‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 10 sur 23 · DE LETTRES ET JOURNALISTE · texte numérisé non relu

DE LETTRES ET JOURNALISTE

Le MANUSCRIT DE XiMBOL-SaMY SUR LES COUTUMES ET TRADITIONS DE l'ImERNE TELLES Qu'ON LES OBSERVE ACTUELLEMENT : LA NAISSANCE. —

L'adoption. — Cérémonies de l'adoption. — Les préliminaires du

MARIAGE. — La demande EN MARIAGE. — LeS NOCES. — Le DIVORCE.

— La mort. — Les funérailles. — Le deuil. — Le Mamadika — La CIRCONCISION. — Les frères de sang.

J'ai montré le Houvedans ses grands traits caractéristiques. Je dois maintenant le faire connaître à fond par le détail de ses mœurs privées et publiques, — et d'abord par ce qu'il a gardé des vieilles coutumes malgaches en honneur chez presque tous les peuples de Madagascar.

Mais tandis que celles-ci ont été conservées intégralement par les autres populations de l'Ile malgré le contact des Européens, les Houves s'en sont détachés en partie et continuent de s'en détacher. Au triple point de vue historique, ethnographique et pittoresque, il n'était pas indifférent de fixer e.Kactement où elles en sont ces traditions curieuses, appelées à disparaître.

Dans ce but, j'ai d'abord ouvert les livres déjà publiés; je les ai refermés presque aussitôt, — ennuyé de récits purement étranges, de descriptions de rites dont la signification ne m'était pas donnée, dont le narrateur n'avait même pas essayé

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de dégager le symbolisme. De plus, tous ces livres s'étaient copiés l'un l'autre avec un insouci complet du contrôle individuel. « Puisqu'il paraît qu'à Madagascar les choses se passent de telle et telle façon, disons qu'elles se passent de telle et telle façon. » Ainsi ont raisonné la plupart des auteurs, lesquels, en majeure part, se sont crus autorisés à écrire un livre sur l'Ile pour y être restés quinze jours. Seuls, les missionnaires pouvaient être et furent, en effet, bien documentés, en raison de leurs fréquents voyages et de la nature de leurs enquêtes. Mais de quel œil vouliez-vous qu'ils considérassent des coutumes a priori qualifiées par eux d'abominablement idolâtres ? Ils les ont eu vite jugées ! Ils en ont parlé avec le dédain le plus rare, et vous pensez bien qu'ils ne se sont pas attardés à en chercher la philosophie. En gens apportant avec eux une panacée morale, ils ont déclaré tout de suite qu'il n'y avait rien de bon dans le pays où ils venaient exercer leur apostolat. Aucune coutume n'a trouvé grâce devant eux. Ils ont résumé les Malgaches d'un seul mot : « des païens, » comme les officiers disent : « des nègres, » et les colons : « des crapules .» Ce n'est pas plus compliqué.

Mais cela ne pouvait me suffire, et, jugeant qu'après vingt mois de séjour et malgré toutes mes observations je n'étais pas encore capable par moi-même de discerner le sens des principales coutumes malgaches, sur lesquelles il n'existe aucune tradition écrite, « pas même — dit quelqu'un dont je vais parler — une seule lettre d'alphabet, » mais qui n'en survivent pas moins, j'ai eu la pensée de m'adresser au plus érudit des Houves.

C'est un homme que je connais bien, l'ayant pratiqué longtemps. Il s'appelle Razafimandimby (Monsieur le petit-fds qui succède). Contrairement à l'horoscope de son nom, il n'a succédé à rien, son père l'ayant laissé dans la plus complète misère. Comment Razafimandimby est-il parvenu à l'âge de

quarante ans en amassant, au milieu des difficultés quotidiennes de son existence et avec la nombreuse famille qu'il doit nourrir, une grande somme d'érudition, des qualités d'écrivain hors ligne '? C'est là un tour de force malgache.

Razafimandimby — ou plutôt Nimbol-Samy, pour employer celui de ses pseudonymes auquel il tient le plus — est le type le plus accompli du Houve intelligent. Il a tous les défauts de sa race, affinés — c'est-à-dire aggravés — par la culture. Le scrupule est la chose qui l'embarrasse le moins. Sa ruse, déconcertante lorsque l'on en découvre les effets, est enveloppée de bonhomie sereine. Il faut être très habitué à lui pour voir l'imperceptible étincelle de malice qui brille dans le coin de son œil au moment où il vous « roule ». Courtisan, il l'est avec d'autant plus d'art qu'il y met plus de sobriété. Au lieu de se rendre importun, comme font la plupart de ses congénères, il ne se prodigue pas en louanges verbeuses. Il a compris que les vazahas n'aimaient pas les longs discours, et il sait le prix du silence ; mais son silence flatte. Il y a de la flatterie dans toute sa personne, jusque dans sa manière de relever fièrement la tète devant vous, comme s'il venait de recevoir à votre contact l'étincelle de l'inspiration. Mon homme est effroyablement positif. Il ne croit à rien. Il devance de quelques années l'évolution qui ne tardera pas à se produire chez tous les Malgaches, dont on voit déjà les premiers symptômes, et qui ne sera pas précisément une évolution vers le bien. Nimbol-Samy a déjà brisé la coque de l'œuf que nous couvons. Plein de mépris pour tout ce que respectaient les anciens, il parle déjà de la Civilisation et du Progrès avec l'autorité d'un commis voyageur à table d'hôte.

Mais Nimbol-Samy vaut mieux que ça. Nimbol-Samy est « homme de lettres ». Il l'est de tempérament et de métier. Il l'est jusqu'à la passion, comme on ne l'est pas davantage à Montmartre ou dans les parlotes de certains éditeurs de Paris.

Il a celte faculté de dédoublement, de transposition, d'évasion de soi-même que les fervents de l'art acquièrent comme une récompense. Je citerai de lui des vers charmants, d'une simplicité savante qui néanmoins émeut. Il sait tout ce qu'on peut savoir sur son pays, sur cette grande et mystérieuse Ile rouge qu'il a parcourue dans tous les sens (chose rare pour un Malgache), et nos « savants explorateurs », nos « éminents chargés de mission » ne sont à côté de lui que des nigauds en ce qui concerne Madagascar.

Cet homme habite une misérable hutte, dans un faubourg perdu de Tananarive. Là, il passe une partie de ses nuits à écrire de petits chefs-d'œuvre d'esprit et de style, à la lueur dune chandelle de suif, tandis que sa femme et ses huit enfants, tas de chair noire et de haillons, dorment sur la natte, dans un coin de la pièce unique. Le jour, il vient à son « bureau », proprement vêtu à l'européenne. Je le verrai longtemps entrer chez moi de grand matin, sur la pointe des pieds^ tirer de sa poche un manuscrit et me le remettre avec un sourire de ses yeux rouges de travail...

C'est à cet étrange et inattendu collaborateur que j'ai demandé un exposé des principales coutumes malgaches étudiées dans leurs origines et mises à leur point d'actualité. Je pouvais compter non seulement sur son érudition exceptionnelle, mais encore sur ses qualités de clarté et de logique, plus exceptionnelles encore chez un homme de sa race, pour être servi comme je le souhaitais. Je lui devrai d'avoir comblé une lacune. En racontant les habitudes des Malgaches dans les grandes circonstances de leur vie, leurs cérémonies et leurs rites, Nimbol- Samy a eu le talent de nous les faire comprendre '.

' Lorsque j'ai publié, dans le journal le Temps, e ravail de Nimbol- Saray, beaucoup de personnes ont suspecté son authenticité. Plusieurs m'ont dit : « Quel singulier besoin avez-vous éprouvé de prendre le masque d'un prétendu homme de lettres malgache pour nous raconter et

Voici le curieux travail que Nimbol-Samy a bien voulu faire pour moi. Je n'ai ni ajouté ni retranché un mot à son manuscrit. Ce qu'on va lire en est la traduction très fidèle, très serrée, revisée par les meilleurs interprètes de Tananarive.

La Naissance. — « La naissance d'un enfant est la plus grande joie qui puisse advenir à un Malgache. Il faut avoir des rejetons ; les ancêtres nous ont enseigné cela comme étant le plus grand devoir de l'homme et le principal but de sa vie. L'idée de rester sans enfants nous est insupportable, surtout quand nous sommes riches ; et ce qu'il y a de plus amer pour nous dans cette disgrâce, c'est de songer que nous aurons amassé des biens sans les pouvoir léguer à des êtres sortis de nos flancs.

« A la vérité, nous avons la ressource de l'adoption, mais cette paternité fictive ne remplace jamais tout à fait la paternité véritable.

« Durant sa grossesse, la femme est l'objet de mille soins de la part de l'époux. 11 lui achète tout ce qu'elle désire, il satisfait toutes ses envies, en vue de la belle formation du petit être qu'elle porte en son sein.

« Le terme approche : le mari se pourvoit des choses nécessaires à l'accouchement II s'abstient de toute course, néglige toute affaire qui n'aurait pas pour objet l'événement attendu et qui pourrait le retenir plus de quelques heures hors de la mai-

nnus expliquer les coutumes des Houves? » — J'ai bien reconnu là le préjugé de mes compatriotes sur les êtres de l'ace inférieure. Un négroïde sérieusement cultivé, capable de narrer clairement et d'agrémenter son récit de réflexions piquantes, originales? Allons donc! S'il en était ainsi, nous n'aurions pas besoin d'aller civiliser des peuples susceptibles de produire un pareil phénomène !...

Non seulement Ximbol-Samy est une réalité, mais encore ce n'est pas un phénomène dans une société du niveau intellectuel où les Houves sont parvenus.

Je tiens le manuscrit original de Nimbol-Samj' à la disposition de ceux de mes compatriotes qui pratiquent un peu la langue malgache.

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son. Est-il une plus grande affaire que la naissance d'un enfant?

« Du temps d'Andrianampouinimerne et de Lehidama, assurent les anciens, un mari dont la femme arrivait au dernier période de sa grossesse était dispensé de toute corvée, même de ses devoirs militaires. Ces deux grands rois disaient <\nH était aussi beau de doter sa patrie d'un enfant que de donner sa vie pour la défendre. Beaucoup de naissances valent mieux qu'une victoire.

« Sur ce point nous pensons comme nos aïeux, et nous sommes très étonnés d'apprendre que, dans un pays aussi civilisé et aussi riche que la France, on se mette, dit-on, à vouloir le moins d'enfants possible...

« Est-il pourtant plus grande joie au monde que de voir revivre son sang? Chez nous, c'est le moment d'une allégresse sans pareille. Aussitôt que la mère ressent les premières douleurs, le père appelle une sage-femme, mpampivelona (littéralement : celle-qui- fait-vivre). Cette spécialiste est experte à bien cueillir l'enfant dans le sein, c'est-à-dire à lui donner la vie et à conserver celle de la mère ; d'où son noii : mpampivelona. Dès que le nouveau-né a fait son apparition, on prévient toute la famille, tous les amis : « Nous avons Tlionneur de vous informer que Ramananoure vient de vivre à nouveau, « métaphore pour dire que Rarhananoure vient d'accoucher.

« Le père, an comble de ses vœux, s'empresse de tuer force bœufs ou d'acheter une certaine quantité de viande. 11 fait la chose en proportion de ses moyens. Une part de la viande sera cuite pour les personnes qui veilleront la nuit auprès de la mère et du berceau. Une autre part sera distribuée aux parents et amis qui viendront apporter, avec une pièce d'argent, leurs félicitations au nouveau-né.

« Un usage disparu de la ville, mais généralement conservé à la campagne, veut que les plus beaux morceaux de viande soient coupés en lanières, puis fortement salés, et suspendus

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un peu partout dans la maison. Accompagnées d'une bonne soupe de riz bien propre et bien blanc, ces cordes de viande séchée constituent le mets favori de Taccouchée pendant le temps de ses relevailles. Les femmes qui viennent alors la visiter, celles surtout qui sont assez malheureuses pour n'avoir pas encore d'enfant, sollicitent et se disputent quelques bouchées de cette nourriture, à laquelle, superstitieusement, elles attribuent des vertus prolifiques. Mais on ne donne pas de ce merveilleux philtre à la première venue. En France, vous avez la corde du pendu ; ici, nous avons la corde de viande. Au fond, je ne suis pas bien sûr que l'on y croie; mais, dans le doute, on en veut tout de même.

« Voici les propos consacrés par Fusag-e quand on vient visiter la famille où est né l'enfant :

« — Félicitations à vous, pour avoir obtenu un descendant !

« — Merci. Vivez sains et saufs de longues années, et puisse Dieu vous accorder le même bonheur qu'à nous-mêmes !

« Si le visiteur a déjà la joie d'être père, on lui répond :

« — Que votre enfant grandisse vite, et que Dieu vous en donne d'autres !

« Si l'on s'adresse à une femme grosse, on ne manque pas de lui dire :

« — Je souhaite que celui que vous portez vienne à la vie , dans les meilleures conditions.

« Les visiteurs n'arrivent jamais sans un peu d'argent; cette menue offrande s'appelle : Pour acheter des crevettes. J'avais oublié de dire que la nouvelle accouchée boit beaucoup de bouillon fait avec les petites crevettes qui vivent dans nos rizières, ce breuvage ayant la propriété de faire venir le lait.

« Le temps des l'elevailles dure ordinairement quinze jours, pendant lesquels la mère se tient auprès du feu, dans le logis bien clos.

