‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 3 sur 23 · LES SUJETS LIBBES · texte numérisé non relu

LES SUJETS LIBBES

Andrianes et Houves. — On appelle caste, à Madagascar, l'ensemble de plusieurs familles issues d'un père commun, mort depuis longtemps. Le mot n'a donc pas la môme signification que chez nous. Il se rapprocherait davantage du sens qu'on donne à clan en Ecosse et en Irlande. A la vérité, c'est la famille sans limitation de degrés, notre famille aristocratique. On y est cousin comme Louis-Philippe l'était avec Louis XYI et le prince de Condé, comme Henri III l'était avec Henri IV.

Plus orgueilleux que les sang-bleu d'Europe, les andrianes se prétendent tous d'origine royale. Il est vrai que le moindre seigneur terrien prenait jadis, à Madagascar, le nom de roi avec une singulière facilité.

Le roi Ralambe, qui vivait à la fin du xvi^ siècle (?), essaya de mettre quelque ordre dans les diverses castes nobles. Son fils Andriantoumpoukouindrindre, seigneur d'Ambouhimalaze, fut désigné comme chef de la première caste. Deux autres seigneurs de sa parenté et leurs enfants composèrent la seconde et la troisième. Après eux, au quatrième rang, se placèrent plus tard, sous le nom de Zanadralambes, les descendants, par Andriazake, du grand Ralambe lui-même.

Vers la fin du siècle suivant, le roi Andriamasinavalone, ayant eu huit enfants de ses douze femmes, rangea ceux qui n'étaient pas ses successeurs dans une caste spéciale appelée, de son nom, la caste d' Andriamasinavalone, et placée immédiatement

au-dessus des quatre classes déjà établies par Ralambe. En outre, avec les enfants de ses prédécesseurs, il composa une caste d'un degré supérieur, appelée par lui zazamarolahy (la caste des enfants mâles nombreux). On le voit, le caprice royal a présidé absolument à cetle catégorisation. C'est tout ce que je voulais faire ressortir, n'ayant pas l'intention de me livrer à une exégèse de l'armoriai malgache ' .

Les nobles des hautes castes sont répandus un peu partout dans le pays. Ils affectaient de ne pas se produire à Tananarive et ne mettaient jamais les pieds à la cour, bien que la famille de Ranavalna appartînt elle-même à une caste considérable. C'étaient les boudeurs politiques dont j'ai parlé plus haut.

L'andriane pur de tout mélange, celui qui ne s'est pas allié avec la race conquise, se reconnaît facilement. Il est de nuance claire. Ses cheveux sont luisants et plats. Il a le nez allongé et peu proéminent, des yeux tranquilles et fiers, la bouche dédaigneuse. Presque pas de mobilité sur la physionomie. On dirait des tètes de cire. Le crâne, étroit, indique une médiocre intelligence. Sous ce rapport, le Ilouve lui est incomparablement supérieur. En somme, l'andriane pur sang, rejeton un peu efféminé des anciens chefs conquérants de l'Imerne, est un type décoratif, une noble façade derrière laquelle il y a plus de préjugés (jue d'idées. Trouvez-vous qu'il diffère beaucoup de certains andrianes de notre hémisphère ?...

Les castes roturières comprennent tous les sujets libres désignés dans le pays sous le nom générique de Houves, qui,

' Dans le dernier état des choses, les castes nobles étaient ainsi hiérarcliisées : 1* les Zunak'andiiana; 2° les Zaza Marolah!j;2° les Andiiamusinàvalonu (ces trois premières embrassant l'ensemble des tomijoménakehj , seigneurs féodaux); 4° les Andrialompokoindrindra; 5° les Andrianamboninoiona; G" les Andrianandranandu; "■ les Zanad'Ralambo ; 8° les Arabodifohilra (Henseignement fourni par Philippe Razàfinandimby, officier du palais, aide de camp de la Reine).

comme je l'ai dit, répond 1res bien à la signification de nos mots Bourgeoisie, Tiers Etat.

Les deux castes principales, et nécessairement rivales, de cette catégorie sont les tsimahafoutsy et les tsijniamboulahy^ d'où était issu Rainilaiarivoune.

Sans compter leurs droits de préséance, les castes aristocratiques jouissaient de nombreux privilèges plus honorifiques d'ailleurs que positifs. Les castes roturières n'en avaient pas. On en cite pourtant quelques-unes à qui les souverains avaient conféré certaines immunités : par exemple, la caste des Trimoufouloualine.

