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CHAPITRE IX

Cette étude touche à sa fin, il faut conclure. Je pense que ma conclusion se dégagera tout naturellement et que dans leur esprit beaucoup de mes lecteurs m'auront précédé.

Si je leur accorde que notre niveau moral est supérieur à celui des Houves, je leur demande de reconnaître avec moi que notre supériorité est purement théorique.

Placer l'idéal moral à une très grande hauteur, puis lui tourner le dos et s'en éloigner chaque jour davantage en se donnant pour excuse les nécessités de la vie pratique, voilà, paraîtil, le signe auquel se reconnaissent les véritables civilisés. Les autres, les faux^ assignent à leur maximum de vertus une limite plus voisine de la nature, un port plus hospitalier pour les pauvres forces humaines, — ce qui leur permet d'y arriver et de s'y maintenir.

Tout compte fait, les Houves ne sont ni absolument mauvais, ni absolument bons : le bon et le mauvais se mêle chez eux comme dans toutes les espèces de la famille humaine. Différents de nous sous une foule de rapports, soit ; au total, équipollents, comme on dit en mathématiques.

Quel moraliste de bonne foi oserait s'indigner de leur hypocrisie, lorsque nos mœurs publiques et privées sont si profon-

dément empoisonnées de ce venin ; de leur cupidité, lorsque nous avons fait à l'argent la place qu'il tient chez nous ; de leur cruauté, lorsque nous leur appliquons avec tant d'énergie les dures lois de la conquête ?

11 est un vice que nous possédons au plus haut degré, nous autres races supérieures : c'est l'ingratitude. Nous nous en excusons volontiers et, comme nous avons beaucoup d'esprit, — avantage dont les races inférieures sont assurément dépourvues, — nous l'avons appelée d'une fort jolie périphrase : l'indépendance du cœur. Mais, chez les Malgaches, elle nous semble odieuse. Sans doute parce qu'elle ne se donne pas la peine de se déguiser.

Quant à leurs qualités, curieuses et nombreuses, nous n'en voulons reconnaître que celles qui peuvent servir nos ambitions, et, sans vergogne, nous qualifions de brigandages les révoltes de leur patriotisme humilié.

Tel est le singulier état d'esprit où nous met vis-à-vis de ces pauvres gens la nécessité de les « pacifier » pour les pouvoir exploiter plus à notre aise. Logique humaine ! Droit ! Justice î Principes de morale ! Qui donc aura le courage de restituer à ces mots leur sens étroit et relatif ?

Non, nous ne sommes pas meilleurs que les Houves, nous sommes plus forts, voilà tout, et, transportés chez eux, nous devenons pires.

Je les félicite de ne rien entendre à la morale chrétienne enseignée par les missionnaires : ils auraient trop de peine à mettre d'accord les préceptes de Jésus-Christ avec nos pratiques de colonisation. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ils nous voient tels (jue nous sommes. Au contraire, parmi nous, il en est très peu qui les voient tels qu'ils sont.

Encore une fois, j'imagine que mes lecteurs en étaient généralement arrivés à ces conclusions philosophiques.

Mais si, confiants en ma qualité de témoin désintéressé, ils s'attendaient à un examen approfondi de tous les actes du gouvernement, avec la restitution véridique des faits qui ont été dénaturés par l'ignorance, par la passion ou par la pudeur officielle, je me récuserais — du moins pour le moment — devant Timportanee d'une pareille tâche.

Je ne veux présenter ici que des considérations d'une portée générale, visant moins les personnes que les systèmes. Je me fais également un scrupule de rappeler que les Houves sont le seul peuple que je connaisse à Madagascar : par conséquent, tout ce que je pourrai dire sur la politique suivie intéresse nos rapports avec les seuls Houves. Cette réserve était nécessaire à l'heure où nous entreprenons (bien follement, je pense) la conquête armée des autres peuples de la grande lie.

La charrette avant les bœufs. — Quand les Anglais, par le travail patient et sûr de leurs agents religieux ou commerciaux, ont préparé la conquête d'un pays colonisable, ils attendent la circonstance propice pour régulariser la situation et, d'ordinaire, la saisissent avec une merveilleuse promptitude. Ils savent toujours ce qu'ils veulent. L'œuvre de l'épée accomplie, ils s'installent, sont chez eux ; ils organisent sans ombre d'hésitation, ni sur le régime administratif qu'ils appliqueront à leur possession nouvelle, ni sur le parti qu'ils prétendent en tirer. Plus avisés, les Allemands font mieux encore : en attendant d'avoir des colonies quelque part, ils ont des colons partout.

Nous nous comportons différemment. Un incident diplomatique se produit, notre drapeau se trouve engagé : aussitôt nous partons, fût-ce pour le bout du monde, n'ayant d'abord d'autre souci, quelque sacrifice qu'il en coûte, que d'aller planter ce drapeau dans la capitale du pays où nos gouvernants nous assurent que l'on nous a manqué d'égards. Nous partons,

sans nous demander si notre bonne foi n'a pas été prise à quelque piège savamment tendu à notre chauvinisme par telle ou telle personnalité ambitieuse ; si nous n'allons pas verser le meilleur de notre sang au profit des spéculations de tel établissement financier ou de tel concessionnaire aux abois. Le système des Anglais me paraît plus sage, et je remarque qu'ils réservent la démonstration primesautière du pavillon national pour les circonstances où elle est pratique, par exemple pour la prise de possession d'une terre sans maître. En outre, il me sera bien permis de regretter notre défaut de prévoyance en cette contrée lointaine, Madagascar, oii nous savions qu'un jour ou l'autre nous finirions par établir noire souveraineté et où, depuis trois cents ans, nous n'avions réussi à engager que des intérêts d'amour-propre !

Par suite de cette façon de procéder, notre conquête, au lieu d'être le couronnement d'une œuvre de pénétration coloniale, n'en est que le début. Tout reste à faire. Nous sommes vainqueurs, cela est certain. Nous avons un laurier de plus, un laurier assez maigre ; il en faudrait beaucoup de brins semblables pour effacer la plus petite défaite de 1870 ! Mais nous ne savons pas comment user de notre victoire, — Elle est à nous, dit l'élément civil. — Voulez-vous bien vous sortir de là et nous laisser la place ! disent les militaires. — Il faut faire un protectorat, déclare une partie de l'opinion. — Il faut annexer, afïirme l'autre. On fera l'un des deux, ou peut-être les deux successivement, cela dépendra, notre esprit de suite ne s'embarrasse pas pour si peu de chose. Au lendemain de la conquête qui aurait dû en apporter la solution, le problème se pose entier. Même, parfois, arrive-t-il qu'il faille non seulement créer de toutes pièces notre influence dans ce pays, mais encore y détruire celle que nos rivaux y avaient déjà propagée. C'est justement le cas à Madagascar. Vous souvient-il du dessin de Forain après la prise de Tananarive ? Un soldat français, assez

minable, se présente au comptoir d'un négociant de la capitale. Celui-ci est en belle forme, gros, gras, fleuri, confortablement vêtu. Combien cette douzaine de chaussettes? demande avec timidité le petit conquérant. — Une livre et six pence, répond l'autre. On ne saurait mieux ramasser dans un mot toute la moralité d'une situation. Devant ce résultat est-il bien glorieux de nous rappeler que nos « droits » sur Madagascar remontent au grand cardinal?...