« Les vieux Malgaches, quand ils viennent voir l'accouchée,

la félicitent d'être ressuscitée. C'est le mot dont on se servait autrefois, l'opération de la délivrance étant considérée comme une bataille entre la vie et la mort.

« Jadis, lorsque l'enfant était un garçon, les parents saluaient sa naissance par des salves de coups de fusil. Cet usage est encore en pleine vigueur chez les Betsiléos et les Sakalaves. Et voici le souhait qui accompagne chaque détonation : — Puisse notre nouveau-né devenir un fameux voleur de bœufs !

« Aujourd'hui, quand il nous arrive un héritier, nous nous bornons à former des vœux pour sa santé et pour son bonheur.

« Dans la campagne de l'Imerne, une tradition pittoresque, mais vraiment puérile^ est encore observée. La voici. Sept jours après sa naissance, on expose l'enfant à la lumière du soleil : sur les bras d'une personne dont le père et la mère sont encore vivants, on lui fait faire sept fois le tour de la maison natale, puis on se hâte de le rentrer. Si l'enfant est du sexe masculin, les gens qui lui font cortège portent derrière lui une hache, une bêche [angacly)^ un fusil, un couteau, une sagaie, et chacun de s'écrier : « Puisses tu devenir un homme de mérite, quelqu'un avec qui l'on compte ! » Quant au symbole des attributs, vous le devinez : — Sois un bon bûcheron, dit la hache ; un bon cultivateur, dit l'angady; un bon soldat, dit le fusil; un bon boucher, dit le couteau; et lorsque tu t'aventureras dans la forêt pleine de pièges, dit la lance, défends-toi bien ! Un peu plus tard, quand le nourrisson pourra mieux supporter le grand air, on le promènera sept fois autour du marché voisin, pour qu'il amasse un jour profits et richesses.

« L'enfant est-il une fille, les attributs de la cérémonie diffèrent. On porte une quenouille, pour que la future ménagère sache bien filer la laine ou la soie ; une navette, pour qu'elle soit habile à tisser les étoffes; une corbeille double, pour qu'elle ait de l'ordre et n'égare pas les instruments nécessaires à son

travail. On la promène également sept fois autour du marché en lui souhaitant ainsi la bonne aventure :

« — Puisses-tu, petite fille, conquérir un jour quelque beau village (métaphore qui signifie : deviens la femme d'un homme riche, lequel ressemble à un village fortifié qu'il faut emporter d'assaut) ! Sois toujours aimée de ton époux, et que jamais il ne te répudie !

« Ces folles pratiques ne seront bientôt plus, sans doute, qu'un souvenir.

« 11 y a plus. Mais, fort heureusement, ce que je vais dire ne se rencontre plus en Imerne qu'à l'état de très rare exception. Il s'agit de l'influence du Destin sur les nouveau-nés. Si l'enfant vient au monde pendant le mois néfaste à'alakaosy (le neuvième de l'année malgache), le sorcier ne manquera pas de jeter sur lui une sentence mortelle. Voilà qui est fatal : il faut qu'il meure ! A cette fin, on le noie dans un baquet plein d'eau. Plus communément, on le pose en travers de la porte du village au moment où des bœufs vont passer. S'il est écrasé par les bœufs, les parents se félicitent : « C'était un enfant de mauvaise étoile, qui, s'il avait vécu, nous eût rendus très malheureux. » A-t-il échappé aux pieds des bètes, on l'abandonne moralement, on ne s'occupe pas de son éducation, on lui refuse jusqu'au nom qui le rattacherait à la famille, on le désigne par des sobriquets méprisants : Zadevo (petit esclave), Imainly (le nègre), Ibetay (tas de fiente), Tsimandresy ou Tsimanolsika (qui ne peut pas vaincre, qui restera toujours au-dessous des autres). Si l'enfant vient au monde une semaine après la nouvelle lune d'alahosa/y (cinquième mois de l'année malgache), et si, par surcroît, le jour de sa naissance est un lundi ou un mardi, ce sera un terrib'e sorcier, auteur de mille maux ! Né au commencement du même mois, il sera également sorcier, mais un sorcier errant la nuit dans les campagnes. Sont encore funestes pour une naissance les premiers jours à''alahamady^

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à'arosotony, d'adanizana et à'adijady (l^*", 4^, 5® et 10* mois malgaches). A ces époques-là, on ne peut naître que voleur dans l'àme et malfaisant pour sa famille.

« Peut-être ces superstitions, les unes atroces, les autres ridicules, furent-elles imaginées pour rendre plus vives encore les joies que tout Malgache trouve dans la paternité. Si, pour y arriver, il n'y avait pas des obstacles à franchir et des périls à éviter, le bonheur ne serait pas le bonheur. Toutefois, de pareilles coutumes, si contraires à la raison, sont sans excuse. Je vous assure qu'elles ont disparu presque entièrement de rimerne,où ceux-là qui les pratiquent encore ont bien soin de se cacher. Je souhaite qu'elles s'abolissent dans tout le reste de Madagascar. »

L' Ado'ptioii. — « A l'époque oîi Radame P'" fit sa grande expédition sur la côte ouest de Madagascar, il comptait parmi ses plus braves soldats un certain Rabenimiehaka, notable du Sisaony. On s'était mis en campagne à la saison des fièvres ; beaucoup de guerriers tombèrent malades, Rabenimiehaka succomba malgré tous les soins qui lui furent prodigués. Sa mort advint dans le village d'Amoron'Ikatsamby [au bord du fleuve Ikalsamby).

(( Grande fut la douleur du prince, c J'ai perdu, disait-il, un « homme qui en valait cent. » Et il lui fit construire un tombeau provisoire, à la tète duquel il mit une pierre debout en manière de colonne. D'après la tradition, ce serait là l'origine des monolithes commémorât ifs dont Fiisage se répandit bien vite dans toute la partie occidentale de Tlmerne.

« Au retour de l'expédition, Radame convoqua les parents de Rabenimiehaka, leur indiqua l'endroit où reposait ce bon serviteur et pleura sa mort avec eux. Le défunt avait huit fils, tous grands et vigoureux. Pieusement ils se mirent en route^ bravant les périls, les fatigues, la fièvre qui sévissait encore^ les inondations qui battaient leur plein. Ils arrivèrent enfin au

tertre où gisait leur père, exhumèrent son corps et le rapportèrent à Tananarive sans manifester la moindre répugnance pour la terrible odeur qui se dégageait de ce fardeau.

« Un tel acte, vraiment rare même en ce pays où l'on a beaucoup de culte pour les morts, fut trouvé sublime. L'histoire se répandit, devint populaire et raifermit encore le désir de postérité qui est au cœur de tous les Malgaches. Même ce sentiment s'exalta-t-il jusqu'au point de provoquer une impulsion de retour vers la polygamie, tombée un peu en désuétude. On voulut à tout prix avoir des enfants, beaucoup d'enfants ; dans le nombre, il y en aurait peut-être d'aussi vaillants et d'aussi pieux que les fds de l'heureux Rabenimiehaka ! Les femmes demeurées stériles furent répudiées. Attirés par la vue des jeunes pintades au joli plumage^ les horames rejetèrent les vieilles poules habituées de la maison. Ce fut une époque de galanterie effrénée, pendant laquelle s'accrût notablement la population du royaume. Mais celte galanterie ayant pour but de procréer, il ne faudrait pas lui faire linjure ' de la comparer

1 II me parait curieux de rapprocher de l'opinion de mon Malgache celle de l'écrivain le plus autorisé de la mission catholique, — le P. Abinal. Voici comment s'exprime le représentant d'une morale que les Ilouves ne comprennent pas encore et que peut-être ils ne comprendront jamais.

« Beaucoup de tribulations peuvent frapper le Malgache. Doué d'un « esprit de résignation à surpasser Job sur son fumier, il présente à toutes « un front d'airain; une seule déconcerte son impassibilité, c'est celle de « la stérilité. Il n'est rien {{u'il ne tente pour y échapper ; et l'on peut « dire sans se tromper que ce désir effréné de postérité a été jusqu'ici « pour la nation un des fléaux de moralité publique. Combien de fois n'a- « t il pas brisé le lien conjugal, foulé aux pieds la fidélité, introduit « l'étranger à la place de l'époux ! Tout enfant est, en effet, bien venu « dans la famille, et ceux du père inconnu sont même privilégiés, en « quelque sorte, par l'usage qui les élève au rang de frère de la mère, « avec part égale à l'héritage paternel et maternel, ce qui revient à donner « une prime à Vimmoratité et à l'encourager au sein de la famille. »

J'ai lu ce passage à mon Malgache qui, d'abord, en a été ébranlé. Mais lorsque, répondant à la question qu'il me posa presque aussitôt, je lui eus expliqué la situation que nous faisions chez nous aux enfants adultérins, il me répondit textuellement: « Si les parents sont immoraux, l'enfant, lui, n'est pas immoral. Alors, pourquoi le punir ? »

aux habitudes purement licencieuses [havetavetana) qui sévissaient sous Radame 11, à l'exemple de ce roi débauché.

« Sous la même influence, les adoptions se multiplièrent. Ceux qui ne pouvaient pas avoir d'enfants par les moyens naturels s'en procurèrent à la façon des tiges de maïs qui enfantent aux flancs.

« La coutume, aujourd'hui si répandue, d'adopter, c'est-àdire de donner la qualité et les droits de fils à des personnes qui ne sont pas sorties de nous, n'est pas venue seulement du désir de léguer à des mains filiales le soin de notre sépulture ; elle tient encore à ceci que, chez nous, l'hérédité collatérale n'existe pas. Je m'explique. Un Malgache est le maître de sa fortune. Marié, père de famille, il peut léguer à qui bon lui semble, même à un étranger, la totalité de ses biens, excepté le tiers de ceux qu'il a acquis pendant son mariage, sous le nom de fahatelon-tanana ; ce tiers constitue la propriété inviolable de sa femme. 11 est seulement obligé d'indiquer la raison d'indignité qui lui a fait prendre le parti de déshériter tel de ses descendants ou tous ses descendants. Mais, s'il meurt intestat, son héritage ne peut pas sortir de la ligne directe, et quand il ne laisse après lui ni descendants ni ascendants, les biens font retour soit à la communauté des fokonolona, s'il est andriane, soit à l'État, s'il est Houve. Les plus proches collatéraux,le frère, l'oncle, le cousin, ne sont pas héritiers de droit. L'adoption a eu pour but de tempérer les conséquences de cette loi étroite, mais bien raisonnable en soi^ car Von ne peut pas soutenir que le collatéral continue la personne du 'mort. D'un autre côté, comment dénier à une créature humaine le droit de se prendre d'affection pour quelqu'un, même s'il ne lui est rien, et de le traiter en véritable fils, quand celui-ci y consent ? S'il y a une liberté sacrée, c'est bien celle-là.

<< Ordinairement, lorsqu'on n'a pas d'enfant ou qu'on n'a pas sujet d'être satisfait de ses enfants, on reporte son affection

sur un autre membre de sa famille, sur un proche collatéral ; on l'adopte, et celui-ci devient alors héritier de droit, en vertu de l'adoption qui lui donne le titre et le rang de fils. Mais le choix peut très bien se porter sur un étranger, ainsi que sur plusieurs personnes en même temps ou successivement. La liberté d'adopter est absolue ; elle s'exerce sans limite et sans restriction.

« La famille d'un certain Ranakombé aurait été la première à mettre cet usage à la mode ; elle aurait en quelque sorte fondé les rites de l'adoption.

« Ranakombé, n'ayant pas d'enfants, regardait parmi les rejetons de ses frères et sœurs ceux qui pouvaient lui inspirer confiance par leur bon cœur et leur sagesse. Quand on a le choix aussi libre, ce serait folie de transmettre son héritage à quelque prodigue, l'honneur de son nom à quelque écervelé. Mais un point plus important, le point capital, c'est d'être assuré de l'affection sincère que l'adopté aura pour vous. Tel qui n'aurait visé que votre patrimoine serait bien capable de négliger ses parents adoptifs au moment psychologique des funérailles, après vous avoir accablé d'hypocrites démonstrations pendant votre vie. Les Malgaches sont méfiants, et ils ont raison de l'être. Tout barbares et illettrés que fussent nos anciens, ils réfléchissaient, observaient longuement, avant d'adopter un fils. 11 arrivait plus d'une fois qu'ils ne voulaient pas reconnaître pour héritiers leurs propres enfants, quand ils ne voyaient pas briller en eux les qualités que Ranakombé jugeait nécessaires : sagesse, bon cœur ; et ils allaient les chercher chez des fils d'élection. Ils partaient de ce principe que la nature ne fait pas toujours bien les choses et que, parce qu'on est issu de vous, l'on n'est pas nécessairement digne de vous continuera

1 L'écrivain catholique cité plus haut ne pouvait pas comprendre la raison d'un usage en désaccord manifeste avec l'idée fondamentale de la

<■( Les gens de tout sexe, de tout âge voulurent se créer des amis sûrs par le moyen de l'adoption. C'était un besoin général, nourri du regard de l'avenir ^ . « Si je n'ai pas d'enfants ou « si mes enfants sont trop jeunes quand je mourrai, qui donc « me donnera une sépulture digne, comme en ont eu Raini- « joelina ou Raboaka ? On ne saurait compter sur ses parents <i éloignés : ils ont leurs soucis, leurs besoins, leurs affaires... » Ainsi raisonnait-on, et l'on se hâtait de se choisir des fils immédiatement capables de remplir l'auguste devoir. »

Cérémonies de l'Adoption. — a L'accord réglé entre les parties, le père adoptif convoquait tous ses parents, tous ses amis, ainsi que les seigneurs du domaine, à une réunion qui se tenait sur la grande place du village. Et voici le discours qu'il prononçait devant cette assemblée :

« Je me permets de prendre la parole en présence des « enfants royaux- que la Reine laisse demeurer au milieu de

famille chrétienne. Aussi n'y a-t-il vu qu'un « véritable jeu d'exploitation manifeste », une comédie de paternité n'ayant d'autre objectif que la sauvegarde des intérêts matériels avant ou après la mort.

