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DU LAC-AUX-CANARDS A DONRÉMY

Warman, cent vingt-neuf habitants, à quelques milles au nord de Saskatoon, au

croisement de la ligne du C. N. R., qui va de Winnipeg à Edmonton, et de la ligne du C. P. R., qui relie Prince-Albert à Regina... Oui, cent vingt-neuf habitants au recensement de 1906! (Warman n'existait pas quand on a procédé à celui de 1901.) Quelle importance attribuerait-on chez nous à un village de cent vingt-neuf habitants qui n'aurait même pas de rues complètes ? Cependant, au petit hôtel, où j'ai déjeuné, on admire le plan de Warman, sur lequel sont tracées et nommées une dizaine au moins de voies futures; et les citoyens de Warman considèrent Warman comme un centre de premier ordre. Aujourd'hui même, il y a une exposition de machines agricoles à Warman ! il y a des courses à Warman ! la foule se presse devant Warman ! Jusque sur l'estrade qui sert de quai au C. P. R., des clameurs m'assourdissent. Parti hier d'Edmonton, je me sens encore un peu étourdi du voyage, de cette course trop rapide à travers une contrée singulière. Cette Saskatchewan du nord m'a laissé une impression sans analogue que je savoure dans ma mémoire.

J'évoque la rivière large et tranquille, les longues pentes douces des rives, les petits bois dans les creux, des ensembles naïfs comme un vieux plan en relief et en couleurs ou comme un tableau préraphaélite. Les bois grandissent, des îles basses ont l'air de flotter sur l'eau, dans les prés fleurissent au ras du sol des églantiers nains, aux corolles d'un rose aigu. On traverse la Saskatchewan qui tourne, avant Battleford. Le panorama élargi, multiplié pour ainsi dire, s'épanouit en grandes ondulations rythmées où le vert des bois et le vert des prairies alternent sans cesse comme des courants qui ne se mélangeraient pas. Où est l'horizon? Je crois le voir; puis j'en discerne, plus loin, un autre et un autre encore. La brume des lointains amollit les contours, le ciel pâle descend, se mêle aux choses. Tout se mouille de rosée, s'allège et se vaporise. Et voici que le paysage réel devient de lui-même délicieusement vague, comme un paysage dont on se souvient ou qu'on imaginerait.

Mais le train de Regina arrive. Le P. Vachon, venu de Saskatoon pour m'accompa-

gner à Duck-Lake (Lac-aux-Canards), me fait signe, et je monte auprès de lui.

Le lendemain, à l'Ecole indienne, où nous sommes descendus, une pluie ininterrompue nous force à rester prisonniers et il fait si froid qu'on allume le poêle dans la salle où nous causons. J'ai tout loisir de visiter le curieux établissement dirigé par les Oblats.

Les enfants sauvages ou métis, les yeux vifs et souriants, bien tenus, bien sages, que je vois dans leurs classes, me paraissent étonnamment civilisés. Même ceux — et ce sont les plus nombreux ici — qui n'ont pas le sang mêlé, ne se distinguent point par cette couleur d'un brun rouge très foncé qui a valu son nom à leur race. On dirait qu'au collège ils déteignent!... Et cela ne signifie pas, cependant, qu'ils y dépérissent : leur air de santé et de satisfaction, leur appétit surtout, au réfectoire, me rassurent pleinement à ce sujet.

L'enseignement est donné par des reli-

gieuses. Les filles apprennent le ménage et la couture. Il y a une ferme expérimentale pour les garçons. Filles et garçons étudient en commun la lecture, l'écriture, le calcul, la comptabilité, la musique même et le des sin (i).

Mais tous ces élèves, une fois grands et retournés sur les réserves, ne redeviendrontils pas de purs sauvages, abrutis et simiesques? Là est le danger, sans aucun doute. Néanmoins, me dit le P. Charlebois, l'excellent directeur de l'établissement du Lac-aux-Canards, on compte beaucoup sur la seconde génération, sur les enfants d'élèves, élevés à leur tour ici. A l'école de Qu'appelle, plus ancienne, on commence à constater les résultats encourageants de cette éducation facilitée par l'hérédité.

