‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 21 sur 23 · LA REINE RINAO A N0SS1-1!É · texte numérisé non relu

LA REINE RINAO A N0SS1-1!É

à crever de sa l)ello mort, ils lui substituent un autre taureau non moins noir et non moins immortel.

Nous nous trouvons à Nossi-Bé dans les premiers jours de la lune de janvier. Or, chac[ue année, à cette époque-là, Binao quitte la grande terre, traverse en pirogues le bras de mer avec son brillant essaim de papillons et s'installe pour plusieurs jours dans l'île. Son premier soin est de se rendre au mahaboty, avec le but secret d'ajouter quelques économies au trésor si prudemment placé en debors de ses Etats, sous la protection de la France, — ou bien d'y puiser. En apparence, il ne s'agit que d'un pieux pèlerinage. Arrivée devant le mababoty, elle et sa suite font des prières. Puis, on immole un bœuf, — sacrifice ou formalité indispensable dans toute cérémonie malgacbe. — Puis tous les assistants défilent devant l'animal mort et lui passent la main dans les poils. Il suffit de cela pour conjurer toute maladie durant le cours de lannée qui commence. Mais il n'importe pas moins de cbasser les mauvais esprits. Dans ce but, on répand le sang du bœuf autour du mababoty, et l'on mange sa viande en un grand repas. A la faveur de ce festin, qui passionne les convives, la reine et ses deux ministres, tous trois vêtus de blanc, pénètrent dans l'enceinte sacrée et vont y faire des clioses qui les regardent seuls. On assure que le taureau noir accepte en offrande non seulement les bijoux et l'argent monnayé, mais encore les bouteilles de rbum.

Binao vient précisément de remplir cet utile devoir, lorsque la rumeur publique l'a informée du passage de M. Larocke. Aussitôt notre courtoise alliée a fait demander audience au Va7aba-Bé, résident général de France, et je la rencontre au moment où elle va lui rendre visite.

(Le suffixe bé signifie grand ou beau. Vazaba-Bé veut dire le grand étranger. Nossi-Bé équivaut à Belle- lie.)

Je n'ai rien de plus empressé que de me mêler à ce cortège

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extrêmement pittoresque, sans souci d'y faire tache. Je marche dans les pas d un chambellan ayant pour fonction d'agiter une queue de raie pour écarter toute main profane de la personne de Sa Majesté. Le palanquin qui porte Kavé précède celui de la reine. Le protocole de l'océan Indien veut que le plus grand personnage vienne, dans un cortège, en dernier lieu. Sur le palanquin ou filandzane de la reine est déployé le parasol rouge, insigne de la toute-puissance. L'ombrelle de Kavé a le droit d'être de la couleur qu'il voudra, hormis rouge.

Il faudrait le pinceau d'un Rico ou d'un Fortuny pour traduire le joli papillotage de tons vifs que forme cette théorie féminine sous le grand dôme des manguiers criblés de soleil.

Toujours chantant et battant des mains, les amusants insectes noirs aux brillants élytres s'enfoncent dans le jardin du gouverneur, disparaissent un moment.

Je les retrouve tous réunis dans la plus vaste salle de l'habitation; et c'est un spectacle qui vaut bien l'autre.

Binao et Kavé installées en des fauteuils, les deux cents jeunes filles de la suite se sont bravement assises sur leur derrière à même le parquet. Serrées à étouffer, elles remplissent le salon, où tout de suite se répand une violente odeur musquée, l'odeur de la peau noire mêlée à je ne sais trop quels aromates en usage à la cour d'Ampasimène. Binao, dans tous ses atours, drapée de soies somptueuses, écrasée de colliers d'argent et de cercles d'or, rayonne comme une idole de pagode. Kavé, également en toilette fort riche , se contente de chatoyer. L'une et l'autre tortillent entre leurs mains un m.ouchoiide soie orange. Dans les jupes de la reine, une petite esclave s'est blottie comme un chien frileux : c'est la servante favorite, toujours fourrée aux jambes de sa maîtresse.

