‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 17 sur 23 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

Voici le texte des instructions ministérielles emportées par M. Laroche à Madagascar :

Le Ministre des Affaires étrangères à Monsieur Laroche, résident général de la République française à Madagascar

La déclaration lue à la Chambre des députés dans la séance du 27 novembre a fait connaître la façon dont le Gouvernement envisage la situation créée à Madagascar par la prise de Tananarive et la soumission des Hova.

L'île de Madagascar est désormais possession française.

Il ne pouvait être douteux, pour aucune des puissances étrangères vis-à-vis desquelles nous avons pris des engagements, que le gouvernement de la République saurait exécuter ces engagements dans la mesure exacte où il peut être lié par eux. Nous n'en avons pas moins tenu à confirmer publiquement à cet égard les traditions de la politique française.

Quant aux obligations contractées au dehors par le gouvernement hova, les conditions dans lesquelles nous sommes aujourd'hui établis à Tananarive ne nous imposent pas d'autre devoir que celui de nous conformer aux règles du droit international applicables au cas où la souveraineté d'un territoire est, par le fait des armes, remise en de nouvelles mains.

L'objet principal de votre mission est, d'ailleurs, de fixer le

caractère de nos rapports avec le gouvernement malgache. Si nous n'entendons pas répudier les conventions qui ont suivi l'occupation de Tananarive et la soumission de la Reine, nous considérons que les efforts et les sacrifices qu'a nécessités la prolongation de la résistance des Hova^ nous donnent le droit et nous imposent le devoir de nous assurer de légitimes compensations et des garanties définitives.

Le traité du 1" octobre, conçu au début de l'expédition, avait pour objet de consacrer et de garantir les arrangements de 1885. Mais, comme le faisait observer mon prédécesseur dans une dépêche adressée à M. Le Myre de Vilers avant que les hostilités ne fussent commencées, les exigences de la France « devaient aller » en augmentant sans cesse « en porportion de l'état d'avancement de nos préparatifs et de la campagne ».

L'expédition a rencontré des difficultés et entraîné des sacrifices qui ont dépassé de beaucoup les prévisions du début. La résistance prolongée du gouvernement hova, les pertes douloureuses que la marche sur Tananarive a fait subir au corps expéditionnaire ne permettaient pas à la France de se contenter des satisfactions qui paraissaient tout d'abord suffisantes.

Le gouvernement qui nous a précédé avait pensé ainsi. Il modifia ses demandes premières et télégraphia, dans ce but, de nouvelles instructions au général Duchesne, à la date du 18 septembre dernier. 11 voulait donner au traité qu'il s'agissait de faire signer à la reine Ranavalona un caractère différent du traité primitif en le transformant en un instrument militaire duquel disparaissaient, par conséquent, les dispositions conte-

1 Je serais curieux de savoir où, comment et combien de temps les Hova nous ont résisté ? Je croyais que notre colonne n'avait pas eu de contact sérieux avec leur armée, que Tananarive s'était rendue tout de suite, et que les lenteurs de l'expédition (avec ses déplorables conséquences] étaient dues uniquement à Timpéritie et à l'imprévoyance de notre grand État- Major.

INSTRUCTIONS 3IINISTÉRIELLES 369

nant des engagements de la part de la France et pouvant paraître constituer une limitation de ses droits.

Le nouveau texte, que diverses circonstances empêchèrent de parvenir au général Ducliesne avant la prise de Tananarive, comportait, par rapport au texte du traité qui a été signé le 1" octobre, un certain nombre de retranchements destinés à en modifier le caractère.

C'est ainsi que le préambule indiquant le but poursuivi par les deux parties contractantes et donnant le nom des négociateurs était supprimé.

Étaient supprimés également :

Le deuxième paragraphe de l'article 4 par lequel le Gouvernement français prenait l'engagement de prêter son appui à la reine de Madagascar ;

Le premier, le troisième et le quatrième paragraphes de l'article 6 qui étaient ainsi conçus :

« § ^^^ — L'ensemble des dépenses des services publics à « Madagascar et le service de la Dette seront assurés par les <i revenus de File.

« § 2. — Le Gouvernement de la République française n'as- « sume aucune responsabilité à raison des engagements, dettes « ou concessions que le gouvernement de S. M. la Reine de Ma- « dagascar a pu souscrire avant la signature du présent traité.

u § 3. — Le gouvernement de la République française prê- « tera son concours au gouvernement de S. M. la Reine de '( INIadagascar pour lui faciliter la conversion de l'emprunt du « 4 décembre 1886. »

Enfin, l'article 7 et dernier, qui prescrivait une nouvelle délimitation des territoires de Diégo-Suarez, disparaissait complètement.