Vers le milieu du xvii'' siècle, le vieux roi Andriamasinavalone ayant été fait prisonnier par les habitants d'Ambouhidratrime, qui l'avaient attiré traîtreusement dans un piège, fut retenu sept ans en captivité. 11 réussit enfin à s'évader et rentra à Tananarive. Alors, — raconte un historien, — les devins et les astrologues, consultés sur les moyens de préserver à jamais le souverain de semblable aventure, et d'éprouver en même temps le dévoùment de ses sujets, lui conseillèicnt d'offrir aux idoles le sacrifice d'une victime humaine. Cette proposition épouvanta le peuple. On prit la fuite de toutes parts; chacun redoutait d'être désigné. Au milieu de la terreur générale, un sujet dévoué, Trimoufouloualine, se présente aux sacrificateurs et déclare que, de bon cœur, il offrira sa vie pour celle de son roi. Il fut aussitôt saisi, garrotté, et attendit sans effroi que la hache s'abattît sur sa tête. Mais, en leur for intérieur, les sorciers ne voulaient la mort de personne. Le sang d'un coq rouge, répandu sur le visage et le cou de la victime humaine et coulant au lieu du sien jusqu'à terre, suffira, dirent-ils, pour obtenir la grâce désirée. Tout le monde se réjouit de cette prescription si facile à exécuter. Trimoufouloualine délié, félicité, entouré par le roi et ses amis, reçut alors à perpétuité, pour lui-même et pour tous les membres de sa famille, en retour de cet acte de

dévoûment. la faveur de ne pouvoir être mis à mort avec effusion de sang, pour n'importe quel crime qui mériterait un pareil châtiment.

D'autres familles, au contraire, furent vouées à des corvées humiliantes, comme de balayer les places et les chemins, en expiation de certaines fautes de leurs ancêtres.

Le Houve est, en général, sensiblement plus foncé que l'Andriane. Il a les yeux vifs et bridés, le nez épaté, les pommettes saillantes. Préciser Tàge d'un Houve par le seul examen de ses traits n'est pas chose aisée : on peut se tromper de quinze ans. La femme se flétrit vite. Jeune, sa peau tendue et sa chevelure plate, comme collée, soulignent la rotondité de sa tête en boule. Vieille, elle devient horrible. L'andriane caduque n'est guère mieux partagée. La beauté chez les vieilles femmes, cette chose rare et auguste, est un privilège des races blanches. A Madagascar, il n'y avait qu'une femme qui ne pût vieillir ni devenir laide : la Reine. Parle seul fait de sa royauté, elle devait être réputée jeune et belle toujours, immarcesciblement. Dans les grandes occasions où les hommages populaires lui étaient adressés, la foule chantait ainsi ses louanges eu dansant en cadence et en battant des mains :

Notre reine, eh ! eh ! eh ! est une belle reine !

Notre reine, eh ! eh ! eh ! est notre soleil !

Notre reine, ehl eh! eh! est notre dieu!

Notre reine, eh! eh ! eh ! ne la pas qui la désire !

Cehii qui la possède, eh ! eh! eh! est réellement heureux !

Celui qui ne la possède pas, eh ! eh ! eh ! la désire tout de bon !

Il y en avait ainsi des litanies.

Une visite à Rainilaiarivoune. — Mes lecteurs feront connaissance avec la dernière reine de Madagascar : je l'ai assez fréquentée pour pouvoir lui restituer devant l'Histoire sa véritable physionomie. Quant à Rainilaiarivoune, je ne l'ai vu

qu'une seule fois, pendant quelques minutes, au moment le plus pathétique de sa déchéance.

La veille de son départ pour l'exil, j'allai le trouver dans sa propriété de Sarasoutre, où on le tenait prisonnier depuis l'occupation de Tananarive. J'étais chargé de lui remettre deux objets de la part de la Reine : son insigne de commandeur de la Légion d'honneur et une Bible en langue malgache. C'était tout. Je devais dire ces seuls mots : « Ranavalomanjaka ' vous prie de conserver ce livre en souvenir d'elle et de porter, partout où vous irez, cette croix qui vous appartient. »

Le symbole de ce message était clair : l'envoi de l'étoile française reconnaissait les faits accomplis, celui de la Bible conseillait la résignation. Quant à l'intention mise là-dessous par la femme Iqu'ofTiciers et colons appelaient communément « la guenon couronnée » ou « Sa Majesté Peau-de-Boudin », j'ignore si elle était sérieuse ou ironique: en tout cas, cet adieu ne manquait ni d'à-propos ni de dignité.