(i) Ils sont tiès doués pour la musique. Pourtant il serait imprudent de prétendre que c'est par atavisme. M. Ernest Gagnon semble bien avoir prouvé que les sauvages de l'Amérique n'ont jamais eu d'art musical qui leur fût propre. (Les sauvages de V Amérique et l'art musical. — Petite élude présentée aux membres du quinzième Congres des Américanistes , à Québec, le 12 septembre içoô.J

Le nombre des Indiens a d'abord décru après leur relégation dans les réserves et la disparition du bison. Des conserves de mauvaise qualité aggravaient un état morbide causé par le changement relatif de l'existence. Mais maintenant la population indienne (1) reste stationnaire et l'on pense qu'elle pourra bientôt augmenter. Une loi très sage interdit de vendre de l'alcool aux sauvages : elle les préserve ainsi du fléau qui détruit à peu près partout les peuples non civilisés. Si l'on parvenait à en faire des agriculteurs, on les sauverait définitivement. Le chroniqueur canadien Arthur Buies écrivait naguère : « Les Montagnais n'ont pas encore acquis le goût de la culture, malgré que le gouvernement ait envoyé chez eux un agent des terres chargé de leur distribuer des lots et de leur apprendre à les faire produire. Fils de l'espace, libre comme le renne sauvage qui parcourt des centaines de lieues sur la neige, l'Indien, à quelque tribu qu'il ap-

(1) On comptait, au recensemeit d ; 1901, 93,460 Indi-.-ns et 34. 481 métis.

partienne, ne peut se renfermer dans les limites d'un champ ni s'assujétir aux soins méthodiques, calculés, de la vie agricole. La prévoyance et l'attachement à un lieu précis lui sont étrangers (i). d

(i) Chroniques canadiennes . — Humeurs et caprices,

Dans l'Est, les pauvres sauvages, serrés de plus en plus près par les civilisés, sont bien obligés maintenant de se plier à leurs mœurs. Il en résulte parfois des contrastes bien bizarres! Lisez plutôt cette information, envoyée d'Oka cette année même à un journal de Montréal : « Les chefs Corenthe et Peter Oak, qui avaient entonné le chant de guerre au commencement de la semaine dernière et avaient averti le conseil municipal qu'il y aurait du sang versé si l'on persistait à clôturer la commune, ont quelque peu changé de ton... Corenthe est allé à Montréal, hier matin, consulter ses avocats, M" Smith et Martin. >> Que dirait Arthur Buies , en voyant son Indien, « pareil au renne sauvage, » consulter des avocats sur l'opportunité qu'il y aurait à entonner le chant de guerre!...

Et je ne parle pas des Iroquois apprivoisés de Caughnawaga , ni des Hurons tous métissés de Lorette , qui ne servent plus guère qu'à ébahir les touristes. « Il y a quelques années, conte M. Ernest Gagnon dans la brochure que j'ai citée plus haut, un Huron des bords du lac Érié vint faire visite aux descendants des familles décimées de la tribu qui furent conduites, vers 1650, par le père Paul Ragueneau, dans le voisinage de Québec. C'était un beau jeune homme au regard d'aigle, aux cheveux très noirs, qui parlait exclusivement l'anglais. A

Ce que 1' a agent des terres » dont parle Arthur Buies n'avait pu faire pour les Montagnais, qui dit que les écoles indiennes ne parviendront pas à le faire pour les sauvages de l'Ouest?

Ces pauvres gens, qui furent les premiers possesseurs du sol, sauraient enfin en vivre ! . . .

Le Lac-aux-Canards fut d'abord une colonie française, créée par un agent d'émigration de Paris, le très actif M. Bodard. Au recensement de 1901, on y comptait deux cent vingt-trois Français et Canadiens-Français contre soixante-huit Ecossais, cinquante et un Anglais et dix Irlandais.

Comment nos compatriotes y ont-ils réussi ?

Lorette, il fut l'hôte da « guerrier » Paul Picard — ■ Tsawenhohi — qui, lui, parlait le français et l'anglais, mais savait à peine quelques mots de la langue huronne. Après les premiers épanchements, le Huron de la province d'Ontario finit par dire qu'il était avocat.