. Le gouvernement actuel a pensé, lui aussi, que, sans répudier l'ensemble des dispositions de l'arrangement signé le 1" octobre, il était nécessaire d'y introduire certaines modifi-

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cations. Et, puisque celles qui y avaient été introduites par son prédécesseur n'avaient pas été soumises à la ratification de la Reine, il a cru possible de tenter de donner au texte une précision plus grande. Il vous remet un projet de rédaction conçu dans cet esprit.

Vous remarquerez que le texte nouveau, comme celui du 18 septembre, ne contient pas le préambule dont il est parlé plus haut et qui donnait au traité un caractère de réciprocité que la situation de la France, après la prise de possession de Madagascar, ne saurait comporter.

Nous demandons que cette prise de possession soit reconnue par la Reine, explicitement s'il est possible, ainsi qu'il est dit dans le préambule nouveau, ou tout au moins implicitement par l'acceptation des clauses de l'instrument que vous soumettrez à sa signature .

En dehors de ce préambule, le présent texte est identique à celui télégraphié au général Duchesne le 18 septembre, sauf sur le point suivant : à l'article 3 et à l'article 4 (anciens articles 4 et 5) le mot (> Protectorat », dont les acceptions sont nombreuses et qui semble placer la France à Madagascar dans une situation inférieure à celle qu'elle possède en réalité, a disparu du texte.

11 nous a paru, d'ailleurs, qu'il ne fallait apporter au traité signé le l*"" octobre par la reine Ranavalona que les modifications véritablement utiles.

Ces modifications, en dehors de celles dont il vient d'être parlé, portent sur un petit nombre de points qui ressortiront de la comparaison de textes qui va suivre.

L'ancien article 1^% par lequel la Reine de Madagascar reconnaissait le « Protectorat » de la France, a disparu dans le texte nouveau. Il est remplacé par la déclaration préalable de la Reine où elle donne acte de la prise de possession de l'Ile parla France et s'incline devant le fait accompli.

L'article 2 du texte nouveau reproduit intégralement l'ancien article 3.

L'article 3 correspond au premier paragraphe de l'ancien article 4, et la rédaction est la même ; mais, le mot « Protectorat « disparaissant, il y est dit que la France se réserve le droit de maintenir à Madagascar les forces militaires nécessaires à l'exercice de son autorité. On a supprimé le second paragraphe de l'article 4 par lequel le Gouvernement français s'engageait à donner son appui à la Reine de Madagascar contre les dangers qui pourraient la menacer. Le caractère unilatéral du nouvel acte exclut toute clause de ce genre. 11 ne saurait être douteux, d'ailleurs, que le Gouvernement de la République prêtera son appui à la Reine de Madagascar aussi longtemps que celle-ci se montrera fidèle aux engagements qu'elle a pris en se soumettant au commandant de notre corps expéditionnaire.

11 y a identité entre le nouvel article 4 et l'article 5 du traité du l®"" octobre, sauf la suppression, sans qu'il y ait eu lieu de les remplacer, des mots « à l'exercice de son protectorat ».

Il ne vous échappera pas que c'est afin de rendre plus facile pour la reine Ranavalona V acceptation d'un engagement sans réciprocité que, au lieu d'insérer dans l'article premier du traité qu'elle devra signer la reconnaissance de notre prise de possession, nous l'avons inscrite dans la déclaration lue à la Chambre française, déclaration dont il importe que la Reine ait, en tous cas, préalable connaissance. Ce sera pour elle la simple constatation d'un fait accompli.

Si même l'insertion dans le préambule du traité des mots « après avoir pris connaissance de la déclaration de prise de possession de l'île de Madagascar par le Gouvernement de k République française » rencontrait, de la part de la Reine, une opposition insurmontable et telle qu'elle pût entraîner de graves conséquences, nous vous laisserions le soin d'admettre comme

une dernière concession la rédaction suivante du préambule :

« Sa Majesté la Reine de Madagascar déclare accepter les conditions ci-après. »

Mais vous auriez en tous cas officiellement constaté que vous avez donné connaissance, préalablement à la signature du traité, de la déclaration de prise de possession de Madagascar par le Gouvernement de la République française.

Nous avons, du reste, la ferme confiance que vous saurez convaincre la Reine de l'intérêt qu'elle a à accepter franchement la situation où elle s'est trouvée amenée par suite de l'imprudence et des funestes avis de ses conseillers. Vous ferez valoir qu'elle conserve intacts ses honneurs, ses privilèges et ses revenus. Vous insisterez sur le soin que nous prendrons de Ventourer des plus grands égards. Loin d'affaiblir les liens qui lui rattachent ses sujets, notre contrôle, par l'esprit dans lequel il sera exercé, contribuera à les fortifier en améliorant le fonctionnement de l'administration locale et, par suite, la condition des populations.

