparu, n'ayant rien fait ou ayant fait des sottises. Quelques vrais colons étaient restés; mais surtout les Canadiens- Français, ouvriers de la deuxième heure, s'étaient établis et prospéraient sur le sol fertile. La plupart connaissaient à peine les origines de Fannystclle : c'était pour ces gens du Grand-Ouest un passé très lointain... Certains a habitants (1) » des environs prennent le buste de Fanny Rives pour une image modem-style de la Sainte Vierge.

Bientôt, sans doute, personne ne se souviendra plus de la marquise ni du chanoine, son fâcheux représentant.

Pourtant on m'a affirmé que le disparu

(1) Habitant signifie paysan dans le dialecte canadien.

possédait personnellement des terres valant environ trente mille piastres. Depuis sa mystérieuse hégire, son gérant, resté à Fannystelle, vend peu à peu les domaines. Remploie-t-il l'argent? Ou l'envoie-t-il au propriétaire?...

Le recensement des Français demeurés ici serait vite terminé. On cite d'abord une famille corrézienne, nxée maintenant en dehors de la paroisse, qui, arrivée avec 1,400 piastres, il y a douze ans, vient d'acheter ce mois-ci une terre de 13,000 piastres. Une autre famille, savoyarde celle-là, possède une ferme fort belle et dont elle accroît le domaine presque chaque année. Or, à sa venue, elle avait moins que zéro — c'est-à-dire qu'elle devait cinq cents francs à la marquise. Je vais voir ces compatriotes, qui me reçoivent cordialement et qui bavardent volontiers. Les hommes sont contents de leur sort, les fils surtout; mais la maman, quoique constatant le succès, reste gémissante. Elle trouve que

ce qu'ils ont, ils l'ont trop gagné, qu'ils en ont vu de dures, de si dures qu'elle n'en peut plus! Et elle n'a pas pris son parti de l'hiver.

Un des fils me reconduit au village. Tout autre note! Il se déclare entièrement satisfait. Il n'était qu'un petit garçonnet quand il est arrivé; aussi est-il habitué à tout, à la vie, même au climat; — si habitué qu'il n'en voudrait plus changer. Il ferait volontiers un voyage en Savoie. Il causerait avec les ce pays », dont il parle sans dissimuler un sentiment de supériorité bienveillante; ça lui semblerait plaisant de revoir des montagnes; mais il ne pourrait pas vivre là-bas. Les terres sont trop petites; on a trop de peine à gagner son pain...

Ce sont des réflexions analogues que me communique le jeune boucher de l'endroit. Fils d'un Lyonnais, qui avait pourtant débuté assez mal, il a su très bien se débrouiller. Il a vingt-six ans : à vingt, il a épousé une Canadienne qui lui a donné déjà quatre enfants. Riche en bonnes piastres, il achète de petits lots un peu partout, à Win-

nipeg même. Plus absolu que mon Savoyard de tout à l'heure, il ne rêve même pas d'un voyage en France. A quoi bon ? Rien ne vaut le Manitoba; il y marche, sûr de lui, dans le chemin de la fortune. Robuste de carrure, l'air à la fois orgueilleux et malin, il s'estime à son prix en y ajoutant la plus-value sur laquelle on a toujours le droit de compter dans le Grand-Ouest. Sa maisonnette de bois est convenablement meublée. Il y a un piano pour sa femme; pour lui, un graphophone; et il écoute avec une fierté de propriétaire cet instrument modernement barbare qui nasille des chansons nègres.

Parmi les Canadiens-Français, on a le choix, si l'on veut de beaux exemples de succès, car ils ont tous réussi. Je rencontre chez l'un d'eux — qui élève des poulets — le luxe le plus inattendu en un logis rustique. Il possède un piano, comme le boucher; mais ni sa femme ni lui n'en jouent : c'est pour les visiteurs!...

Les voici tous réunis à la grand'messe, ces Canadiens-Français, graves dans leurs habits du dimanche, avec des ribambelles d'en-

fants (1) qui encombrent les bancs et s'y tiennent étonnamment tranquilles. C'est la Saint-Jean-Baptiste, leur fête nationale. De petits drapeaux tricolores, alternant avec de petits drapeaux de Carillon-Sacré-Cœur (2), décorent les murs de l'église. Dans un vigoureux sermon, âpre et convaincu, mystique et positif à la fois, le vicaire de Fannystelle expose la conception canadienne de l'union indissoluble de la race et de la religion, du Christ et du Canada-Français.

(1) Si quelques citadins de Montréal « parisianisés » dans le mauvais sens commencent à juger ridicule qu'on parle toujours de l'exceptionnelle fécondité de leur race, je ne suis pas de leur avis. Elle me paraît, au contraire, cette fécondité des Canadiens-Français, la plus belle manifestation de leur optimisme chrétien, de leur franche et forte confiance dans la vie. Quand je lis dans la Presse de Montréal, par exemple, que Mme Urgèle Perrault, de Saint-Théodore de Chertsey , comté de Montcalm, vient de mourir à quatre-vingt-sept ans, en laissant deux cent onze descendants actuellement vivants, je trouve ce fait-divers plus intéressant qu'une course d'automobiles ou même que le compLe rendu du procès Thaw.

(2) Ce : erait la reproduction exacte de la bannière de Carillon. L'on y a ajouté l'image du Sacré-Cœur. Un parti, dont les principaux organes sont la Vérité de Québec et li Croix de Montréal, voudrait substituer ce drapeau au tricolore, qui est celui des Canadiens-Français.

En reprenant le train pour Winnipeg, je ne puis m'empêcher de songer que cette paroisse doit son existence au chanoine Rosenberg... Quelle conscience à tiroirs ne devait-il pas avoir, ce personnage qui faisait le mal et le bien en même temps, qui volait d'une main et ensemençait de l'autre!... Malgré la vilenie de ses intrigues, il gardait une certaine grandeur de conceptions, un paradoxal souci d'utilité générale, qui le distinguaient nettement des escrocs vulgaires. Qu'il lui soit un peu pardonné à cause de Fannystelle!...

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