‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 19 sur 23 · SUPERSTITIONS MAL&ÀCHES SORCELLERIE. — LÉGENDES. — COUTUMES · texte numérisé non relu

SUPERSTITIONS MAL&ÀCHES SORCELLERIE. — LÉGENDES. — COUTUMES

Pierres fatidiques. — Pierres commkmoratives. — La population

ABORIGÈNE de l'IlE. — LeS ROCHERS-VAZIMBAS. — QuE LES HOUVES

n'ont pas la conscience tranquille ! ^ La sorcellerie dans l'architecture. — Le soleil et la maison. — Les suites d'une indigestion d'anguilles. — La légende du tabac. — Métamorphoses. — Monsieur et Madame Radzake. — Vertus diverses des fétiches. — Le fou populaire de Tananarive. — Quel âge avez-vous"? — La liberté du NOM. — Une caste issue des blancs. — La question monétaire. — Comme quoi Madagascar est mal préparé au système métrique.

Les pierres. — En sortant de la première zone forestière, les porteurs qui me montaient à Tananarive me firent remarquer une pierre devant laquelle il convient de se découvrir comme lorsqu'on passe sous la porte sainte de Moscou: c'est la « pierre sacrée de Radame ». Les pierres jouent un grand rôle dans les fastes et dans les superstitions de Madagascar,

Le premier roi houve fut acclamé sur une pierre. Ses successeurs ont conservé la tradition. A Tananarive, au milieu d'une vaste pelouse qui s'appelle Maliamasine, on voit une pierre en forme de table: cest là que montait le souverain pour son couronnement.

Partout, dans l'Ile, les rois qui se déclaraient indépendants choisissaient une pierre d'intronisation, et le seul contact de ce piédestal les sacrait.

Comme jadis le Celte, le Malgache vénère la pierre. Indépendamment de ses vertus de force et de durée, elle lui communique mille avantages. La « pierre enceinte », qui est située au sud de Tananarive, à 12 kilomètres environ, est utilement visitée par les femmes stériles. La « pierre d'écho », quand on la frappe, rend des sons qui valent des oracles. La a pierre porte » ferme et défend le village: naguère son pouvoir protecteur s'étendait aux intérêts privés. Celui qui se rendait au marché dans l'espoir d"y conclure quelque bonne affaire lui faisait, en sortant, une onction avec de la graisse. Au retour même politesse, s'il avait réussi ; mais si son espoir avait été déçu, il ne se gênait pas pour frapper du pied le fétiche et le conspuer de ses sifflements. 11 y a la pierre qui donne le vertige et la pierre qui donne l'aplomb. Il y a la pierre diseuse de bonne aventure, sur laquelle' on jette de petits cailloux en lui demandant, par exemple, si l'on fera bon voyage : les cailloux qui demeurent forment-ils un nombre pair, le voyage sera excellent; le nombre est-il impair, on fera sagement de ne pas se mettre en route. Certains tas de pierres qu'on rencontre au bord des chemins ne sont que l'amoncellement d'autant de pierres que chacun a lancées sur le même endroit en prononçant un vœu ' .

Il y a enfm les pierres simplement commémoratives d'une mort ou de tout autre événement, et les pierres limitrophes

' Sur le chemin de Tamatave à Andevourante, à la pointe d'une lagune, se trouve un gros tas de cailloux qui va toujours en s'augmentant, par la raison qu'un bourdzane ne passerait jamais devant sans y jeter sa pierre. Même accompagne-t-il cet acte d'une formule d'imprécation. Pourquoi ? Voici. Il y avait autrefois, au pays des Betsimisars, une princesse fort belle, une façon de Ctéopàtre doublée de Messaline. 11 lui fallait chaque jour l'amour et la vie d'un homme. Son dernier vœu fut de reposer sur cette route assez fréquentée : elle se vanta de pouvoir, même après sa mort, attirer dans ses bras les bourdzanes qui lui conviendraient. Depuis lors, les bourdzanes, impressionnés par ce défi, lapident le tombeau de la gueuse et l'accablent d'injures pour mieux se soustraire à ses macabres faveurs.

d'un domaine, d'une province OU d'un État. Pour éviter qu'on ne s'y embrouille, toutes sont réputées sacrées. Quelle est la signification, le symbole ou la vertu particulière de la pierre de Radame ? Je n'ai pule savoir. Mais j'ai salué, certes !

Les Vazimhas. — Les Vazimbas occupent une place à part dans la superstition malgache ; les mythes d'aucun pays n'offrent rien d'analogue. D'abord il faut entendre par Vazimbas le peuple aborigène qui occupait le centre de l'Ile quand il en fut dépossédé par une immigration d'origine malaise venue de la côte ouest et peu à peu divisée en deux races, aujourd'hui maîtresses de l'Imerne : les Andrianes, descendants des chefs conquérants, et les Houves, produit possible du mélange des aborigènes avec la plèbe des immigrants.