Notre « mission ». — Mais nous avons un autre travers, et celui-ci est sans excuse. Dans notre vanité nationale nous ne voulons pas convenir que la France se puisse rabaisser à l'idéal purement économique dont une Angleterre se contente. Non, la France a une mission supérieure. Si elle colonise, c'est d'abord pour civiliser. Elle est la généreuse France qui veut avant tout le bonheur des peuples qu'elle a soumis. Les exploiter? Allons donc! ce serait indigne. Les élever à notre niveau, voilà son but.

Faisons, pour un moment, à cette théorie de tribune l'honneur de la croire sincère. Le peuple que nous prétendons élever jusqu'à nous se trouve-t-il dans une phase d'évolution qui rende l'entreprise possible ? A-t-il le crâne pareil au nôtre ? At-il dans sa complexion naturelle le germe des sentiments que la race blanche a développés en elle-même par une longue culture? Même si nous ne venions lui apporter que des bienfaits, est-il en état de nous comprendre, de s'abandonner à nous sans défiance, de se plier docilement tant aux sévérités qu'aux douceurs de notre tutelle? Toutes ces questions seraient à résoudre d'abord, et il est probable qu'elles se résoudraient négativement pour la plupart des peuples colonisables encore en possession de leur autonomie. Un cas aussi remarquable que celui des Houves ne se rencontre pas, en effet, toujours. Du reste, vis-à-vis des Houves qui s'ouvraient d'eux-mêmes à la civilisa-

tion, qui, d'eux-mêmes, prenaient rang parmi les nations organisées selon les us modernes et se créaient une indépendance des plus respectables, je déclare que notre entreprise est un crime. Un crime contre le droit des gens, comme le seraient la conquête et la réduction en servitude du peuple japonais !

Mais allons au fond des choses et parlons net. Si son patriotisme chatouilleux l'entraîne en plus d'un pas de clerc, le Français, une fois les fumées de son enthousiasme dissipées, redevient l'être le moins enclin à la rêverie qu'il y ait au monde. S'il n'a pas encore perdu l'habitude, contractée depuis un siècle, de faire à tout propos étalage de grands sentiments, s'il ne peut pas se mettre en route pour une mine d'or sans se faire précéder du flambeau de la civilisation et autres accessoires empruntés au magasin de la comédie politique et humanitaire, en réalité, le besoin de moraliser des indigènes très lointains passe, dans ses préoccupations, fort après ses visées d'intérêt positif, ses envies de fortune rapide. Allez le voir là-bas : vous serez édifiés!

Il n'est pas besoin d'aller jusque là-bas.

Le jour où Madagascar rapporterait beaucoup d'argent, il n'y aurait pas, hélas ! beaucoup de voix en France pour protester contre ce résultat si, par hasard (hypothèse d'ailleurs impossible), celui-ci était dû à quelque atroce système d'oppression, dédaigneux de toute justice et de toute pitié. On ne verrait que le profit. On dirait : « Nous avons une colonie excellente, une colonie aux œufs d'or. » On porterait aux nues les gouverneurs qui nous auraient ouvert, sans souci des moyens, une nouvelle source de richesses, et l'on s'inquiéterait fort peu de savoir ce que nous aurions fait des pauvres populations malgaches. Voilà la vérité vraie, débarrassée de tous ses voiles hypocrites. Je la préfère ainsi.

« L'histoire de la colonisation — a dit M. de Lanessan dans

un très beau livre' — n'est pas seulement celle des migrations des hommes à travers le monde, c'est aussi celle de la guerre et de l'exploitation des races et des nations les unes par les autres, les plus intelligentes et les plus fortes abusant sans pitié de celles qui sont moins avancées en civilisation ou moins fortes. » Eh bien ! il ne m'apparaît pas que la France ait jamais failli à cette loi darwinienne.

Mais le même auteur constate que plus nous allons et plus il devient difficile de dominer les peuples, même les plus sauvages, par la force seule. « L'intérêt matériel de l'Europe, conclut-il, est donc d'accord avec l'humanité pour condamner la violence et la force comme moyens de colonisation. Nous devons par-dessus tout observer la plus grande loyauté dans nos relations avec les indigènes, à quelque degré de civilisation qu'ils soient parvenus. Nous avons pris l'habitude de parler de la <( duplicité orientale », il ne faut pas que nous permettions aux peuples moins civilisés que nous, avec lesquels nous traitons, déparier de la« duplicité occidentale «.L'application de ces principes offre les avantages suivants : en ne blessant ni les coutumes, ni les idées, ni le sentiment patriotique plus ou moins développé des indigènes, on gagne leurs sympathies et le loyalisme de leurs chefs. » J'ajouterai qu'on s'épargne la honte de tromper indignement des vaincus qui, comme les Houves, sont capables de peser nos actes et nos paroles.

Le système de l'annexion, — du moins comme je l'ai vu pratiquer par les militaires, — c'est tout justement l'oubli des principes exposés par M. de Lanessan et reconnus par la nouvelle doctrine coloniale; c'est la nécessité de mentir à plus faibles que soi ; c'est la comédie de la sollicitude, avec des intermèdes tragiques.

1 J.-L. DE Lanessan, Principes de Colonisation. Félix Alcan, Paris.

Le sophisme de rinstruction. — Soyons juste : il y a tout au moins un article que le Français prend au sérieux dans son programme d'apostolat civilisateur, — c'est l'engagement d'instruire les indigènes. Celui-là, il le tient. A Madagascar, nous instruisons ferme. Est-il rien qui réponde moins aux fins que nous nous proposons?

Aujourd'hui l'exercice du Pouvoir tend à devenir une sorte de privilège intellectuel, et si, en France, l'enseignement ressemble à un vaste banquet démocratique où tout le monde est invité, c'est que le plus humble, chez nous, peut aspirer à gouverner ses compatriotes. Mais nous sommes allés à Madagascar pour y fonder tout le contraire d'une démocratie. Aussi je ne vois pas bien ce que notre oligarchie coloniale pourra gagner à la diffusion de tant de lumières parmi des indigènes auxquels nous sommes résolus à ne jamais accorder nos droits.