« Tous les biens des individus morts sans postérité reviennent, en « beaucoup de castes, au seigneur du domaine ou à l'État. Telle est la loi, « et c'est aussi un motif puissant, sur le cœur cupide du Malgache, pour « se créer à tout prix des rejetons et des héritiers, dès qu'il a une fortune « à leur transmettre... Il y a des fils adoptés, âgés de oO ans, qui ont plus « de cinquante pères adoptifs : ce sont les puissants du jour. Ne faut-il pas « que le faible se couvre de la puissance du fort ? Le pauvre, de la richesse « de l'opulent ? Les puissants et les riches, pénétrés de reconnaissance « pour cette attention de leurs nouveaux pères adoptifs. et sachant d'ail- « leurs qu'ils doivent hériter d'eux dans une certaine mesure déterminée « par l'adoptant, leur donnent autant qu'ils le peuvent l'occasion de s'enri- « chir. Que de pères adoptifs de hauts personnages de Tananarive ont été « ainsi nommés gouverneurs de province par leurs fils adoptifs au sommet « du pouvoir ! »

Mon .Malgache a fait ressortir la haute raison morale qui fut la base première de l'adoption. Quant aux calculs que l'institution a pu faire naître parla suite, ils sont à la vérité plus étranges que choquants, ils ont donné lieu à une sorte de népotisme qui avait du moins sur les autres l'avantage d'une assurance contre l'ingratitude.

' Traduction littérale.

2 Les nobles sont souvent désignés ainsi.

nous pour nous gouverner nuit et jour ; en présence des anciens, nos pères et mères, qui sont les corbeilles clans lesquelles nous avons été mis^ les sacs où nous fûmes renfermés ; en présence des membres de mes familles paternelle et maternelle, de mes amis, de mes concitoyens ; enfin en présence de plus jeunes que moi. Je souhaite à tous bonheur et prospérité. Je vous prie d'excuser ma hardiesse. Ne me faites pas de reproches : il n'est personne à qui les reproches ne soient pénibles. Si je peux donc compter sur votre indulgence, je formerai d'abord des vœux pour que la Reine règne longtemps sur ses sujets ; pour que ses proches, présents à cette cérémonie ou absents, vivent de longs jours avec Elle, qu'ils en soient toujours aimés davantage et que leurs biens ne cessent de s'accroître. Je souhaite à ceux qui possèdent déjà des honneurs de s'élever en dignités ; aux notables de ce domaine, aux vieillards, à tous leurs amis, de vivre aussi longtemps que notre terre sacrée, aussi longtemps que le fer. Et puissé-je ne commettre ni erreur ni omission dans les vœux que j'exprime ! Sachez donc que je suis seul au monde. Je n'ai personne, issu de mes entrailles, pour s'occuper de moi dans mes vieux jours, lorsque m'accableront la faiblesse et les infirmités. Je nai personne à qui transmettre le peu de bien que mes ancêtres m'ont laissé ; personne à qui léguer mon nom quand sonnera pour moi Vheure des décrets de Dieu et des Ancêtres. C'est pourquoi je vous ai convoqués, afin de désigner devant vous les enfants de mon choix et de mon cœur. Ils me succéderont, ils me sauveront de l'opprobre de n'avoir pas de descendants sous le ciel. Ils seront des amis fidèles dans les jours de deuil comme dans les jours de joie. Ils ne laisseront pas perdre mon héritage amassé avec tant de peine, mais au contraire ils le garderont pieusement, se composât-il d'un morceau de bois pour attiser le feu ou d'un pied carré de terre. Voilà pourquoi je vous ai fait venir, vous,

« nobles enfants de la Reine, vous, mes concitoyens, et vous, les « membres de ma famille. Et telles sont mes intentions bien « délibérées. Toutefois, si parmi vous ici présents, si, nolam- « ment, parmi mes frères, mes sœurs et autres parents, mes « cohéritiers dans l'héritage que je tiens de mon père, quel- « qu'un trouvait à redire à ce que je fais, si l'on jugeait que je « dispose sans droit dune portion de biens restée indivise, je « désire entendre cette réclamation en face de nos seigneurs et « des représentants de la commune. »

« A ce discours attendu, connu d'avance, le doyen de l'assemblée, au nom de tous, faisait une réponse non moins invariable. Après avoir débuté par la formule initiale de tout kabary malgaclie, c'est-à-dire après s'être excusé de porter la parole devant un auditoire si imposant, il s'exprimait en ces termes : (* Oui, Monsieur, aous avez raison. Il n'est que trop vrai que « vous n'avez pas de fds et que vos neveux, vos cousins se « doivent à l'honneur et aux intérêts de leur propre lignée. « Mais nous voyons que vous agissez avec prudence. Vous ne « comptez pas sur vos seules lumières. Vous n'êtes pas de ceux « qui disent : — Voilà mon bon plaisir, qu'importe ce que le « monde en pensera! — Et vous faites cas de notre opinion, « malgré le peu que nous sommes. Vous venez nous exposer vos « affaires les plus personnelles, couj^er à nos yeux les morceaux « c?e /jaiY^e \ nous demander conseil. Agréez donc nos renierw cîuK'nts et les vœux que nous allons exprimer. Oh ! par la « vertu du ciel et de la terre, d'Ampandra-la-Longue, d'Am- (( p;tiidra-la-Courte, et des douze montagnes qui furent le « séjour de nos douze premiers rois, — oh ! par la vertu des « an t êtres qui s'endormirent les premiers dans la mort, « puissent vos jours ressembler à un beau tissu d'argent et de « soii- 2 ! Que les aïeux et la tei-ie sacrée vous bénissent et

1 CiMisulter en entrant dans le menu détail des choses.

2 On enrictiissait volontiers de fils d'ar 'ent la boidure des vieux lanibas

u fassent en sorte que vos fils adoptifs et vous, au lieu d'avoir « des destins contraires, vous vous portiez bonheur récipro- « quement ! En ce qui concerne votre droit sur vos biens, il est « entier. N'ayez aucun scrupule. S'il y avait quelque opposition « légitime à l'acte que vous accomplissez, on n'aurait pas « attendu jusqu'à ce moment pour la faire. Depuis long- « temps, depuis le jour où vos projets ont transpiré, on vous « en aurait saisi. Soyez donc bien tranquille, et hàtons-nous de « terminer cette cérémonie. Tout le monde, ici, est impatient « de vaquer à ses affaires personnelles et surtout d'aller faire « les^ corvées de la Reine. Remettez donc le hasina que vous « devez à Sa Majesté en cette occasion si solennelle de votre « vie, et, pour conclure l'acte, donnez-nous à manger.

« — Puisque vous m'approuvez si complètement, répondait « le père adoptif, p««'s</(<e vous ne m'enfermez pas dans un parc « étroit ', je vous déclare que je vous avale '^. Vivez en santé « de longs jours. »

u Alors il appelait auprès de lui les personnes qu'il avait désignées pour devenir ses fils, et il les frappait légèrement du plat de sa main sur l'épaule en signe d'investiture ^. Il leur soufflait dessus et prononçait ces formules : Foa! Foa! Hahaleo anie! (qu'ils puissent tenir leur rang!) Hahalasa ! (qu'ils arrivent à quelque chose!) Hahazaka anarandkay ! (qu'ils portent bien le nom de leur père !)

« Après quoi, il donnait à l'assemblée une certaine somme d'argent où se trouvait mêlée une piastre. La somme représen-

de soie; et c'est encore un luxe dans le Betsiléo, où se sont un peu conservées les traditions de l'ancien tissage malgache.

' « Puisque vous me laissez entièrement libre. » Le discours malgache emprunte beaucoup de métaphores à l'élevage des bœufs, qui est la première ressource du pays.

- C'est l'expression littérale. Je ne lui trouve d'exact équivalent que dans le mot d'argot : je vous rjohe.

3 Nimbol-Samy ajoute une note pour se demander naïvement si ce ne serait pas un souvenir de l'accolade chevaleresque au moyen âge? Nimbol- Samy connaît notre histoire, traduite en malgache par les Anglais.

tait autant de sikajy (0 fr. 625) qu'il y avait de personnes dans la réunion, et c'était pour payer le repas réclamé par le doyen. Le contrat public n'eût pas été valable sans le payement de ce tribut. Quant à la piastre (pièce de 5 francs non fractionnée), elle devait être remise à la Reine : c'était le hasina.

« La cérémonie se terminait par de nouvelles congratulations, de nouveaux souhaits de bonheur, et une prière en commun aux mânes des ancêtres.

« A part les modifications que la marche du temps et les circonstances ont introduites dans ces rites anciens, l'usage subsiste et s'est propagé de l'Imerne à l'Ile entière. Il est partout reçu et très goûté. Durera-t-il avec l'influence pénétrante des mœurs européennes ? Je compte sur la sagesse de nos descendants pour discerner ce qu'il en faut garder ou rejeter. »

"Les préliminaires du Mariag'e. — « Au temps jadis, les Malgaches ne se mariaient pas de leur plein gré, ni suivant les lois de l'amour : le plus souvent ils obéissaient à la pression exercée sur eux par les parents. En outre, il était rare queues unions forcées se fissent autrement qu'entre membres de la même famille ou de deux familles depuis longtemps liées d'étroite amitié. Quelquefois même on mariait les enfants de deux sœurs, cJiose monstrueuse, véritable inceste! Passe encore pour les enfants de deux frères, leur mariage peut s'admettre ; mais qui ne sait que les enfants de deux sœurs, au point de vue de la nature, sont vraiment aussi frère et sœur que s'ils étaient sortis du même ventre^ ?...

(( Et l'on ne laissait pas les enfants attendre l'âge de puberté pour les fiancer l'un à l'autre. Dès leur plus tendre enfance, on disait : « Quand ils seront grands, nous marierons Randriamaro avec Rakétaka ; c'est chose décidée, si Dieu et les ancêtres

1 Ceci est un sentiment très répandu chez les Malgaches, et c'est l'application la plus éloquente du principe de leur droit -.pue)' seqtiiUir venlrem.

leur prêtent vie. » A quiconque, par la suite, venait demander la main de Rakétaka, Ton réponlait : « Impossible, elle est promise. » L'enfant grandissait, l'amour s'éveillait dans son cœur en faveur d'une autre personne ; il en rêvait nuit et jour : rien ne pouvait changer la décision des parents, celle-ci ayant le caractère du serment inviolable.

« Cette détestaJjle coutume, qui fît tant de mauvais ménages, avait un double objet : no pas morceler l'héritage des ancêtres et augmenter le personnel de sa famille de préférence à celui d'une famille étrangère. La famille malgache est encore actuellement très unie ; jadis elle était très jalouse et très ombrageuse. On ne se créait de liens d'amitié qu'entre familles de la même caste, tout au moins de la même province ou du même district. A plus forte raison, et très exceptionnellement, des liens matrimoniaux. Encore aujourd'hui les Tsimoamboholafy (habitants de l'Avaradrano) ne donneraient pas leurs filles aux gens du Sisaony, pas plus que les Tsimahafotsy (habitants d'Ambouhimangue) aux gens du Vonizongo, ni que ceux du Voromahéry à ceux du Marovotana. De même une Andriamasinavalona ne contracterait pas mariage avec un Andriandranando (caste noble d'un degré inférieur), moins encore avec un « Houve », simple roturier. Quand on fait sa demande, la première des choses est de bien établir l'origine dont on se réclame.

« Toutefois, le mariage entre parents a heureusement disparu de nos moeurs, et l'union inspirée par le choix souverain de l'amour, la plus forte des forces humaines^ a prévalu sur les considérations tirées de l'intérêt du patrimoine.

« Avant le règne d'Andriambelomasina, le mariage n'était pas chez nous très en honneur. On se mariait « la colle, passezmoi le mot ' . Une gracieuse légende fait remonter au temps de ce roi le premier mariage antimérinien.

I Je traduis littéralement, et je te passe d'autant plus volontiers le mot, -S'imbol-Samy, qu'il est en usage chez nous.

« Il y avait alors deux jeunes amants, dont Tun s'appelait Randriamahaja (le Monsieur qui inspire le respect) et lautre Rasoalandy (la Belle-de-Soie). Ils s'aimaient de Famour le plus tendre. Ils se rencontrèrent pour la première fois dans une jolie campagne, au moment où le jeune homme allait visiter ses champs de manioc et où la jeune fille allait repiquer ses plants de riz. C'était tout juste au carrefour de deux sentiers. Par l'échange du premier regard, ils se conquirent. Ils entrèrent tout de suite en douce conversation. Le jeune homme parla d'abord. Comme il était de grand matin et que les anciens, en ce temps-là, ne sortaient guère de leurs maisons pour aller aux champs que vers neuf heures et demie, Randriamahaja lui dit timidement:

u — Où allez-vous donc, ramatoa, à cette heure indue ?