Tout ce que nous apprend la légende, transmise de bouche en bouche, se réduit à ceci : Les Vazimbas, premiers possesseurs de l'Ile, étaient une peuplade grossière, ignorante et pauvre; ils ne savaient pas travailler le fer, ce fut la première cause de leur infériorité dans les guerres qu'ils eurent à soutenir contre les premiers rois de l'Imerne. Les Sampy, dieux protecteurs des Vazimbas, étaient bien puissants ; mais, disent les Malgaches, les nôtres l'étaient davantage, si bien que le sort (hum!) se déclara pour nous. Les Vazimbas furent défaits en maintes rencontres, et, sous Andriajaka, cinquième roi d'Imerne, le premier qui s'établit à Tananarive, ils quittèrent définitivement le pays.

Je me méfie de cette version. D'autant plus que les Houves, à l'ordinaire si loquaces, mettent une extrême réserve dans leurs réponses quand on les interroge sur la manière dont ils se sont substitués aux Vazimbas. Peut-être ont-ils employé de ces moyens plus ou moins délicats avec lesquels on aide les décrets du sort. Ils en sont bien capables. Comment expliquer, en effet, s'ils les avaient vaincus loyalement, l'obsession pos-

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thume que leur causent les âmes de ces malheureux Vazimbas? Écoutez plutôt le P. Abinal:

« Les âmes des Vazimbas diffèrent beaucoup de celles des Houves. Elles ont résisté au temps et ne sont pas mortes de la seconde mort. Blotties sous quelque pierre, sous quelque touffe d'herbes ou de roseaux, ellesconserventleur haine contre les conquérants et attendent l'occasion de la vengeance. De là, elles lancent des fièvres et des maléfices de toutes sortes sur ceux qui foulent sans respect les endroits où elles résident. Afin d'éviter un pareil malheur, les Houves ont placé dans ces lieux terribles des marques particulières et sacrées, propres à les faire reconnaître du passant. Les Vazimbas possèdent autant de pouvoir pour faire le bien que pour nuire. Naturellement ils ont plus d'inclination à nuire. Aussi leur offre-t-on des prières et des sacrifices, afin de fléchir leur rancune et même de se les rendre favorables. On vient leur demander conseil, on les prie pour obtenir fortune et postérité. On leur offre une sorte de perles blanches, qu'on dépose sur ce quon dit être leur tombeau, et l'on immole des agneaux et des coqs dont les pieds et la tète sont abandonnés dans les broussailles, ou mieux, suspendus à une perche plantée en terre. Certains Vazimbas se montrent plus exigeants et veulent qu'on leur offre des bœufs en sacrifice.

« Dans le culte qu'on rend aux âmes de ces puissants vaincus, on a égard au rang qu'ils ont occupé de leur vivant. Les princes vazimbas, classés au rang des Zanakandrianes, sont, en effet, restés princes riches et puissants parmi les âmes. On parle de leur magnanimité, de leur bienfaisance : noblesse oblige partout. Les roturiers, les gens du peuple ont gardé leurs basses passions : ils sont haineux, jaloux, vindicatifs. Ces Zanakandrianes résident au sommet des grands rochers, à l'ombre des grottes silencieuses ; tandis que les Vazimbas du peuple s'embusquent auprès des fontaines, dans les joncs des marais ou au bord des fleuves. »

Les rochers dits tombes de Vazimbas ont fini par èlre appelés eux-mêmes vazimbas, et, par extension, les arbres qui poussent autour sur les sommets ont été déclarés vazimbas aussi. Maîtres de la terre et redoutant les mânes des anciens possesseurs, les chefs de la tribu conquérante ont imposé au peuple le culte de l'ennemi défait. Dans ce but, et pour frapper davantage Fesprit simple de leurs sujets, ils ont choisi les sommets, où, probablement, s'étaient réfugiés les débris des Vazimbas, où peut-être ils avaient péri. Ils ont convaincu le vulgaire que ces sommets, ordinairement composés d'une ou plusieurs masses de granit émergeant de l'argile, recouvraient la dépouille des vaincus. La sorcellerie s'en est mêlée : le bois est devenu bois sacré, la présence d'un acacia d'une espèce particulière aggrave le pouvoir magique du lieu. Que de philtres sont préparés sur les vazimbas, la nuit, pendant une certaine phase de la lune !...

Cette singulière superstition serait donc l'œuvre voulue des chefs, à seule fin d'impressionner le populaire. « Il est sage, ont-ils dit, d'honorer comme les nôtres les ancêtres du peuple" que nous avons vaincu. » Mais en même temps ils ont laissé entendre que les Vazimbas devaient un jour rentrer dans l'Ile et reconquérir llmerne. Tout cela n'indique pas une conscience bien tranquille ' .

Architecture fatidique. — Dans les villages de l'Imerne et dans les faubourgs de Tananarive, on trouve encore beaucoup d'échantillons de la vieille case malgache, conformes au type qui fut créé vers le milieu du xviii'' siècle. L'art de bâtir, à

1 « ... Le sentiment de l'iniquité de leur conquête a fait naître dans l'esprit des Houves une sorte de remords et de terreur, qui s'est traduite par la croyance vague que les Vazimbas reviendraient un jour reprendre la terre dont ils avaient été dépouillés. De là le culte rendu à leurs mânes. »

Capitaine de vaisseau Dlpké.

La conquête opérée par les Français, à la place des Vazimbas, a fait évanouir cette croyance.

