‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 4 sur 23 · II. — L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

II. — L'ESCLAVAGE

Une institution calomniée. — Hier encore, il y avait des esclaves à Madagascar ; aujourd'hui, il n'y en a plus. Le changement s'est opéré de la manière la plus simple. On a édicté : « A partir de ce jour, tous les habitants de Madagascar sont libres. » Il s'en est fallu de très peu qu'on n'ajoutât : « Ils sont égaux; » mais on a reculé devant le discrédit où l'expérience

d'un siècle d'égalité a fait tomber ce vocable. On s'en est donc tenu à « libres », qui garde encore un certain prestige.

Pour ceux qui ne se payent pas de mots, je montrerai plus loin que cette innovation n'a provisoirement rien changé aux mœurs malgaches. Mais d'abord a-t-elle justifié ses prétentions de réforme humanitaire ? Bien avant notre maiumise sur rimerne, les Houves avaient d'eux-mêmes aboli ce qu'il y a de vraiment odieux dans l'esclavage : la traite. Vers 1870, ils commencèrent par interdire le trafic des négriers à la côte. Puis, comme il arrivait qu'au partage d'une succession la mère et le petit enfant esclaves pouvaient se trouver brutalement séparés, ils décidèrent qu'en cette occurrence la mère et sa progéniture en bas âge seraient toujours attribuées au même héritier. Dix ans après, ils achetaient de mettre au point la revision de l'antique loi barbare. Pour rendre à leurs serfs ce qu'ils avaient perdu, une patrie, ils défendirent le trafic des esclaves entre rimerne et les provinces. Toute infraction à cette loi encourait les sanctions suivantes : dépossession du propriétaire, nullité du marché, attribution du prix payé: — pour un tiers au dénonciateur, pour les deux autres au gouvernement. Si l'opération avait lieu par un intermédiaire, le commettant était passible d'une amende de 100 piastres (500 francs) ; le commissionné, d'une amende de 10 piastres et de dix bœufs ; pour l'un et pour l'autre, en cas d'insolvabilité, la mise aux fers. Une autre loi spécifia que le propriétaire avait seul le droit de vendre son esclave et devait le vendre lui-même, de façon que l'esclave cessât d'être l'objet de la spéculation courante, du commerce proprement dit. Au surplus, il fut expressément défendu d'acheter un esclave pour un autre but que l'emploi immédiat au service personnel de lacquéreur. Quiconque achetait un esclave pour le revendre était considéré comme faisant un commerce illicite et déféré aux tribunaux.

Cette distinction entre le commerce de la chair humaine et la

permission d'acheter ou de vendre un esclave « pour son service » n'est point subtile. On y reconnaît bien vite le véritable caractère du genre d'esclavage que les Houves avaient entendu laisser subsister chez eux et introduire dans les provinces conquises : une domesticité spéciale, moins libre assurément que la domesticité européenne, puisque la personne du serviteur continuait à se vendre en même temps que les services, — mais infiniment plus tutélaire.

En effet, l'institution dont le nom seul fait horreur aux philanthropes de l'ancienne école avait créé, à Madagascar, à côté d'hommes soi-disant libres (en réalité gouvernés par des lois de fer qui les taillaient et les corvéaient à merci), une catégorie d'individus ' exempts de corvée et d'impôt, placés sous la double tutelle du maître, chargé de les nourrir, et de l'État, chargé de les protéger contre les exactions du maître.

Assez pareil au client de la famille antique, l'esclave malgache avait une situation vraiment privilégiée. Le Malgache libre était et demeure, comme tout libre citoyen de la libre Europe, libre de s'enrichir et libre de mourir de faim ; tandis que le Malgache esclave, s'il pouvait, lui aussi, s'enrichir, acquérir lui aussi des esclaves pour son service propre^ n'était en aucun cas exposé à manquer des choses indispensables à la vie. La dignité humaine en souffrait bien un peu, mais on avait son pain, je veux dire son riz assuré. Et puis, si vous saviez combien la dignité humaine diffère à Madagascar de ce qu'elle est chez nous !...

Les gens qu'on appelait esclaves se divisaient en deux grandes catégories : les esclaves de la couronne et les esclaves privés.