(' — Je vais terminer mon repiquage. Et vous ?

« — La terre est humide encore de la dernière pluie, je vais en profiter pour bouturer mon manioc.

« — Nous aimons donc également la culture, et nous avons les mêmes goûts, à ce que je vois !

« L'entretien devint tout de suite plus vif. On se questionna réciproquement sur son origine, sur sa famille, sur son village. Puis Randriamahaja devint entreprenant. Mais la jeune fille résista.

« — Dans quelques jours, dit-elle.

<i — Pourquoi ce délai ? fît l'autre ; puisque nous nous aimons, qu'est-ce qui nous empêche de nous le prouver sans plus de retard ?

« — Non, déclara énergiquement la Belle-de-Soie, je suis d'avis qu'une femme ne doit pas céder à la première demande de riiomme qui lui plaît.

« Le sentiment de cette honnête fille fut jugé si convenable que, par la suite, il devint une loi pour toutes les femmes malgaclies qui se virent courtisées par ceux-là dont elles-mêmesétaient éprises. '

« Ranciriamahaja," comme on pense, ne manqua pas au rendez-vous que la belle avait accepté pour le vendredi suivant, le vendredi étant chez nous le jour favorable aux amants '. Il lui rappela sa promesse, voulut la prendre... Nouvelle résistance de Rasoalandy.

« — Eh ! dit-elle, pas encore. Je redoute une surprise, un enfantillage^ une amourette qui durerait une ou deux nuits peut-être et dont, après, je serais toute honteuse. Quoi ! quitter pour si peu de temps le toit paternel et y rentrer sans doute les mains vides ? Car à peine auriez-vous le loisir de me donner une petite blouse... Non, je ne m'exposerai pas à un tel affront. Il me faut, à moi, un amour de durée.

<( — Mais, moi-même, je n'en veux pas d'autre ! protesta le jeune homme. Soyez assurée que ma maîtresse ne manquera de rien. Je suis d'une caste où, comme son nom l'indique, nous savons nous respecter. Vous me verrez à l'œuvre.

« — Ah! fit la jeune fille, du moment que vous parlez ainsi vous m'inspirez confiance, mon cher amlriamatoa ; vous venez de bannir de moi tout sujet d'inquiétude.

^< Elle le suivit aussitôt dans sa maison où le jeune homme avait fait tout préparer pour la recevoir dignement. On avait même tué un beau poulet en son honneur, ce qui était, chez nos pères, le signe de la plus accueillante hospitalité. Là ils s'aimèrent librement pendant près de quatre semaines, après quoi ils déclarèrent qu'étant très satisfaits l'un de l'autre ils voulaient s'unir pour toujours à la face de tout le monde.

« Le monde trouva qu'ils avaient été fort sages d'en agir ainsi. Et telle fut chez nous l'origine de l'institution du mariage, avec sa période d'essai préalable, qui est aujourd'hui profondément enracinée dans nos mœurs et qui^ faime à le

' Le vendredi, qu'ils appellent zoma, du mot arabe, est donc aussi le dies Veneris des Houves. Par quel chemin leur est arrivé cet écho de l'antiquité ? Sujet de méditations livré aux savants.

132 CHEZ LES IIOVA

croire^ nen disparaîtra pas de longtemps. Nous ne tenons pas, comme vous autres Européens, à la virginité ; au contraire, elle nous rend inquiets, défiants. Mais nous attachons une importance énorme à la rencontre des qualités qui assurent, chez les deux conjoints, une parfaite entente. Il est juste de s'éprouver avant d'annoncer qu'on désire s'unir pour toujours, il est juste de ne pas prolonger l'épreuve aussitôt qu'on devine que l'on n'est point faits pour vivre ensemble. Je sais qu'en France vous condamnez, au nom de la morale et de la religion, ce noviciat du mariage ; mais, nous autres, nous nous en trouvons bien. Il est rare que nous ayons chez nous beaucoup de couples vivant dans la discorde.

« Les coutumes matrimoniales étant peut-être les plus solides de notre race, vous allez les reconnaître, dans la suite de l'histoire de Randriamahaja et de Rasoalandy, à peu près telles qu'elles existent encore de nos jours. J'indiquerai au fur et à mesure les quelques modifications sans importance qui s'y sont introduites. »

La demande en Mariag-e. — u Le noviciat des deux futurs époux leur servit aussi à connaître leurs familles respectives. Car voilà un point essentiel, et le vieux dicton malgache a raison qui prétend qu'on trouve toujours une belle personne à épouser, mais rarement de beaux-parents aimables. Les beauxparents ont quelquefois rendu la vie amère à des époux fort bien assortis ; ils ont réussi à brouiller deux êtres qui paraissaient faits pour s'aimer toujours.

« Randriamaliaja, ayant pris une bonne opinion des parents de Rasoalandy, réunit les siens et leur parla de la sorte :

« — Voici ce que j'ai à vous dire, mes père et mère. Il y a « longtemps que vous m'avez nourri et élevé; je suis grand et, « à présent, c'est à moi de prendre soin de vous. C'est pour-

« quoi je veux fonder un ménage '. Je viens vous demander « votre consentement.

« Le consentement ne s'accorde pas tout de suite. Le Malgache n'est pas prompt dans la décision. Il veut tout calculer, tout supputer. Ces deux jeunes gens oiïrent-ils bien les qualités requises pour tenir un ménage, nourrir les enfants qu'ils mettront au monde, subvenir aux besoins des parents qui déclinent vers la vieillesse? Malheur au couple où le mari est vagabond et la femme paresseuse ! Quand l'époux n'aime pas la bêche et quand l'épouse se détourne des plants de riz, ils ont fait une mauvaise union, dit l'ancien adage. Aussi les parents consultés demandent-ils à rétléchir, même quand ils ont toute garantie, ne serait-ce que pour le principe...

« Les parents de Randriamahaja reconnurent enfin que leur fils était à la hauteur des tâches qu'il voulait assumer, et ils consentirent.

« Leur premier soin fut alors de choisir un jour faste pour aller demander la main de la jeune fille (actuellement cette démarche se fait de préférence un jeudi). La famille de laBellede-Soie, prévenue, avait préparé un bon dîner auquel étaient invités tous ses membres. Le père de Randriamahaja parla le premier :

« — Ce que je vais dire n'est pas un kabary (discours public), « mais tout simplement un entretien sous le toit. Excusez-moi « néanmoins de prendre la parole avant les plus vieux de la « société, etc. Je prie Dieu de bénir la Reine, ses proches, ses « officiers, etc. etc. » Enfin, venant au fait : ^ Nous savons

1 Voilà une liaison d'idées bien malgache. Mais si elle échappe à notre logique, c'est à cause de la diderence des mœurs. En France, le mariage, par cela qu'il nous crée des charges nouvelles, a, tout au moins dans la pratique, une tendance à relâcher nos devoirs filiaux. Ici. c'est le contraire : lorsque le fils crée à son tour un foyer, ses obligations matérielles et morales vis-à-vis de ses ascendants ne font que s'accroître ; et l'on verra, quand j'étudierai la législation indigène, que la justice tenait la main à ce que ces devoirs fussent remplis.

« que ces deux jeunes gens se conviennent. Nous vous saluons « dans votre maison, et nous vous demandons pour notre fds « Randriamahaja la main de votre fille Rasoalandy. »

« Après les mêmes formules de début et les mêmes souhaits que j'abrège, le père de Rasoalandy déclara : « Vous venez « nous demander une femme capable d'être bonne ménagère « et de faire souche de beaux enfants ; eh bien ! nous vous accor- « dons volontiers notre chère Rasoalandy, ^t nous sommes « vraiment cbarmés de l'honneur que vous nous faites.

« D'autres propos non moins courtois, qui témoignaient d'une parfaite communauté de vues entre les deux famJlles, furent échangés, et l'on tomba d'accord pour célébrer en grande pompe l'union définitive et publique des deux amoureux. Telle fut l'origine des épousailles. Le jour choisi, l'on conduirait solennellement la Belle-de-Soie dans la maison de Cehii-quiinspire-le-resxtect. Chaque famille, de son côté, donnerait des fêtes, des repas plantureux. On régla le cortège qui accompagnerait les époux. Les parents du jeune homme, chargés d'escorter celui-ci, s'appelleraient mpaka (preneurs) ; ceux de la jeune fille, investis d'un rôle semblable, s'appelleraient mpanatitra (conducteurs). Il fut également convenu qu'à ce momentlà un cadeau serait fait, au nom du jeune homme, aux père et mère de la jeune fille, cadeau d'ailleurs tout symbolique, consistant en une tête de mouton, loh'ondnj^ et qui serait le signe de la conclusion du mariage (aujourd'hui, le vodiondry , derrière de mouton, a remplacé la tête). Ces dispositions arrêtées, l'on mangea encore ensemble et l'on se sépara. »

L,es Noces. — « Au jour fixé, pendant qu'on apprêtait les victuailles, parents et amis se réunissaient dans les maisons respectives des deux jeunes gens. Vers quatre heures du soir, quand le soleil commença à décliner, Randriamahaja, accompagné de neuf preneurs^ se dirigea vers la demeure de Rasoa-

landy (aujourd'hui, l'on peutvn'avoir que cinq ou sept preneurs, mais non quatre ou huit; il faut qu'ils soient en nombre impair). Ces derniers étaient richement vêtus, tout au moins proprement, et le plus âgé, celui qui devait porter la parole, était drapé dans un beau lamba de soie rouge. Arrivé devant la maison, le cortège attendit qu'on lui permît d'entrer.

» Une fois introduit, l'époux alla se mettre avec l'épouse au cùté nord de la pièce, qui est la place d'honneur. Les parents de la jeune fille se rangèrent du côté est, excepté la mère, qui s'adossa contre la poutre centrale de la maison, près du foyer (dans les vieilles maisons malgaches, le foyer se trouve au milieu de la pièce principale).

« — Ètes-vous au complet, ou attendez-vous d'autres personnes ? demanda le doyen des preneurs.

« — Tout le monde est là.

« Alors, il commença par l'exorde invariable, s'excusant de porter la parole devant des gens soit plus âgés, soit moins âgés que lui, devant tant de gracieux échantillons du sexe aimable ; et les bénédictions de Dieu et des Ancêtres ' furent appelées sur la Reine, sur rassemblée, sur les époux. Ce long préambule fini, « — Nous venons donc, ajouta-t-il, nous, enfants de la « même famille, frapper à la porte de la vôtre ; nous venons <( vous demander de faire souche avec nous, pour multiplier le « nombre de nos rejetons. Vous savez qui nous sommes. Nous •« ressemblons à cet homme de haute taille qui se couche tout

' On a remarqué, dans les discours auxquels donnent lieu les cérémonies malgaches, remploi fréquent de la formule « Dieu et les Ancêtres ». <^uestionné à ce sujet, Nimtol-Samy me répondit: « Dans l'esprit des Malgaches, ridée de Dieu et celle des Ancêtres sont inséparables, ou plutôt les deux n'en font qu'une. » Elles n'en font qu'une, en cËet, mais au seul bénéfice des Ancêtres. C'est comme une association où lun des associés est tout et l'autre rien. De sorte que « Dieu et les Ancêtres », 1' « esprit de Dieu et des Ancêtres » sont des façons de parler pour dire, en réalité, les Ancêtres seuls. La vraie pensée malgache s'enveloppe, on a pu déjà s'en apercevoir, dans de nombreuses façons de parler.

u de son long près de votre foyer, que vous interrogez, et qui, « se soulevant sur le coude, se fait reconnaître aussitôt. De « notre côté, en grimpant sur votre arbre, nous ne grimpons « pas sur un arbre inconnu.

« — Vous aVBz bien parlé, Monsieur, répondit le doyen de <( la maison de Rasoalandy. Nous vous connaissons, en effet, « et nous associons nos souhaits aux vôtres Ils sont si abon- « dants, ces souhaits, que, s'ils étaient de l'eau, il nous lave- (< raient tous et que, s'ils étaient de l'huile, ils nous rendraient <( reluisants '. Pour n'être ni de Teau ni de l'huile, ils n'en « seront pas moins efficaces, et nous pouvons compter qu'ils « auront la vertu de nous rendre heureux. Vous êtes les bien- « venus. Nous vous ouvrons toute grande la porte à laquelle « vous avez frappé. »

M Ce fut le tour du doyen des preneurs : « — Vos procédés nous ravissent. Certes, vous aviez le droit de nous préiérer les riches familles qui possèdent quantité d'esclaves, d'innombrables bœufs rouges et noirs, beaucoup de coffres pleins de bardes, et pourtant c'est à nous que vous ( ouvrez votre porte ! Vous faites cas de nous, malgré notre modeste situation -. Ah! nous ne saurions trop vous remercier. En conséqueyice de tout ce qui se passe ici^ puisse notre Reine être heureuse! Vous venez de combler nos désirs. Nous avions soif, vous nous avez offert de l'eau ; nous avions faim, vous nous avezoffert du riz;nous voulions nous asseoir, vous nous avez offert une pierre ; nous voulions entrer chez vous, vous nous avez ouvert la porte. Si vous nous donniez :< du linge, de l'argent, des esclaves, le linge finirait par s'user, :< l'argent par s'épuiser, les esclaves par mourir: le don que :< vous nous faites est plus précieux et plus durable, A notre

• Ces amplifications par hypothèses, qui parfois s'accumulent à l'infini, constituent le plus fréquent ornement d'un discours malgache. - Koruuile d'usage, même dans la bouche des riches.

