‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 20 sur 23 · UNE COUR FÉMININE SAKALAVE · texte numérisé non relu

UNE COUR FÉMININE SAKALAVE

{Notes de voyage^ janvier 1896)

Nossi-Bé !... Voici un lieu de rêve, un paradis! Ceylan est le diamant de l'océan Indien, Nossi-Bé en est la perle. Oh ! comme nous sommes loin de Zanzibar, de sa lumière crue, de sa véo^étation cauchemardesque ! Donc, la nature des tropiques peut avoir, malgré son éclat, autant de douceur qu'un paysage de France? Les romanciers du commencement de ce siècle me l'avaient dit, je ne les croyais pas : Nossi-Bé m'a convaincu. Quel cadre pour un épisode d'amour que cette petite île heureuse ! J'ai compris dès l'abord toute la réalité d'une poésie exotique sur laquelle j'avais de forts doutes. Dans un éden comme celuici, les mœurs naturelles, qui ailleurs ont tant révolté mes préjugés de civilisé, m'ont paru -congruentes, normales, j'allais dire les seules bonnes, en tout cas irrésistiblement voulues par le milieu.

Ce jardin sur la mer, grand comme cinq ou six cantons de France, est une possession à nous, directement administrée. Le gouverneur demeure dans un joli cottage d'Hellville, « capitale de la colonie ». En face se trouve la petite île de Nossi-Faly, non moins verte, et, plus loin, hors de vue, Nossi-Mitsiou.

Ici, pas un morceau de terre aride, pas un seul rocher nu. Des masses de verdure qui moutonnent sur toutes les pentes et cascadent jusque dans la mer. Des avenues de vieux manguiers formant berceau. Des vergers remplis d'ombre. Sous le dôme des arbres, des mousses où le soleil, criblé, s'éparpille en pluie d'or. Dans les ravins, un fouillis de planles géantes qui ont des reflets bleus. Partout des fleurs. Aussi loin qu'on s'avance dans le pays, on est abrité contre la chaleur torride par de hautes ramures où bruit la brise de mer. Au crépuscule, c'est un charme ; au clair de lune, c'est une féerie.

Les êtres qui vivent là jouissent d'une paix profonde. Une indolence souriante donne quelf|up grâce aux plus laids. Toutes les femmes y sont soignées, coquettes, parées d'étoffes éclatantes et chargées de joyaux. La plus pauvre a son bracelet d'argent. Comme les femmes huuves, elles se font avec leurs cheveux une coiffure compliquée, mosaïque de cent ou deux cents petites tresses, un travail de patience et d'art. Toutefois, la Sakalave ayant le cheveu crépu, chaque tresse se termine par un pompon en forme de boule. Plus la toison est opulente, plus on a de ces passementeries naturelles autour du front et sur les tempes. Il est du meilleur goût de s'introduire dans les oreilles un petit morceau de bois d'ébène renflé à ses deux bords. Une pièce d'or ou d'argent qu'on se fiche 'lans ia narine gauche est également bien portée.

Ah ! les charmantes, les élégantes Xnssibéennes I On les voit arriver de loin, par couples ou par bandes, leurs bras et leurs têtes se détachant en noir mat sur le simhou violet, écarlate ou orange qui fait dans la verdure des taches de couleur inouïes. Elles chantent et se promènent, se tenant par le petit doigt ; et cela semble à première vue leur seule occupation, leur fonction naturelle de toutes les heures. La valia résonne à chaque détour des chemins. C'est un doux instrument en bambou donnant des sons semblables à ceux delà gnitare. O l'exquise vision pour

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le voyageur traversant pendant quelques heures ce pays fortuné, cette île de musique et d'amour, où volent par millions les petites perruches vertes à tête grise !...

Me voici un régal d'artiste, un incident inattendu qui met en fête ma curiosité. Des profondeurs d'une large allée de manguiers aboutissant à un quinconce devant le cottage de l'administrateur, j'entends venir une étrange mais douce mélopée rythmée par des Battements de mains. La rumeur s'avance : je distingue un groupe d'environ deux cents jeunes négresses en costumes splendides. Ce sont elles qui chantent. Elles sautillent sur leurs pieds menus, faisant comme une nuée de papillons aux mille couleurs autour de deux graves personnes portées en palanquin. Deux très nobles dames, ne vous déplaise! Leur généalogie, qui remonte à plus de dix siècles, se perd dans la nuit de leur peau. J'ai devant moi, entourée de toute une cour féminine, Sa Majesté Binao, reine des Sakalaves Bemisitras, et sa sœur, la princesse Kavé.

Il n'est pas de figure plus sympathiquement connue que Binao sur la côte ouest de Madagascar. Binao, veuve d'un prince antankare qui répondait au doux nom de Charles, est une brave femme de reine qui gouverne pacifiquement ses États et rend son peuple heureux. Binao est l'amie de la France. Elle s'est placée sous notre protection ; elle nous a rendu, en 1885, des services loyaux dont nous lui payons le prix sous la forme d'une pension annuelle de 1.200 francs, Binao est ravie de nous avoir obligés. Comme elle adore la toilette, la totalité de cette rente passe à des chiffons. Binao, de mœurs très douces, digne reine d'un pays de mollesse, est populaire dans la Marine. Elle a été fort jolie au temps de sa jeunesse complaisante, et plus d'un de nos officiers de la tlotte se targue d'en pouvoir témoigner. Agée aujourd'hui de quarante ans, elle a, quoique un peu empâtée, ce qu'on appelle de très beaux restes, et sa grâce, naguère aguichante, s'est fon-

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due dans une enveloppe de majesté. Aujourd'hui, Binao est très digne. Plus dune princesse inscrite à rAlmanacU de Gotha, où son absence fait lacune, envierait son port et son sourire condescendant.

Moins avantagée et paraissant plus mûre, Kavé n"a pas eu, dit-on, une jeunesse moins galante que sa royale sœur. S'il faut en croire les officiers, elle aurait fortement collaboré à sceller le pacte de sa famille avec la France. Mais les officiers sont des bavards. En l'ait d'aventures coloniales, il convient de leur accorder un crédit limité. Ainsi, d'après eux, Kavé, indéfiniment scrupuleuse, rechercherait encore toutes les occasions de cimenter cette alliance, à telles enseignes qu'on l'aurait surnommée Ksi\é-ne-cadas.

Binao a son royaume sur la grande terre, dont on voit les vertes falaises depuis Nossi-Bé. Sa capitale s'appelle Ampasimène. Voilà déjà seize années qu'elle règne. Elle a pour ministres son père Bébaka et le chef Tondrazy. Le prince Tahiba est son vassal.

En dehors de quelques traditions superstitieuses et de l'inévitable culte des ancêtres, les sujets de Binao n'ont aucune notion religieuse. Cependant il se fait chez eux, comme dans toute la partie septentrionale de l'Ile, une infiltration lente des idées musulmanes arrivées à Madagascar par la voie d'Anjouan et de la Grande-Comore. J'ai constaté que Binao s'était déjà laissé impressionner par cette influence.

Binao possède à Nossi-Bé une maison de plaisance et un niahaboty situé à six kilomètres d'Hellville. Le mahaboty est un lieu sacré qui renferme un trésor confié à la garde du taureau noir immortel. Deux cents fanatiques qui, sous aucun prétexte, ne laisseraient approcher les étrangers, veillent nuit et jour sur la double enceinte de poteaux régnant autour du mahaboty. A travers la clôture, ils passent à l'immortel taureau noir tout ce qu'il lui faut pour se sustenter, et, lorsque celui-ci vient

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