Madagascar, ne remonte pas au-delà de cette époque. Faite de terre ou de bois, la case ancienne a toujours la même distribution. Son plan et sa structure obéissent à des règles de sorcellerie.

Un maître poteau, que nous retrouverons dans les palais de la Reine, en occupe le centre. Cest le poteau sacré qui soutient toute la maison et ne s'appuie sur rien. Mais il n'est pas défendu de s'appuyer sur lui, et le proverbe dit: <> Celui qui s'appuie contre le poteau du milieu est né sous une étoile heureuse, il aura de la chance. » Je soupçonne ce dicton d'être purement symbolique. Dans son esprit, le poteau du milieu ressemble fort au souverain du royaume qui soutient tout l'édifice social.

La case n'a qu'une pièce, plus longue que large, orientée du nord au sud dans le sens de sa longueur. Chaque partie en est consacrée à l'un des douze mois de la lune.

Le coin des ancêtres (aux ancêtres toujours l'honneur l) s'appelle Alamahady (janvier). Voici l'horoscope de janvier, d'après l'astrologie malgache : « Destin princier. Les rois et les nobles n'ont qu'à oser, tout leur réussit. Chance heureuse pour eux s'ils sont nés dans ce mois glorieux; fortune trop haute pour le roturier, elle l'écrase de son poids. »

Adaoure (février) désigne une portion du mur de l'est où l'on place le bois de lit, la tête au nord. Horoscope de février : « Destin rouge. Bon, d'ailleurs ; toutefois, exposé à la foudre et à lincendie. » Février, à Madagascar, est le mois des grands orages. Il n'est pas une maison de Tananarive qui ne soit pourvue d'un ou plusieurs paratonnerres.

On met la grande jarre à eau sur un point nommé Adizaouze (mars), contre le même mur de l'est. Horoscope de mars • « Bonne destinée. Hostile cependant à quiconque se propose de construire ou veut se marier, — à moins qu'il ne possède biens et esclaves. » Le bonheur, en vil courtisan, donne une prime au capital.

Azoïirantany (avril) est le nom du coin des volailles. Horoscope d'avril : c< Destin du fer. Très dur. Propice à la construction des édifices, mausolées et tombeaux. »

Alahasaty (mai) se dit de l'endroit où l'on attache le veau. Horoscope de mai : « Destin de sorcier, de magicien, de charmeur, de donneur de philtres. Le hibou est son enseigne ; le chat sauvage tigré et l'oiseau nocturne sont ses favoris, ainsi que ceux de l'homme qui naît sous son étoile. » N'oublions pas qu'avec Alahasaty commence la saison d'hiver.

Asoumboule (juin) donne son nom à la place traditionnelle du pilon et du mortier à riz. Horoscope de juin : « Destin d'argent, propice à qui cherche la fortune. Elle va d'elle-même audevant de celui qui est né en cet heureux mois. Il doit néanmoins, s'il veut voir ses cheveux blanchir et vivre de longs jours, éviter de se costumer en rouge ; sinon, c'est la mort à la fleur de l'âge. »

Les deux côtés de la porte unique s'appellent Adimidzane (juillet) et Alakarouhe (août). Horoscope de juillet : « Excellent destin pour celui qui le reçoit en naissant, pourvu toutefois qu'il ait soin de porter sur lui un trébuchet pour la double pesée de son argent. Sa fortune et son sort sont liés à son trébuchet. Qu'il le garde donc précieusement ! Il doit, en outre, éviter de porter un lamba de deux pièces. Moyennant ces pré- \ cautions, sa vie est à l'abri de tout accident. Il mourra de mort naturelle et ne saurait être tué, pas même par un canon tirant à bout portant ; rarement ce destin tourne à la vieillesse. » Horoscope d'août: « Destin plein. Plein de toutes sortes de fruits. Plantez des bananiers et vous serez heureux. » Rien de moins compliqué. On serait sans excuse si, né au mois d'août, on ne plantait pas de bananiers tout son enclos.

Un endroit de la case, Alakousy (septembre), est réservé à la Reine qui est maîtresse de tout le sol de Madagascar et qui, par conséquent, se trouve partout chez elle. Horoscope de sep-

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tembre : « Destin fort, indomptable, de bonne chance pour les rois et les princes: tout leur réussit à merveille avec ce sort-là. Mais pour le vulgaire, destin diabolique. Les enfants nés en septembre ne doivent pas vivre : ils renverseraient toute la famille, la massacreraient, la mettraient au moins sous leurs pieds. Aussi les étouffe-t-on dans l'eau. »

Adidzady (octobre) limite la fenêtre au nord. Horoscope d'octobre : « Destin de bronze, raide et boudeur. Il est propice à l'hymen. Celui qui, né en octobre, prendra femme la rencontrera sobre de paroles ; le lien sera fort durable, la mort seule pourra le rompre. »

Adalou (novembre) est la place des hôtes de marque. Horoscope de novembre : « Destin de pleurs, de deuil. Mauvais pour les entreprises, surtout pour la construction des maisons. Celles-ci ne s'achèvent jamais, si on ne les termine le mois même. Adalou est bon tout au plus pour ceux qui ont des morts à pleurer. Celui qui nait en ce mois sera voué aux larmes. Enfant, il pleure inconsciemment ; devenu grand, il pleurera sur des contrariétés et des infortunes. La douleur marchera dans son ombre. »

Enfin, les hôtes de moindre importance devront se contenter du coin Alahoutsy (décembre). Horoscope de décembre : « Destin d'inconstance, néanmoins léger. C'est pourquoi tu pourras construire des maisons: la lourdeur de la bâtisse sera corrigée par la légèreté de ton destin. » Il y a bien un peu de calembour dans cet horoscope. Mais n'y regardons pas de si près.

