‹ Chez les Français du CanadaChapitre 7 sur 9 · REGINA · texte numérisé non relu

REGINA

Entre Winnipeg et Regina, on change encore d'heure : à Broadview, on passe du Central Time au Mountain Time, comme on a déjà passé de Y Atlantic Time à YEastern Time, de YEastern Time au Central Time, et comme on passera encore, si l'on continue jusqu'à Vancouver, du Mountain Time au Pacific Time. Et certains immigrants naïfs ont quelque peine, quand ils doivent ainsi avancer leur montre, à concevoir qu'ils ne se retranchent pas réellement une heure de vie... Le retour leur serait plus agréable : si l'on vieillit en allant de l'est à l'ouest, on rajeunit, au contraire, dans l'autre sens!

Avant et après Regina, c'est la Sas-

katchewan du Sud, plate d'abord, onduleuse ensuite, mais toujours désolée.

Un souvenir m'en reste particulièrement net. C'était là même où commencent à se soulever, comme de timides vagues, les premières collines. Elle s'étendait, arrosée sans bruit par une pluie douce, la prairie verte du Grand-Ouest, avec ses petites rivières et ses petits étangs morts. Où avais-je vu ce gazon court et uni en apparence et de semblables petits étangs, ternes sous le ciel gris? Sur l'étroit plateau du Prarion, dans la région nue des Alpes où la forêt ne monte pas. En ce désert aussi sauvage que celui de Platée, on découvrait parfois — si rarement ! — quelque chétive maison de planches, seule, absolument seule. Et la tristesse de cette demeure perdue, battue par l'averse soudain violente, par le vent qui soufflait en bourrasque, rendait ce pays lugubre comme une prison, comme la prison perpétuelle du téméraire qui s'y était aventuré.

Pourtant il est, ce pays, un des plus riches du monde : peut-être bâtira-t-on une ville autour de cette masure!...

Mais, en regardant la minuscule lumière qui vient de s'y allumer et qui, très vite, disparaît dans le crépuscule, je songe aux sinistres histoires, qu'on m'a contées, de gens égarés dans la prairie toujours pareille, de colons devenus fous par excès de solitude.

Français — nous vous le disons et le redisons à la Canadienne — craignez cet isolement ! Ne vous établissez jamais trop loin d'un petit centre où vous puissiez rencontrer, le dimanche au moins, des hommes qui parlent votre langue. L'exil absolu de la Prairie encore déserte n'est pas fait pour les enfants d'un peuple sociable, qu'un incoercible atavisme prédestine à voisiner, à potiner, à se chamailler entre compatriotes.

Regina ne serait pas une ville à leur recommander, car on aurait grand'peine à y trouver une douzaine de personnes sachant le français. Après avoir déposé ma valise sur un tas, dans le premier hôtel venu, j'arpente les trottoirs de planches. Les maisons en pierre me semblent très rares. Préjugé européen que la pierre! Avec le bois, même sans

briques, on construit plus vite des demeures aussi confortables.

Comme dans toutes les cités du Canada, de l'est à l'ouest, les églises sont nombreuses. Je visite celle des catholiques, neuve, trop neuve même à mon goût et qui a l'air d'un jouet verni. Un jeune oblat allemand (on m'a dit que les Allemands fournissent ici le plus gros contingent catholique) m'indique le chemin de la résidence du lieutenant-gouverneur. Il peut même, en cherchant ses mots, m'informer qu'un quart d'heure suffit pour y arriver — ce qui est d'ailleurs inexact. Je le remercie et je pars dans la direction voulue. Me voilà bientôt dans la campagne sans arbres et plate comme un billard. J'aperçois la résidence, mais il me faut tourner des bourbiers pour l'atteindre, en une demi-heure, sous un soleil fort chaud. Je suis suant, poussiéreux, sale : je dois avoir l'allure d'un chemineau suspect. Le lieutenant-gouverneur Forget ne m'en accueille pas moins avec une toute cordiale bienveillance, et, très simplement, il m'invite à prendre sa demeure pour hôtel. Je résiste,

confus; mais je vois qu'il a la bonté d'y tenir. J'accepte alors volontiers cette franche hospitalité dont plusieurs de mes compatriotes — M. André Chéradame, M. Augustin Léger, M. André Siegfried, entre autres — ont joui avant moi, et qui semble si reposante quand on a tant soit peu vagabondé auparavant à travers ce rude Ouest.

