C.^PITAIXE DE VA1SSE.\U DUPUÉ
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parti de celte contradiction que de toutes les autres. Je me demande si, pour toucher la vérité réelle, il ne faudrait pas, avec un peuple aussi souvent détourné de sa formation logique, jeter la sonde plus au fond ? Qui sait si, en grattant la seconde couche, en arrivant au tuf, on ne retrouverait pas la douceur primitive qui est le propre de certaines races océaniennes et qui se fait jour dans les chants malgaches comme une source qui transsude ?
Le reproche d'être cruels à fruid perd singulièrement de sa force quand on se rappelle que les Houves ne mettent jamais beaucoup de chaleur à ce qu'ils font. Souvenons-nous que ces gens-là marchent au supplice sans l'ombre d'un tressaillement. J'en ai vu tomber plus d'un sous les balles pendant certaine période où, presque tous les matins, j'étais réveillé par les apprêts des exécutions qui se faisaient sous mes fenêtres. Leur àme de glace, quand j'y songe, me rend, sinon indulgent, du moins mieux préparé à comprendre les excès de leur cruauté.
En tout cas, si telle est vraiment leur nature, s'il n'y a point chez eux un tréfonds de mansuétude accidentellement recouvert par des mœurs imposées, s'il est vrai que ces hommes soient féroces non par hasard, non pas dans les moments où la bêle humaine voit rouge, mais pour le seul plaisir qu'on peut trouver dans un acte de férocité, auraient-ils donc le privilège de cette horrible passion V
Était-il excusable d'avoir agi sous la hèvre d'un emportement belliqueux, l'officier commandant d'un poste en Imerne qui, vers la fin de 1896, lira de son boy la vengeance ({ue voici "r* Un fusil avait disparu de la panoplie du commandant. Le boy, soupçonné, jura qu'il n'était point l'auteur du vol; malheureusement il eut l'imprudence d'ajouter qu'il l'avait vu commettre, sans toutefois pouvoir s'y opposer, ayant affaire à trop forte partie. En vertu du « système des responsabilités » très usité aux colonies, vingt-quatre heures furent accordées au malheu-
reux boy pour se procurer l'arme dérobée. Sinon il payerait pour le voleur. Chercha-t-il véritablement ou fit-il semblant de chercher ? Sa démarche ne réussit-elle pas ou eut-il la conviction qu'elle serait vaine? Je n'en sais rien. Toujours est-il que, sans s'arrêter à l'idée de fuir dans la brousse, il revint bredouille, le délai expiré, se mettre à la merci du commandant: « C'est bien, » dit celui-ci. Alors il lui fît couper la tète, puis les deux mains au-dessous du poignet, et il les cloua sur une porte.
Si nous nous regardions nous-mêmes avec sincérité, nous jugerions les autres moins vite et moins durement. Si nous ne perdions pas de vue que les Houves sont un peuple très jeune^ nous nous étonnerions du degré d'humanité dont ils font déjà preuve. Etions-nous généralement plus humains qu'eux au xvi*^ siècle, mille ans après cet Andrianampouinimerne qui s'appelait Clovis ? Trouve-t-on beaucoup moins de férocité dans les villes de la vieille Europe que dans la brousse de Madagascar? Il y a trente ans, en Italie, notamment à Corneto^ dans les Etats du pape, les hommes du peuple n'avaient pas de plus vif plaisir que de s'enfermer douze, la nuit, en une chambre close, sans lumière, et là, six d'un côté, six de l'autre, de se larder à coups de couteau dans les ténèbres.
Quant à de la pitié pour les animaux, ceci émane d'un sentiment supérieur trop particulier aux âmes d'élite. Je ne l'ai vu dans l'héritage moral . d'aucune race; je ne sache pas qu'il réside au cœur des masses populaires, — excepté peut-être chez le paysan russe. En France même, où, sous l'influence de quelques avocats éloquents, mettons de quelques poètes, cette pudeur est devenue assez bien portée, la Société protectrice n'a pas encore réussi à acquérir le moindre prestige, et il s'en faut de peu qu'un de ces matins l'Espagne n'ait plus rien à nous envier sous le rapport de l'exercice le moins noble, du spectacle le plus dégoûtant que jamais la cruauté humaine ait inventé
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pour se divertir. Nous manquons donc tout au moins d'autorité pour reprocher aux Houves certaines pratiques sanglantes.