La tradition ajoute : « Les quatre coins de la maison seront occupés par les quatre pliases mères de la lune, sur lesquelles toutes les autres s'appuient ; les huit phases enfants seront dispersées le long des quatre murs, deux sur chacun. » Or il va de soi que chaque partie de la case subit elle-même les destinées du mois auquel elle est consacrée. Mais qu'on se rassure ! Il y a toute une série de moyens pour les conjurer quand

elles sont fâcheuses. J'ai déjà indiqué, en passant, le caractère du fatalisme malgache. Ici, le destin, bien qu'immuable comme ailleurs, se compose toujours de deux éléments contradictoires: l'un bon, l'autre mauvais. On en conclut qu'il peut être arrangé, il s'agit de chasser l'élément mauvais et de garder le bon. M C'est ainsi qu'après avoir terminé une maison dans le mois de février, dont le sort inexorable est au feu, le Malgache prend une torche de paille, l'allume, fait le tour de la construction en feignant de l'incendier, crie : au feu ! revient, éteint son flambeau de paille, et désormais habite son logis sans crainte des flammes et de la foudre : il a brûlé le sort incendiaire, ou plutôt le sort a produit son efl"et en bridant quelques brins de paille ; il n'existe plus. » Voilà ce qui peut s'appeler faire la part du feu.

L'orientation invariable de la maison fait que les termes « à droite, à gauche » sont peu employés. On les remplace par les indications « au nord, au sud, à l'est, à l'ouest «. Les emplacements de la porte et de la fenêtre (également unique) sont immuables, sur la face ouest. L'aspect extérieur est donc commandé par la disposition intérieure.

Dans un pays où, de saison en saison, les jours n'ont pas d'écart sensible, la maison ainsi comprise, partout la même, devait servir d'horloge solaire. Et, en effet, il y a dans la langue malgache une expression d'usage courant pour déterminer les divers moments du jour par rapport à l'éclairage de la case. Il nous faut une phrase pour traduire chaque expression :

De 9 heures à 10 heures, le soleil touche le bord inférieur du toit;

De 10 à M, le soleil illumine la faîtière supérieure ;

Midi, le soleil est d'aplomb sur le sommet de la maison ;

Midi 30, le soleil envoie ses premiers rayons sur la porte ;

1 heure, le soleil éclaire le seuil ;

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De 1 heure à 3 heures, la kimière pénètre d'une main, de deux mains, etc., de longueur ;

3 heures, le soleil touche le mortier à riz ;

3 h. 30, le soleil touche le poteau du sud ;

4 heures, le soleil touche l'endroit où l'on attache les veaux ;

5 heures, le soleil lance des rayons sur le poulailler ; 5 h. 30, le soleil frappe la cloison est.

Riche ou pauvre, la maison malgache ne serait pas complète sans son mausolée. De même qu'en pays musulmans, les vivants cohabitent ici avec les morts. Presque chaque famille a son « monument » dans l'enceinte de sa propriété. La plupart des tombeaux isolés qu'on rencontre dans la ville ne doivent leur isolement qu'à la destruction du logis dont ils dépendaient. Toutefois, plus d'un a ses morts loin de Tananarive, dans le village natal, ou bien en rase campagne dans une solitude oîi ils n'ont rien à craindre, même des fahavales.

Légendes. — Je n'irai pas jusqu'à dire que les ^Malgaches soient plus superstitieux que les Bretons ; mais leur crédulité manque de poésie, et, dans leurs légendes, on trouve rarement une idée noble, un sentiment naïf. Au nord d'Ambousitre, il y a un village et une rivière nommés Isandrandahy. C'est la région de Madagascar où abondent les anguilles. La population de ce pays en fait un commerce considérable, mais elle se garderait bien d'en manger. Pourquoi ? Parce qu'un jour, après avoir jeté du famamo dans la rivière (le famamo est un arbuste dont l'odeur a pour effet d'enivrer le poisson), l'on eut une pêche si copieuse que la plupart des habitants furent malades d'indigestion ou en crevèrent. Ce souvenir suffit. Aujourd'hui, les naturels d'Isandrandahy veulent bien vendre leurs anguilles, mais ils ne permettent pas même aux étrangers d'en faire cuire dans le village. Pour des raisons analogues, il est certaines

localités où l'on ne peut pénétrer si l'on porte avec soi de la graisse de porc. En général, les superstitions malgaches ont des origines aussi peu mystiques.

La légende indigène touchant l'invention des propriétés du tabac intéressera peut-être les curieux. L'inévitable tombeau, où tout se rapporte, y joue son rôle essentiel.

La voici, telle que l'a rédigée pour moi un érudit malgache :

« 11 y avait autrefois deux époux très riches qui désiraient depuis longtemps avoir un fils. Enfin leur vœu fut exaucé. Le nouveau-né reçut le nom de Raraky '. Son père, sa mère, tous ses parents l'aimèrent comme on aime un fds unique.