Après déjeuner, accompagné du jeune et très aimable secrétaire de M. Forget, qui porte le même nom que l'auteur de VEtape, je vais à l'hôtel où j'avais laissé ma valise. Je la retrouve sur son tas et le gérant me réclame cinquante cents, sous prétexte qu'une chambre que je n'ai pas occupée, que je n'ai même pas vue, a été retenue pour moi, et que, pendant mon absence, les autres voyageurs ont pris un repas... Rien à objecter, a C'est correct », comme on dit ici.

Je retourne ensuite à la résidence du lieutenant-gouverneur. Je ne me sens pas la moindre envie de la quitter. Elle est paradoxalement tranquille, à l'écart de Regina, au milieu d'un semblant de parc aux arbres courts — merveilleux pourtant en cette

plaine où le vent, comme celui de la mer sur certaines côtes, ne paraît pas tolérer qu'il pousse des végétaux de plus de deux mètres.. * Le dégel et la pluie doivent transformer cette oasis en île. Mais il reste toujours un moyen de gagner le continent — je veux dire Regina. Un trottoir de planches, un trottoir tout seul, sans maisons qui le bordent, s'en va joindre à angle droit un autre trottoir d'une rue lointaine. Il domine la prairie, prêt, si l'on peut ansi parler, à devenir un pont. Au-dessous de lui, des fleurs nombreuses surgissent dans l'herbe drue : un grand lin bleu cendré, le modeste, mais international millefeuille, cher au curé Kneipp. Je reconnais des amies de France parmi elles; mais d'autres sont bien canadiennes, comme ces belles anémones d'un blanc plus laiteux que notre sylvie. Très canadien encore, cet églantier si bas qu'il est parfois presque sans tige, cet églantier aux corolles d'un rose aussi vif que du rouge! Le solitaire qui occupe cette résidence, comparable à un moderne et luxueux ermitage» gouverne de là, tel qu'un président très

constitutionnel, la nouvelle province de la Saskatchewan, comme il gouvernait auparavant tous les territoires du Nord-Ouest. Il est un de ces Canadiens-Français qui se sont imposés aux Anglais par leur connaissance des affaires et par leur sagesse. Habitant l'Ouest depuis trente-cinq ans bientôt, il remplit les plus hautes fonctions dans une province où les hommes de sa race ne constituent qu'une petite minorité.

Il a été longtemps « commissaire des sauvages », chargé d2 la surveillance des Indiens qui ne furent pas toujours aussi apprivoisés que maintenant. La grande famine de 1878 lui a laissé des souvenirs tout particuliers : il en sourit aujourd'hui; mais, si énergique et si calme fût-il, la situation devait lui sembler critique alors qu'à Battleford, entouré des tribus campées là, il ne pouvait manger de la viande qu'en cachette. Chaque soir, en guise de couvre-feu, retentissaient des chants de mort, c'est-à-dire d'horribles hurlements. Parfois des balles passaient au-dessus de la maison ou même ricochaient sur les murs. Tentatives de meurtre

ou imprudences de cette foule enragée de bruit? On n'aurait pu se prononcer; mais, si les intentions restaient douteuses, le péril était certain.

M. Forget s'efforçait obstinément d'apaiser ces dangereux affamés. Grand amateur de champignons, il eut un jour l'idée de leur enseigner l'usage de ce mets naturel qui abondait dans la prairie. Il se mit à cuisiner luimême, devant eux. Il discourait, persuasif; et, plus persuasive encore que lui, une attrayante odeur montait de la casserole. Mais il en vint à dire qu'il y avait de mauvais champignons, qu'il fallait les éviter pour ne pas s'empoisonner... Et, un à un, toujours muets, les auditeurs disparurent. M. Forget demeura seul pour déguster son plat.

Cependant, le tragique charivari des chants de mort et le sifflement des balles continuaient... M. et Mme Forget devaient raisonnablement s'attendre à être massacrés. La délivrance arriva, sous forme de vivres envoyés par le gouvernement.