L'esclavag*e royal. — La première catégorie comprenait quatre groupes, désignés sous l'appellation générale de « noirs » : les Tsiérouadahy, les Tsimandous, les Tsimanisoutres et les Moçambiques. Ils formaient dans l'esclavage une

véritable aristocratie, jouissaient de faveurs qui ont pu rendre jaloux plus d'un homme libre.

Les deux premiers groupes descendaient des esclaves arrivés à Madagascar à la suite des Houves, leurs maîtres. Au partage des terres ils eurent un lot, comme les conquérants, héritage qui se transmit, inaliénable, de génération' en génération. N'ayant d'esclaves que le nom, les Tsiéroundahy vivaient en propriétaires sur leur domaine avec une sécurité qu'ils ne connaîtront plus du jour où ils travailleront, comme le petit cultivateur de chez nous, pour le fisc et pour l'usurier.

Les tsimandous — des coureurs sans rivaux dans ce pays où tout le monde a des jambes de fer — étaient et sont encore, sous le régime actuel, employés comme courriers d'Etat. Leur personne était qur si sacrée. Dans l'exercice de leurs fonctions, tout sujet de la Reine, sur toute l'étendue du pays, leur devait la nourriture et le logement. De là ce nom de tsimandou {tsy mandoa), mot à mot: celui qui ne paye pas. Que de pauvres diables, en France, changeraient leur carte d'électeur pour une plaque de tsimandou, si cette plaque leur conférait les mêmes avantages qu'à Madagascar !

Le tsimandou, sous la monarchie houve, fut un personnage considérable et redouté. L'autorité dont il jouissait ne peut être comparée qu'à celle d'un émissaire du Conseil des Dix. Il parlait toujours au nom du Prince, n'avait qu'à se présenter, qu'à faire un signe, pour être obéi, même des plus grands. Avait-on décidé l'arrestation d'un gouverneur suspect ou frappé de disgrâce, pas n'était besoin de lui dépêcher des gendarmes ; il suffisait de lui envoyer un tsimandou. Innocent ou coupable, le haut fonctionnaire s'inclinait devant l'esclave de la couronne ; sans demander d'explication, passivement, avec une terreur superstitieuse, il le suivait. Ce singulier prestige n'est pas encore entièrement effacé depuis que nous avons substitué notre pouvoir à celui de la Reine.

Le troisième groupe a une origine historique en souvenir de laquelle d'insignes faveurs lui étaient assurées. Les Malgaclies vénèrent en eux les descendants de ces vaillants Tsimanisoutres qui résistèrent si longtemps, dans leur citadelle d'Ambouhizouhiky, aux efforts d'Andrianampouinimerne et furent les derniers rebelles soumis par ce grand conquérant.

Quant aux ^loçambiques, anciennes victimes de la traite, ils bénéficièrent, en 1877, d'une mesure de justice qui fut en même temps une éclatante protestation contre l'industrie des négriers : la Reine les affranchit en bloc de leur servage domestique et les éleva, eux et leur postérité, à la dignité de serfs de la couronne.

Toute société a ses préjugés. Les grands privilèges accordés aux Moçambiques n'ont jamais pu entamer la vive répulsion que la race malaise éprouve pour sa voisine la race noire. C'est ce qui me fait craindre que chez le peuple le plus malléable de la terre il n'y ait des parties irréductibles. Les esclaves royaux purent aspirer aux plus hautes charges de l'Etat ; l'un d'eux occupa la seconde fonction du royaume et fut promu au grade le plus élevé de l'armée malgache, seize honneurs, quelque chose comme maréchal de France ; très puissants, ces hommes ont toujours tenu une grande place dans les conseils de la cour : la plus humble bourgeoise houve n'eût pourtant jamais consenti à épouser un Moçambique.

Une vingtaine de ces noirs habitaient le palais, où ils faisaient office de chambellans. On les appelait madioutananes (les mains propres), parce qu'ils avaient, paraît-il, les mains assez pures pour pouvoir toucher aux objets dont se servait la souveraine. La logique malgache a de ces choses déroutantes qui doivent nous rendre très défiants sur la façon dont les indigènes s'assimilent nos idées. Les madioutananes portaient les vêtements arabes de la côte africaine : le liaïck blanc, le burnous soutaché d'or, le turban de soie. Dans les cérémonies ils

accompagnaient la Reine et marchaient immédiatement derrière elle. Au milieu d'un cortège dont Tensemble était plutôt grotesque, ce groupe faisait une jolie tache de couleur.