« Mais voilà que, peu après sa venue au monde, Raraky tomba malade. La famille fut plongée dans le deuil. Comme l'enfant agonisait, le père déclara : « Nous aimons trop Raraky « pour consentir à nous en séparer ; s'il meurt, nous ne l'enter- « rerons pas, nous le mangerons. »

« Raraky mourut, et aussitôt l'on se mit en devoir d'obéir au vœu du père. On tailla le corps en menus morceaux pour que chaque membre de la famille, très nombreuse, en eût sa part. Mais, hélas ! Raraky étant mort de la dysenterie, son cadavre sentait particulièrement mauvais.

« — Nous ne pourrons jamais manger cela, dit la sœur du père. Je propose d'enterrer Raraky dans le tombeau de nos ancêtres et de manger la première herbe qui poussera sur lui.

« Lavis fut agréé. On enterra l'enfant coupé en morceaux, et, quelques mois après les funérailles, une plante jusqu'alors inconnue, qu'on appela iparaky, se mit à pousser sur la tombe.

« Chaque membre de la famille en prit une feuille et essaya de la manger : impossible ! La feuille verte du paraky était trop a mère.

' Doù Parakji (tabac). On prononce Rarak, Parak.

« Par respect pour la mémoire du mort et pour le vœu du père, on s'obstina. La tante fit cuire cette feuille, puis la porta à sa bouche. Mais l'amertume était encore si forte qu'elle en vomit. Elle chercha un autre expédient, fît sécher la plante au soleil, ensuite la réduisit en poudre. Même insuccès.

« Ce ne fut qu'en «'avisant d'ajouter quelque cendre au paraky brisé qu'elle trouva enfin la solution du problème. Dès lors le paraky était devenu mangeable.

« Et voilà comment, par leur industrie, leur hommes peuvent faire une bonne chose d'une mauvaise^. »

Voici une légende d'un autre caractère :

Les grands lémuriens de Madaofascar sont considérés comme des hommes qui, très anciennement, seraient devenus singes, — tant il est vrai que tout se passe à l'inverse de chez nous dans cette Ile extraordinaire ! On cite cependant certains singes malgaches qui sont redevenus hommes après quelques générations.

Entre ceux dont la premipre métamorphose fut sans retour, il en est un nommé Radzake, célèbre par la rancune qu'il garde aux femmes. Du temps qu'il n'était qu'un homme, Radzake avait uni son existence à une fort méchante créature. Ces choses-là se voient. Ce qui se voit moins fréquemment, c'est l'étrange sorcellerie dont il était rol)jet : il ne pouvait toucher un ustensile de cuisine qu'en même temps touchait sa femme, sous peine d'un « grand malheur ». En était-il donc de plus grand que d'être marié à une fâcheuse compagne ? Mais Radzake avait encore plus peur de l'inconnu que de la

' Le pétun malgactie, m'a-t-il semblé, a d'excellentes qualités de fond. Seulement les indigènes ne savent pas le préparer ; les cigares qu'ils fabriquent sont détestables. Dans la poudre à chiquer ils introduisent une certaine quantité de cendre, qu'on obtient en faisant brûler je ne sais plus quel bois de l'Ile. Cette cendre donne au tabac un goût âpre, qui plaît aux chiqueurs et aux chiqueuses. En tout cas, la potasse qu'elle contient garantit la blancheur des dents contre les souillures de la nicotine.

réalité, — ce qui est humain. Un jour, à table, posture favorable en tous pays pour les querelles de ménage, — à la vérité, dans l'espèce, une natte tenait lieu de table, mais au fond c'est la même chose, — une dispute s'étant élevée, M'"® Radzake, à bout d'arguments, saisit la cuiller à prendre le riz et frappa son époux au visage. Le sortilège s'accomplit : subitement changé en singe, Radzake ne fit qu'une gambade jusqu'à la porte, grimpa sur le toit de sa case, s'élança sur une branche voisine, et, heureux animal désormais libre, disparut dans les profondeurs de la forêt. Sa veuve ne le pleura point; mais lui non plus ne regretta rien, si l'on en juge par l'obstination avec laquelle il est demeuré singe. Seulement les singes issus de lui ont hérité sa haine contre les femmes, et toutes les fois que, dans la forêt, ils peuvent en pincer une, ce n'est pas sans lui laisser au visage la marque de leurs ongles.

A toute la haute et basse sorcellerie préside le dieu sorcier nommé Ramahavaly. Ses fidèles s'appellent manao sampij ; ses prêtres, ynpitahiry sampy. Les fétiches de toute dimension et de tout ordre se désignent sur les noms à^ody ou de sampy. Un manao fervent porte sur lui un collier d'amulettes nombreuses dont chacune conjure un malheur. Tel os d'un certain poisson protège contre les balles; tel morceau de bois creux, plein de miel ou de graisse qu'on doit renouveler tous les quinze jours, vous garantit de la foudre ; une perle de verre est souveraine pour vous préserver des chutes périlleuses ; avec une dent de caïman jamais on ne contractera la lèpre ou autre mauvaise maladie ; un petit lingot d'argent découpé d'une certaine manière vous empêchera de devenir fou ' .

