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SAINT-CLAUDE

A Saint-Claude, qui est un peu plus loin de Winnipeg, sur la même ligne que Fannystelle, je retrouve ce qu'on pourrait appeler le schéma des petites localités manitobaines où le chemin de fer passe : un trottoir de

planches et une rangée de maisons parallèle à la voie. Aux alentours et souvent à une grande distance — jusqu'à deux lieues parfois, — les demeures de colons s'éparpillent à tel point qu'ils n'y en a presque jamais deux de vraiment voisines. Le rassemblement de la population ne s'opère que le dimanche, pour la messe. C'est après la cérémonie qu'on peut se voir, causer, participer enfin à la vie collective, le terme de -paroisse semble donc plus exact ici que celui de village, l'église, et aussi le presbytère où le curé a la même influence que dans l'ancienne France, constituant réellement le centre social.

A Saint-Claude, cependant, nous ne sommes pas chez des Canadiens, mais chez des Français. Ils n'oublient rien de leurs origines : une affiche récente, placardée encore dans l'hôtel, m'en donne une preuve inattendue. J'y lis en effet :

Saint-Claude.

fête nationale du 14 juillet

Samedi, 14 juillet jqoô .

Dix heures du matin; grand? mess» chantée pour les défunts morts au champ d'honneur.

2o4 CHEZ LES FRANÇAIS DU CANADA

Et ce mirifique programme se termine ainsi :

Banquet et feu d'artifice.

La fanfare de Saint-Claude se fera entendre pendant la. durée de la fête.

Je souris maintenant en transcrivant ces lignes; mais je n'ai pas souri en les lisant. Si vous voulez éprouver le sentiment patriotique dans toute sa force et même avec je ne sais quelle candeur épanouie, passez l'océan, traversez la moitié du continent américain, subissez le contact quotidien des business moi de toutes classes au rauque anglais, aux manières brusques, puis quittez Winnipeg pour une de ces trop rares oasis où notre race s'est implantée, où l'on n'entend que notre langue, où l'on est accueilli avec la bonhomie française!...

Ayant posé ma valise, je traverse la voie pour aller voir le curé qui appartient à l'ordre des chanoines réguliers de l'Immaculée-Conception. Je ne trouve que les sœurs de l'école,

de bonnes Françaises, qui ont eu à choisir comme tant d'autres entre leur vocation et l'exil. L'une d'elles vient de cueillir du muguet et elle en met pieusement les tiges dans un verre d'eau, car il lui rappelle son pays. Illusion d'ailleurs, mais que je me garde de dissiper! C'est en réalité le muguet boréal, bien différent du nôtre.

Je pourrai rencontrer le P. More, curé de Saint-Claude, demain matin après sa messe.

Messe qui eût ému Huysmans ! Dans cette pauvre église de planches du lointain Manitoba, le père, un frère servant et les deux religieuses, gardiens perdus des antiques liturgies, chantent avec une scrupuleuse dévotion l'office grégorien (1).

Le curé, un robuste Jurassien, m'accueille cordialement : il se plaît à faire les honneurs de sa paroisse. Nous partons dans sa voiture dont le cheval trotte sans s'inquiéter de l'état des routes.

Nous nous arrêtons chez deux Picards, les frères B..., établis depuis trois ans. Ils rca-

(1) Toutefois, c'est le plain-chant de Reims et non celui de Solesmes.

lisent un excellent type de modernes cultivateurs français : instruits (l'un d'eux, je crois, est même bachelier), ils aiment énergiquement leur profession et, pour l'exercer, ils joignent l'intelligence à l'expérience. Celle-ci, grâce à celle-là, ne dégénérera jamais en routine, mais les préservera des imprudences que commettent ceux dont le bagage ne consiste qu'en théories.

Je n'ai jamais vu de gens plus raisonnablement satisfaits. Les frères B... ont bien employé les capitaux qu'ils avaient apportés; ils sont contents de leurs terres; ils supportent fort bien le climat, qu'ils estiment très salubre; ils vantent le pays, la vie, leurs sains labeurs. Ils ont fait venir quatre jeunes compatriotea, qui travaillent avec eux. Ils forment le hardi projet de se marier l'année suivante. Ils échangeront leur maison trop modeste contre une plus vaste et plus confortable dont ils vont commencer la construction. Ce sera alors une vraie colonie picarde qu'ils fonderont dans ce coin du Manitoba (i)!

(i) J'ai reçu récemment de leurs nouvelles. Ils auront

Bel exemple d'heureuse vaillance! La contre-partie n'est pas loin. Ce vaste et fécond domaine appartient à un très riche propriétaire qui l'abandonne aux soins d'un gérant — et le vaste, le fécond domaine ne rapporte presque rien. Souvenons-nous que la main-d'œuvre est chère : le capital n'a de véritable valeur qu'uni au travail. S'il ne fait que le rétribuer pour tirer profit de ses résultats, il n'y gagne guère. Oui, n'être que capitaliste, sans compétence et sans activité personnelle, devient vite la pire des situations dans le Grand-Ouest. Le pur rentier y est extrêmement rare. L'espèce ne pourrait maintenant s'y multiplier : on la mangerait...

Nous croisons les fils et l'un des frères de deux familles de gentilshommes : les de B... et les de M... Ceux-là cultivent eux-mêmes leurs terres. Mais, tandis que je partage son déjeuner, le curé me dit que ces paroissiens qu'il regrettera vont bientôt quitter Saint-

environ 400 acres en culture l'année prochaine et ils espèrent réaliser 20 à 25,000 francs de bénéfices.