Vous ne manquerez pas également d'affirmer notre ferme intention de respecter les lois, les croyances, les usages, les mœurs des indigènes et de ne pas toucher à leur statut personnel.

La Reine ne peut, d'ailleurs, oublier la modération de notre conduite à son égard après le succès de nos armes. Elle en a eu une preuve particulière dans ce fait que, malgré les sacrifices en hommes et en argent que l'expédition nous a coûtés, nous n'avons réclamé du Gouvernement malgache aucune indemnité pécuniaire.

Il est certain que la Reine s'attendait à des conditions particulièrement rigoureuses au moment de l'entrée de nos troupes à Tananarive. Nous avons donc lieu de penser qu'Elle se rend exactement compte de la situation où Elle s'est placée, et je dois espérer que vous la trouverez déjà, dans une certaine mesure,

préparée à entrer dans nos vues. Au cas contraire, et s'il vous paraissait impossible d'obtenir son adhésion par les moyens dont vous disposez, vous devriez suspendre les négociations et, sans recourir à un ultimatum, en référer au Gouvernement.

Dans tous les cas, et quelle que soit l'attitude de la Reine, nous devons nous établir définitivement à Madagascar et y faire fonctionner le nouveau régime. Votre tâche, au début, sera donc double, si la conclusion du traité n"est pas immédiate. Pendant que vous conduirez les négociations, vous aurez à étudier et préparer l'organisation définitive de l'Ile, avec le concours des agents spéciaux mis à votre disposition pour diriger les divers services. Vous prendrez les mesures nécessaires pour l'installation des résidences et vice-résidences, ainsi que des tribunaux dont la création a déjà été prévue.

Il vous appartiendra de prendre, d'accord avec le commandant du corps d'occupation, les dispositions nécessaires pour le maintien de l'ordre et de la sécurité. Vous aurez aussi à vous entendre avec le commandant de nos forces navales à l'effet d'assurer la surveillance des côtes, de prévenir l'importation des armes, de contrôler l'arrivée des colons suspects.

Je crois devoir, en terminant, attirer votre attention sur l'intérêt qui s'attache à éviter avec soin tout acte de nature à affaiblir sans nécessité l'autorité delà Reine aux yeux des populations qui lui sont soumises.

Le concours du Gouvernement malgache est, en effet, indispensable pour accomplir l'œuvre que nous allons entreprendre. Mais en même temps que vous rappellerez aux autorités locales les devoirs qui leur incombent en ce qui concerne la sécurité des résidants français ou étrangers, vous devrez veiller à ce que vos compatriotes ou les colons appartenant à d'autres nationalités s'abstiennent de toute provocation à Végard des agents de la Reine ainsi que de tout abus, de toute vexation à l'égard des populations.

Le Gouvernement, Monsieur le Résident général, a pleine confiance en vous, en votre énergie et en votre habileté. Il vous donne les pouvoirs les plus étendus ' pour mener à bien la haute et difficile mission qui vous est confiée.

' Sauf ce point capital que l'autorité militaire échappait à raction de M. Laroche, — le chef du corps d'occupation, général Voyron, relevant directement du ministre de la Guerre !

NOTES DE VOYÂ&E

[Janvier 1896)

Je publie, à la gloire des braves bourdzanes porteurs, l'extrait suivant de mes notes de voyage, souvenirs de ma montée de Tamatave à Tananarive.

DE BÉDAR A AMBOUDIAKOUNDRE

Peu après avoir traversé les débris de quelques cabanes récemment incendiées, j'arrivai à Bédar, grand village de vingt maisons, où se trouve un poste militaire. Du haut de son mamelon, Bédar domine Fénorme solitude monlueuse mouchetée seulement de quelques bosquets dans la direction de l'ouest. Un pays vraiment fait à souhait pour la malhonnête industrie du fahavalisme, qui y trouve de sûrs abris et des belvédères propices.

La nuit commençait à monter, avec une menace encore assez lointaine d'orage. Bédar m'ayant déjà semblé beaucoup plus long à atteindre qu'on ne me lavait promis à Manambounitre, je crus prudent de me renseigner auprès de l'officier du poste sur l'exacte distance que j'avais encore à parcourir jusqu'à Amboudiakoundre et sur la qualité du chemin.