1 J'ai connu à Tananarive un foactionnaire français qui se faisait passer pour sorcier et se prétendait en rapports suivis avec les ancêtres des Malgaches. Un corbeau apprivoisé, qui hantait sa maison et qui était dans tout le quartier un objet de terreur, lui servait de soi-disant médium pour ces consultations mystérieuses L'oiseau sinistre ne jouait aucun rôle dans la superstition malgache; notre farceur l'y a introduit.

Le respect de la vie. — La folie est un accident bien rare chez les Malgaches, et, en effet, le tempérament de la race tel que je l'ai décrit ne comporte guère les grandes exaltations cérébrales ouvrant la fuite à la raison. Pendant mon séjour en Imerne, je n"ai vu en fait de fous que deux ou trois blancs. C'étaient de pauvres garçons qui avaient apporté environ 5.000 francs d'économies, dans l'espoir de faire fortune : au bout de quelques mois ils s'en sont retournés sans le sou, et il a fallu les rapatrier aux frais de la Société de bienfaisance ou de « la Princesse ». Mais je suspecte la démence du seul indigène qui passe, à Tananarive, pour avoir « perdu la boussole ». Il se nomme Fanilo. 11 hante la rue nuit et jour, fait de grands gestes obséquieux devant le drapeau tricolore, salue les vazahas jusqu'à terre, crie : « Vive la France! » et... tend la main. Il récolte ainsi d'abondantes aumônes, grossit incessamment le trésor caché dans la confortable maison dont il est propriétaire, et, comme fou, reste exempt de toute corvée. Pour un homme privé déboussole, ce Fanilo me fait l'effet de n'avoir pas perdu le nord. Les femmes ont beau se moquer de lui et les gamins l'escorter d'ovations dérisoires ; ne faudrait-il pas voir plutôt en ce superbe gars (car il est superbe) un nhilosophe ayant su se composer, avec tous les péchés de sa race, un bouclier à l'abri duquel il vit tranquille et sans rien faire ?

Les indigènes qui croient réellement à la démence de Fanilo plaignent ce riche vagabond, et, de leur côté, sous forme de riz ou de viande, lui font des aumônes dont il n'a pas besoin. Ceci est encore de leur part une pratique superstitieuse. De la sorte les Houves entendent honorer la Vie de ce qu'elle est restée entière dans un corps soi-disant privé d'intelligence. Le respect de ce qui vit ou de ce qui a vécu est, chez les Malgaches, un sentiment spécial, peut-être un peu païen, en tout cas trop difficile à définir pour que je m'y essaye. « Par respect de ce qui a vécu, » les Ilouves ne déposeront pas dans le tombeau

de famille le fœtus venu avant terme : ils se contenteront de l'enterrer devant la porte de la maison.

Age élastique et noms changeants. — Une des particularités qui étonnent le plus l'élranger, c'est l'indifférence du Malgache pour certaines notions auxquelles nous ajoutons, nous autres, une extrême importance et dont nous ne comprenons pas qu'on puisse se désintéresser. Ainsi aucun Houve n'est en mesure de préciser son âge. Je me trompe, Rainandriamampandry, devant le conseil de guerre, a répondu sans hésiter : « Soixante-six ans ! » Mais c'est une exception, probablement unique. Encore ne m'est-il pas démontré qu'il ne se trompât point, sa physionomie accusant bien dix ans de moins.

— Quel âge as-tu ? demandez-vous à une jeune fille.

Son premier mouvement est de rire de la question. Si vous insistez, elle vous déclare qu'elle ne sait pas. Vous vous en rapportez aux parents :

— Oh ! voilà une chose bien incertaine. Mettons que notre fille ait de treize à quinze ans...

Interrogés pour leur propre compte, le père ou la mère évalueront leur âge à sept ou huit ans près. L'aïeul vous fera cette stupéfiante confidence : qu'il peut bien avoir soixante ans, mais qu'il serait également possible qu'il en eût quatre-vingts. D'autres se borneront à vous répondre qu'ils ont vu Radame dans leur jeunesse.

Personne, à commencer par elle, n'a pu déterminer l'âge de Ranavalna III.

Le Ilouve n'éprouve nullement ce besoin de précision qui est surtout dans le génie latin. Il lui suffit de rattacher ses vagues souvenirs à des époques marquantes pour sa famille ou pour son pays. Rainiraka se rappellera s'être marié lorsque Ranavalna I'"'' faisait son voyage dans le Betsiléo. Rainiarivo a eu le plus jeune de ses fils l'année où sa tante contracta la lèpre.

J"admire la profonde sagesse de ces gens, qui ne s'inquiètent pas de la marche des jours et qui se sont, par là même, affranchis d'un de nos plus amers sujets de réflexion. Pour soi et pour la galerie, on n'a vraiment, à Madagascar, que l'âge qu'on paraît.

N'ayant à compter avec les exigences ni de l'état civil, ni de la chancellerie, le Houve est libre de changer de nom quand celui qu'il porte ne lui convient plus. Mais il n'use guère de cette faculté que pour des raisons d'ordre sentimental tirées de l'un des grands événements de sa vie privée. Ces grands événements, auprès desquels tous les autres restent secondaires, sont : le mariage, la moit d'un proche, un voyage lointain, et surtout la naissance d'un enfant.