Sarasoutre est situé à o kilomètres de la capitale. Chemin faisant, de société avec le baron de La Grange, attaché de cabinet, nous songions à cet homme qui aura une page curieuse dans l'Histoire, pour s'être improvisé, par ambition et par patriotisme, le Richelieu d'une monarchie noire exposée aux convoitises de l'Etranger et au péril intérieur d'un démembrement féodal. Patriote, nul ne le fut plus ardemment que lui. Grand politique aussi : d'une part, réservant les affaires à la caste la plus active, la plus intelligente et la plus dégagée des traditions, instituant le gouvernement à côté du fief, le fonctionnaire à côté du noble, et réduisant la royauté à ne plus être qu'un rôle décoratif ; d'autre part, voyant dans les Anglais les seuls adversaires possibles de notre influence à Madagascar et sachant s'appuyer sur eux sans trop les favoriser.

1 Mot formé par l'agglutination du nom de la Reine, Ranavalona, et de Pa?ijaka, qui veut dire souveraine.

Nous songions à cet esprit patient et hardi qui, pendant plus de trente ans, réussit à maintenir lindépendance de son pays au milieu d'intrigués de toute sorte, — sans compter celles de sa famille ; à ce « bourgeois « qui incarna si totalement le génie houve ; à ce parvenu qui concentra tous les pouvoirs entre ses mains, ajouta à son titre de premier ministre celui de commandant en chef, fit de la couronne un hochet féminin, et réserva pour ses propres épaules le manteau de Radame ; à ce Barbe- Bleue patriarche, père de dix-sept enfants, mari de quatre femmes, dont trois reines ; à cet heureux, si cruellement châtié dans sa descendance lorsque vint la vieillesse, l'un de ses fils ayant voulu se débarrasser de lui comme il s'était luimême débarrassé de son frère... On nous avait dit qu'il n'était plus que la carica'ure de sa médaille ancienne, une ruine sans caractère ni grandeur, quelque chose de lamentable. Disait-on vrai ? Nous allions le savoir.

Nous étions déjà chez lui, dans ce domaine enclos de Sarasoutre, vaste parc oîi alternent les deux styles de l'art des jardins, — ici, des allées courbes, des pelouses mouvementées, des chalets, des grottes artificielles ; là, des quinconces et des charmilles, — conception fastueuse où se manifeste, comme dans le tombeau d'isotra ^ l'ambition d'écraser toute la

1 Isotra, faubourg de Tananarive où se trouve la sépulture de la famille du vieux ministre. Ce monument est comme une amplification du classique tombeau malgache composé de deux masses étagées. Quatre galeries d'arcades, formant promenoir extérieur — tel un cloitre retourné, — flanquent la masse d'en bas. Celle d'en haut se couronne d'un portique aérien. Un escalier mène à la plate-forme, où l'on pénètre par une grille entre deux pylônes. Un garde-fou à lourds balustres encadre la terrasse très vaste. Tout l'édifice est construit en cette pierre jaune et friable qui ne se patine pas, s'encrasse et se ruine vite au contact de l'air. Il y a, dans son ornementation, un mélange de divers styles septentrionaux, je ne sais quel romantisme anglais dont on ne veut plus, même en .\ngleterre.

.\vant do mourir, Uainilaiarivoune a demandé que son corps fût rapporté dans la sépulture disotra. Il n'a pas semblé mettre en doute que la généreuse France exauçât son vœu. Il a eu trop bonne opinion de nous. Nous n'avons plus le souci de nous imposer à l'estime de certains vaincus. Nos engagements formels, vis-à-vis des gens de « race inférieure », ne

noblesse indigène. Certes, le Trianon malgache de Rainilaiarivoune atteignit son but, et plus d'un de ces seigneurs féodaux qu'on appelle loiimpoionénakels dût se sentir humilié en comparant sa forteresse campagnarde à cette propriété princière. Pour moi, l'alliage de la terre rouge et de la végétation noire, qui fait toute la tristesse de la nature imérinienne, me parut encore plus triste dans le parti que l'art en avait tiré. Oh ! ces avenues couleur de brique, ces bosquets de manguiers équarris, qu'on prendrait pour des masses de bronze, c'est lugubre !...

Nous contournons une pièce d'eau, nous passons un pont rustique, je distingue parmi les feuillages un château commencé qui ne sera jamais lini, et nous arrivons devant le bâtiment fermier qui fut sans doute le point de départ du domaine. J'explique ma mission au commandant du poste : il la trouve extraordinairement ridicule, a l'air de s'étonner qu'un homme de mon mérile ait consenti à servir d'intermédiaire entre une guenon et un vieux singe ; toutefois il nous laisse pénétrer, c'est l'essentiel. Un interprète nous ouvre la chambre du prisonnier et va nous chercher celui-ci, qui était en train de dîner dans la pièce voisine.