Mon homme, qui avait fait la campagne et qui semblait terriblement s'ennuyer dans cet affreux désert, céda-t-il au pen-

chant, bien excusable chez un militaire, de mettre un pékin à l'épreuve ? C'est fort possible. En tout cas, il y mit des formes courtoises.

— Monsieur le Lieutenant, mes compagnons de voyage sont au diable, les uns devant, les autres derrière moi. Je me trouve seul dans un pays plutôt inhospitalier, avec douze nègres dont je ne parle pas l'idiome. Or je voudrais aller coucher à Amboudiakoundre. Voudriez-vous me dire si ce lieu de plaisance est très éloigné de celui que vous habitez ?

— Environ 6 à 7 kilomètres.

— Pas davantage '?

— Non.

— Vous m'étonnez !

— Je vous assure.

— C'est que mon itinéraire porte de 11 à 12 kilomètres.

— Votre itinéraire se trompe.

— J'y ai constaté, en effet, quelques erreurs; mais jamais un pareil écart,

— Moi, je dis 6 ou 7 kilomètres. En moins de deux heures vous serez rendu.

— Je le suis déjà, dans un autre sens. N'ayant pas du tout dormi la nuit dernière et très peu celle qui précéda, je ne serais pas fâché de me reposer la prochaine. Ainsi, vous m'affirmez que dans deux heures... ? Voyons, il est sept heures... mettons trente minutes de plus en raison de la fatigue de mes bourdzanes... Je peux donc compter que vers les neuf heures et demie... A propos, les chemins ?

— Pas plus mauvais qu'ailleurs.

— C'est-à-dire exécrables ?

— Affaire d'habitude. Pourvu qu'il ne pleuve pas... Mais non, il ne pleuvra pas.

— Vous en êtes sûr ? Au fait, vous devez avoir ce qui me manque : l'habitude du pays.

— Hélas!

A ce moment, un roulement sourd et prolongé se fit entendre. Je hasardai :

— Il me semble qu'un orage s'approche ?

— Bah ! un orage sec, comme tous les soirs. Vous n'en serez que mieux éclairé dans le sentier.

— Ma foi, monsieur le Lieutenant, vous paraissez si sûr de vous que vous me communiquez votre confiance. Voilà qui va vous épargner la peine de me loger cette nuit.

— Si vous voulez coucher ici, je me ferai au contraire un plaisir...

— ^lais non, vous dis-je, j'ai confiance. Et puis, au petit bonheur ! On mettra une demi-heure de plus, voilà tout.

Je pris congé de mon optimiste interlocuteur, et je fis signe à mes bourdzanes pour nous porter en avant. Mais ceux-ci ne bougèrent pas. Ils s'étaient accroupis sur le seuil d'une paillote et restaient là silencieux, résolus à ne pas marcher. Je leur réitérai mon injonction : rien ! J'en secoue un par les oreilles ; il me répond ce seul mot: « Fahavales. » Je les houspille tous : même résultat, même réponse.

Je reviens vers le lieutenant.

— Mes hommes ne veulent pas marcher. Est-ce que vraiment il y a du fahavale par ici ?

— Oui, on peut rencontrer quelques-uns de ces « pouilleux », me dit l'officier en se servant du mot que nos soldats appliquent, d'ailleurs assez justement, aux pirates de Madagascar.

Il ajouta:

— Voulez-vous que je vous donne deux de mes noirs ?

— Vous êtes bien bon, j'en ai déjà douze, et vous voyez comme ils me servent.

— Mes noirs à moi ont le teint plus foncé. Ce sont des tirailleurs haoussas. Je vous promets qu'ils feront marcher les vôtres.

— Ahl je comprends. Je vous remercie infiniment, mon lieutenant, et j'accepte très volontiers.

L'instant d'après, deux de ces superbes nègres que nos officiers ont tant de plaisir à commander venaient se mettre à mes ordres. Chacun avait son fusil et sa cartouchière pleine.

— Toi et toi accompagner vazaha Amboudiankoundre, dit le lieutenant.

L'un des deux tirailleurs releva la tête et prononça :

— Y en a bon?

Cette locution — les quatre seuls mots français, ou à peu près français, qui soient familiers à ces braves — signifie : Aura-t-on du plaisir ? Or, pour un tirailleur haoussa ou sénégalais, plaisir ne comprend pas seulement bon souper, bon gite et le reste : il veut aussi dire bataille, — massacre serait plus juste. Plus il y a espoir de travailler dans la chair humaine, plus « il y en a l)on w.