Les enfants. — L'enfant houve, en tant que bébé, m'a paru généralement haïssable. Il n'a aucune de ces grâces mutines qui nous rendent si indulgents pour nos petits Nérons et nos petits Domitiens. La mère porte son poupon collé contre elle, entre son dos et son lamba. Dans cette position, le petit monstre au gros ventre, à l'œil bête, s'écrase comme une grenouille et ne peut bouger. Une fois délivré du lamba maternel qui a été ses seuls langes, il garde pendant quelque temps l'habitude de cette immobilité forcée et ne commence à se dégourdir qu'avec l'apparition de sa puberté précoce.
Alors, dans la période assez brève où l'on peut encore l'appeler gamin, il devient plutôt sympathique. Son intelligence s'ouvre tout à coup et se développe avec une rapidité qu'on ne voit pas dans notre race. C'est le moment où le vazaha, patron ou éducateur, devrait s'efforcer de gagner à notre cause l'âme de l'indigène. Cette conquête morale faite en temps opportun serait aisée et décisive. Rien n'est plus commode à pétrir que la pâte de ces petits bonshommes un peu malicieux, mais très sensibles aux caresses.
J'ai connu à Tananarive un médecin de la Marine, cœur d'élite, esprit fin et observateur, à qui je voudrais que beaucoup de chefs ressemblassent. Il avait de l'indigène une équitable opinion, parce qu'il s'était donné la peine de l'étudier sans idée préconçue. Il avait deviné quel immense parti l'on en peut tirer, à la condition de savoir gagner sa confiance. Il avait également compris que pour nous préparer une génération d'adultes vraiment française, exempte des rancunes qui resteront toujours dans l'âme des vaincus d'hier, il faut s'adresser à la première jeunesse, au cœur de ces gamins qui polissonnent dans la rue, sur le chemin de l'école à la case, se rangent pour laisser pas-
ser l'officier, contemplent le brillant uniforme, admirent le beau cheval et saluent à la militaire avec une ironique gravité. La maison du bon docteur F... était, après la classe, le rendez-vous d'une douzaine de ces diables, de qui rintelligence Tamusait énormément et qu'il savait initier à tous les nobles exercices. Ce ne fut pas en vain qu'il leur témoigna tant de bienveillance éclairée. Quand il partit, son petit escadron volant, tout en pleurs, l'accompagna très loin sur le chemin et l'eût suivi au bout du monde. Cette graine d'amis de la P'rance a dû rester à Tananarive. Que chaque vazalia en semât autant, et dans dix ans tout irait bien ! Mais ils sont rares les docteurs F... !
Souvenir de routé. — Il n'est pas un trait dii caractère houve qui ne comporte une atténuation. J'ajouterai que ses tares sont plus en surface qu'en profondeur. D'où ma conviction qu'à la longue notre contact, sous un régime ferme, bienveillant et moralisateur, pourrait en effacer plus d'une et non les moins antipathiques.
Peut-être la plus sûre expression de l'àme de ce peuple se Irouve-t-elle en elTet dans ses douces chansons qui semblent nous supplier de prendre en pitié sa faiblesse d'enfant. Cette plainte sera-t-elle jamais entendue ? Cette douceur, jamais comprise ?
Il arrive souvent aux Malgaches musiciens, voire aux clianteurs sans science aucune, par exemple aux bourdzanes, d'improviser non des mélodies, mais des paroles sur leurs airs familiers. A ma seconde- traversée du fleuve Ivoundre, c'est-àdire à la dernière étape qui précédait mon départ de l'Ile, mes braves bourdzanes ne faillirent pas à leur habitude de chanter tout en conduisant la pirogue. Vers la fin, comme ils donnaient dans l'eau, en cadence, les derniers coups de pagaie, je remarquai qu'ils avaient substitué un texte de leur cru au vrai
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poème de leur chanson. Ce texte s'adressait à moi, c'était un adieu :
Bézour,'|niûussié !