Un coup d'œil sur la chambre. A la négligence qui caractérise

comptent pas, et nous allons jusqu'à oublier de payer nos dettes. Après avoir pompeustment abusé de la crédulité de ce malheureux Dinah-Salifou, qui fut reçu à l'Elysée et vu par tous les Parisiens à côté du Président de la République dans les galas officiels, nous nous sommes dérobés à l'obligation de lui servir sa rente. Tombé dans une misère lamentable, réduit à la mendicité, Dinah-Salifou eut une lueur d'espoir quand il apprit que M. Lebon venait de mettre le pied sur la terre sénégalienne. Il essaya de se montrer au représentant de la France, avec l'intention de lui rappeler — oh ! bien humblement, par la seule éloquence de sa détresse — la parole d'un gouvernement qui se targue de loyauté : M. Lebon refusa de recevoir ce créancier importun. Trois jours après, on trouvait Dinah-Salifou mort de faim, à quelques portées de fusil du banquet où M. le Ministre célébrait les bienfaits de l'expansion coloniale et de la tutelle française.

Un pareil sort attend sans doute Béhanzin, qui fut héroïque, et Ranavalna, qui ne fut qu'impuissante.

tous les intérieurs malgaches, aux diverses marques du goût atroce que rimportation anglaise fait fleurir chez ce peuple, s'ajoute le désordre des préparatifs d'un départ. L'ex-ministre se mettra en route demain à l'aurore : on est venu l'en aviser hier seulement. J'aperçois plusieurs malles de tôle peinte, objets de fabrication indigène, propres à l'emport des espèces et à la protection des bardes contre l'humidité de la mer. Rainilaiarivoune va voir la mer... il ne l'avait jamais vue; jamais il n'était descendu de cette citadelle escarpée qu'on appelle le Haut Plateau. Un seul détail révèle ici les habitudes orgueilleuses du grand parvenu : c'est le lit, tout drapé de soie pourpre, comme la litière de Richelieu.

Mais le voici... On disait vrai. Il y a des êtres pour qui la mort larde trop à renir. Le vieil homme d'État nous apparaît t«ut grelottant dans je ne sais quelle tenue de queue-rouge des Funambules. Naguère il recevait en robe de chambre nos résidents généraux. Quelle décadence rapide ! Enveloppée de vingt linceuls de soie, couchée sur la maîtresse dalle de son caveau, sa momie serait plus vivante et certes plus auguste que le bonhomme cacochyme qui survit — à la vérité pour très peu de jours — en Rainilaiarivoune.

On disait vrai : ce que nous avions devant nous, c'était une ruine achevée, des décombres, un tas de cendres...

Quelque simple que fût ma mission, j'eus beaucoup de peine à me faire comprendre. Il me fallut répéter plusieurs fois les brèves paroles de Ranavalna. Probablement ne s'attendait-il pas à la démarche de la Reine, et, dans son âme bourgeoise, ignorante de toute générosité, refusait-il de croire que le cœur d'une Andriane, même de celle dont il avait partagé la couche, fût capable de s'émouvoir un peu pour l'homme qui n'était plus rien. En revanche, lorsqu'il eut compris, aux courbettes obséquieuses qu'il nous prodiguait, dans la crainte que nous ne vinssions lui annoncer quelque aggravation soudaine de son

sort, succéda une attitude plus digne. Après un instant de rêverie, il demanda la clef de son coffre, l'ouvrit, en tira une piastre et nous la présenta.

N'étant pas encore au courant des habitudes malgaches, je crus qu'il voulait m'indemniser de ma course. J'allais refuser avec énergie d'accepter un pourboire ; de son côté, La Grange, froissé dans toutes ses pudeurs de gentilhomme, s'apprêtait à décliner la moindre part de cette récompense honnête, — quand l'équivoque se dissipa au grand honneur du vieillard. Rainilaiarivoune nous dit, avec beaucoup de simplicité ;

— Remerciez Ranavalomanjaka. Assurez-la de mon obéissance. Dans les circonstances graves de sa vie, — quand il perd son père ou sa mère, quand il se marie, quand sa famille s'augmente d'un enfant, quand il part pour un grand voyage, quand il revient au pays natal, — tout sujet malgache doit à sa souveraine le hasina, c'est-à-dire une pièce d'argent en signe de soumission et de fidélité. Je m'en vais faire un grand voyage : en conséquence, je vous prie de vouloir bien remettre mon hasina à Celle pour qui je ne suis plus que le dernier de ses serviteurs.

Décidément, le vieux singe et la guenon couronnée avaient une façon de se séparer peu banale... Nous en tombâmes d'accord, La Grange et moi. Le lendemain, lorsque je remis à la Reine le hasina de son ex-époux, elle le reçut muette et triste.

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