Le lieutenant répondit par une grimace de doute qui sembla causer une désillusion à mes tirailleurs. Puisqu'on n'était pas plus sûr que ça qu' « il y en eût bon », pourquoi diable les déranger? Mais la consigne est la consigne, surtout pour ces étonnants soldats noirs.

Il ne me restait plus qu'à persuader mes bourdzanes. Déjà la moitié de la tâche était faite. En voyant les deux tirailleurs, ils s'étaient levés: première concession. Et ils riaient, manifestement rassurés, disant : « Fusils ! fusils ! » Moi, je leur demandai, plutôt en mimant qu'en parlant, s'ils avaient encore peur des fahavales? Ils répondirent, en montrant les fusils :

— Fahavales ? Poum ! poum !

Mais aussitôt, voilà que ces grands enfants hypocrites vont se rasseoir en prononçant un autre mot français qu'ils ont appris dans le but sournois de provoquer la générosité du voyageur :

— Fatigue ! fatigue !

Allons ! il faut y aller d'une paire de piastres. Je sais bien que je commets une imprudence et qu'en les alléchant ainsi je les amènerai à renouveler ce jeu les jours suivants ; mais je subis la loi des circonstances, et peu m'importe de u gâter les prix », pourvu que, dans deux heures ou deux heures et demie, je puisse goûter, en quelque cahute d'Amboudiakoundre, dont le nom commençait à devenir pour moi synonyme de Capoue et de toutes ses délices, un repos furieusement mérité.

Du coup, nous sommes en marche. Mes bourdzanes ont retrouvé leurs jarrets. Les deux tirailleurs vont devant. Mon troisième voyage nocturne à travers File s'annonce bien, avec un caractère différent des deux autres, — ce qui flatte mon goût pour la variété. Avant-hier, c'était dans la brousse ; hier, dans le jardin exotique sur la dune, avec la mer à côté ; aujourd'hui, c'est dans la montagne, une montagne toute en sommets, comme on n'en voit qu'ici.

Seulement, je regrette l'absence des étoiles ; ce désert si diaboliquement mouvementé doit être beau par une nuit claire. Or il me semble que j'enfonce dans un four de plus en plus noir sous les lueurs rapides de l'orage. Tout à coup, au passage d'un arroyo, un de mes bourdzanes fait un faux pas : c'est miracle si tout l'équipage, moi compris, ne roule pas dans une de ces cuvettes où fleurissent le roseau, l'arbre du voyageur et le ca'iman. Je crie : « Fanal ! » — encore un mot qu'ils nous ont emprunté pour désigner la modeste lanterne portative.

— Tchimich ' fanal, me répondent-ils avec ensemble.

Ces imbéciles ont oublié ma lanterne à Bédar, et nous

1 Tchimich veut dire « non » et s'emploie comme formule générale de négation.

sommes déjà trop loin pour songer à retourner la prendre ! Je commence à craindre que tout à l'heure il « n'y en ait pas bon » pour moi... J'ai été peut-être mal inspiré de ne pas faire comme ma lanterne, c'est-à-dire de rester à Bédar.

Provisoirement, faute de mieux, nous nous guidons grâce à l'orage dont les éclairs se multiplient, accompagnés d'un tonnerre continuel, éperdu dans l'immensité des échos. Bientôt tout le ciel est en feu ; autour de moi, la foudre plonge ses baïonnettes bleues dans le ventre des roches : c'est un spectacle vraiment sublime. Pourvu que cela continue jusqu'au bout de l'étape : on pourrait au moins marcher !

Car nous marchons, mais si lentement ! Environ chaque mille pas, c'est-à-dire entre chaque nouvelle descente et chaque nouvelle montée, le problème, toujours plus difficile, du ruisseau à franchir se représente. Il y a tels moments où nos treize corps — les douze noirs et le mien — sont enchevêtrés dans les branches et dans les herbes au-dessus de l'eau qui court et des cailloux qui glissent. Cela va-t-il durer longtemps ? Il me semble que nous devrions être arrivés. A la lueur d'une allumette-tison, je regarde ma montre : onze heures ! Mon lieute" nant, nous sommes déjà loin de compte. Mais voici un calcul qui va achever de nous brouiller. Je sais qu'à moitié chemin de Bédar à Amboudiakoundre je dois traverser plusieurs bouquets de bois servant de gîtes aux nombreux sangliers de la contrée : or je n'ai encore parcouru que du pays absolument chauve, et j'ai la conviction d'avoir déjà fait plus de 8 kilomètres depuis Bédar. J'en conclus aussitôt que mon itinéraire se trompait, en effet, mais en moins !... Quant à mon lieutenant, je préfère ne plus vous parler de lui.