« tour, nous vous prions d'accepter nos cadeaux de noces. Ils « sont indignes de vous, mais en rapport avec nos humbles « moyens. Notre présent ressemble à une boîte à miel presque « vide, il faut suppléer au déficit par de belles paroles. Des <• bœufs à longues cornes, des moutons à la queue pesante, « voilà ce qu'il conviendrait d'offrir à des gens tels que vous : « malheureusement, notre fortune ne nous permet pas ces lar- « gesses. Nous sommes comme l'amphitryon de bonne foi qui « a servi à son hôte un takatra (petit héron huppé) et qui, en « le traitant de la sorte, a fait son takatra (tout son pos- « sible. »

« Les Malgaches aiment les jeux de mots, auxquels notre langue se prête beaucoup. L'assemblée s'amusa du calembour final de l'orateur.

« Une parenthèse à propos du cadeau de noces, hajam holana (littéralement: cadeau qui suit le discours). Les plus riches de l'ancien temps accompagnaient la tète de mouton dune somme équivalant à 1 fr. 25 de notre monnaie actuelle. Aujourd'hui, grâce à la marche progressive de la civilisation., les plus pauvres ajoutent la pièce entière de o francs au morceau de viande traditionnel, les gens à leur aise ne mettent jamais moins de trois piastres ; enfin l'on a vu des familles, opulentes il est vrai, qui sont allées jusqu'à 35 francs !

' « Après la réception du cadeau, le père de la mariée se fondit en remerciements, répéta les vœux et les bénédictions tant de fois échangés déjà, puis aborda un sujet plus pratique: « J'ai quelque chose à vous dire, Messieurs. Ceux qui s'aiment « sans envisager l'avenir sont des imprudents qui se réservent « pour plus tard des querelles. Que de gens s'unissent en « mangeant de la brède douce pour se désunir un jour en man- « géant de la, brède aigre ' ! Pendant la saison sèche, le sage,

' La brède est un légume commun à Madagascar, qui a quelque rapport avec les blettes de nos potagers. •

« songeant à la saison des pluies, creuse autour de sa maison « des rigoles pour que l'eau puisse s'écouler et ne mine pas ses « murs. 11 faut penser à tout et se rappeler que les hommes, « comme les saisons, ont l'humeur changeante. Il faut se dire « que le mariage n'est pas un nœud indissoluble, mais qu'il « peut être un nœud coulant qui peu à peu se resserre et vous « étrangle. Nous avons donc des précautions à prendre pour « parer à ce danger-là. Si avant aujourd'hui l'un des nouveaux « mariés avait contracté des dettes, il en restera personnelle- « ment responsable sur ses propres biens. Il faut aussi prévoir « la séparation, qui peut venir quand l'amour est tari: rares « sont les hommes qui meurent, comme les hannetons, attachés « à la même tige d'arbrisseau. Or, en cas de séparation, vous « réglerez ainsi la propriété des biens que vous aurez acquis « en commun' et la responsabilité des dettes que vous aurez « contractées ensemble : deux tiers à l'époux, un tiers à « l'épouse '.

« — Nous l'entendons parfaitement ainsi, répondit le doyen « des preneurs, et nous y veillerons d'autant mieux que, par le « mariage de nos deux enfants, nous marions aussi les inté- « rets des deux familles.

« — A merveille! répliquèrent les parents delà Belle-de-Soie. « Si donc les nouveaux mariés obéissaient quelque jour à l'ins- « tinct de nature qui veut souvent que les hommes se com- « portent dans la vie comme les anguilles dans l'eau, c'est-à- « dire s'en aillent butiner à droite et à gauche, leur rupture « s'ensuivrait bien probablement ; mais pourquoi essayeraient- « ils de se nuire, par exemple, de s'empêcher de se remarier « ailleurs ? On doit aussi se séparer sans éclat ni mauvais « traitements. L'homme est un être fort, la femme est faible. « Si jamais Randriamahaja fait abus de sa force contre notre

i Cette convention est devenue la loi applicable aux deux cas de dissolution du mariage: par la mort ou par le divorce.

« iîlle, nous déclarons dès maintenant qu'elle sera libre et « aura raison de le quitter. Par ce seul fait, les liens du « mariage doivent être considérés comme brisés. »

« Nouvelle approbation chez le porte-parole de Randriamahaja, qui toutefois s'empressa d'ajouter : « Mais nous pouvons <( être tranquilles. Ceux-là ne se feront jamais de mal ; ils sont « incapables de se tutoyer injurieusement ^ »

« M'est avis que ces discours inutiles et blessants, encore en usage, devraient bien disparaître de nos mœurs.

« Après l'échange de tous ces kabarys — que j'ai beaucoup écourtés — l'on servit enfin le repas. Les époux eurent chacun une assiette d'argile et une cuillère en corne de couleur noire, couvert symbolique. A l'inverse de la signification que vous leur donnez, vous autres Français, les cornes sont ici, pour le mariage, un emblème de force et d'union. Quant à l'assiette d'argile, elle veut dire : Puissiez-vous toujours manger les fruits de la terre !

« L'énumération des mets qui furent présentés sur la table m'entraînerait .trop loin. Aujourd'hui encore le grand repas du jour des noces est quelque chose de formidable. On y accumule, avec des préparations variées, tout ce que la saison peut fournir en fait de comestibles.

« Pendant la durée du repas, mille propos joyeux s'échangèrent. Vint enfin le moment de se séparer. Nouveaux discours du maître de la maison, qui s'excusa de l'insuffisance du dîner, des invités qui protestèrent vivement , de chaque convive capable de porter la parole pour renouveler aux jeunes époux leurs vœux de bonheur et de longue postérité. Qu'ils deviennent riches, conclurent les deux chefs de famille,

1 Jamais l'indigène ne dit vous lorsqu'il s'adresse à une seule personne ; mais le tutoiement a plusieurs formes, dont une seule est polie, tandis ■que les autres sont plus ou moins familières ou même outrageantes. Plus d'un vazaha, qui ne s'en doute pas, est tutoyé dans la forme outrageante.

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afin de pouvoir nous donner efficacement aide et soutien !

« Avant de se- quitter, le maître de la maison fit à tout le monde une distribution de viandes cuites à part, en dehors des victuailles du repas, spécialement pour être emportées au domicile de chacun. Ces morceaux de viande furent appelés tolotra, du mot qui signifie présent. En dehors de l'Imerne, les tololra sont toujours en usage. En Imerne, à Tananarive surtout, on commence à les remplacer par de grosses volailles, ou même par de l'argent accompagné de dragées, de gâteaux et autres friandises. J'approuve fort cette coutume; il est bien agréable de rapporter aux siens quelque bonne chose quand on revient de dîner en ville !

u Ensuite eut lieu le dépari pour la maison conjugale, les jtreneurs escortant le jeune marié, les conducteurs et plusieurs femmes formant la >uite de la jeune épouse. Telle fut la dernière cérémonie des noces de Randriamahaja, l'homme qui inspire le respect, avec Rasoalandy, la Belle-de-Soie.

« Comme je vous l'ai dit en débutant, très peu de modifications ont été apportées dans ces rites légendaires ; aucune n'en a changé l'esprit. xVutrefois les mariés seuls allaient en filandzane, tandis que les gens du cortège suivaient à pied. Aujourd'hui, l'on ne se pique plus d'autant de simplicité. Chaque invité a ses porteurs, ce qui fait à travers les rues des processions très longues, regardées avec curiosité par les passants. Aujourd'hui, pour une noce, tout le monde s'habille à l'européenne, et la jeune mariée ne se contente plus d'un morceau de viande en guise de cadeaux : il lui faut des meubles, des matelas épais, des corbeilles, des coffres et quantité d'objets de luxe... Ses condiicteurs . toujours en nombre impair comme les preneurs, doivent rire plus nombreux que ces derniers. Si le marié a, par exemple, sept cavaliers servants, il en faut neuf à la mariée. Enfin, quand on est arrivé à la maison conjugale, on se met de nouveau à table, de nouveau l'on

kabare, et l'on ne se quitte définitivement qu'après une nouvelle distribution de viande à toute l'assistance. «

Le Divorce. — « Quand le dicton se vérifie, quand les conjoints ont reconnu que le mariage est bien vraiment un nœud coulant, mais non indissoluble, le mari va trouver ses parents et leur dit :

« — Je vous prie d'aller voir la famille à qui nous avons

« demandé ma femme et qui a bien voulu nous la céder. Faites-

« lui connaître mon intention de rompre ce mariage, car je

« vois qu'il nous est impossible de vivre en boftne harmonie.

« Obtenez tout de même l'acquiescement des parents de ma

« femme, car il ne serait pas convenable qu'après l'avoir si

« vivement désirée nag-uère ie la renvovasse sans v mettre des

« formes, avec mépris et brutalité. »

« Aussitôt les parents du mari se rendent chez ceux de la femme et leur tiennent ce langage:

u — Nous ne venons pas vous faire un long discours. Pour

« ce qui nous amène, il suffit d'un entretien intime sous le

« toit, de quelques paroles' échangées paisiblement, sans

u aigreur, sans reproche ni menace. Les époux sont parfois de

« l'humeur des enfants qui gardent les bœufs : ils peuvent

« revenir dans les prairies qu'ils ont quittées, si celles-ci leur

« offrent encore quelque attrait; mais s'ils en sont vraiment

« dégoûtés, ils les abandonnent pour toujours. Cest notre cas.

« Nous ne pouvons plus vivre, nous le sentons bien, avec la

« personne que nous vous avons demandée en mariage et que

<( vous avez eu la bonté de nous accorder. Mais, unis comme

« nous le sommes, au point de ne former qu'une seule et

« même famille, nous ne saurions rien faire sans vous prévenir

« (littéralement : nous ne saurions enjamber les jarres qui sont

« près de nous pour aller prendre de l'eau dans une jarre plus « éloignée) : c'est pourquoi nous venons vous annoncer que (( nous désirons dire merci à votre fille et nous séparer d'elle. « Puisse-t-elle trouver une meilleure condition ! Puisse-t-elle « se marier au loin ou tout près d'ici, au nord ou au sud, à « l'est ou à l'ouest, et trouver un mari de couleur blanche ou « noire ! Voilà ce que nous lui souhaitons. Quant aux biens w qu'elle peut avoir acquis dans sa vie commune avec notre fils, <( nous ne prétendons en rien retenir, pas même une petite « pince, pas même une aiguille ; et nous espérons que vous « voudrez venir procéder vous-même au partage .

« Cette ouverture loyale attire infailliblement, des parents de l'épouse, la réponse que voici :

« — Du moment que vous venez de la part de votre fils et que « vous nous assurez qu'en répudiant notre fille il ne lui veut « aucune espèce de mal et ne songe pas à l'empêcher de se « remarier, nous nous rangeons à son désir. Nous sommes « convaincus que cette rupture ne sera pas nuisible aux excel- « lentes relations établies entre nos deux familles. Du reste, on « se marie pour pouvoir se séparer, et la séparation causée par « la mort est vraiment la seule qui mérite des regrets. Nous vous « remercions très sincèrement. Puisse votre fils rencontrer la « femme selon son cœur ! Que Dieu et ceux qui dorment au « nord de la maison (les ancêtres) vous bénissent pour être « venus vers nous !

« El voilà simplement comment se fait le divorce en Imerne. »

La Mort. — « Nos coutumes funéraires me plaisent moins que les matrimoniales.

« La mort est un décret de Dieu qui frappe tout le monde et l'on peut s'étonner que, devant cette chose égale pour tous les peuples, il y ait tant de différences, même de contrée à contrée,

COUTUMES ET TRADlTIOiSS 14^

dans la façon d'honorer les défunts. Voici les us généralement pratiqués en Imerne :

« Dès que s'aggrave la maladie d'une personne en danger de mort imminent, tous les parents se réunissent autour d'elle. On guette le dernier soupir, et l'on n'attend pas que le moribond l'ait rendu pour lui fermer ses yeux déjà éteints, car cette opération ne peut se faire après la mort avec certitude de succès. Or il importe que l'homme dorme son dernier sommeil les paupières closes. On le soutient aussi dans ses draps [«our qu'en expirant il ne fasse pas une chute.

« On s'empresse de laver le corps, on l'étend vers l'orient de la maison. On l'enveloppe de lamelles de bananier coupées dansle tronc en longueur, afin de retarder la putréfaction et de tenir le plus frais possible le cadavre qui doit, ordinairement, rester exposé pendant deux jours. Ces apprêts se font au milieu des sanglots et des cris qui remplissent toute la maison et dont le signal a été donné par le dernier soupir du défunt.

« Les amis, les connaissances et les autorités de la commune [fokonolona] sont aussitôt informés de l'événement. Alors on vient par famille, par corporation, par groupe, faire à la parenté du mort une visite de condoléances. Ordinairement, les visiteurs sont reçus en dehors de la maison, dans l'enclos. Ils s'assoient et s'écrient d'un ton plaintif : « Hélas ! quel malheur ! » Puis ils murmurent : « Comment allez-vous. Messieurs et Mesdames ?» — « Hélas ! répond la famille, vous voyez notre deuil, R... vient de nous quitter. » Alors on pleure ensemble, et l'on entrecoupe ses larmes des formules d'usage : « Andriamatoa, ou Ramatoa (Monsieur ou Madame), prenez- « moi avec vous ! Emmenez-moi, que je vous suive ! Pourquoi « nous avez-vous abandonnés ? Racontez du moins aux ancêtres <( quelle est notre infortiine. » Il appartient aux visiteurs d'interrompre ces plaintes et de dire, au bout de quelques instants : « Allons, Messieurs, Mesdames, calmez vos cœurs. Hélas !