Installés chez les Malgaches en violation du droit des gens, pour exploiter leur sol un peu à leur profit, beaucoup au nôtre, avec le secours de leurs bras, nous leur demandons principalement du travail manuel. Eh bien, pour ce que nous voulons en faire, n'en sauront-ils pas toujours assez? N'en savent-ils pas déjà trop ? Pourquoi nous évertuer à développer chez le Houve son goût si vif, si passionné, pour les curiosités de l'étude ? Dans la condition inférieure oii nous prétendons si despotiquement le maintenir, est-il bien nécessaire, est-il bien humain d'élever son esprit à une hauteur d'où il pourra mieux mesurer la profondeur de sa servitude? Le gouvernement a-t-il voulu créer à Tananarive une pépinière d'administrateurs indigènes plus éclairés que ne l'étaient les anciens? Ce n'est pas avec des pédants qu'on fera de bons gouverneurs, et, sous notre contrôle, à plus forte raison sous le régime d'administration directe chaque jour plus envahissant, tant de science théorique devient inutile à nos très humbles auxiliaires.

Avec le protectorat, qui leur eût laissé un semblant de pouvoir (apparence dont ils se fussent contentés), on pouvait créer à ces pauvres vaincus quelques illusions consolantes. Depuis qu'ils ne sont plus que des Français — des Français pour rire, — c'est quelque chose comme un raffinement de cruauté que de les initier rationnellement, scientifiquement, officiellement, à toutes les chartes de nos droits. Pourquoi leur montrer ces fruits de la terre promise auxquels il leur sera toujours défendu de toucher?

Les Hoùves — pour ne parler que des Houves — sont déjà trop enclins à ne donner au sol que juste le travail exigé par leur nourriture. Si l'on voulait achever de les détourner du labeur agricole, on ne s'y prendrait pas autrement. Nous les avons trouvés plus instruits qu'on ne l'est encore parmi les populations rurales de France, et nous multiplions leurs écoles primaires, et nous instituons chez eux un enseignement supérieur!

L'École professionnelle, fondée par ]M. Laroche, rien de mieux. Aucune institution ne répondait plus heureusement, d'une part, au génie ouvrier des Malgaches, d'autre part à nos besoins économiques (je dis à nos besoins économiques, et j'y insiste, car nos colons, gens à courte vue, ont commis à ce propos une des erreurs qui leur sont coutumières, en voulant voir dans l'Ecole professionnelle la menace d'une concurrence à leur industrie, — comme s'ils avaient la prétention d'empêcher les Malgaches de devenir contremaîtres d'usines ou artisans pour leur propre compte, comme s'il ne devait pas se ■donner dans l'Ile un coup de rabot ou de burin autrement que par la main d'unvazaha!). Encore une fois, l'École professionnelle, rien de mieux ; et l'on ne saurait trop louer le général Calliéni d'av,oir employé une partie de ses grandes ressources à développer la création de son prédécesseur.

L'Ecole de géomètres indigènes a également cela de bon qu'elle prépare pour l'avenir d'utiles fonctionnaires à bon marché.

Mais qui m'expliquera la raison d'une Ecole de médecine et des cours de législation française, pierre d'attente d'une École de droit?...

L'enseignement supérieur. — Le 40 décembre 1896, le général Galliéni avait pris un très sage arrêté aux termes duquel « nul ne pourrait exercer la médecine à Madagascar s'il n'était, muni d'un diplôme de docteur d'une faculté française ». Cette prohibition avait le triple avantage de répondre à tous les besoins hygiéniques des indigènes, d'en encourager quelques-uns à suivre l'exemple de ceux qui sont déjà venus en France faire leurs études à Montpellier ou à Paris, et d'attirer à Madagascar quelques médecins français, soit curieux de cette aventure, soit mécontents de leur situation dans la métropole. Avec la Faculté de médecine de Tananarive, tout change. Un débouché se ferme pour une catégorie de nos nationaux ; le grand prestige que le vazaha tirait de sa science médicale s'évanouit, du moment que tant d'indigènes vont pouvoir le partager; enfin viendra le jour où les colons eux-mêmes, malgré leur répugnance, seront obligés de se confier à un docteur noir, les médecins blancs ayant achevé de disparaître.

Je suis encore plus troublé par la perspective d'une Ecole de droit et me demande si l'on n'ira pas jusqu'à y former des avocates et des doctoresses... En attendant l'avenir, M. le substitut du procureur général et un jeune chancelier de résidence sont chargés: le premier, d'un cours de droit français; le second, d'un cours de droit constitutionnel et administratif. A eux le devoir glorieux d'initier les intelligences malgaches aux subtilités de nos lois; à l'interprète qui les assiste, la tâche ingrate de traduire nos textes en une langue dont la -syntaxe et le lexique s'y refusent énergiquement !

Quant aux écoles normales, nées du « besoin « d'un enseignement d'État, j'estime que ce besoin n'avait rien de si impé-

rieux. Dûment surveillés, avec des programmes d'où le latin eût été proscrit, les missionnaires pouvaient suffire à la tâche qu'ils ont gratuitement et, après tout, bien remplie jusqu'à ce jour. M. Laroche, dont l'administration fut (et pour cause) si parcimonieuse, voulait, en attendant mieux, laisser la charge de l'Instruction à ceux qui la détenaient, tant protestants que catholiques, — et mes lecteurs ont vu de quel libéralisme impartial il fit preuve en abrogeant l'article du Code malgache qui aboutissait, dans la pratique, à favoriser les premiers au détriment des seconds.

Sans ménagements pour nos forces budgétaires, le nouveau régime a ouvert le chapitre des dépenses pour l'Instruction. Il a fondé trois écoles normales : à Tananarive, à Tamatave et à Fianarantsoa. Mais, pour se réserver en même temps l'appui des cléricaux et celui des anti-cléricaux, les établissements de Tananarive et de Fianarantsoa gardant un caractère laïque, il a confié aux frères de la Doctrine chrétienne l'Ecole normale de Tamatave. De sorte que le général Galliéni n'a pas aboli à Madagascar l'enseignement confessionnel : il l'a mis à la charge de nos finances, voilà tout.

La Chambre des députés ne s'en est même pas aperçue.

Une langue abolie. — On a commis une autre erreur : je veux parler de l'obligation à l'étude de la langue française, — du moins dans la mesure où elle a été ordonnée. « La moitié du temps passé à l'école devra être employée à apprendre le français. » Quand tous les Malgaches parleront français, n'estce pas, ils seront à nous de cœur et d'âme ?