L'esclavage domestique. — Ce n'est pas, jimagine, sur les esclaves de la première catégorie que les promoteurs de l'abolition ont voulu nous apitoyer. On va voir s'ils ne se sont pas attendris plus que de raison sur ceux de la seconde.

11 y avait trois sortes d'esclaves domestiques : ceux de la maison, ceux des champs et les bourdzanes.

On sait déjà, par de nombreux récits, ce qu'il faut penser de la « servitude » des esclaves porteurs, de ces joyeux et libres nomades (libres dans le sens positif du mot), qui avaient toujours la chanson et le rire aux lèvres, allaient, venaient, travaillaient quand ils en avaient envie, tantôt s'amusant à faire étalage de leur force, tantôt lézardant au soleil des semaines entières, louaient leurs services à qui leur plaisait, au prix qui leur plaisait, trouvaient autant de gîtes familiers et de filles compatissantes qu'il y a d'étapes sur les chemins, voyaient leur maître une fois l'an pour lui rapporter un tribut dérisoire, menaient en définitive la vie la plus indépendante qu'il soit possible de mener dans une société organisée.

Quant aux autres, ce que je vais en dire est presque textuellement emprunté au témoignage peu suspect d'un chrétien qui a passé vingt ans à prêcher la morale catholique à Madagascar.

L'esclave domestique, loin d'être traité en brute, était assimilé de près à la famille, quoiqu'à un degré inférieur. Il devait à son maître une certaine corvée, mais bien légère si on la compare à notre domesticité européenne. Ainsi l'esclave exécutait, s il le voulait, les différents travaux de la maison pour sa quote-part, ou bien s'en affranchissait moyennant un équivalent en argent donné au maître ou à ses compagnons de servitude. C'était la possibilité du rachat journalier sans l'aventure du

rachat définitif, le rachat efficace avec toutes les sécurités gardées pour l'avenir. Les femmes faisaient le ménage et s'en partageaient les diverses fonctions: Tune pilait le riz, l'autre allait chercher Teau, celle-ci balayait, celle-là lavait le linge. Un serf était toujours dispensé de certaines besognes répugnantes, par exemple des vidanges qui, en pays civilisé, constituent un travail d'homme libre et d'électeur. A Madagascar, cet office incombait aux malfaiteurs condamnés aux fers. C'était l'intendant des esclaves, esclave lui-même, qui d'ordinaire, avec une grande équité, assignait à chacun sa tâche. Les intendants malgaches, dont on retrouve le type dans les récits d'Homère, étaient les intimes des maîtres de la maison, très souvent leurs pères nourriciers. Aussi les entourait-on de respect, les aimaiton comme de véritables parents. Gouverneurs du bien général, ils en géraient le détail à la ville et à la campagne. A eux le secret et les clefs du trésor, ainsi que le compte des dépenses. Ils avaient part à la table et au vestiaire communs.

Les esclaves cultivateurs n'étaient pas moins bien traités. Ils possédaient d'ordinaire une rizière à côté de celle de la famille. Si les beaux fruits du verger étaient offerts au maître, la plus grande part leur revenait sans conteste. L'esclave pasteur élevait toujours son veau à côté de celui du maître. Il pouvait s'en rencontrer d'infidèles, d'assez audacieux pour vendre le troupeau à eux confié et aller jouir du fruit de leur larcin en quelque province lointaine ; mais ce fait était des plus rares.

Quel que fût le genre d'occupations assigné aux esclaves, on peut dire qu'en moyenne le service du maître leur prenait un douzième de leur temps ; ils restaient libres de disposer des onze autres douzièmes et de les louer à qui bon leur semblait. Les esclaves établis comme domestiques à gages chez des Européens partageaient leur salaire avec leur maître, qui, en retour, les délivrait de tout service vis-à-vis de lui.

Si Tesclave manquait à son devoir, le maître pouvait le châtier. La loi autorisait, comme punitions, les fers et le fouet. Jamais les coups ne devaient aller jusqu'au sang. Les esclaves représentant la majeure partie des capitaux du maître, on comprend assez qu'il était de l'intérêt de celui-ci de ne pas les endommager et surtout de ne pas les poussera se soustraire par la fuite — dans un pays où la fuite est facile — à des procédés inhumains. Il était donc extrêmement rare qu'un maître maltraitât son esclave. Pour moi, toutes les fois que j'ai vu battre un noir, c'est un blanc qui tenait la trique.