« que voulez-vous ? tous ceux qui ont leur porte vers l'Ouest « seront frappés du même sort '. »

« Quand la réunion est au complet, on se transporte sur la grande place du village, et le doyen de la famille du défunt prend la parole :

« — Vous voilà tous, amis, connaissances, citoyens des huit « castes, qui avez été invités à venir. Vous n'avez pas dit : « Bah ! quelqu'un qui meurt, c'est une pierre tombée dans un « abîme ! Vous n'avez pas dit non plus : Tant pis pour les « parents du mort ! Non, vous êtes vite accourus pour nous « assister dans le malheur qui nous frappe. Aussi nous vous « disons : Merci ! vivez longtemps ! Veuillent Dieu et les w Ancêtres vous bénir! Empressons-nous ainsi les uns vers les <' autres ; puissions-nous bientôt accourir vers vous, non pour <( un deuil, mais pour une circonstance heureuse !

« Citoyens, et vous fokonolona, vous êtes maintenant notre « père et notre mère. Nous vous consulterons, nous voulons « couper devant vous les pailles en petits morceaux, au sujet « de ce qu'il va falloir faire et dépenser pour les funérailles de « notre parent.

« — Vous agissez comme il convient, répond le doyen du « fokonolona. Au lieu de faire selon votre bon plaisir, vous « voulez vous en rapporter à l'administration du village, tailler « les feuilles avec nous. Nous vous en félicitons et nous vous en « remercions. Que Dieu et les Ancêtres vous bénissent! Qu'ils « détournent de vous tout malheur ! Quant aux dépenses pour « les funérailles, si nous ne consultions que la grandeur de « notre deuil, nous vous dirions : Il faut y employer tout Ihé- « ritage que l'honorable défunt a amassé avec tant de peines. « Mais nous devons considérer qu'il a laissé des enfants à nour- " rlr, des parents à soutenir. Aussi, tout mûrement réfléchi et

1 Cest-à-dire tous les Malgaches, par la raison que la porte de toute habitation indisène s'ouvre au sud-ouest.

« pesé, nous sommes d'avis que, si Ton doit honorer convena- (I blement les morts, il ne faut pas mettre leurs enfants dans « la situation de devenir esclaves. Efforcez-vous donc de « déterminer un juste milieu, dites-nous ce qu'il est déjà dans <« votre intention de faire, et nous examinerons les choses « ensemble.

« — Vous voulez connaître nos intentions ? disent les parents. « Eh bien, le défunt a beaucoup travaillé pendant sa vie, il a <( amassé sou à sou son petit pécule. Il mérite les plus g-rands « honneurs. Du reste, ses biens vous appartiennent mainte- « nant^ : vous pouvez largement en disposer. Pour nous, qui <( n'aurons plus désormais le bonheur de lui faire des présents « ou de linviter à boire l'eau de riz au foyer, nous tenons « essentiellement à lui manifester notre estime et notre regret. « Nous croyons donc qu'il serait séant de dépenser dix lambas « de soie comme linceuls, une ceinture pour les reins, cinq « bœufs à immoler, et le prix de deux veillées auprès du corps <( (littéralement : deux nuits poui- abaisser les cils). »

« Telle est, en effet, la moyenne des honneurs qui sont rendus au défunt quand il a laissé quelque fortune. Mais la dépense à faire est toujours calculée sur l'importance de l'héritage.

« — Nous allons nous retirer pour tenir conseil, répond le « fokonolo7ia. Si nous jugeons que vos projets soient trop « modestes, nous les élargirons ; trop ambitieux, nous les « réduirons ; raisonnables, nous les maintiendrons.

« Les membres du fokonolona se mettent à l'écart et se consultent. Puis ils appellent auprès d'eux les parents.

' Ceci est encore une façon de parler. les biens ne revenant au fokonolona que lorsqu'il n'y a pas d'héritier de droit ou testamentaire et qu'au surplus le défunt est noble. Mais les « façons de parler » sont aussi facilement acceptées entre Malgaches qu'entre Méridionaux européens, par exemple entre deux Espagnols dont l'un dit : « Vous avez là une belle montre, » et dont l'autre répond : « Elle est à vous. »

« — Voici ce que nous avons arrêté, disent-ils. Vu la silua- (( tion financière de la commune, nous sommes obligés de ne (( compter que sur les ressources du défunt. Quatre lambas « de soie, une ceinture, un habit, trois bœufs et une seule u veillée représenteront une dépense en harmonie avec ses « moyens et, d'ailleurs, très honorable. Exposez le corps « aujourd'hui, demain nous l'enterrerons. Nous souhaitons « que cette décision vous convienne. »

u II n'y a d'ailleurs qu'à s'incliner, et c'est ce que fait la famille en remerciant, car si l'on ne se conformait pas à l'avis du fokonolona^ l'on aurait contre soi l'opinion publique.

« Aussitôt le corps exposé, on immole les bœufs. Le quart de cette hécatombe appartient au fokonolona^ un second quart aux veilleurs ; les deux autres quarts sont distribués, dans la proportion de leur offrande, aux visiteurs qui viennent avec de l'argent. Les plus vieux et les plus notables reçoivent en présent de belles volailles. Une délégation de la famille se tient en face de la maison pour passer en revue le défilé des personnes qui apportent l'offrande mortuaire. « — Nous venons, disent « tour à tour celles-ci, vous donner notre obole. Il y a juste de « quoi payer un bout de lien ou un petit morceau des lambas (( dans lesquels on enveloppera le défunt. Excusez -nous de « n'avoir pas fait cuire un peu d'eau de riz pour vous-mêmes. >^ Vohole est, en général, une pièce de 20 centimes. Mais on voit des gens qui donnent davantage, et jusqu'à 1 fr. 25.

« Les amis qui habitent dans le voisinage font mieux encore. Ils préparent une collation pour la famille du mort, afin, déclarent-ils, que celle-ci se réconforte pour pouvoir donner cours plus librement à sa douleur. La famille accepte, remercie et va manger. De leur côté, les visiteurs qui ont reçu de la viande s'empressent de la consommer. Je dois dire qu'il n'y en a pas, à beaucoup près, pour la valeur de la moitié des sommes apportées.

(( A la tombée du jour, on s'occupe de caser les parents et amis venus de loin. On leur donne ample provision de riz et de viande crue. La viande des veilleurs, cuite, est mise dans une grande marmite où chacun puise à tour de rôle. Si le défunt était un homme riche ou considérable, la veillée funèbre se rehausse d'un concert : on fait venir une douzaine de joueurs de valia.

« Chez les Betsiléos, les Sakalaves, les Sihanakas et les Betsimisars, on se livre à des danses, à des chants interminables, et aussi à de copieuses libations de rhum, pendant toute la nuit où l'on veille le corps.

« Toutes ces habitudes, sottes et coûteuses, malheureusement trop en usage, devraient bien disparaître d'un pays qui se civilise. Viendra le temps, j'espère, où Von ne dépensera pas plus de cinq francs pour enterrer le jilus riche des Malgaches. Moi j'aime mieux employer mon argent de mon vivant, à mes besoins ou à mon plaisir, que de le garder pour qu'on le gaspille après ma mort. «

Les Funérailles. — (* Le lendemain matin, un repas de riz et de viande est servi aux assistants. Vers onze heures, on va ouvrir le caveau de famille, préparer et nettoyer la place où reposera son nouvel hôte. Mais les obsèques ne se feront pas avant trois ou quatre heures de l'après-midi. On attend que la puissance du soleil décline, pour que la puissance de la Mort décline à son tour. Alors, le cortège se met en marche: d'abord le cadavre, empaqueté dans ses lambas et porté sur les épaules des fokonolona (il passe le premier, les pieds devant), puis les membres de la famille pleurant, criant à tue-tète (quelques-uns se font porter, couchés sur le dos, comme, le mort lui-même; cela dépend du degré de force devant la douleur) Je parle pour les sépultures éloignées de la maison. Mais, le plus souvent, le tombeau se trouve dans l'enclos même de la

demeure du défunt. Alors, on n'a que quelques pas à faire. Le mausolée est ouvert. Avant d'y enfermer le corps, on le fait reposer un peu sur la plate-forme, pour supplier la Mort de se reposer, elle aussi, dans son œuvre incessante. Ce rite dure dix minutes ; après quoi le tombeau des ancêtres se referme sur un dormeur de plus.

« C'est le moment où l'un des chefs du fokonolona, entouré de ses collègues, prononce le kabary obligé : excuses de porter la parole, adjuration d'être exempt de tout reproche, louanges et vœux pour la Reine (maintenant c'est pour le gouverneur de la colonie, à moins qu'on ne supprime cette formule), remerciements à l'assistance qui est venue par pure sympathie pour le défunt, à ceux qui n'ont pas dit : « Tant pis pour eux ! », espoir qu'entre bons citoyens on se rendra toujours service avec empressement et que dans l'heur ou le malheur on se reconnaîtra par des bienfaits.

« En somme, c'est le fokonolona, c'est-à-dire le gouvernement communal, qui préside la cérémonie, mène le deuil de chaque mort.

« Lorsqu'on est en pleine saison de culture, l'orateur a bien soin d'inviter l'assemblée à ne pas trop prolonger son deuil, parce qu'il ne faut sous aucun prétexte se détourner longtemps du travail sacré de la terre.

« Le discours fini, tout le monde se transporte au sud du village, où a lieu une grande distribution de viande par les soins et aux frais de la famille du mort. Celle-ci s'excuse de son peu de largesse, mais, dit-elle, notre fortune ressemble à une motte de terre sur le bord d'un cours d'eau : elle s'est rongée, efTritée, il n'en reste presque plus rien. <* Que la pauvre quantité que « nous vous donnons soit tout de même reçue par vous en « l'honneur du défunt ! « Ce sont les hommes de la famille qui président à la distribution des viandes. Quant aux femmes, elles se retirent tout de suite et vont se laver, — autant que possible

dans de l'eau courante, — pour se purifier des souillures du malheur. »

Le Deuil. — « Le deuil commence du jour où l'on a perdu son parent. Le deuil du mari consiste à s'abstenir pendant six mois de porter son chapeau, de se faire tailler la barbe et les cheveux, de mettre ses habits de luxe. On doit autant que possible tenir ses,' bras croisés.

<( Durant une seconde période de six mois, le veuf s'habille de vêtements noirs et met un ruban noir à son chapeau. Au bout d'un an, son deuil est terminé.

« Celui de la veuve ne dure que huit ou neuf mois. Les six premiers, elle laisse retomber sa chevelure éparse sans la tresser ni l'enduire de graisse ; elle néglige sa toilette, se prive de toute ablution et tient aussi ses bras croisés le plus souvent qu'elle peut. Les deux ou trois autres mois qui suivent, elle s'habille de noir et partage ses cheveux en deux longues tresses derrière le dos.

« Le parent qui essayerait de se soustraire aux nécessités du deuil, ou d'en abréger la durée, serait afa-haraka (déshonoré). Du moins c'est ce qu'on disait naguère, car il y a bien du relâchement dans cette coutume depuis notre contact avec le progrès.

« Le deuil du père, de la mère, de l'enfant, du frère et de la sœur est du même genre, mais de plus brève durée que celui des époux.

« Sous la monarchie houve, voici comment le peuple portait le deuil du souverain : on devait se raser les cheveux et aller tète nue, se ceindre les reins d'un lamba bleu et laisser ses épaules à découvert ; s'abstenir de tout chant, de toute musique, de tout travail de poterie ou de construction d'enclos, de filer soie ou laine et de coucher sur un lit ; enfin, si quelqu'un des vôtres venait à mourir pendant la durée du deuil royal, il fallait

l'enterrer en silence, le plus secrètement possible, et sans la moindre cérémonie d'usage '.

« Voilà toujours une coutume qui a disparu, puisque nous n'avons plus de souverain couronné. Mais, à mon sens, il en reste encore trop, et je voudrais qu'on les ensevelît avec le premier Malgache que nous porterons en terre. »

Le (( Mamadika j). — « Le culte des morts, encore très vif, était presque poussé à l'excès par nos pères. Ceci éclate dans la cérémonie du »?/7w«(i?2Aa (exhumation des corps), toujours en usage.

« Elle date des commencenents du règne de Ranavalna P*. Déjà un peu civilisés, initiés aux besoins du luxe, les Malgaches trouvèrent que les tombeaux construits par leurs ancêtres

1 M. Pierre Mille a très bien raconté, dans la Revue Bleue, un incident dont je fus témoin avec lui :

« Je me souviens qu'un jour je vis, du haut d'une fenêtre, la Reine pénétrer dans la cour de la Résidence générale. La nouvelle de la mort de son vieux mari venait d'arriver à Tananarive, elle était déjà toute vêtue de deuil, et, par exception, presque sans escorte. Deux ou trois cents Malgaches travaillaient à cette époque à raser une énorme masse de terre rouge qui cachait aux bâtiments de la Résidence la vue de la place du Marché Les hommes plantaient gaîment leurs bêches dans l'argile durcie, les femmes et les enfants défilaient en longues théories chantantes, emportant les débris dans des paniers d'osier ou de paille. Brusquement, quand la Reine parut, tout ce mouvement s'arrêta ; d'un seul geste rapide, en poussant un cri douloureux, les femmes, par deuil, dénouèrent leurs cheveux ; et cela fut si grandiose et si respectueux que j'admirai cette attitude et pensai tout haut à la vénération que cette femme à demi dépossédée inspirait encore.