Bézour à ton papa !
Bézour à ton marna!
Bézour à ton madame !
Pauvres gens ! Allez donc trouver cela chez un autre peuple vaincu d'hier ' !
L'esprit colonial. — Si jamais nous nous débarrassions des mauvais côtés de l'esprit colonial, que de malentendus, par suite que de fautes l'on s'épargnerait !
Il est terrible, par instants, l'esprit colonial! Voici ce que j'ai entendu dire plus de cent fois dans les cafés de Tananarive : « Le dernier des blancs, fût-ce un crétin ou un repris de justice, a droit à plus de respect que la Reine de Madagascar. » Ainsi concluait-on, généralement, après un docte exposé de la théorie sur les races inférieures où les mots « angle facial » étaient prononcés plusieurs fois. Un jour, précédée de son cortège, la Reine revenait de la Résidence. Au balcon àeV HôleJ de France, rue d'Andzouma, une foule de curieux se pressaient. Quand Ranavalna, portée sur le filandzane d'apparat et entourée de tous les attributs royaux, commença d'être en vue, il n'y eut qu'une voix sur le balcon pour déclarer qu'on ne la saluerait pas si elle ne saluait pas la première. — La pauvre femme, qui sentait dans l'air toute cette hostilité, d'ailleurs si injustement amassée contre elle, salua la première.
Sont-ils donc tous, là-bas, aussi absurdes ? Non, il y a des exceptions. On les rencontre principalement parmi les quelques vazahas que nous appelions, à Tananarive, « les vrais assimilés », à cause de l'empreinte assez profonde qu'au bout d'un
' Voir aux Appendices^ p. 373.
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long- séjour le pays rouge a déposée sur eux. Oh ! ceux-là savent se faire entendre de l'indigène, car ils lui ont pris ses façons, ses détours subtils, son calme, sa force d'inertie, — peut-être aussi, par surcroît, un peu de sa fausseté. La chose apparaît bien dans leur commerce avec les autres vazahas. Ils vous parlent sans vous regarder, Tesprit à l'affaire mais les yeux ailleurs, le verbe monotone et doux, l'air souriant et vague, ne posant pas de questions franches, se servant d'euphémismes qui vous permettent de ne pas comprendre si vous ne voulez pas, et prompts eux-mêmes à se dérober à toutes vos interrogations. On ne doit faire grand fonds ni sur leurs promesses, ni sur leur reconnaissance. Ah ! si nous influions sur les Malgaches dans la proportion où les Malgaches influent sur certains d'entre nous, quel triomphe moral ' !
Doublé de son prestige de vazalia, le « vrai assimilé » fait ce qu'il veut du Houve. Il connaît ses fibres sensibles. D'un mot bref, lancé à point, qui porte juste, il obtient de l'indigène plus qu'un autre avec ses kabars. Et, à propos de discours, beaucoup vous diront : « Quoi ! vous discutez avec un Malgache ? Peine perdue. Il ne vous en saura aucun gré. Contentez-vous d'ordonner, ce sera plus simple. » Erreur grossière. La vérité, la voici : n'ayez pas avec le Malgache de ces débats qui établissent tout de suite une sorte d'égalité entre les interlocuteurs ; dans votre façon de discuter, gardez toujours l'autorité du vazaha infaillible, dépositaire de toute sagesse, mais, avant de commander, tâchez de convaincre. Si vous y réussissez, l'indigène vous obéira, vous admirera, j'allais presque dire vous aimera.
Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, ces gens-là sont faits au rebours de nous, qui, très souvent, gardons rancune à celui qui nous montre nos torts.
' Voir aux Appendices^ p. 387.
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Malgré ce travers, malgré nos misères morales, nous sommes encore fort au-dessus des Malgaches. Et c'est pour cela que nous leur devons indulgence et bonté.
Une lacune dans l'ethnographie .malgache. — iS'niBOL-SAUY, hoiuie