— Et moi, répliqua m Tsawenhohi », je suis notaire. »

Ainsi que dans presque tout le Grand- Ouest, cela s'est passé selon la formule du Magnificat : a Esurienies implevit bonis, et divites dimisit inanes. » Parmi les pauvres, le plus grand nombre s'est tiré d'affaire; tandis que tous les riches ou bourgeois incapables de travail manuel ont échoué plus ou moins misérablement.

On peut citer de curieux cas de ce dernier genre. Un médecin nantais, pourvu de très nombreux enfants, était venu s'établir à Duck-Lake. Après une courte période d'enthousiasme, les difficultés vinrent, aiguës : on ne s'improvise pas cultivateur, même en ce pays de culture simple. Des contestations, des chicanes aggravèrent ces ennuis naturels. D'autre part, le climat semblait dur à l'immigré, qui n'avait plus l'âge où l'on s'y habitue aisément. Découragé et maudissant la Saskatchewan, il finit par se réfugier aux Etats-Unis. Après quelques tribulations, il a eu la chance, paraît-il, de s'y créer une situation satisfaisante en exerçant tout simplement sa profession médicale. Il lui avait fallu deux ou trois ans de cuisantes expé-

rîences pour comprendre que le mieux était de faire ce qu'il savait faire!

Je vois un autre docteur, arrivé ici dans les mêmes conditions, qui se livra aussi à d'infructueux essais agricoles et qui est maintenant médecin des réserves indiennes. Aigri encore par des mésaventures personnelles, il ne cesse de geindre. Il trouve l'hiver intolérable. Il affirme en outre que le Français ne peut vivre sans vin. Il vante chaleureusement l'Algérie, que d'ailleurs il ne connaît pas. Deux familles françaises, me dit-il, ne pouvant supporter le froid, sont récemment parties pour notre colonie africaine : toutes devraient les imiter. Quant à lui, il reste, toujours grognant.

Le lendemain matin, lorsque nous partons dans la voiture de l'école, que conduit le P. Charlebois, le temps est clair, mais singulièrement frais pour un 14 juillet (1), car

(1) Dans le récit de ces excursions, j'ai préféré l'ordre

il a gelé blanc à l'aube. Bientôt le soleil qui monte nous réchauffe : en quelques quarts d'heure, nous passons de l'hiver à l'été.

Les bois et les prés alternent. Souvent nous voyons s'arrêter sur leur séant comme des écureuils ou courir comme des rats ces espèces de petites gerboises qu'on appelle ici gophers et que les cultivateurs redoutent. Elles ont en effet la rage de récolter le blé pour leur compte — en choisissant toujours le meilleur — afin de s'en faire des réserves qu'elles enterrent soigneusement.

Nous franchissons la Saskatchewan sur un bac et nous arrivons pour déjeuner à Batoche, paroisse de métis.

Le curé octogénaire remplit les fonctions de préposé des postes : il nous reçoit en timbrant des lettres.

Ce minuscule Batoche fut célèbre au Canada, parce que c'est là que les troupes de la Confédération, en 1885, vainquirent et dis-

géographique — de l'Est à l'Ouest — à l'ordre chronologique. Je suis allé en réalité au Lac-aux-Canards et à Donrémy après avoir va Fannystelle, mais avant de visiter Saint-Claude.

persèrent les bandes de Louis Riel. Le vieux curé y était déjà : il reçut une balle, dans son presbytère qu'il n'avait pas voulu quitter. Traversant à petits pas lents les hautes herbes fleuries, il nous conduit au tout modeste cimetière. Il nous y montre un très simple monument où sont inscrits les noms des dix-neuf métis et des quatre sauvages rebelles sans doute, mais défenseurs de droits légitimes, qui furent tués dans cette suprême rencontre. Les syllabes barbares qui désignent les Indiens s'effacent dans la pierre trop tendre. Elles disparaîtront vite. Les vestiges du passé ne durent guère, en ce pays d'incessante création, de jeunesse insouciante et dédaigneuse! Qu'importera la révolte des métis aux nouveaux colons, venus des quatre coins de l'Europe ou des Etats- Unis et qui ne sauront rien du Canada?... Nous déjeunons au presbytère, en buvant du vin de rhubarbe qui — est-ce le grand air Ct la soif? — me paraît singulièrement agréable. Faute de raisin, les Canadiens ont une merveilleuse ingéniosité pour fabriquer du vin avec toutes sortes de choses !