De la place où je me tiens, dominant contre un mur la foule des têtes, rien de curieux à voir comme toutes ces chevelures nattées et arrangées avec un soin minutieux. Je croirais avoir

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devant moi un grand tendelet de passementerie noire. Mais, saprelotte, que Todeur en est donc violente !

Papa-ministre, Bébaka, est présent. Vêtu à la mode d'un riche Arabe et parlant assez proprement le français, papa-ministre est un vieillard à mine rusée qui veille sur les intérêts de sa fille et connaît fort bien le métier de courtisan. Tandis que M. Laroche s'entretient avec Binao par l'intermédiaire de Bébaka, le vieux singe en profite pour insinuer au Résident général que la France se trouve en retard d'une annuité dans le payement de la pension faite à la reine des Sakalaves-Bemisitras. Eh quoi ! la France ne pas payer ses dettes ? Ce ne peut-être qu'un oubli (hum !). « .Je vais le réparer sur l'heure, dit M. Laroche. Qu'on remette 1.200 francs au père de Sa Majesté. » Binao esquisse un beau sourire de désintéressement, et Bébaka empoche. Il y a de quoi réparer la saignée que l'on venait probablement de faire au taureau immortel.

Ce versement fait redoubler d'intensité, dans la bouche de Bébaka, les assurances d'amitié — non suspectes d'ailleurs — entre la reine Binao et le Président de la République française.

Avant de se séparer, l'administrateur de Nossi-Bé offre le Champagne. Alors on cause plus familièrement, comme il sied après que sont réglées les affaires d'Etat. On se fait présenter à la reine par le Résident général. Elle nous donne à chacun la main, et, ma foi, lorsque vient mon tour, je dépose un baiser entre ses bagues. Voilà tout. Mais, au moins, ce dont je me vante a le mérite d'être vrai.

Nous quittons Nossi-Bé et rentrons à bord pour dîner. Sous la nuit d'argent, embaumée des tièdes parfums qu'exhalent les deux îles, le petit bras de mer est vite traversé. Le Yang-Tsé ne devant lever l'ancre qu'à minuit, je me demande si je vais résister à la tentation de retourner là d'où je viens, une prome-

nade nocturne sous les manguiers de Xossi-Bé ne pouvant être que délicieuse. Mais voilà que le Résident général nous fait une surprise aussi amusante quinattendue. Tout à Iheure, invitée par lui, Sa Majesté Binao va venir luncher à bord.

C'est une joie parmi les passagers. Chacun s'en mêle. Le capitaine montre une rare complaisance. Tous les apprêts sont faits lorsque la reine arrive avec une suite imposante de princes et de serviteurs, papa-ministre et l'inévitable Kavé.

Pour avoir changé de toilette, Binao n'apparaît ni moins riche ni moins majestueuse dans sa corpulence augmentée d'éclatants oripeaux. Elle ressemble à un faisan doré en toutes plumes. Sa cour brille autant qu'elle. Il y a bien trente personnages, à tout le moins. Quand la compagnie est assise autour des deux tables de la salle à manger du bord, on se croirait dans la volière du Jardin d'acclimatation.

Tout se passa fort dignement, je vous le jure. Les sirops et les pâtisseries glacées firent pousser aux serviteurs des gloussements de plaisir ; un petit prince de douze ans se bourra jusqu'aux oreilles ; un chambellan fut indisposé; une cousine de Binao échangea avec un jeune blanc la pièce de o francs en or qu'elle portait clouée dans son nez contre une pièce de 10 francs très authentique. Quelques valses jouées au piano plongèrent les jeunes princesses en une sorte d'extase ; mais la reine ne s'étonna de rien et mangea d'une dent superbe.

Elle daigna cependant laisser mettre quelques bouteilles de rhum dans la chaloupe qui la remporta, au milieu de la double illumination des laiilerncs de couleur et des étoiles.

Cette vision bariolée a disparu. Minuit. En route pour Diego Suarez...

MÉMOIRE DE RÂIMLUÂRIVOUNE

PRÉSENTÉ A M. Le MyRE de VlLERS

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