Et maintenant, je n'ai plus d'illusion : je serai à Amboudiakoundre vers deux ou trois heures du matin. Une fois encore, adieu l'espoir de me reposer ; car il faudra repartir au petit jour, comme d'habitude ! Peu à peu, je m'endors sur mon

filandzane. Ah ! je m'endors solidement. Si bien que soubresauts, g-lissades, éclairs, tonnerre, rien ne m'empêche de dormir. Tout est possible ; le fameux Sybarite de l'antiquité aurait dormi comme moi, s'il avait été à ma place.

Au bout d'un temps de sommeil que j'estime à une heure, je me réveille soudain comme un dormeur à qui l'on vient de jeter au visage une serviette mouillée. Parbleu ! la comparaison est assez juste : il pleut. Dans les ténèbres, maintenant ininterrompues et silencieuses, le fameux orage sec qu'on m'avait promis se résolvait en douche..... Tant pis ! il faut marcher quand même. Je me dis cela dans la minute trouble qui suit le réveil. Eh bien, que font mes porteurs? Ils n'avancent donc pas ? — Hue ! mpilandza !

Mais rien ne bouge. Horreur ! je suis tout seul. Mes bourdzanes m'ont planté là, dans mon véhicule, adossé contre un talus, en une de ces positions obliques dont j'ai l'habitude, — et ils sont partis

Je me dégage du filandzane, je veux marcher, je glisse lamentablement. Dans ce pays il suffit de quelques gouttes de pluie pour rendre l'argile rouge des sentiers plus glissante qu'un verglas. Ah çà, où suis-je"? C'est ridicule. Je dois rêver. Mais non, je ne rêve pas. Cependant voici quelque chose qui ressemble à une apparition de cauchemar : devant moi, de l'autre côté de la sent, se dresse un poteau couronné d'un frontail de bœuf avec d'immenses cornes. Le sinistre ex-voto domine un quartier de roche où me guette quelque vazimba^ Je ne suis pas superstitieux, mais en de tels moments on ne sait trop quoi penser. Le maudit vazimba est tout au moins capable de profiter de la situation pour me jeter un bon accès defièvie. Et ces bourdzanes, quel tour indigne ils m'ont joué ! Ah! les misérables! J'ai un espoir : mes deux tirailleurs. Où

' Vazimbas. Voir p. 393.

sont-ils? J'appelle, je crie de toute ma voix. Baste! ils sont loin, très loin sans doute. Pour accomplir leur méfait, les bourdzanes se seront laissés distancer à Finsu des soldats, — chose facile dans un tel lieu et dans le silence d'une marche à pieds nus. Ou bien ont-ils pris peur parce que les deux fusils étaient allés trop de l'avant et cessaient de les protéger?... Qu'importe! me voilà bien. Dans mon impuissance de faire un pas, dans cette nuit pleine de pièges, entouré de précipices, devant ce front de bœuf qui me regarde et que l'ombre rend fantastique, je commence à perdre la tête...

Enfin je me ressaisis, et je prends le seul parti qu'il y ait à prendre : me résigner à rester là. J'attendrai, non pas que le chemin de fer soit fait et me cueille au passage, mais tout simplement que le jour se lève. Je n'en ai plus que pour cinq heures, et ce sera bien le diable si la pluie ne vient à cesser. J'ai encore la chance que les compagnons de voyage restés en arrière me rejoignent avant le jour, si toutefois ils ont pu poursuivre leur marche dans ces affreux chemins.

La situation acceptée, je me fais honte d'avoir eu si peur, et j'éclate de rire à l'idée sotte qu'en ce moment, au lieu de me trouver perdu dans la montagne de Madagascar, je pourrais être tout aussi bien — plutôt mieux — assis en un fauteuil d'orchestre au Théâtre-Français.

J'en arrivais sérieusement à regretter d'avoir quitté Paris, lorsque j'aperçus très au loin, dans la nuit, du côté d'où j'étais venu, des flammes rouges.

« Bon ! pensai-je, des fahavales qui brûlent un village. Lequel ? Ranoumafane, ou peut-être Bédar. J'ai bien fait de passer. Mieux vaut encore veiller sur ce mamelon où il pleut que de dormir dans un village en flammes. »

Mais rien n'est trompeur, on le sait, comme la distance d'un point éclairé dans les ténèbres. Bientôt je reconnais que ces lueurs sont assez voisines et je constate qu'elles s'approchent... Diantre ! Est-ce que les fahavales se proposeraient de me faire passer en revue une marche aux flambeaux ? Je me dispenserais fort bien de cet honneur et souhaiterais qu'ils prissent un autre chemin que celui où je suis bloqué. Tout à coup, dans la direction opposée, de grands cris, mêlés de rires, retentissent; je me retourne : une colonne de brandons allumés, projetant de vives étincelles, s'avance sur moi. Je me vois pris entre deux feux. Sous le coup d'une vraie terreur, je me recommande à mon saint patron...