Sait-on qu'en certaines colonies anglaises l'enseignement de l'anglais est interdit dans les écoles indigènes et qu'aux Indes, notamment, les fonctionnaires sont tenus d'apprendre les dialectes de leurs districts?... Un peu de réflexion, et vous comprendrez la sagesse de cette mesure. Il nous est plus facile

d'aller à l'indigène qu'à l'indigène de venir à nous. Une des supériorités du cerveau blanc consiste précisément à pouvoir étudier un peuple au moyen du plus sûr des critériums : son idiome. D'un autre côté, nos langues du Nord ne peuvent servir qu'à mettre de la confusion dans le cerveau des naturels de l'hémisphère austral et à aggraver l'équivoque entre eux et nous. Dans les premiers temps de mon séjour là-bas, j'ai tout de suite recherché, pour me documenter, la société des Houves qui pratiquaient le mieux ma langue : je n'ai rien appris d'eux, €t je ne tardai pas d'ailleurs à m'apercevoir qu'ils étaient incapables, non seulement d'exprimer en français les idées et les sentiments spéciaux à leur race, mais encore de comprendre par la voie de ce truchement les idées et les sentiments spéciaux à la mienne. Nous ne sommes parvenus à nous entendre qu'à partir du moment où, ayant pénétré un peu le génie de leur idiome, j'ai pu tout au moins modeler mon verbe sur le leur, associer les idées et nuancer les expressions comme ils associent les unes et nuancent les autres. La pratique démontre que les versions du malgache au français par un interprète indigène manquent toujours de clarté. Jusqu'à présent, toutes les fois que les agents du gouvernement ont voulu démêler le vrai sens de la pensée malgache, ils ont dû recourir à la science et à la sagacité de l'interprète français. Je conclus: quand tous les Malgaches parleront le français, ils le parleront mal, et ils auront un moyen de plus pour nous induire en erreur; quand l'employeur vazaha, pour ses rapports avec l'employé, ne se verra plus dans l'obligation de parler malgache, il aura perdu le meilleur adjuvant de son empire sur l'indigène.

M. Laroche était dans la bonne tradition en voulant que tous ses collaborateurs s'initiassent à cette étude. Je ne sais par quel sentiment de vanité patriotique mal entendu Ton a décrété uprès lui que la langue malgache serait désormais comme une langue morte, comme un luxe inutile, pour les administrateurs

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delà colonie. Les fonctionnaires indolents — il s'en rencontre — ont poussé un profond soupir de délivrance après le départ de M. Laroche. Tant pis pour eux! Ils ne prendront jamais sur rindigène l'incontestable et grande autorité que certain résident, bien connu à Madagascar, me déclarait avoir acquise grâce à sa connaissance approfondie de plusieurs dialectes malgaches.

La force. — La plupart des Français qui ont pris contact plus ou moins longtemps avec les Houves en sont restés à cette mauvaise impression de surface que j'ai eue moi-même dans les premiers mois, et qui s'est peu à peu rectifiée au cours d'une observation patiente. Aujourd'hui encore, on me dit: « Vous vous faites illusion. Dépourvus de tout noble sentiment, les Malgaches ne connaissent que la force et ne se laisseront jamais ^persuader que par la force. » Je sais tout le respect que les faibles ont pour les forts, je l'avais constaté ailleurs, bien avant d'aller à Madagascar ; mais nulle part autant que là je n'ai vu opposer aux impérieux commandements de la force agissante la force d'inertie. Les Malgaches ont cette réplique silencieuse, dont le vazaha s'irrite, ils fléchissent le dos, mais se dérobent autant qu'il est en eux à la main d'où pleuvent les coups. En Imerne, l'employeur qui brutalise ses employés obtient d'abord toutes les apparences de l'obéissance, puis, lentement, le désert se fait autour de lui ; le Malgache file à l'anglaise et, sur son chemin, a soin d'avertir les amis qui auraient pu convoiter sa place. J'ai vu à Tananarive des maisons de vazahas mises de la sorte en quarantaine. Je sais, au contraire, pour en avoir fait l'expérience sur un nombreux personnel, tout ce que l'on peut obtenir de l'ouvrier indigène par divers moyens d'émulation, dont le 2:ilus puissant est encore C appel à t amour-propre . Or, du plus grand au plus petit, les Houves ne sont, ne sauraient être, vis-à-vis de nous, quun peuple d'ouvriers et d'employés.

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Autrefois, lorsque nous n'étions pas les maîtres à Madagascar, il se peut que les Malgaches ne consentissent pas à nous servir de bonne grâce et que certains colons, pressés d'atteindre leur but, aient dû combler à coups de trique ce que les salaires avaient d'insuffisant. Mais aujourd'hui nous détenons, ou à peu près, tous les travaux, et nous régnons sur le pays; toutes les ressources de l'indigène sont à notre merci : il lésait, s'y résigne en principe et ne demande qu'à nous prêter ses bras. II était donc inutile, autant qu'injuste, de l'y contraindre par une loi qui lui fait sentir bien cruellement notre joug, — je veux parler de l'abominable loi du « Livret ». Autrefois, grâce à l'institution tutélaire de l'esclavage, les pauvres, les déshérités de tout âge avaient leur existence assurée sous le toit d'un maître paternel, moyennant la légère redevance d'un travail qui leur prenait le douzième de leur temps. Aujourd'hui, depuis le régime militaire, tout Malgache, quelle que soit son origine ou sa condition, qu'il soit riche ou qu'il soit pauvre, est obligé de travailler à partir de l'âge de seize ans jusqu'à soixante. Au troisième jour de chômage il est considéré comme vagabond et passible de six mois d'emprisonnement. H y a plus : tout ouvrier, employé ou domestique, doit passer avec le vazaha employeur un engagement écrit, — engagement unilatéral que le vazaha peut rompre quand il lui plaît, mais qui lie l'indigène jusqu'à la dernière heure du laps de temps convenu, sous des sanctions légales très rigoureuses. On comprend aisément à quels abus peut donner lieu cette mesure de la part d'employeurs souvent avides et peu scrupuleux. Les vaillants colons que nous avons là-bas ont applaudi de toute la générosité de leur cœur ! A cela vient s'ajouter l'obligation des cinquante jours de corvée annuels. Le mouvement de dépopulation des villes, déjà signalé, la fuite dans la brousse, pourraient bien être, en partie, la conséquence de ce système d'exécrable et universelle réquisition. Plus que jamais le Mal-

gâche sera tenté de filer à l'anglaise. En tout cas, s'il fait des comparaisons entre l'ancien régime et le nouveau, il doit regretter amèrement l'époque où il n'avait pas l'avantage d'être « sujet français ».

« Nous sommes Français, — mais nos frères blancs entendent garder pour eux seuls leurs droits de citoyens. Sujets de la Reine, nous avions l'air d'être quelque chose dans l'Etat: notre Reine tenait des kabarys où elle nous faisait l'honneur de nous consulter. Sujets de la République, nous ne sommes plus rien : nous recevons des ordres, toujours accompagnés de brutales menaces 1

« Nous sommes Français, nos frères nous ont donné le titre d'hommes libres, — mais ils ont rétabli l'esclavage sous une autre forme et à leur profit exclusif ; ils ont fait une loi qui nous oblige tous, de seize à soixante ans, à travailler poî<r eux^ comme des bêtes, sans garantie ni recours !