Si le maître n'eût pas été généralement bon, on n'aurait pas vu ce que tout le monde a pu voir comme moi : la constante gaîté de l'esclave malgache, faisant souvent opposition à la tristesse taciturne, à la vie de défiance et de crainte de Thomme libre. Au reste, bien que tout serf pût se racheter à prix d'argent, soit par lui-même (il y en avait de riches), soit par ses parents et amis, très peu profitaient de cette latitude, parla raison qu'une fois libres la corvée de l'Etat les attendait, vingt fois plus rude que celle du maître.

L' abolition. — A la vérité, un abus subsistait, un seul. Dans la pratique on n'avait pas toujours égard à la loi concernant le partage des esclaves entre cohéritiers. Mais M. Laroche, dès son arrivée, s'empressa de la remettre en vigueur par un arrêté qui interdisait sous des peines sévères la séparation de la mère et de l'enfant esclaves avant que celui-ci eût atteint l'âge de quinze ans (quinze ans pour un Malgache, c'est vingt-cinq pour nous). Voilà tout ce que l'humanité nous commandait. Aller plus loin, c'était porter une grave atteinte à l'organisme que nous nous étions tant promis de respecter; c'était léser les intérêts, non pas seulement de quelques castes, mais de tout le monde, puisqu'il y avait beaucoup d'esclaves propriétaires d'autres esclaves; c'était jeter dans une crise un peuple qui.

plus heureux que nous, avait résolu — à sa façon, mais au contentement de tous — la « question sociale ».

Et cependant on est allé plus loin, on est allé jusqu'au bout. Il Ta fallu, assure-t-on ! Du jour où, grâce à celte admirable suite dans les idées qui caractérise l'esprit public en France, nous changeâmes soudainement de politique vis-à-vis de Madagascar, nous nous crûmes forcés de tenir des engagements très anciens, pris en 1848 à la face du monde civilisé, qui ne les avait nullement exigés de nous. Ne pouvait-on du moins invoquer la prescription pour ce vieux contrat aussi téméraire qu'unilatéral?... Aucun député n'a osé. Certains courages se payent trop cher.

Et le principe de l'abolition fut voté, non sans phrases.

M. Laroche, personnellement très favorable à l'émancipation, était venu à Madagascar avec le désir de la voir se réaliser sous sa magistrature. Toutefois, il voulait agir prudemment, la question ne laissant pas d'être complexe à première vue. II s'était donc contenté de proposer au. Ministre diverses mesures transitoires qui permettraient d'arriver sans secousse à la solution qu'il souhaitait. De son côté le Ministre, partisan intime du servage dans l'intérêt de la main-d'œuvre à bas prix, que cette institution semblait assurer aux sociétés minières, ne demandait qu'à reculer l'échéance de la libération. La Chambre n'y regarda pas de si près : fidèle à sa politique courtisane pour les préjugés de la masse, songeant au mauvais effet que pourraient faire, dans la prochaine lutte électorale, les mots de « négriers » ou de « marchands de bois d'ébène », elle trancha la question avec un enthousiasme digne de la Nuit du 4 août ; du même coup, elle imposa silence à ce pauvre homme de Ministre qui voulait protester, mais qui tenait cent fois plus à son portefeuille qu'à ses opinions.

Entre temps, M. Laroche avait acquis la conviction — justifiée par la suite — que l'abolition immédiate ne provoquerait

aucun trouble chez les indigènes. Il put, dès lors, précipiter les événements et opérer cette réforme deux ou trois jours avant de remettre ses pouvoirs au général Galliéni.

Pour moi, — je ne fais aucune difficulté de le reconnaître, — j'étais venu à Madagascar rempli d'indignation contre Tesclavage. Je formais ardemment des vœux pour que le Ministre d'alors nous abandonnât quelque chose de ses scrupules, voulût bien nous permettre de briser les fers d'un peuple désormais placé sous l'égide de la France, — car il faut dire qu'à cette époque-là le gouvernement de la République entendait respecter, jusqu'en ses plus rares singularités, le « statut personnel malgache ».