Après le repas, nous courons de nouveau dans la campagne, sur les routes au sol inégal.

Nous traversons une petite réserve indienne, celle d'One-Arrow; mais elle est absolument désertée : en cette saison, les sauvages campent et déplacent souvent leurs tentes, heureux sans doute de se donner l'illusion de la vie nomade de leurs ancêtres.

Leurs huttes de bois, de pierres et de terre, vraies niches à chiens, semblent toutes croulantes. Les enfants sortis de la confortable école de Duck-Lake pourront-ils s'accommoder de pareilles demeures? N'imposerontils pas un progrès relatif, qui exigera plus de travail, plus de stabilité, qui engendrera une vie sociale d'un degré supérieur? On est naturellement amené à l'espérer.

Nous nous arrêtons chez un métis, qui exerce les fonctions très difficiles ou très simpTes, selon qu'on y met du zèle ou non, de fermier instructeur des sauvages. Une de ses ûlles nous accueille, très jolie, très gracieuse : elle ressemble étonnamment, avec un charme rustique en plus, aux beautés liis-

pano-américaines que j'ai vues à Caracas ! La sœur aînée, actrice aux Etats-Unis, y a épousé un directeur de théâtre. Elle mêlera dans sa descendance — que je lui souhaite nombreuse — le sang des Cris, ses aïeux, au sang des Yankees.

Nous repartons encore et, quelques heures après, nous arrivons à Bellevue, paroisse canadienne-française. Le presbytère domine la campagne environnante. Des collines et des vallons forment un paysage immense, sans une ligne brisée. Les bois d'un vert épais, les prés d'un vert léger, vêtent tour à tour les croupes sinueuses et les pentes au bas desquelles brillent de petits lacs. Le bleu du ciel, l'émeraude à deux nuances des feuillages et des herbes, l'argent de l'eau : rien de plus. Les maisons, rares, disparaissent dans cette contrée qu'on croirait vierge et où souffle un grand vent frais.

Le curé de Bellevue, fils 3e cultivateurs sans doute, jeune, petit et robuste, la peau grillée par le soleil de la Prairie, l'air décidé, le verbe bref, parle avec une passion concentrée de terres, de bestiaux, d'agricul-

ture. Il semble être le plus avisé des colons de sa paroisse. Il ne valait que 500 piastres, nous dit-il, quand il est arrivé, il y a quatre ans, et il en vaut bien aujourd'hui, ajoute-t-il avec la fierté du devoir accompli, 5 ou 6,000. Nous parcourons ses prés où nous voyons ses vaches, qu'il regarde paternellement, comme des ouailles.

Nous entrons chez un Canadien-Français : six enfants s'ébattent dans sa maisonnette, blonds, ébouriffés, bien portants. Il vient des Etats-Unis, ainsi que plusieurs autres habitants de la paroisse, et se réjouit fort du changement. Le P. Vachon, qui a ramené ainsi au Canada un bon nombre de ses compatriotes, écoute avec satisfaction ce témoignage.

Après dîner, j'attends en vain le métis d'One-Arrow, qui devait me prendre dans sa voiture pour me conduire à Donrémy. Enfin, vers neuf heures, survient un Canadien-Français qui y va et qui veut bien se charger de moi. Je fais mes adieux au P. Vachon, au P. Charlebois, au curé-colon; puis, en avant, dans le froid crépuscule! La journée fut d'été, mais elle se rapproche de l'hiver, en

même temps que s'épaississent les ténèbres d'une nuit sans lune. Heureusement mon conducteur connaît le chemin à merveille : il en sait par cœur toutes les fondrières. Nous ne les évitons pas, ce qui serait impossible; mais nous n'y versons point, ce qui est méritoire. Assez souvent, l'homme de la Prairie s'arrête ou ralentit pour avaler une gorgée de genièvre, précaution que la fraîcheur nocturne lui paraît rendre indispensable. Agé de vingt-trois ans, venu de la province de Québec, marié depuis moins de quatre ans et déjà père de trois enfants, il rayonne d'optimisme, satisfait de sa famille, satisfait du pays, satisfait de lui-même. Il ne retournera pas dans l'Est, « Quand on a bu de l'eau de la Saskatchewan, me dit-il, on ne peut plus se passer d'en boire. » Puis, dans l'Ouest, tous les hommes sont égaux.