« Nous sommes Français, — mais, indépendamment des impôts, trois fois plus lourds que les anciens, dont ils nous ont grevés, nos frères blancs, exempts de toute corvée, nous imposent les réquisitions les plus arbitraires' !

« Nous sommes Français, — mais les emplois bien rétribués sont réservés à nos frères blancs, tandis qu'on nous octroie des salaires dérisoires 1

« Nous sommes Français, — mais nos frères blancs vivent à leur guise, sont libres d'aller et venir, tandis que nous ne pouvons sortir de chez nous après le coucher du soleil qu'avec une permission écrite, et que nous payons d'une amende ruineuse le plaisir de boire un verre de trop !

« Nous sommes Français, — mais nos frères blancs nous ont expropriés des richesses cachées dans la terre de nos aïeux ;

» Outre les cinquante jours réglementaires de corvée, les Malgaches subissent à tout moment des réquisitions de bon plaisir. Dans cet ordre d'idées, les colons obtiennent tout ce qu'ils veulent, et il ne semble pas, hélas ! que leurs entreprises en aillent mieux.

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ils ne nous ont pas permis d'exploiter nos niiries, et le droit qu'ils nous refusent, ils l'accordent à d'autres étrangers qui ne sont ni nos frères ni les leurs !

« Nous sommes Français, — mais nos frères blancs ne nous donnent ce titre que pour nous abuser ; entre eux et nous ils ont mis une barrière plus haute que celles qui s'élevaient entre nos anciennes castes ; venus chez nous, disaient-ils, pour nous délivrer de la tyrannie, ils se sont substitués à nos oppresseurs, ajoutant au poids de leur despotisme l'affront de leur dédain pour notre sang ! »

Tel est, à n'en pouvoir douter, le raisonnement que se font les Houves intelligents — et ils le sont tous. D'ailleurs, si les discours officiels où l'on persiste à louer la bonté de la « généreuse France », à s'appeler « le père et la mère du peuple malgache », pouvaient leur laisser quelque illusion, celle-ci se dissiperait devant les propos qu'on leur tient couramment dans la vie journalière. De sorte qu'en leur conscience ensemencée de haine, pleine de mépris silencieux, ils savent à quoi s'en tenir, non pas sur la duplicité occidentale — ce serait trop peu dire, — mais sur notre cynisme.

Le journal officiel de la colonie nous dépeint l'ivresse patriotique des Malgaches sur le passage du Général ; mais le rédacteur a soin d'ajouter qu'il suspecte la sincérité de ces manifestations. Il n'ignore pas, en effet, que le maître ainsi acclamé est appelé tout bas par ceux qui l'acclament « le général cruel ^ ». Aussi a-t-il raison de ne pas prendre comme argent comptant des flatteries conseillées par la peur. Si l'hypocrisie n'était pas naturelle aux Houves, nous les forcerions à la pratiquer.

A la vérité, nous avions plus besoin de la coopération intelligente de ce peuple que de ses vivats frelatés. Les vivats ont semblé plus agréables. Qu'importe l'avenir de la colonie, pourvu

' Généraly masiaka.

qu'on puisse prendre vis-à-vis de la Métropole l'attitude d'un vainqueurmarchant à travers des ovations !

Voici ce que disait, au commencement de l'année dernière^ un écrivain bien informé des choses coloniales :

« Le peuple qui a su bâtir la grande ville de Tananarive, qui cultive les rizières d'alentour et se livre à l'élevage des troupeaux que Ton nous décrit, nous offre évidemment, si nous savons le prendre ^ le meilleur point d'appui pour assurer notre domination sur l'Ile tout entière. Notre premier intérêt est donc, non pas de le désespérer et de Je détruire^ mais de nous assurer son affection et sa coopération. Ecraser brutalement, piar nous ne savons quel esprit de vengeance et d'aveugle anglophobie^ ces germes de civilisation commençante, nous priver volontairement du concours de ces forces, les seules qui subsistent dans la grande Ile, ou les tourner contre nous, t?w continuant à les traiter en ennemies, après les avoir vaincues et soumises^ ce serait la faute la plus insigne que la France aurait jamais commise dans sa politique coloniale. Même pour avoir les moindres relations commerciales avec les peuplades sauvages de Madagascar, nous avons besoin des Houves, car seuls ils sont en état de faire des échanges avec elles. De même ce sont les seuls qui peuvent consommer dans une assez large mesure les produits de l'industrie de la Métropole, comme nous aider à exploiter les richesses agricoles, forestières ou minières de notre nouvelle colonie. »

Hélas ! il ne paraît pas que ces sages avis aient été compris. Nous avons détruit l'organisme qu'avec une profonde connaissance de leur pays les Houves avaient créé ; nous les avons dénoncés à toute l'île de Madagascar, achevant de les rendre impossibles là où on ne les aimait pas, les disqualifiant là où on les supportait ; nous les avons politiquement assimilés à l'une quelconque des autres peuplades qui leur sont si notoirement inférieures ; nous avons foulé aux pieds leurs plus chères

traditions nationales; nous avons frappé sur leur amourpropre à coups de massue et — chose pire — à coups d'épingle ; nous les avons d'abord terrorisés, puis, lentement, désespérés.

Maintenant, en dépit de tous les programmes empiriques, des vaines circulaires, des mesures administratives dont la nature des choses — comme disent les économistes — se moque bien, la ruine matérielle vient s'ajouter à la ruine morale. La cherté inouïe des vivres', l'augmentation croissante des impôts continuent le désastre commencé par les aveugles ravages d'une répression qui, bien conduite par le général Galliéni, n'avait été, sous le général Voyron, qu'une longue série de promenades incendiaires. De l'aveu du gouverneur actuel, <( des périodes difficiles sont à redouter à l'intérieur de l'Ile, et une disette est à craindre avec ses terribles conséquences ». A l'heure où j'écr's, les Houves, privés des aliments les plus nécessaires, meurent en grand nombre, et Tananarive se dépeuple à vue d'œil.