Dame ! j'avais lu, comme tout le monde, la Case de ronde Tom^ et je n'imaginais pas que l'esclavage madécasse pût être justement le contre-pied de l'esclavage américain ! Il fallut bien, au bout de peu de temps, me rendre à l'évidence.

D'autre part, les colons étaient presque unanimes à prédire que, si l'on abolissait l'esclavage, les seigneurs féodaux s'uniraient aux fahavales, que les maîtres entraîneraient les affranchis dans leur propre cause, qu'il y aurait un soulèvement universel et qu'on nous chasserait de l'Ile.

A rencontre de ces prophéties pessimistes, voici ce qui se produisit : un mouvement assez vif de curiosité, beaucoup d'exemplaires du Journal officiel achetés par la foule, une assez visible impression de tristesse chez les propriétaires dépossédés; enfin, bon nombre de litres de rhum absorbés par les bourdzanes, qui se fussent montrés tout aussi joyeux et tout aussi intempérants sous n'importe quel autre prétexte.

Questionnée à cette occasion, une femme appartenant à la première caste de noblesse, riche, propriétaire de nombreux esclaves, me répondit d'abord avec mélancolie : « Qu'importe qu'on ait donné la liberté à nos esclaves 1 Est-ce que tous les Malgaches, maintenant, à commencer par la Reine, ne sont pas

devenus les esclaves des Français ? » Puis, orgueilleuse, sûre de son prestige, confiante en la force d'une tradition capable de résister longtemps à une loi révolutionnaire, elle ajouta : '< Quant à mes esclaves, je sais qu'ils ne voudront jamais me quitter. Je les commanderai avec la même autorité qu'hier. » En effet, les esclaves de cette zanak'andriane lui sont restés fidèles, sans plus s'émouvoir de ledit que d'un prêche sur la morale chrétienne. Et il en a été de même à peu près partout. « Prends bien garde à celui qui te fait une politesse ou t'octroie ses bienfaits, ^> dit la sagesse malgache. « N'espère jamais, conseille la moralité d'un de leurs apologues populaires : quand on reçoit le bien, il faut s'attendre tout de suite à recevoir le mal. » D'où il suit que beaucoup, que la plupart des esclaves malgaches, affranchis malgré eux, ont conçu plus de soupçon que de reconnaissance à l'égard de ces étrangers qui sont venus leur dire : « Nous vous apportons le plus précieux de tous les biens, — la liberté. » I,e très petit nombre de ceux qui étaient maltraités par leurs maîtres ont profité du bénéfice de la loi ; les autres — une immense majorité — ne se sont pas même posé la question ; et rien, à ce point de vue, n'a été changé à Madagascar : il n'y a de nouveau que quelques gens sans domicile.

Résultats probables. — Mais il ne faudrait pas se faire illusion. Si l'abolition de l'esclavage à Madagascar n'a pas produit l'effet que des pessimistes redoutaient, cette mesure prématurée, prise cent ans avant son heure, n'en donnera pas moins un jour de tristes résultats. Avec les noms s'en vont les choses. Au fur et à mesure des changements de maître, les affranchis de droit se feront effectivement libres. Dans quinze ans, dans moins de temps peut-être, il n'y aura plus un seul esclave à Madagascar, mais il y aura beaucoup plus de malheureux.

Grâce à cet abominable esclavage que nous n'aurions pu tolérer plus longtemps sans <' rougir devant toute l'Europe », les Malgaches ne connaissaient point ce qu'on appelle, en pays civilisé, les drames de la misère. Chez eux, il n'y avait pas de mendiants, à part quelques maniaques dont les gamins se moquaient. La nuit venue, chacun retrouvait son gîte, son foyer. Ils ignoraient ces choses atroces : le meurtre ou le suicide provoqués par la faim, l'abandon du vieillard ou de l'infirme incapables de travailler, l'enfant sans protection arrêté pour vagabondage et traduit devant des juges pères de famille. Patience ! Par la vertu du cadeau que nous leur avons fait, ils pourront bientôt les connaître.

Alors ils penseront avec amertume au temps heureux où les gueux de leur espèce n'avaient ni le souci du lendemain, ni l'épouvante que la misère ajoute à tous les accidents de la vie.