Quel plaisir de se réveiller dans une claire et vaste pièce, en cette demeure autour de laquelle souffle un grand vent sain, comme sur un navire!

Le jeune secrétaire de M. Forget m'emmène vister, ce matin, les a baraques » — ou, si vous préférez, la caserne — de la police montée du Nord-Ouest.

Cette police montée, qui ne compte guère que six cents hommes dans les deux nouvelles provinces et deux cents dans le Yukon, suffit à y assurer l'ordre de manière à exciter la jalousie parfois avouée des Américains. Troupe d'élite, supérieure à nos gendarmes, aussi dévoués, aussi forts, mais plus lourds et moins sagaces! Vrais coureurs de prairie, aimant leur métier d'ailleurs bien payé, ces policiers à cheval pratiquent avec une telle maestria la chasse aux criminels que, pour ceux-ci, la vie n'est vraiment plus tenable...

Je me rappelle un de ces Sherlock Holmes militaires qui conduisait de Prince-Albert à

Regina un prisonnier sans menottes ni liens d'aucune sorte. Assis à côté de lui dans le wagon, il feuilletait un magazine. Voulant déjeuner, il prévint simplement un contrôleur qui prit la suite de la garde et de la lecture. Une autre fois, pour causer avec un voyageur, il s'éloigna de plusieurs banquettes; mais il avait laissé son sabre à sa place et ne le quittait pas du regard !...

Cette insouciance, qui semblait folle, était toute naturelle. Le prisonnier ne songeait pas à s'enfuir : il savait trop bien qu'il aurait été rattrapé. La police montée profite largement du respect quasi superstitieux qu'elle inspire; et il arrive souvent qu'elle envoie, pour une arrestation, un seul homme.

Rien ne m'intéresse particulièrement dans l'installation de ces détectives de plein air, si ce n'est qu'on me montre, dans la petite prison, la cellule où fut enfermé le métis Louis Riel, et l'endroit où il fut pendu. Malgré ses défaillances intellectuelles et morales, ce détraqué, qui représenta assez mal une juste cause, mourut bravement et chrétiennement.

Pour terminer notre visite, nous montons à une tour de bois qui domine les casernements. Bien que peu élevée, elle prend, dans cette plaine, l'importance du monument d'Eiffel. Quasi suffoqué par la violence du vent, je vois, à tous les horizons pareils, la Prairie nue, plate, sans un arbre, salis un monticule, sans même une ondulation : ftier jamais houleuse et que nulle tempête n'émeut. Elle semble atrocement triste à ceux qui ont toujours vécu dans des pays de collines et de forêts. Elle ne répond qu'au soc. Sa laideur féconde pourrait fournir de pain des millions d'hommes, mais elle ne saurait donner à un seul un instant de rêve. Dans l'Est et plus loin dans l'Ouest, vers les Rocheuses, la nature redevient une amante : ici, elle n'est qu'une disgracieuse nourrice.

Et cependant on s'attache parfois à cette contrée si peu attrayante au premier abord... M. Forget me résume l'histoire typique d'une famille bretonne, rentrée maintenant en France, qui fut quelque temps à son service, et qui s'établit ensuite dans la Prairie. La femme l'eut toujours en horreur et, quoique

vaillante, ne pouvait s'empêcher de gémir. Le mari, qui avait failli pourtant périr un hiver, égaré par une tempête de neige, s'était acclimaté et serait resté volontiers. Quant au fils, élevé ici, il regrette le Grand-Ouest, il en garde la nostalgie, il étouffe en Bretagne.

Quand je quitte M. et Mme Forget en les remerciant de leur hospitalité avec une sincérité que vous comprenez, je songe qu'en ce pays qui change si vite, il me faudrait revenir bientôt pour trouver leur résidence pareille.

Hâtivement, impatiemment, Regina s'agrandit (i). M. Forget a refusé cette année 5,000 piastres d'un terrain acheté 167 il y a quinze ans! L'unique trottoir qui relie à la ville sa demeure aura sûrement un pendant; les maisons s'approcheront, entourèrent l'exermitage devenu centre...

Regina aura pris son gouverneur.

(1) Deux mille deux cent quarante-neuf habitants an recensement de 1901 ; 6,169 à celui de 1906.

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