Pourtant il y a des personnes qui trouvent cela très bien. 11 y a des correspondants implacables qui se réjouissent de cette « diète inaccoutumée » et, persuadés encore que la trois fois inoffensive Ranavalna fomentait la révolte, écrivent tranquillement : « Cette diète leur montrera, par ailleurs, les inconvénients qu'il peut y avoir à prêter une oreille complaisante aux émissaires de la Reine. Il n'est pas mauvais qu'ils gardent longtemps le souvenir de leur coupable folie. »

L'esprit impénitent du colon de Madagascar est tout entier dans ces lignes. Personne ne s'est montré plus docile à nos conseils et plus désireux de la paix que cette pauvre reine Ranavalna ; mais alors même qu'il en eût été autrement, ne

1 La quantité de riz qui valait 2 sous quand j'arrivai à Madagascar atteint aujourd'tiui, sous le régime de la terreur militaire, 30 et 40 sous.

devrions-nous pas nous borner à plaindre les malheureux qu'elle aurait égarés ?... C'est ainsi que l'on « continue à traiter ces populations en ennemies, après les avoir vaincues et soumises ». C'est ainsi qu'on les écrasera, qu'on les détruira, « par nous ne savons quel esprit de vengeance >>.

Vraiment, la vengeance nous sied bien contre ce peuple désarmé, contre ces pauvres gens qui n'ont fait que le simulacre de nous disputer leur patrie 1...

Le langage qu'on n'a pas tenu. — Je l'ai souvent fait observer au cours de cette étude, les Malgaches ont le sens positif et pratique. En les persuadant par l'octroi d'avantages réels, nous nous serions créé vis-à-vis d'eux une situation beaucoup plus solide qu'en les terrorisant.

Quand certains journalistes indépendants, non intéressés dans les calculs rapaces de telle société minière, non suspendus à l'attente des faveurs de l'Etat-Major, ont exprimé le vœu de nous voir conquérir Vaffection des Houves, ils ont peut-être trop demandé. Cela passe les forces humaines. Tout au moins ne saurait-il être question de réaliser un pareil miracle avec les indigènes de la génération actuelle, dont la plaie saignera toujours.

Les ayant jugés sans optimisme ni pessimisme, je suis également éloigné d'employer vis-à-vis des Houves l'autorité brutale ou une fraternité — hélas ! — impossible.

Mais je crois, je crois fermement qu'il nous eût été aisé d'obtenir de ces vaincus, avec leur estime et leur loyale coopération, tout ce que veut la dure loi de la conquête et de la soumission d'une race à une autre.

Le moyen ? Il était bien simple : agir en vainqueurs loyaux. Et voici, je pense, le langage qu'on aurait dû leur tenir :

« Nous venons vous prendre la Mine comme une indemnité de guerre. Nous exigerons de vous, à notre profit et au vôtre, les

mêmes charges qu'autrefois, moins les abus. Vous n'êtes pas nos égaux, la nature ne Ta pas voulu ; mais nous, plus forts, nous aurons pour vous, plus faibles, une sollicitude que vous n'avez pas montrée aux peuples autrefois réduits par vos armes et dont vous fîtes vos esclaves. Nous vous donnerons un peu de notre science, nous vous ferons participer aux bienfaits dont elle est la source. Nous vous enseignerons à tirer un meilleur parti de votre sol et nous utiliserons, moyennant d'honnêtes salaires, toutes vos forces productrices : ce sera la compensation de ce que nous venons de vous prendre. Nous ne vous promettons pas une prospérité immédiate, la guerre ayant ses contre-coups ; mais vous y arriverez assez promptement si vous entrez avec confiance dans nos desseins et si vous renoncez tout de suite au chimérique espoir de vous débarrasser de notre tutelle. Vos mœurs, vos habitudes, vos institutions, vos traditions nationales, nous seront sacrées. Vous étiez Malgaches, vous resterez Malgaches, avec les lois que vous vous êtes données vous-mêmes. Nous ne vous imposerons ni notre idiome, ni nos croyances, pas plus que nos usages, nos fêtes et nos habits ; mais nous nous réservons, étant vos suzerains, étant les plus forts, de contrôler tous vos actes administratifs pour mettre nos intérêts d'accord avec les vôtres. »

Ils étaient préparés à ces loyales déclarations. Un tel discours, en style approprié, eût été compris et secrètement approuvé de tous les Malgaches :

Compris, — parce que les Malgaches connaissent mieux que personne les lois de la conquête, parce qu'ils sont rompus à l'obéissance, voire à la servitude, et que leur éducation historique (je crois l'avoir surabondamment montré) ne leur permet pas de concevoir, du moins encore, l'emploi de la force dans un but altruiste ou humanitaire ;

Approuvé, — parce que, positifs et pratiques, ils eussent eu confiance dans le maître qui, sans abuser de son pouvoir, en

faisait usage; leur expliquait les avantages qu'il entendait retirer de son droit; coupait avec eux les brins de paille^ comme aurait ditNimbol-Samy ; leur imposait sa loi sous la forme clémente et honorable d'un marché.

Mais on leur a parlé tantôt le style des programmes électoraux pleins de promesses irréalisables, c'est-à-dire de mensonges, tantôt un langage dont le caporalisme naïf pourrait se résumer ainsi : « Vous êtes les enfants de la France, et vous allez être excessivement heureux ; mais, tonnerre de Brest ! si vous avez l'air de ne pas le croire, gare à vous ! »

Aussi ne les a-t-on pas persuadés. Dans le premier cas, ces indigènes que j'ai montrés défiants jusqu'au pessimisme ont vu la doublure cousue de fil blanc de nos impossibles générosités; dans le second, ils ont senti la main impitoyable qui s'appesantissait sur eux.

— Combien vous dois-je?me demandait un Houve, à qui, sur sa prière, je venais d'octroyer quelques bons avis.

Donnant, donnant : voilà la vraie formule de leur idéal de justice, voilà leur morale. X'essayez pas de leur prouver qu'on puisse se déterminer à être utile à quelqu'un pour le seul plaisir de rendre service. Leur âme ne s'élève pas encore à ces hauteurs-là. Je me gardai bien de dire à mon homme que mon conseil était gratuit : j'aurais fait naître en lui le soupçon de quelque exigence cruelle se réservant sournoisement pour l'avenir. Je lui déclarai au contraire qu'il ms devait une piastre, mais que je lui en faisais cadeau. Nuance capitale ! Il respira, se sentit délivré de toutes les inquiétudes qu'il avait conçues avant de faire sa démarche et me quitta plein d'estime pour ma loyauté, de respect pour ma magnificence. Mais à ce moment-là je n'étais déjà plus un novice...