Alors, pareils à nos domestiques, au lieu de la légère corvée familiale dont on s'acquittait à ses heures, ils connaîtront le surmenage et aussi les affronts de la besogne mercenaire qui n'engage l'employeur à rien de plus qu'au salaire payé. Au lieu de manger à la table du maître, où la différence des conditions s'effaçait deux fois par jour, où s'entretenait le contact sympathique, ih seront nourris à l'écart, voués à cet isolement dédaigneux où s'échauffe l'esprit de révolte. Au lieu de puiser leur résignation dans la certitude d'une vieillesse tranquille, ils vivront constamment sous la menace des « huit jours », du chômage et de l'aventure.

Alors, pareils à nos ouvriers, ils pourront faire de mélancoliques comparaisons entre les horreurs d'un esclavage paternel et la liberté — si douce ! — qu'un règlement d'usine octroie aux travailleurs salariés.

Mais qu'importe! Qui osera dire que la civilisation ne régnera pas à Madagascar le jour où il y aura plus de juges, plus de

prisons, une assistance publique, un mont-de-piété et un asile de nuit?...

La, comédie de raholition. — Je ne saurais passer sous silence un incident des plus curieux, auquel donna lieu la coïncidence de l'abolition de l'esclavage et de l'arrivée du général Galliéni à Tananarive. Il ne dépare pas l'ensemble de la tragicomédie coloniale.

Le Général conçut d'abord de très vives alarmes au sujet de la mesure prise par M. Larocbe. Dans la séance du Conseil d'administration où ce dernier devait lui remettre ses pouvoirs, il protesta énergiquement, non contre le principe de l'émancipation, mais contre son application au milieu des circonstances troublées que l'on traversait. Avait-on voulu lui rendre plus difficile sa tâche de pacificateur?... Sur sa demande, la protestation du Général fut inscrite au procès-verbal. De son côté, M. Laroche revendiqua le titre d'émancipateur de l'esclavage à Madagascar avec toutes les responsabilités qui en pourraient découler '.

1 EXTK.\IT Dt PROCÈS-VERBAL DE LA SÉANCE DU GONSEIL d'Ad.MIXISÏRATION DU LUNDI 28 SEPTEMBRE 1896 :

Le général Galliéxi. — « Monsieur le Résident général, je voudrais « échanger quelques mots avec vous au sujet de l'abolition de Tescla- « vage.

« Si la mesure prise hier ne parait produire qu'assez peu d'émuliun à « Tananarive, je reçois au contraire de l'extérieur des rapports indiquant « une vive eli'ervescence.

« Dans les instructions que j'ai emportées de Paris, il n'était pas question « d'abolir immédiatement l'esclavage; le Ministre me disait au contraire « qu'on prendrait tout le temps nécessaire pour faire disparaître cette vieille « institution. L'abolition brusque peut avoir des conséquences fâcheuses « au point de vue de la sécurité, que j'ai pour mission de rétablir, et je <<■ voudrais que les responsabilités fussent bien établies. Aussi, pour être à « couvert vis-à-vis du Ministre, vous prierai-je de bien vouloir me donner « connaissance des instructions que vous avez reçues. »

M. Laroche obtempère à ce désir. 11 rend compte de la décision favorable prise par une Commission locale qu'il avait réunie le 8 août; de son rapport au Ministre, envoyé le 10 août et parvenu à Paris le 9 septembre; du càblogramme du Ministre, portant la date du 14 septembre et conçu en ces

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Voilà, semblera-t-il, une situation dégagée d'équivoques ? Attendez la fin.

En sortant du Conseil d'administration avec les pouvoirs de résident général, le premier soin de M. Galliéni fut de faire saistr à tous les guichets de vente le Journal officiel, qui publiait l'arrêté d'émancipation. Ne tenant aucun compte de l'acte de son prédécesseur, des ordres du Ministre et de la volonté du Parlement, il fit envoyer aux gouverneurs généraux des provinces la circulaire suivante, dictée par lui à l'homme de paille qui présidait le gouvernement malgache :

« Tananarive, 29 septembre 1896.

« Voici ce que j'ai à vous dire :

u Vous avez reçu le Journal officieL vous avez vu l'arrêté « proclamant l'émancipation des esclaves, et vous avezTait aussi « afficher le même arrêté sous forme de placard. Cela doit suret prendre le peuple. Convoquez-le donc en réunion publique (i pour l'engager à ne pas s'émouvoir à propos de rien. Car « il s'abuse sur le sens de cette décision, simple formule ver- <» haie en usage chez les Européens, mais n'ayant à Madagas- « car aucune portée. En réalité, les esclaves n'ont pas à bouger « de chez leurs maîtres ; il ny a rien de changé dans nos lois.