« Mais la princesse Razafin-andriamanitra était derrière moi, et c'était une révoltée que la petite princesse ; la Reine et sa famille l'avaient violemment séparée d'un vazaha qu'elle aimait, et depuis ce temps, elle, de sa race royale, rêvait peut-être la chute de sa famille pour reconquérir la liberté de l'amour. Elle leva vers moi ses yeux malins, à demi cachés sous des cheveux noirs qui boutfaient capricieusement, et me dit avec une ironie qui changea sa voix légère :

« — Vous admirez ces gens : pour la Reine, leur tenue est une insulte et un scandale. Depuis son deuil, tous à Tananarive devraient être vêtus de bleu sombre, et ces cheveux épars devraient être coupés. Mais les Malgaches savent que vous êtes les maîtres ; ils n'osent pas, et ne désirent guère prendre part à une douleur qui n'est pas vôtre. »

COUTUMES ET TRADITIONS loi

étaient mesquins, misérables, tout à fait indignes d'eux. Ils ne purent pas supporter que ces cendres si vénérées, si chères, demeurassent plus longtemps enfouies pèle-mèle dans des trous informes. On ne voulut plus de ces sortes de cimetières communs. Chaque famille désira reposer dans un caveau qiv lui fût propre, de même que, vivante, elle habite sous le même toit.

« L'idée fit fortune. Tout le monde la mit en œuvre. Ce fut un élan de piété universel. Chacun travailla de son mieux, amassa quelque grosse somme en vue d'élever un tombeau confortable où seraient d'abord transférés les anciens, puis déposés leurs descendants. Et l'argent ainsi employé ne fut jamais considéré comme perdu. Au contraire, l'on estima généralement qu'on le guettait en lieu sûr. D'où l'expression encore usitée aujourd'hui : Haren Kila fasana (biens vus par le tombeau). Le Malgache qui bâtit un beau mausolée reçoit de ses conci- "toyens les plus vifs éloges, les plus chaudes félicitations. Voilà, dit-on, quelqu'un qui a bien mérité de ses ancêtres, voilà un honnête homme, certes ! Et l'on estime heureux les aïeux qui ont laissé un tel rejeton. — Les premiers tombeaux en maçonnerie, contenant plusieurs chambres, et richement ornés tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, datent donc de l'époque que j'ai indiquée plus haut ^ Maintenant je vais raconter les rites et usages du mamadika .

« Après avoir parachevé le tombeau (dépense rarement inférieure à 100 piastres), on commence par demander aux sor-

^ «... Les Houves ne partagent pas la crainte ((ue les sépultures inspirent aux Sakalaves, aux Betsimisars, aux Betaniinènes, etc. Toutes ces peuplades enterrent leurs morts au fond des forêts, ou dans les lieux les plus déserts. Quand l'un d'eux est forcé de passer près d'une tombe, il fait le plus grand détour possible, marche rapidement et en silence : la nuit, ce sentiment de terreur redouble. Les Houves, au contraire, choisissent pour lieu de sépulture le bord des routes fréquentées, l'intérieur des villes ■et des villages. Il y a dans les environs et dans la ville même de Tananarive une multitude de tombeaux. »

CAriTAINE DE VAISSEAU DuiMlÉ.

ciers et aux astrologues de fixer le jour le plus propice à l'exhumation. Il peut se faire, en effet, que les ancêtres ne soient pas disposés à ce déménagement, et qu'ils se veuillent venger en attirant trop tôt dans la sépulture nouvelle les parents qui ne se font pas scrupule de les déranger ainsi. La consultation des devins a pour but d'éloigner ces craintes, eux seuls étant qualifiés pour connaître de quelle humeur sont les morts. Aussi Ibs écoutera-t-on religieusement, leur obéira-t-on sur tous les points. Suivant ce qu'ils auront ordonné, la cérémonie se fera tel jour de tel mois, devra commencer à telle heure et finir à telle autre. Malheur à celui qui transgresserait le programme fatidique !

« En attendant ce mois, ce jour, cette heure, on se prépare^ on retient des musiciens et des chanteurs, on achète force boeufs gras, force lamhamena (linceuls de soie brune), quantité de volailles et de riz blanc ; on se pourvoit de beaux habits de fête ; on prévient toutes les personnes qu'on peut connaître à plusieurs lieues à la ronde. Et il en viendra, des gensî Si l'on n'est pas assez riche pour s'acheter des vêtements de gala, on en loue.

« Au jour indiqué la foule arrive, endimanchée, drapée de lambas aux couleurs éclatantes, et l'on se réunit autour du tombeau neuf. Les seigneurs des domaines environnants ne manqueraient pas à pareille cérémonie : ils s'y font transporter en filandzane. Viennent aussi, au nombre d'au moins vingt pour chacune des deux corporations, les virtuoses ambulants et les diseurs de bonne aventure. Formée par groupes de vingt ou de quarante personnes, l'assemblée se rend aussitôt sur les lieux où reposent les morts qu'il s'agit de déterrer. Chaque groupe est escorté de chanteurs et de danseurs, ces derniers faisant mille gentillesses.

« Les corps recueillis sont d'abord déposés sous une tente qu'on a dressée tout exprès au nord d'un emplacement com-

mode et vaste, où l'assistance peut s'asseoir, étagée comme sur des gradins d'amphithéâtre. Le milieu, resté vide, est réservé à la chorégraphie sacrée qui s'appelle mizao-drazana (glorificalion des ancêtres). Les membres de la famille ont le privilège d'ouvrir cette danse en s'accompagnant de chants et de battements de mains. L'étranger qui se trouve là d'aventure trouve ce bruit cacophonique et assourdissant ; mais il faut croire que ceux qui le font en goûtent la cadence. Lorsque chacun, à tour de rôle, a gigoté et braillé, on cède enfin la place aux spécialistes, qui mèrileni vraiment le beau nom de danseurs et de chanteurs. Leurs exercices admirables ne prennent fin qu'à la tombée de la nuit.

« Entre temps on se livre à de véritables orgies de rhum. En ce jour immortel [andro tsymaty), comme on l'appelle, tout est permis. Ce qui se dépense en boisson, aux frais de la famille, est inimaginable. On tue aussi des bœufs. On ne saurait, si l'on n'est pauvre, en tuer moins de cinq. Du reste, les invités ont soin d'apporter quelque argent, en échange duquel on leur donne les morceaux de viande ; et voici les propos d'usage à cette occasion: « Puisque vous exhumez vos ancêtres « d'une demeure indigne pour les loger dans une vaste et « magnifique maison, nous, membres de la famille de R..., « nous prenons la liberté de vous apporter ce variraiventy . » Un variraiventy représente 7 millimes de la monnaie française, notre monnaie d'aujourd'hui. Mais il ne faut voir là qu'une façon de parler. Nous avons l'habitude de rapetisser ce que nous offrons pour le faire paraître davantage. La famille répond : « Ce sont vos ancêtres comme à nous. Cependant « nous vous remercions pour eux. Nous les prierons de nous « bénir tous, tant que nous sommes, de nous donner de beaux « enfants, et de nous faire bien vite regagner ce que nous a « coûté la construction de leur magnifique tombeau. »

« La valeur de la viande distribuée représente la moitié de

154 CHEZ LES IIOVA

Targent reçu. Mais on donne, sans rétribution, aux personnes notables le reste de la viande ainsi que de belles volailles.

« Le premier jour de la fête est fini. Tous les parents venus de loin sont logés dans les maisons voisines du tombeau. Pendant la nuit, les chants et les danses des hommes loués exprès continuent sans interruption devant l'abri provisoire où sont déposés les ancêtres ; car Ton suppose que ceux-ci, dans l'intervalle de deux sépultures, en quelque sorte revenus parmi les vivants pour un moment, ne sont pas fâchés d'ouïr un peu de bruit.

« ... Le lendemain, c'est la fête du miefa^ ou Awmandevina (clôturer, enterrer). Nouvelle réunion. Nouvelle grande séance au même lieu que la veille. Nouvelles danses également commencées par les enfants delà famille. Hier, c'étaient les danses du revoir et de la joie ; aujourd'hui, ce sont celles de l'adieu et des regrets.

« Mais l'heure sonne que les devins ont précisée. Aussitôt la place se vide, tout le monde se dirige vers la sépulture neuve, avec accompagnement de chants et de danses; les corps viennent derrière, portés un à un, les plus récents en tête, les plus anciens en queue. Chaque corps, en entrant dans l'enceinte, est salué d'immenses acclamations. On les promène sept fois autour du mausolée. Mais ici pas de pleurs, pas de gémissements comme au jour où on les perdit. Au contraire, l'on danse, l'on chante et l'on se réjouit en leur honneur. Et les hourras, les applaudissements s'accentuent à mesure que de plus vieux aïeux entrent en scène. Le plus ancien, le dernier qui paraît, est l'objet d'une interminable ovation. 11 faut que l'écho de cette allégresse retentisse au loin, qu'une lieue alentour ceux qui ne sont pas là puissent dire : « Voilà des ancêtres dignement honorés ! »

« Quand on a épuisé ses forces à danser, à chanter, à battre des mains, à hurler : « Bénissez-nous, cher vieillard ! Bénis-

sez-nous, cher aïeul! » les corps sont mis en leur nouvelle place, le chef de famille prononce un grand kabary, et tout se termine par la prière d'usage. Alors les femmes se retirent, tandis que les hommes vont assister à une dernière distribution de viandes qui se fait au sud du village.

<> Je vous demande de m'excuser. En écrivant ceci pour vous obéir, j'ai fait comme Ikirijavola, qui ne déterrait pas ses patates pour les manger, mais seulement pour les regarder et les jeter. Mon opinion personnelle est que toutes ces cérémonies ne sont que des enfantillages. Au lieu de nous occuper sérieusement des intérêts des vivants, nous accablons de coûteuses politesses les morts qui n'en sont point touchés. C'est proprement tirer des coups de fusil dans la boue^ enduire d'huile les pierres. Cela n'est bon à rien, ne sert de rien, et je souhaite que le Progrès nous en débarrasse bientôt. «

La Circoneision. — <> La fête de la circoncision des enfants [hasoavana, jour de grâce), qui fut longtemps la plus grande fête des peuples de Madagascar, ne se pratique plus comme autrefois tous les sept ans, sur un édit du souverain, et ne donne plus lieu à une année jubilaire. Elle se fait quand on juge que la chose est à propos, non à des époques régulières, mais toujours au plus fort de l'hiver, c'est-à-dire en juillet ou août.

<( Quand le consentement du seigneur de l'endroit est obtenu, les familles intéressées font fixer un jour par les astrologues et préviennent le fokonolona. Au jour dit, les mères des enfants à circoncire commencent par se diviser la chevelure en deux tresses. Puis tous les parents exécutent des danses. On tue des bœufs. On fait cuire de grandes quantités de viande dans des pots de terre, pour être distribuées, contre argent, aux parents venus de loin, aux amis, à toutes les personnes invitées. Le tribut en argent s'appelle hasin-jaza (bénédiction pour l'enfant).

c< Mais il s'agit de se procurer de l'eau lustrale dont le réci-

pient sera consacré par le seigneur du domaine (autrefois, à Tananarive, c'était la Reine elle-même qui faisait la consécration). Cette cérémonie consiste à lier et orner une gourde [mifeh.y voaùavo). Elle donne lieu à un grand déploiement de pompes.

« On choisit, pour porter la précieuse gourde, un hérault de toilette^ un beau garçon ayant encore ses père et mère en vie. Il est vêtu d"un splendide lamba de soie écarlate, il a aux bras et aux chevilles de gros anneaux d'argent, au col et en sautoir tout ce qu'on a pu louer ou se faire prêter en fait de joyaux, colliers de perles, chaînes d'or, etc. . 11 est armé d'une lance et d'un bouclier. Il porte, en outre, une façon de riche turban en guise de jugulaire, une tige de liane pourvue de ses feuilles, quelques brins d'une herbe très noueuse appelée fandrotarana^ une fibr? d'un bois nommé somangana, qui peut servir de lien, enfin un disque d'argent. En cet équipage on l'accompagne chez le seigneur, toutes les personnes qui lui font cortège agitant des palmes et des branches vertes.

« Il se présente, en dansant et en jouant de la lance, chez le seigneur qui le reçoit, entouré de toute la noblesse de la région. Puis le seigneur, de ses propres mains, orne la gourde avec la liane, avec l'herbe, et lui attache aux flancs cette parure au moyen du somangana. Il en fait une sorte d'énorme bouquet, tandis que l'assistance ne cesse de crier : Alaolaokoa ! (Encore davantage ! Encore !)

« La toilette de la gourde finie, c'est le signal des danses générales.

(' Pendant ce temps, les gens qui restent dans le village tapissent toutes leurs maisons de nattes fraîches, et partout l'on entend s'élever cette prière : « Oh ! qu'elle soit bonne, l'eau lustrale, oh !... »

<( De la demeure du seigneur, la gourde est transportée processionnellement au milieu du village Nouvelles danses, qui

sont ouvertes par les pères des enfants à circoncire et auxquelles bientôt se mêle tout le monde.