Fautes anciennes. — Le public est très mal informé de ce qui se passe à Madagascar : il ne l'a pas été mieux sur nos

rapports avec les Houves avant la conquête. Ainsi, nombre de mes lecteurs — pour ne pas dire tous — sont convaincus que nous avons été poussés à la nécessité de faire la guerre par la mauvaise foi des Houves, par leurs constantes dérogations à l'esprit du traité de 1883. Cette légende prendra fin, comme beaucoup d'autres. M'armant de tout le courage aujourd'hui nécessaire pour dire la vérité, j'ai le regret de déclarer que le reproche qu'on fait aux Houves fut mérité par nous seuls. Il n'est pas un article de la convention de l'amiral Miot que nous n'ayons graduellement et systématiquement transgressé, jusqu'à Iheure où nous prîmes la liberté, plus grande, de dén aturer la signification de cet instrument diplomatique. Un beau jour, en effet — c'était le 5 août 1890, — Rainilaiarivoune apprit que nous venions de passer avec l'Angleterre une convention par laquelle cette puissance « reconnaissait » l'établissement de notre « protectorat » à Madagascar! Les Houves ne se savaient pas « protégés » ; ils ne nous avaient nullement abandonné leur souveraineté effective ; rien n'indiquait cette abdication dans l'amicale entente de 1883. La qualité que nous prenions soudain aux yeux de l'Europe, sans même en avoir avisé les intéressés, expliqua à ceux-ci bien des choses. Et dès lors ils eurent le droit — dont ils usèrent assez modérément d'ailleurs — de nous considérer en ennemis.

C'est à cette date que nos rapports avec les Houves commencèrent à s'aigrir : on conviendra que cen'était pas sans motif.

De notre côté, par de fréquentes leçons de choses, nous nous appliquâmes à instruire ce pauvre peuple de la manière dont nous entendions jouer notre rôle de protecteurs improvisés. Peut-être, finalement, les Houves se fussent-ils résignés à cette usurpation un peu cavalière, — car ils avaient grande conscience de leur faiblesse. Mais encore, pour obtenir ce résultat, eût-il fallu nous évertuer à gagner leur confiance : or, nous avons agi tout à rebours.

Si bien que patiemment, jusqu'au moment où la situation, intolérable, amena l'éclatante rupture de 1893, les protégés malgré eux tinrent registre de leurs griefs quotidiens.

Avant l'expédition de Madagascar, un Livre jaune a été mis, par le Gouvernement français, sous les yeux du public. Il fallait démontrer à l'opinion que tous les torts étaient du coté des Houves, que nous avions toujours été charmants vis-à-vis d'eux, mais que nos gentillesses furent peines perdues avec une population aussi ingrate. Oignez le Houve, il vous poindra ! Voilà ce qui ressortait de ce recueil de pièces ofQcielles.- D'où l'aphorisme depuis lors en faveur : « Avec les Houves, point d'affaires ; il faut frapper ! ■>>

Eh bien, non, personne n'aime les coups, pas plus la race inférieure cjuela supérieure.

D'autre part, tous les torts n'étaient pas du côté des Houves, et l'on se serait aperçu du contraire si le Ministre avait eu la loyauté d'insérer dans le Livre jaune toutes les pièces du procès, notamment le Mémoire remis par Rainilaiarivoune à M. Le Myre de Vilers dans la conférence du 22 octobre 1894. Ce mémoire constitue le principal document d'un Livre rouge, aujourd'hui introuvable, qui fut édité, peu de jours après cette conférence, par l'imprimerie royale de Tananarive.

J'ai sous les yeux le texte de cette longue plainte, humblement rédigée, tout imprégnée du tremblement des faibles qui ont peur d'irriter encore le puissant en lui montrant la marque des blessures qu'il leur a faites.

A partir d'un certain moment, dit \e Mémoire, « les soldats de l'escorte n'ont plus connu de frein ; presque journellement, ils se sont livrés à des extravagances de toute sorte et à des voies de fait sur les Malgaches rencontrés dans la rue; ils se sont mis à violer les domiciles des indigènes, à s'emparer sur les marchés, sans payer, des denrées que débitent de pauvres marchands... »

358 CHEZ LES IIOYA

Ces faits, ainsi que d'autres infiniment plus graves reprochés par Rainilaiarivoune à certains de nos compatriotes — fonctionnaires ou colons — ne sont que trop exacts. Les vazahas qui en ont été soit témoins, soit complices, ne les contestent pas ; ils se bornent à les excuser en les qualifiant de représailles. Ayant habité Madagascar, je sais comment les choses s'y passent. Je venais d"y débarquer depuis un quart d'heure et je cheminais dans une rue de Tamatave, lorsque, sous mes yeux, un officier français et un indigène se croisèrent. L'indigène oublia de saluer, l'oflicier lui allongea un coup de cravache : c'est ce que, là-bas, les représentants de la race supérieure appellent des représailles.

11 y a peut-être dans le mémoire de Rainilaiarivoune quelques faits mal présentés que l'on pourrait remettre au point. Mais sa modération, son accent de prière, forment le plus émouvant contraste avec nos sommations dures et hautaines. Les dernières lignes surtout sont touchantes de sincérité :

« Au cours de notre dernière entrevue. Vous m'avez déclaré « que Vous aviez pour mission d'améliorer des relations « devenues mauvaises : aussi ai-je cru devoir Vous mettre au « courant des faits. Nous nous plaisons à reconnaître que, « pendant Votre premier séjour ici. Vous avez tout fait pour le « maintien du bon accord ; Vous avez même ménagé — nous « nous en souvenons très bien — nos plus petites suscepti- « bilités'. »

Par la manière dont nous nous comportions vis-à-vis des Houves pendant la période où il s'agissait de les séduire, je laisse à deviner ce qui se passe depuis un an en plein triomphe, en pleine curée, à trois mille lieues de la France, sous une dictature qui fait trembler les fonctionnaires, les correspondants de journaux et le Ministre des colonies presque autant que les

' Voir aux Appendices, p. 423, le texte intégral de ce document.

CONCLUSIONS 3o9

indigènes eux-mêmes ! Si fertile soit-elle, l'imagination de mes lecteurs restera au-dessous de la réalité.

Fautes récentes. — Question de régime à part, nous n'avons jamais commis que des maladresses vis-à-vis de ce pays, faute d'avoir bien étudié l'esprit de ses populations.

Il paraît qu'autrefois nous étions plutôt sympathiques à certaines tribus de la côte. Elles comptaient sur nous ! Or voyez ce qui se passe aujourd'hui : nous « pacifions » la côte, nous pacifions à outrance. Qui me dira comment et pourquoi nous nous sommes aliéné ces amis de naguère ; pourquoi nous tirons des coups de fusil chez les Baras, chez les Tanales et dans d'autres régions où, en 1896, encore, les pionniers européens recevaient le meilleur accueil aussitôt qu'on s'était assuré de leurs intentions pacifiques ^ ?

CesHouves, dont nous avons anéanti l'hégémonie, du "joug » desquels nous avons « délivré » les populations tributaires, ne sont donc plus, comme autrefois, les seuls pelés, les seuls galeux d'où venait tout le mal?... J'imagine que nos provocations ne sont pas étrangères à l'état de choses actuel et que le régime désormais adopté pour Madagascar peut s'appeler le régime de la pacification indéfinie. Il sera médiocrement glorieux, ne profitera pas au commerce et coûtera très cher.