Claude pour s'établir dans la région de Battleford, sur des homesteads.

Le simple repas, tout conventuel, est pourtant agrémenté d'une friandise : du miel, qui, bien que rappelant peu celui du Gâtinais, n'en a pas moins une aimable saveur. O fécondité des abeilles! La ruche qui l'a produit et toutes celles de l'Ouest proviennent d'une seule ruche apportée de la province de Québec il y a une quinzaine d'années.

L'après-midi nous repartons, au trot vraiment infatigable du cheval du P. More : pour visiter une paroisse de la Prairie, ce sont des lieues qu'il faut faire. Le temps est frais, nuageux, comme en mars chez nous (il était brûlant hier); et nous courons, la figure claquée par le vent, à travers les champs et les bouquets de bois. Car ce n'est plus la plaine nue de Fannystclle; il y a des arbres et parfois même de beaux arbres : des trembles, des ormes, quelques chênes; de petits saules au bord des fossés humides. Le paysage se dêmonotonise, si l'on me permet ce néologisme médiocrement euphonique, mais si exact. Il devient presque français.

Et là-bas, tout à l'horizon, vers le sud, on entrevoit les collines de Pembina, derrière lesquelles se cache Lourdes, une autre colonie fondée par les chanoines réguliers de l'Immaculée-Conception.

Les belles fermes succèdent aux belles fermes. Celle-ci, qu'on estime sept à huit mille piastres, appartient à B..., un Ardéchois venu pauvre; celle-là est à C..., un Dauphinois arrivé en 1893 avec quarante piastres et qui en vaut aujourd'hui une dizaine de mille.

Puis voilà des Bretons, des Savoyards... Ils tendaient, dans les débuts, à se grouper par provinces, et même une région de Saint- Claude s'appelle la Bretagne. Maintenant on se case où l'on peut.

Ce matin j'enquête seul, au hasard d'une flânerie dans l'unique demi-rue du village.

J'ai la chance de rencontrer un des premiers colons de Saint-Claude, qui m'apprend que la petite paroisse eut son âge héroïque.

C'était d'abord un vrai marécage, qu'il fallut drainer. On surnommait les rares habitants : « les grenouilles de Saint-Claude ! » On devait tout créer, dans ce désert aquatique. Pénible apprentissage dont on sent encore la lassitude, après une quinzaine d'années ! Un des pionniers d'alors, gros propriétaire aujourd'hui, répète volontiers : « Nous ne pouvons pas dire que nous aimons ce pays. Il est trop dur pour nous; l'hiver est trop froid. Mais nous ne pouvons pas dire non plus que nous ne l'aimons pas. En France nous serions restés ouvriers; ici nous avons de l'argent et nous sommes chez nous. »

Je cause ensuite avec un des jeunes de B... (ils sont sept : cinq garçons et deux filles). Ils vont partir prochainement pour s'établir à cinquante et un milles au sud de Battleford, dans la Saskatchewan, sur des homesteads qu'ils se sont hâtés de retenir afin de n'être pas devancés. La nouvelle ligne du C.-P.-R., de Wetaskivin à Saskatoon, ne passera qu'à six milles de la future résidence des deux familles qu'une prochaine alliance va plus étroitement associer.

Le jeune de M... m'apprend qu'un de ses amis a rencontré mon étudiant toulousain du Pomeranian. Celui-ci s'était engagé comme terrassier au C. P. R. ! Brisé, fiévreux, à bout de forces, il avait dû partir avant d'avoir même fini sa première semaine. Il est maintenant à Bagot, employé à des travaux agricoles, moins rudes.

Je continue à bavarder de-ci de-là. Un bon cancanier me dit que les de M... et les de B... quittent la paroisse tout simplement parce que la familiarité démocratique et les opinions avancées de leurs voisins leur déplaisent... Il y a en effet des partis à Saint- Claude!... (1). — Ces gentilshommes vont donc fonder une colonie aristocratique. Si c'est vrai, quel curieux cas de persévérance dans les préjugés européens!...

(1) Même au point de vue religieux, certaines difficultés surgissent. Le clergé canadien perçoit la dîme (le vingt-sixième de la récolte) : c'est légal dans la province de Québec et habituel dans l'Ouest. Mais les paysans français, qui ne connaissent pas cette coutume dans leur pays (la Séparation les y formera peut-être), ne s'y soumettent pas toujours avec empressement. « Mon vingtsixième minot? Les étourneaux l'ont mangé », déclare au curé l'Ardéchois enrichi dont je parlais tout à l'heure.

Quand je rentre à l'hôtel, j'y trouve trois Américains qui étudient le plan de Haywood, une station toute proche qu'ils se préparent à lancer. Autour de la gare, où il n'y a encore que des buissons, ils ont déjà tracé sur le papier une Main street, une King street, une Augustine street.

Mais ce n'est pas sur une impression d'Amérique que je reste en partant de Saint- Claude : descendu un moment de son wagon, je rencontre sur le quai de planches un Parisien établi à Oxbovv. Ce compatriote parle le pur langage du boulevard, et même du boulevard extérieur. Il me confesse joyeusement qu'il ramasse de la « galette » autant qu'il en veut avec le commerce de bestiaux et qu'après la Villette, il n'y a rien de mieux que le Grand-Ouest.

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