— Icite, celui qui vaut 5 piastres est aussi monsieur que celui qui en vaut 50,000.

Et, en effet, grâce à la spéculation, leurs rôles peuvent être aisément intervertis, ce qui est bien fait pour rappeler l'égalité première...

Mon conducteur me parle ensuite de Donrémy, paroisse d'avenir, et des mésaventures de deux employés parisiens qui s'y essayent à la culture. En voilà encore que devra rapatrier notre consul de Montréal ou l'Union française, et qui, à leur retour, crieront bien haut que l'Ouest canadien est un pays épouvantable!...

Dans les ténèbres glacées, une lueur blanchâtre persiste, vers l'occident. Notre course aveugle continue, coupée de grands bonds. Les horizons onduleux, les collines, les lacs, tout a disparu. Seuls, parfois, des arbres tout proches se découpent en noir, brusquement, sur le ciel très sombre, mais piqué d'étoiles. Le reste est confus. Soudain, d'une demeure cachée, des abois de chiens nous menacent, furieux... Ils se taisent vite. Plus aucune trace de vie et rien de distinct. La terre semble revenue au chaos. Il n'y a de vraiment visible que, dans ce firmament boréal, ces astres durs.

Il est minuit quand nous atteignons Donrémy. Pas de village. Des maisons isolées dans la campagne, sans doute, maisons qu'à

cette heure je ne puis même deviner. Nous frappons au presbytère. Personne ne répond. Mais une lumière brille dans l'église. Nous y trouvons le curé, qui prie : un prêtre maigre à barbe grisonnante, l'air ascétique, très doux et rêveur. Mon arrivée imprévue l'effare. Il ne veut pas me laisser dehors. Et où me mettre? Tout dort sur le plateau comme dans les vallées.

Sa chambre est très petite, très encombrée, quoique meublée à peine : jamais on ne tiendrait deux dans ce placard... Quant à mon conducteur, il demeure à un mille et n'a d'ailleurs pas de place. Enfin le curé prend une résolution bizarre, mais nécessaire : celle de me caser dans la sacristie. Il y apporte un c capot » en chat sauvage, des couvertures, un oreiller même; il dispose tout cela sur le plancher. Merci et bonsoir ! Déchaussé seulement, je m'allonge et je m'endors aussitôt.

Réveillé de bonne heure, j'entre dans l'église pour y prier devant l'autel de bois blanc. Un passereau volète autour de moi. Au dehors, je savoure la plus fraîche, la plus réconfortante pureté matinale. Le paysage

ressemble à celui de Bellevue : mêmes coteaux, mêmes prés, mêmes petits bois, mêmes petits lacs, pareils à des flaques qu'aurait laissées dans tous les creux la pluie d'un déluge. Sur l'herbe très verte, partout l'étincellement de la rosée argentine. Et encore cette sensation de pays vierge! Il faut de l'attention pour découvrir, çà et là, un logis, au bout d'une terre en culture. Et ces terres cultivées, si vastes, aux limites souvent imprécises, ne rappellent guère nos champs rectangulaires. De loin, on les prendrait pour des prairies naturelles.

Il n'est pas six heures : je trouve le curé levé ! J'espère qu'il n'en fait pas autant tous les jours, après s'être couché vers une heure. Il semble d'ailleurs étranger aux choses de ce monde, ce saint prêtre français. Ce n'est pas lui qui saurait acheter des terres ou du bétail et les revendre à propos!...