Vos parents vous ont donné un nom qui, par exemple, signifie « Celui-qui-commande-à-beaucoup », — car on sait que la plupart des mots de l'idiome malgache, notamment tous les noms, se forgent selon la loi des langues agglutinantes, c'està-dire de façon à enfermer soit un sens complexe, soit une figure littéraire ; on sait également que chez les indigènes il n'y a pas de nom de famille et que le nom propre est essentiellement individuel. Faisant souche à son tour, Celui-qui-commande-àbeaucoup engendre un lils qui vient au monde avec une tache bleue sur la joue (cet accident pigmentaire n'est pas très rare là-bas) : si, au lieu de s'en affliger, le père considère la chose comme de bon augure, il appellera son enfant» l'Enfant-bleu », et lui-même, changeant de nom, prendra bravement celui-ci : « le-Père-de-l'Enfant-bleu ». De son côté l'aïeul, qui aura porté pendant un demi-siècle le nom fort honorable de « Trèspuissant-parmi-ceux-qui-sont-rassemblés-en-grand-nombre », pourra, si le cœur lui en dit, s'appeler tout à coup : « le- Grand-Père-de-l'Enfant-bleu ». Enfin, l'Enfant bleu va se marier juste au moment où l'auteur de ses jours, le-Père-de-l'Enfantbleu, précédemment Celui-qui-commande-à-beaucoup, reçoit

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un héritage considérable à lui légué par un collatéral qui l'avait adopté : le-Père-de-FEnfant-bleu se fera un devoir de changer une nouvelle fois de nom pour s'appeler « Celui-quisuccède », et, peu de jours après, à l'occasion de son mariage, l'ex-Enfant-bleu se dénommera jusqu'à nouvel ordre : « le-Fils de-Celui-qui-succède. »

Les noms malgaches pouvant ainsi se personnaliser à l'infini, la nécessité du prénom ne s'est pas fait sentir, du moins en principe, car, en fait, beaucoup de gens n'ayant entre eux aucun lien de caste ou de parenté répondent au même nom : il y a, parmi les femmes, d'innombrables Raisoa, Rafara et Rakétaka ; pour les hommes, Andriamaro et Rafaralahy sont les Dupont et les Durand de chez nous. En vain les Pères et les Evangélistes leur confèrent-ils, avec le baptême, des prénoms empruntés au calendrier des saints ou à l'Écriture, — ici Jàcob, Éléazar, Jean-Baptiste, parfois même Jeanne-Baptiste; là, Georges, Antoine, Alphonse, Marceline, Hélène, — exceptionnellement, par hommage à l'antiquité, César ou Marins : ces appellations baptismales ne servent que pour les vazahas, qui les trouvent beaucoup plus commodes. Entre eux, les Houves n'en tiennent pas compte et persistent à se désigner par le nom indigène. Pour éviter les confusions qui naissent de la similitude, ils préfèrent ajouter au nom de la personne dont ils parlent celui de la maison qu'elle habite ou qu'elle a fait construire, celui du village où elle est née, celui du quartier oîi elle est connue. Ils diront : Raisoa de Mahamasima, Rakétaka d'Ambatonakanga, Rafaralahy d'Ambohimanga.

La syllabe initiale Ra, si fréquente dans les noms propres malgaches, correspond à notre « monsieur ». Les indigènes ayant une pente naturelle à malgachiser les mots français (ainsi transforment-ils « la soupe » en lachoupy, « l'assiette » en lacMéfy^ « la chaise » en lachésy^ « du poivre » en dipouavrala),

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ils n'acceptent pas avec moins d'aisance, comme pouvant leur servir de nom propre, tout mot français qui commence par ra. J'avais un jeune employé que son premier maître appela un jour du nom d'un de nos fameux anarchistes ; le boy adopta cette fantaisie, et dès lors ne signa plus que Ravasaoly, lisez : Ravachol. Il eut tout aussi bien accepté Radis-Noir.

Si le nom de l'individu est à la merci des changements, celui des castes, fixé par quelque autorité supérieure, reste immuable comme une légende. Ce sont les rois qui, généralement, dénommèrent les castes nobles. D'eux-mêmes les habitants d'une certaine contrée ou les descendants d'une certaine migration se donnèrent des noms collectifs demeurés intacts. Voici un exemple de la manière dont une de ces catégories se forma et se désigna. Il y a deux siècles environ, quelques Européens débarqués à Madagascar avaient été relégués dans le district de Masomboay, où existent des gisements ; ils se fixèrent dans la contrée, y firent souche. Plus tard, Tordre qui les reléguait à Masomboay étant tombé en désuétude, quelques-uns d'entre eux allèrent s'établir dans les parages miniers de Manarintsoa et s'y comportèrent de la même façon, c'est-à-dire s'allièrent aux indigènes. A Masomboay, comme à Manarintsoa, leurs descendants furent appelés Zafimhazaha (issus des blancs). On les reconnaît tout de suite à leur type, voisin du nôtre, et ils sont très fiers de leur origine.

Poids et mesures. — Chose caractéristique et qui prouve combien ce peuple est porté à s'épargner les soins inutiles : il n'a jamais eu de monjiaie nationale.