« On se rend ensuite dans la maison où l'opération doit s'effectuer et qui, pour la circonstance, est appelée pompeusement lapa (palais). On en fait le tour plusieurs fois. Mais déjà la nuit tombe, et, pendant toute la veillée qui va suivre, on s'abandonnera exclusivement aux joies du mitsitsika, qui consistent en danses, chants, appels de bénédictions sur les petits patients du lendemain.

« Quand vient l'aurore, au premier chant du coq, on perce un orifice dans la gourde, chose qui ne se fait pas sans force hourras et acclamations ; puis on chante ces paroles cabalistiques : <' Ampile faso ranomasin- drano-maro ehe ! (Fais-les partir, eau lustrale qui ordonnes) » ; et c'est, pour certaines personnes qui sont là, une invitation pressante à s'en aller chercher la fameuse eau à quelque source ou rivière superstitieuse bien connue des habitants. Précédées du velondray amandreny (le jeune homme dont le père et la mère vivent encore), elles s'en vont plonger trois fois la gourde dans la source et la remplir d'eau. Mais elles ne font c[ue regarder, car c'est le jeune homme qui puise, et, pendant le rite, elles prononcent :

« Que ton souverain soit fort ! — Sois aimé des nobles et du « peuple ! — Deviens digne de tes aïeux ! — Défends ton « patrimoine ! — Sache prendre aux autres ce qu'ils ont fait « et ne te laisse pas voler tes propres œuvres ! »

« De retour au village, le velondray amandreny dépose son fardeau et va couper à ras de terre un grand tronc de bananier. Il se pourvoit également de bananes bien pleines [ahondro vokatra], d'autres bananes non parvenues à maturité, de feuilles d'hasina (arbre dont le nom signifie vertu, sainteté), de brins de famoa (herbe très haute), de roseaux, d'une branche de sandrify (sorte de raphia), d'une nouvelle quantité de fibres

de somangana, de cannes à sucre et enfin de fortes lianes.

<>, Tous ces fruits, toute cette verdure, rassemblés, forment une espèce de reposoir au centre duquel s'élèvent la gourde fleurie et le tronc de bananier. On y ajoute des pots de miel, de vieux anneaux d'argent, des jonchées d'une plante qui est de la famille du roseau et qui s'appelle fantaka.

« Autour de cet autel, l'assemblée tire une nouvelle bordée de souhaits en faveur d'Ikoto, nom générique donné à l'enfance :

« Qu'Ikoto soit béni par cet argent sacré ! Qu'il soit béni <c par ce miel qui a encore sa mère (l'abeille) ! Qu'il porte « dignement son nom et l'honneur de sa famille ! Ah ! Ikoto « n'est déjà plus un enfant. Ikoto va devenir un homme qui « remontera la rivière, ne sera jamais pris et ne laissera jamais « prendre ses filets à poissons. Handria! (Ce mot, qui équivaut « à Ainsi soit-il ! n'est usité qu'à propos des cérémonies de la « circoncision.) Les troupeaux de bœufs d'Ikoto longeront le « bord festonné des îlots et passeront le col des montagnes. « Handria ! L'argent d'Ikoto forma de grands tas, comme « le sable. Handria! Non, Ikoto n'est plus un enfant, c'est un <( homme fait, un homme bien fait, un homme parfait. »

« Les enfants à circoncire et toute l'assistance ri?çoivent alors une aspersion d'eau lustrale. Pendant ce temps résonnent un petit tambour qui provoque à de nouvelles danses et une grosse caisse qui excite à la générosité. Kidomlota ! Kidomharam^i/«.' fait la grosse. caisse, onomatopée où les Malgaches veulent entendre : Ventyahyl Kiroho an Ingita ! (Donne-moi seize sous, donne à Ingita vingt-quatre sous. — Ingita est un nom propre assez répandu }

<« Et l'on danse, et l'on se réjouit tout au long de cette seconde journée. Le soir venu, les mères apportent leurs enfants dans le « palais » pour procéder d'abord à un essai d'opération. L'essai terminé, on sort dans la cour, on enveloppe les reins des enfants avec une liane très forte appelée vahy mavany (litté-

ralement : la liane audacieuse) ; puis on rentre dans le palais, tandis que les uns s'écrient : Atavy ny zazal (Que les enfants soient façonnés!) et que les autres répondent: Indreny nynoro soa^ noro tsara^ moroa no toy itony ! (Voilà la douce fête, la bonne fête, puisse-t-elle arriver souvent!) L'opération pourtant ne se fera que le lendemain.

« Cette seconde veillée réclame d'abord la préparation du flambeau. On plante dans le sol du palais le tronc de bananier qui doit faire office de support [fotolra] ; une assiette d'argile tient lieu de bobèche ; sur l'assiette, on consolide avec du vatovelona (pierre vive) une espèce de grosse torche en bouse séchée, qu'on allume et qui flambe, arrosée de graisse de bœuf. Ce chandelier rudimentaire, sauvage, éclairera toute la nuit les chants, les danses, les libations de rhum et les boustifailles de l'assemblée, tandis qu'aux sons ininterrompus du tambour et de la grosse caisse, qui dit cette fois : Kirobo an damba^ Sikajy anlsikinana (2-4 sous au coin du lamba, 12 sous à la ceinture qui est autour des reins '), les personnes spécialement désignées pour vociférer les bénédictions s'en acquittent jusqu'à extinction de voix.

« Le chant du coq trouve tout le monde debout, ce qui lui est d'autant plus facile que personne ne s'est couché. L'eau lustrale de la gourde a servi aux aspersions de l'assistance. Pour apaiser la blessure de l'opération, il faut une autre espèce d'eau, dite rano mahery (eau forte, eau qui a la vertu de rendre fort). Les hommes qui vont la chercher (dans une citrouille, pour qu'elle se conserve fraîche) sont escortés avec honneur ; mais, quand ils la rapportent, ils sont assaillis par tout le village qui leur jette une grêle de pierres, en criant : Zana boromahevy manalody am-balo ! Cette phrase, qui signifie textuellement : « Les aiglons sont pondus au milieu des rochers, » donne la

1 Les Malgaches ont rhabitude de nouer leur argent dans un coin de leur lamba ou de leur ceinture.

clef de cet étrange rite. Les porteurs de Veau forte restent impassibles sous l'agression, se contentent de se parer des projectiles avec les boucliers dont ils ont eu soin de s'armer, et ils arrivent ax\ palais. C'est alors seulement que le pontife de la circoncision procède à ce qui était le but de toutes ces longues cérémonies. Aussitôt qu'il a fini, des salves de coups de fusil retentissent en l'honneur du mandilahy (l'opération qui rend homme). Détail absurde : il est d'usage que le lambeau de chair coupée soit avalé dans une banane par le doyen de la famille.

u Ainsi se terminent les fêtes de la Circoncision ^ « J'aurais pu vous en dire plus long, entrer dans de plus menus détails ; mais c'eût été oiseux. Il s'agit, en effet, d'une coutume qui est appelée à disparaître par la force des choses, alors même que le gouvernement et la religion ne s'en mêleraient pas. »

Les Frères de sang*. — « Si l'amour qu'on témoigne aux morts me paraît quelque peu ridicule, je suis en revanche très partisan de l'amitié entre vivants, qui est chose utile, et je regarde avec indulgence, malgré sa bizarrerie, la coutume des frères de sang.

« Ce sont nos aïeux qui l'ont créée. Ils savaient que la défiance, naturelle aux Malgaches, est le poison de l'amitié. Ils ont voulu extirper ce vetiin, lui substituer une obligation sacrée à la confiance réciproque. En somme, l'institution de la frater-

1 Les costumes des pontifes de la Circoncision ont une incontestable ressemblance avec ceux des grands prêtres de l'antiquité mosaïque. Tablier de soie ou de velours frangé d'or, pectoral richement brodé et orné d'aiguillettes, mitre à pans qui retombent, garnie de sept fibules d'or, de paillettes et de pierreries. Pour la circoncision des princes ef des enfants de grands personnages, ces costumes atteignaient un très haut degré de richesse. J'en ai vu quelques pièces, aussi rares que somptueuses, chez deux ou trois collectionneurs de Tananarive. Il en a disparu plus d'une qui étaient conservées au palais royal.

COUTUMES ET TRADITIOxNS 161

nité par l'échange du sang répond à l'un des plus grands besoins de l'iiomme toujours en quête d'amitiés sûres.

« Les personnes qui ont déclaré vouloir se faire frères de sang doivent se soumettre à des rites,

« Elles s'assoient autour d'un grand vase où Ton a mis sept ingrédients: 1° des brins d'herbe nouvellement arrachés, au nombre de sept ; 2° une sauterelle dont on a retourné la tête ; 3° la bouse d'un veau qui a perdu sa mère ; 4° de l'eau d'une source qui est en train de se tarir ; 5° un fusil ; 6" un vieil os ; 7° un peu de terre prise au coin du foyer. On jette de l'eau dans ce mélange, puis on y verse quelques gouttes de sang prises sur la poitrine de chaque intéressé au moyen d'une très légère incision. Au milieu de la xj^'éparation on plante soit un fer de lance, soit un grand couteau, que tous les frères de sang doivent toucher de la main gauche.

« Alors, à défaut d'un vieillard parmi les personnes présentes à la cérémonie, le plus âgé des contractants frappe sur le fer et prononce :

« O Dieu ! ô Terre ! écoutez-moi. Les hommes que voici et « qui se nomment R..., R..., etc., veulent se faire frères de sang « afin de se lier d'amitié intime, de mettre au besoin leurs <( biens en commun, de se venir en aide mutuellement, de se « racheter si, — ne pouvant payer ses dettes, — l'un d'eux « devenait esclave, de contribuer aux dépenses de leurs funé- (( railles, de se donner des soins quand ils tomberont malades, « d'être à jamais unis dans le bonheur et dans l'infortune.

« Là sont les sept brins d'herbe nouvellement arrachés. Si « l'un de nous foule aux pieds le pacte juré, que le malheur et « la mort s'abattent sept fois sur lui !

« Là est la sauterelle dent on a retourné la tète. Que le parte jure lui ressemble et ne puisse plus voir ce qu'il a devant •« lui !

« Là est la bouse d'un veau qui a peçdu sa mère. Que le

162 CHEZ LES IIOYA

« parjure soit privé de postérité et que son corps devienne une « immondice !

« Là est de l'eau d'une fontaine qui n'en produira plus. Que la « vie et les biens du parjure soient taris dans leur source !

« Là est un fusil. Que le parjure soit blessé à mort ! Que « son cadavre devienne la proie des oiseaux de l'air !

« Là est un vieil ossement. Que le crâne du parjure, que les « huit os de ses membres soient dispersés ^ !

« Là est un peu de terre. Puisse la terre nourricière refuser « au parjure le lait de sa mamelle !

0 Par la lance que nous touchons, puisse-t-il être percé de « part en pari, celui de nous qui trahira cet engagement <( solennel ! De quelque côté qu'il aille, au nord, au sud, à « l'est ou à l'ouest, qu'il rencontre partout le malheur et la mort t

« C'est pourquoi je vous invoque, ô Dieu, ô Terre, ô Philtre « sacré qui lies à jamais les frères de sang !

a Mais, au contraire, pour celui qui te sera fidèle, philtre « sacré composé des sept essences, fais que la mort s'écarte « sept fois de lui et qu'il rencontre le bonheur sept fois de « suite ! »

« Après cette formule d'imprécations et de souhaits, les conlractants boivent tour à tour un peu de la liqueur contenue dans le vase et comptent à haute voix : Isa, roa, telo^ efalra^ dimy, enina (un, deux, trois, quatre, cinq, six). Arrivés à enina^ ils s'écrient ensemble : Enina, ho enina ary soa, ho enin'kavelomana (Que nous soyons pleins de biens, pleins de vie et de bonheur !) ; puis on renverse brusquement la marmite. Enina, qui veut dire « six », signifie également « plein de » : le jeu de mots, toujours aimé par les Malgaches, prend dans les rites une importance exceptionnelle.

' Les huit os, c'est-à-dire les deux humérus, les deux radius, les deux fémurs et les deux tibias. On ne tient compte ni des cubitus ni des péronés. (.Yo/e de Niinbol-Samy.)

« Ainsi se font les frères de sang. Celte pratique est encore en usage non seulement sur les côtes et hors de rimerne, mais aussi dans l'Imerne et même à Tananarive. Elle est familière aux gens qui partent pour faire un long voyage ensemble, aux personnes d'un même métier, d'une même corporation, aux garçons et aux filles qui sont très épris l'un de l'autre. En général, on demeure fidèle au pacte de la fraternité de sang. On a une peur superstitieuse des calamités qui fondraient sur vous si vous veniez à le trahir.

« Malgré ma sympathie pour cette coutume, à cause de son but, je me demande si l'amitié a besoin de tant de cérémonies pour se fonder : il me semble que la confiance réciproque devrait suffire.

« Sur ce, j'ai fini le travail que vous m'avez demandé, Monsieur. Je vous l'offre comme une boîte de miel à moitié vide. Votre indulgence la comblera.

« Nimbol-Samy. «

J'ai cru devoir compléter par quelques notes personnelles l'étude de Nimbol-Samy sur les us, coutumes et traditions de l'Imerne. (Voir aux Appendices : Superstitions malgaches, Légendes^ etc. ^..)

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