La plus élémentaire sagesse nous recommandait :

1° De fortifier et de moraliser, sous notre contrôle, l'administration des Houves dans toutes les parties de l'Ile où cette administration était possible ;

2'' De ne pas nous occuper des autres régions et de les laisser se gouverner à leur guise jusqu'au jour, plus ou moins lointain, où la libre pénétration de notre commerce nous eût créé avec elles de sérieux intérêts.

1 M. Boussand, ingénieur du Syndicat lyonnais d'exploration à Madagascar, m'a raconté comment il s'était fait frère de sang avec le roi des Tanales et tous les avantages qu'il avait retirés de ce pacte d'amitié.

Mais, dira-t-on, c'était bien ce qu'on voulait faire. Pourquoi les Houves se sont-ils insurgés ? Ah ! si les Houves ne s'étaient pas insurgés !...

Mon Dieu, une insurrection se réprime, — c'est même à cette fin que nous laissons dans un pays conquis un corps d'occupation. Si nous n'avions pas cru à la possibilité d'une insurrection, nous n'eussions pas conservé quelques milliers d'hommes de troupe à Madagascar. La chose prévue se produit : aussitôt, affolés, nous demandons une dictature militaire. Devant les premiers progrès de la révolte, l'armée trépigne, ricane, gronde, s'agite et n'agit pas. Au lieu d'entreprendre une répression méthodique, elle lance à travers la brousse de lourdes colonnes qui augmentent le ravage du pays et reviennent bredouilles. Qu'attend-elle donc pour agir efficacement ? Qu'on lui cède tous les pDuvoirs civils. Aux colonies, la fonction naturelle des militaires ne saurait, parait-il, s'exercer qu'à cette condition. On ne peut pas purger l'Imerne des fahavales si la direction des travaux publics et jla mairie de Tananarive n'ont pas un soldat à leur tête. L'armée consent à pacifier la province troublée, mais seulement si on la laisse maîtresse de réfermer les programmes de l'enseignement, de réglementer les ouvroirs de jeunes filles et de surveiller si toute l'île de Madagascar applique bien le système métrique.

Je ne discuterai pas cette conception arrogante et enfantine^ dont le moindre défaut est de vouloir nous présenter les étatsmajors de certaines armes comme des corps omniscients. Mais je me demande en quoi la militarisation, nécessairement provisoire, du gouvernement de la colonie nous obligeait à laisser porter les derniers coups dans la politique d'administration indirecte?...

Notre doctrine coloniale, telle qu'on l'enseigne aujourd'hui à la jeune génération, telle qu'on la professe dans les conseils du

gouvernement métropolitain, est-elle donc à la merci d'un accident aussi contingent et aussi normal qu'une rébellion d'indigènes? Parce que quelques milliers d'égarés, menés par une vingtaine de vrais patriotes, essayèrent de résister à notre joug, était-ce une raison pour renoncer à un système dont on reconnaît le principe excellent, et pour en adopter un autre si justement tombé dans le décri ? La nécessité de bombarder Zanzibar a-t-elle changé quelque chose à la manière dont les Anglais ont toujours entendu gouverner cette possession ?

Le général Galliéni m'a dit : « Je compte, un jour, rendre la main aux Houves. » Très intelligent, il a senti cette nécessité, et, s'il faut en croire les déclarations officielles, il aurait déjà fait quelque chose dans ce sens. — Trop tard, mon général ! Je plains votre successeur...

Partant du principe que les Houves étaient habitués à la tyrannie, le gouvernement militaire a débuté par faire la terreur. Cela est bien dans son génie, et ce qu'il sait le mieux: c'est son commencement. Tout changement ultérieur de tactique ne peut avoir pour résultat — sinon pour but secret — que de préparer une succession difficile. Elle le sera. L'intérêt bien compris de cette nouvelle entreprise coloniale conseillait une autre méthode. 11 eût fallu frapper moins fort, ou, mieux encore, mettre à chaque rigueur nécessaire le contrepoids d'une faveur appréciable et surtout le caractère d'un acte de justice. La précipitation dont on a fait preuve a donné à plus d'une mesure le caractère manifestement opposé, — par exemple dans le procès Ratsimamangue-Rainandriamampandry On a voulu jeter de la poudre aux yeux des Français, mais on a par trop dessillé ceux des Malgaches.

La grande faute — peut-être irréparable — fut l'abolition de la royauté. Le Parlement ne voulait pas de cette mesure et le Ministre la redoutait. Ministre et Parlement se sont inclinés devant la volonté du Général.

362 CHEZ LES IIOVA

Je serais tenté de féliciter ce soldat pour le peu de cas qu'il fait de nos gouvernants. Il leur parle en maître : c'est ce qu'il faut à des gens de ce caractère. Toutefois l'initiative du Dompteur des Houves, née du désir un peu puéril de ne partager avec personne les honneurs suprêmes à Madagascar, a gravement compliqué le problème de notre accord moral avec les vaincus. Cette brutale dépossession du semblant d'autonomie que nous leur avions laissé fit le plein jour sur notre œuvre égoïste. Elle leur apprit que nous prétendions être tout et qu'ils n'étaient plus rien sur la terre de leurs aïeux. Elle leur dévoila que la France, la chrétienne et magnanime France, messagère de justice et de civilisation, avait, pendant un demi-siècle, prodigué la science de ses éducateurs, la ruse de ses diplomates et la valeur de ses soldats pour arriver, en fin de compte, à transformer en un troupeau de boys et de portefaix un peuple jeune, instruit, organisé, plein de nobles aspirations !

En manière d'épilogue. — L'excellent mécanisme que nous avons faussé comme à plaisir a-t-il des débris encore utilisables? Pouvons-nous le faire servir à une politique plus humaine, plus prudente et surtout moins coûteuse ? Bien qu'il soit extrêmement malaisé de remonter la pente descendue, je ne crois pas à l'impossibilité absolue de ce tour de force. Seulement, la pente ne se remontera pas avec de grosses bottes : il y faudra des pieds légers et silencieux, comme les pieds nus des bourdzanes.

Il importe de créer autour des Malgaches une meilleure atmosphère morale; il faut nous préparer les sympathies de la jeune génération. L'intelligence des Houves, leur grande souplesse, la faculté qu'ils ont d'oublier assez vite (ils oublieraient bientôt si nous leurs apportions d'autres bienfaits que la disette) sont les plus fermes garanties de ceux qui entreprendront de nous les concilier véritablement.

Mais pour bien gouverner un peuple — même de race inférieure — il faut d'abord le connaître. Je me suis efforcé d'expliquer le Houve, de détruire, en ce qui le concerne, un préjugé trop répandu en France, et ce terrible esprit de blague qui nous fait voir dans tout négroïde un fantoche ou une bête de somme.

Mon but était modeste : j'ai quelque chance de l'avoir atteint.

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