Au siècle dernier, les Malgaches devaient se servir de la monnaie de ces Arabes auxquels ils empruntèrent peut-être la polygamie et certainement la circoncision. Ils leur prirent aussi quelques mots de la langue : des termes de numération, les noms de certains jours de la semaine et de certains mois de l'année.

Un jour, avec celte facilité à tous les changements dont eux seuls sont capables, on put les voir rejeter la monnaie arabe (ou indienne 'i) pour adopter exclusivement la piastre espagnole, la piastre mexicaine et Técu français de 5 francs. Ce dernier finit par prévaloir, à cause de son titrage invariable et plus riche. Le nom générique de la piastre, ariary^ eut dès lors pour synonyme farayUsa (de France). Un nom spécial était donné à chaque pièce, selon les différences de la frappe. Pour répondre au besoin d'une monnaie divisionnaire, les Malgaches n'imaginèrent rien de mieux que de débiter la piastre en onze lingots gradués entre IS^^SO et 0^'%037, le plus gros valant 2 fr. 50, le plus petit 0 fr. 7 millimes. En usage encore dans les campagnes, cette grenaille d'argent passe de main en main, après vérification au moyen de la légère balance que chaque Malgache porte sur lui avec sa bourse et sa tabatière. Avant peu il n'en restera plus de trace, du moins en Imerne, les Mouves ayant reconnu tout de suiteT avantage de notre subdivision monétaire. La leur donnait lieu à de difficiles calculs : trois systèmes de numération s'y croisaient.

Ils empruntèrent également à l'Europe : comme unité de poids, la livre anglaise, mais seulement pour les grosses charges et pour les marchandises denses, telles que peaux, cire, crin végétal, raphia ; comme mesures de longueur, le pied anglais, le yard, le mille, le mètre et le kilomètre. Pour les petites pesées, ils se servirent de la piastre et des sept premières fractions de la piastre ; pour les pesées infinitésimales, de grains de riz. En tant que poids, le varvmivenly (un seul grain de riz) représente 08'',0216. Le poids de 18 pièces de 5 francs est encore accepté chez l'épicier comme équivalant à la livre anglaise.

Mais il avait fallu le commerce avec les étrangers pour introduire à Madagascar une précision si contraire à l'esprit malgache. Les véritables mesures indigènes, les voici : Xazo

sakelehina^ c'est-à-dire u charge qu'on peut transporter à bras » (de 1 à 3 kilos) ; Vazo antsoroJuna, « charge pour une épaule » (de 3 à 5 kilos) ; l'azo lohohavina, « charge pour la tète » (de o à 10 kilos) ; Yazo haiaina, « charge qui peut être aisément soulevée de terre » (de 10 à 15 kilos) ; ou encore le zakan olon-drery , <■< la charge d'un homme » (de 25 à 30 kilos) ; le zakanoîcndroa, « la charge de deux hommes » (de 50 à 60 kilos), et ainsi de suite en calculant d'après le nombre d'hommes nécessaires au transport du fardeau.

Les mêmes approximations, déterminées parle génie métaphorique de la langue, se reirouvent dans les mesures de longueur, par exemple : la-distance-qui-sépare-l'extrémitédu-pouce-écarté-de-la-première-phalange- de -l'index (environ 15 centimètres), la distance du même point à l'extrémité du médius (environ 22 centimètres), celle qui va de l'extrémité du médius au coude, et dix autres rentrant également dans ce système de moyenne anthropométrique.

Les évaluations de distance et de marche ont donné lieu à de très pittoresques formations de mots. Inclray mitoraka signifie la portée d'une pierre lancée par un bras de force ordinaire ; takatrantso, l'espace entre deux points d'où l'on peut entendre réciproquement un appel; inclray mitono vcdala, le temps de faire frire des sauterelles (il faut environ cinq minutes pour la cuisson de ce mets dont les ^lalgaches sont assez friands) ; indray mamasa-patsa, le temps de cuire des crevettes (dix minutes) ; indray mamasa-hary^ le temps de cuire du riz (de quarante-cinq à cinquante minutes). N'avons-nous pas chez nous l'équivalent de ces figures : « le temps de dire ouf, » « le temps de dire un i^ialer » ou « de faire un signe de croix » ? Mais les langues océaniennes ont plus que les nôtres la faculté d'enfermer la métaphore dans le mot. Ainsi cet idiome malgache, qui nous fait l'effet d'être si surchargé, dira avec une singulière brièveté d'expression que la prononciation accourcit

encore : lalan indray maraina (marche qu'on peut effectuer facilement, aller et retour, en une matinée), azo ilainpodiana (distance qui permet, en partant de bon matin, de retourner chez soi pour coucher le soir), hodia-mandry (distance qui oblige à coucher au point extrême pour n'en partir que le lendemain matin). Entre toutes les langues de Thémisphère austral, il n'en est pas de plus figurée, ni surtout de plus douce. Elle est moins riche que le maori sous le rapport de l'onomatopée, bien qu'elle en possède de frappantes et d'ingénieuses.

L'idiome imérinien se prêterait donc excellemment à la poésie, si les Houves avaient l'imagination plus vibrante.

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