Donrémy fut fondé en 1894. Bodard sans doute, l'agent d'émigration dont j'ai parlé déjà, — je ne puis avoir que des renseignements vagues sur un passé si lointain — baptisa ainsi la nouvelle paroisse, qui compte

aujourd'hui vingt-trois familles françaises. Cependant le soleil se lève et nous chauffe. Le curé, tirant lui-même la corde, sonne sa cloche suspendue à une potence, devant l'église. Alors, de ce pays qui paraissait désert, surgissent, aux multiples horizons, venant vers nous et grandissant très vite, des hommes, des femmes, des enfants par tas ou par chapelets, beaucoup à pied, quelquesuns à cheval, les riches en carriole. Sur le mamelon où nous sommes, ils se rassemblent tous, et je me mêle à leur groupe. Je rencontre là les deux plus vieilles familles de Donrémy : des Bretons de l'Ille-et- Vilaine, arrivés en 1894. La moins pauvre avait sept cents francs. Toutes deux possèdent maintenant de belles fermes, de beau bétail. Les enfants ne conçoivent pas qu'on puisse vivre ailleurs. Les parents sont heureux d'être venus, orgueilleux d'avoir réussi. Ils ont souvent écrit à des amis, à des cousins, de les rejoindre; mais ceux-ci ne veulent rien entendre, estimant que ce qu'on leur raconte est trop beau et que c'est trop loin pour y aller voir.

J'assiste à la grand'messe très simple, très touchante par les souvenirs de France qu'elle évoque, avec son harmonium et ses cantiques d'enfants de Marie pareils à ceux de nos villages. A la sortie, j'étends mon enquête.

Ces gens ne sont plus des paysans de chez nous. Tous propriétaires, même les plus pauvres, ils ont pris cette aisance, cette fierté naturelle qui caractérisent l'homme indépendant du Grand-Ouest. Bourgeois égaré dans un pays où il n'y en a pas, je ne me sens respecté par personne, bien qu'accueilli cordialement. Sans la moindre affectation, sans y penser, on me traite en égal. Et cela me plaît fort.

Je me renseigne sur les ouvriers agricoles, qui sont rares et souvent nomades. (Pour la moisson, il en vient chaque année de l'Est vingt-cinq à trente mille, qui s'en retournent ensuite.) Leurs salaires ont beaucoup augmenté depuis dix ans. Ils gagnaient ici 5 à 10 piastres par mois. Ils en gagnent maintenant 30 à 35, et plus encore dans les moments de presse.

Quant aux colons, toutes leurs histoires se

ressemblent. Un cas curieux, pourtant, est celui de Jurassiens venus avec un joli capital. Le père, incapable, l'a perdu entièrement; mais les fils, élevés à Donrémy, ont si bien travaillé que leur famille est redevenue l'une des plus prospères de l'endroit.

Mais je ne songe pas qu'à bavarder, ni même à m'instruire : je cherche, ne désirant pas laïciser plus longtemps la sacristie, une voiture pour gagner Prince-Albert. J'en trouve une, moyennant 5 dollars; et, en outre, on m'invite à déjeuner.

Je suis chez des Bretons encore : le père, la mère et trois enfants. Ils n'ont que deux ans de séjour; mais, en ces deux ans, ils ont subi toutes les épreuves, tous les tracas possible : maladies, pertes de bétail, accidents, etc. Néanmoins, ils ne se découragent pas. Ils croient au contraire qu'il y a beaucoup à faire — et qu'ils le feront.

Le repas fini, je pars avec le fils aîné, qui conduit, d'une main experte, dans les chemins en montagnes russes. Il a dix-neuf ans; il a. pris pour lui un homestead où il y a beaucoup d'arbres; et il ne s'en plaint pas,

car il suppose que le bois, de plus en plus rare, acquerra de la valeur. Dans trois ans, il aura rempli les formalités nécessaires pour transformer en propriété définitive son droit de possession. Il sera donc alors souverain absolu d'un domaine de soixante-quatre hectares tout en bonnes terres et à douze milles seulement de la station la plus voisine du C. N. R. Il se moque bien de l'hiver, d'ailleurs sec et salubre, et de l'eau chargée de sels (d'autant mieux qu'il se vante d'avoir un puits meilleur que ceux du voisinage). Ses ancêtres furent des vilains : il sera un petit seigneur. Vive la liberté dans le Saskatchewan !

Et tandis que la voiture sautille, il contemple en souriant les collines basses, les champs immenses, les maigres bois et les étangs saumâtres où nagent, par troupes, aussi peu farouches que s'ils étaient domestiques, d'innocents canards sauvages.

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