Que ceux-là qui n'ont pas de nerfs se moquent de moi tout à leur aise !

Braves bourdzanes ! Ils s'étaient rappelés que, sur un point assez voisin du poteau à la tête de bœuf, se trouvaient deux ou trois paillotes abandonnées où l'on pouvait sans scrupule aller arracher les gros bambous qui tiennent lieu, dans ces sortes de constructions, de pièces de charpente ; et ils s'en étaient fait des torches pour nous éclairer en chemin. Me voyant si bien dormir, ils n'avaient pas voulu me réveiller, m'avaient déposé délicatement contre le talus, bien allongé dans mon filandzane, les pieds retenus par la traverse de bois. Maintenant, leur opération terminée, ils revenaient avec bruit pour me faire rouvrir les yeux sur une surprise agréable.

Presque en même temps arrivaient les feux que j'avais vus de l'autre côté. C'était l'équipage d'un de mes compagnons de route qui, jugeant sa lanterne insuffisante, s'était éclairé de la même façon. Seulement ses bambous à lui touchaient à leur fin: nous partageâmes mes torches neuves et nous décidâmes d'achever l'étape sans nous séparer.

Ce fut dur ! Aujourd'hui, quand nous parlons de cette nuit-là, nous l'appelons w la nuit historique ». A chacun de nous, en

effet, il arriva mainte aventure aussi désagréable que la mienne. Comment, vers quatre heures du matin, après d'invraisemblables cahots, après de folles glissades, sous la pluie, dans la fange, tantôt au fond des ravins marécageux, tantôt sur des crêtes entourées d'abîmes, par des chemins praticables seulement à dés reptiles ou à des bourdzanes, nous arrivâmes à ce groupe de six paillotes infectes qui se nomme Amboudiakoundre, — c'est ce que je ne saurais narrer, tant est confuse en mon esprit l'impression de cette équipée fantastique! Je me souviens seulement d'un incident quasi providentiel. Nos bambous étaient consumés. De nouveau nous étions plongés dans les plus opaques ténèbres, et cela au moment du passage d'un arroyo particulièrement dangereux. Pour la seconde fois il était question d'interrompre une marche impossible et d'attendre la venue du jour. Tout à coup j'avise un colis gisant dans une broussaille, où quelque porteur, malade ou ivre, l'avait abandonné. Ces défections professionnelles sont extrêmement rares dans l'honnête corporation des bourdzanes. Je m'approche. C'est une caisse à claire-voie. J'enfonce ma main, au hasard, à travers la paille, et je retire... quatre livres de bougies! Je vous laisse à penser si nous hésitâmes à mettre à profit la miraculeuse trouvaille. Mais ce fut une chose vraiment peu ordinaire que la suite de notre cheminement sous le vent, sous l'ondée, à travers tant d'écueils, en pleine montagne sauvage, avec ces bougies de salon auxquelles les chapeaux de nos bourdzanes servaient d'abat-jour, d'écrans et de parapluies!...

D'AMBOUDIAKOUNDRE A BÉFOURNE

Même après mes fatigues, Amboudiakoundre n'est nullement la Capoue que j'avais rêvée. J'ai dormi là deux heures, au milieu de la forte odeur de lapin qu'exhalent les Malgaches, d'un sommeil visité par les rats. L'un d'eux, énorme, qui s'amu-

NOTES DE VOYAGE 38o

sait à me courir sur le visage, me fit pousser un tel cri que mes compagnons de chambrée — deux officiers — se levèrent en sursaut et sautèrent sur leurs armes, croyant à une attaque de fahavales.

... Je m'éveillai brisé, et je crois bien que j'eusse été incapable de me remettre en route sans l'ingénieuse invention d'un de mes deux haoussas, qui, avec un bambou et une feuille de bananier, me construisit un appareil à douche. Par-dessus l'exercice hydrothérapique un peu de caféine acheva de me rendre des forces.