(y Veillez sur le royaume et vivez heureux !

« J'ai dit :

Signé : Rainitsimbazafy,

« Premier Ministre el Commandant en chef. »

termes : « Exécutez immédiatement décision esclavage adoptée par Commission locale. »

Le gknéral Galliéni. — « C'est catégorique. En somme, les responsabi- « lités de la mesure remontent au Ministre. »

M. Laroche. — « J'en revendique ma part. Le Ministre a ordonné la « mesure, mais je l'avais profosée. Si, pour racheter la liberté d'un million « d'hommes, il fallait des victimes, je voudrais que ma vie fût prise la « première. Je crois du reste qu'elle serait la seule La mesure prise ne « provorpiera pas de troubles : c'est ma conviction absolue. »

Le gé.néhal Gallié.ni exprime longuement ses craintes à rencontre de la

En même temps Rasanjy, l'homme de toutes les besognes, était envoyé aux quatre coins de l'Imerne pour appuyer de son éloquence les déclarations du premier ministre.

Heureusement il se trouva à Tananarive un magistrat, un honnête homme assez autorisé pour prendre en mains la défense du droit et la cause de l'honneur français. M. Dubreuil, procureur général, chef du service judiciaire, représentant de cette justice civile « envoyée trop tôt à Madagascar », — selon l'expression du général Galliéni, — exigea qu'on mît fin à une palinodie scandaleuse qui rendait impossible l'exercice de son mandat. Par ordre, le prince Ramahatra, gouverneur général de l'Avaradrane, défit donc ce qu'on avait fait faire sous menace de mort au premier ministre.

Le Journal officiel fut remis en vente, l'attitude des Houves prouva qu'ils étaient résignés à toutes nos fantaisies, et le Général respira.

L'incident était clos. jNIais il y manquait un couronnement : la Société anti-esclavagiste de Paris combla cette lacune. — Elle envoya au général Galliéni une grande médaille d'honneur «pour avoir TOUT pnÉPARÉ en vue de l'affranchissement des esclaves à Madagascar » (Discours de M. Picot, de l'Institut, membre et rapporteur de la Société anti-esclavagiste, assemblée générale du mois de mars 1897).

C'est ainsi que se fait l'Histoire. Celle de Madagascar, notamment, a été écrite jusqu'à ce jour avec des documents officiels de cette valeur.

M. Galliéni n'a pas refusé la médaille; il ne l'a pas renvoyée à qui de droit. En politique vraiment trop « habile », il s'est efforcé de faire tourner à la gloire de sa propre administration

conviclion de M. Laroche et fait notamment valoir que le problème de l'esclavage n'est pas encore résolu au Sénégal. Il termine en disant : « Je « demande cjue la question que je vous ai posée soit insérée au procès- « verbal, afin que ma responsabilité soit complètement dégagée. »

la mesure qu'il avait si aigrement reprochée à M. Laroche. Celui-ci n'a pas réclamé. Ce n'est pas pour si peu qu'il sortirait du dédaigneux silence où il lui a plu de s'enfermer en attendant l'heure infaillible de la justice. Quil permette à l'auteur de ces lignes de l'en féliciter respectueusement 1 Je ne partage pas, on vient de le voir, toutes les idées de M. Laroche : mais je l'ai vu à l'œuvre et sais ce qu'il aurait pu faire si on lui en avait laissé le temps et accordé les moyens. Il avait une qualité supérieure: l'intuition de l'âme indigène. Il en donna la preuve jusque dan«i cette abolition de l'esclavage que je condamne au point de vue humanitaire, mais dont il faut bien dire qu'il fut le seul à deviner la réalisation possible sans péril. Un gouverneur doué d'une lumière aussi essentielle trouve bientôt le vrai chemin qui mené à la conquête morale d'un peuple vaincu, but au rebours duquel marcheront toujours les sabreurs. Tandis que l'opinion publique, égarée, continue à lui tourner le dos, je m'honore de saluer ici ce grand honnête homme, dont, certes, la plus grave erreur fut d'avoir confiance en la droiture et en la fermeté du Gouvernement.

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