Témoins de ma résurrection, mes bourdzanes l'attribuèrent à la vertu magique du breuvage que je venais de prendre. Douze paires de lèvres gourmandes, poussant des « meuh! » voulurent boire de ce dont j'avais bu. J'en emplis une tasse qu'ils se passèrent à la ronde. Mais il n'en resta plus pour le douzième. Celui-ci, avisant alors un flacon de Lubin dans ma trousse de voyage, voulut se rabattre sur cet article de parfumerie. Ma foi, je le laissai faire, ne trouvant pas mauvais qu'il s'oignît d'un liquide dont l'odeur est infiniment préférable à celle de la peau malgache, lorsque je m'avisai que l'imbécile buvait à même le flacon ! Je le lui arrachai vivement, dans la crainte qu'il ne se mît le feu au corps ; mais il en avait déjà avalé plus de la moitié et témoignait par un geste de sa main sur son estomac qu'il trouvait cette liqueur délicieuse. Pour ne pas faire de jaloux, je dus distribuer aux autres le reste du liquide, qui fut qualifié de rhum français et réunit tous les suffrages. Avis à la maison Lubin, dans l'intérêt de son commerce d'exportation.

Par la vertu de cet apéritif, le manioc et les patates dont se compose le premier déjeuner des bourdzanes furent engloutis avec un appétit vainqueur.

J'ai donc contribué pour ma part au développement de l'alcoolisme dans notre nouvelle colonie.

L'EMPREINTE ÂN&LAISE

On ne trouve point de « vrais assimilés » parmi les Anglais. Nos bons voisins, moins souples que nous, ne se malgacliisent pas ; ils sont plus propres à britanniser le Malgache, et l'on doit reconnaître que, sous feu le premier ministre, ils n'y avaient pas déjà trop mal réussi. A Tananarive, les serviteurs indigènes correctement dressés, propres, exacts et silencieux ne se trouvent que dans les intérieurs anglais. Dans les nôtres, d'ailleurs privés de maîtresses de maison, règne une tenue déplorable : ce sont des changements perpétuels accompagnés d'injures et de coups de pied au derrière, tantôt pour le boy qui s'enivre, tantôt pour le cuisinier qui vole.

L'empreinte anglaise, non comme confortable, mais seulement comme mauvais goût, a surtout infesté l'habitation du Houve riche. Naguère, on faisait venir d'Angleterre, à grands frais, des objets d'un volume invraisemblable et d'une laideur inouïe. Dans une maison appartenant à la princesse Razafmdràzaka, j'ai vu 40 caisses qui auraient fait la charge d'un fourgon de chemin de fer. Elles étaient remplies, en partie, de grosses et de petites pièces de zinc doré ; en partie, de trois à quatre cents bougies, grosses et courtes, et d'autant de verres de couleur affectant la forme de tous les fruits de la terre. Il y avait des melons, des figues, des raisins, des pèches, des ananas, des pamplemousses. Tout cet ensemble était un lustre! 0;i ne

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songea même pas à le monter, il eût fait crouler la maison. Cette horreur avait coûté plus de 11.000 francs.

L'hôtel de Ratsimamangue passait à bon droit pour la plus riche demeure privée de la capitale. Le salon du vieux prince, qui sert aujourd'hui de cabinet de travail au commandant Gérard, est une pièce immense, assez finement dorée, où j'ai vu quelques meubles cossus. Sur le papier de tenture à grands ramages rouge et or s'appliquent de hautes glaces. Avec un billard et quelques tables de marbre, cela ferait un beau café de sous-préfecture.

Il n'y avait rien de français chez les autres princes, ni dans le palais du premier ministre, ni dans les maisons des membres de sa famille, excepté chez Rateliféra. L'Angleterre, les Indes anglaises et la Chine en avaient fourni tous les ornements. De même chez la Reine, à part quelques objets donnés par la France. De ce nombre étaient le trône et une jolie table-secrétaire Louis XVI en marqueterie et bronzes dorés.

La plupart des maisons de Tananarive sont construites dans un goût anglo-indien où l'anglais domine. 11 n'y a que l'hôtel du Gouvernement général qui ait vraiment un air de France.

Construites à peu près toutes sur le même modèle, les habitgitions bourgeoises se composent d'un rez-de-chaussée, d'un étage et d'un comble pointu, recouvert de tuiles ou de chaume. Le bord de la toiture vient s'appuyer sur des piliers de bois, généralement peints en gris, qui laissent en retrait la façade maçonnée, forment portique devant le rez-de-chaussée et soutiennent un balcon de plain-pied avec le plancher de l'étage. Quelquefois ce portique et ce balcon régnent sur trois façades.

Beaucoup de riches Houves ont des jardins ou des vergers enclos, dans les environs de Tananarive. Ils vont y faire des parties de plaisir avec repas sur l'herbe. A la saison sèche, en ces endroits tranquilles, on voit des allées d'arbres complètement tendues d'une gaze argentée, frissonnante, aérienne, où

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