III. — APRÈS TRENTE MOIS D'OCCUPATION
Avant son départ pour la colonie, M. Laroche reçut du ministère Bourgeois des Instructions rédigées par M. Berthelot. En voici les passages les plus essentiels :
« L'objet principal de votre mission est de fixer le caractère de nos rapports avec le gouvernernent malgache.
« ... Vous ferez valoir que la Reine conserve intacts ses honneurs, ses privilèges et ses revenus. Vous insisterez sur le soin que nous prendrons de fentourer des plus grands égards. Loin d'affaiblir les liens qui lui rattachent ses sujets, notre contrôle, ^)ar l'esprit dans lequel il sera exercé, contribuera à les
LA SOCIÉTÉ MALGACHE 4a
fortifier en améliorant le fonclionnement de t administration locale et, par suite, la condition des populations.
« Vous ne manquerez pas également d'affirmer votre ferme intention de faire respecteh les lois, les croyances, les
USAGES, les mœurs DES INDIGÈNES, ET DE NE PAS TOUCHER A LEUR STATUT PERSONNEL.
« ...Je crois devoir, en terminant, attirer votre attention sur rintérèt qui s attache à éviter avec soin tout acte de nature à affaiblir sans nécessité V autorité de la Reine aux yeux des populations qui lui sont soumises. Le concours du gouvernement malgache est, en effet, indispensable pour accomplir V œuvre que nous allons entreprendre. Mais, en même temps que vous rappellerez aux autorités locales les devoirs qui leur incombent en ce qui concerne la sécurité des résidents français ou étrangers., vous devrez veiller à ce que nos compatriotes ou les colons appartenant à d'autres nationalités s'abstiennent de toute provocation à l'égard des agents de la Reine, ainsi que de tout abus, de toute vexation à t égard des populations ' . »
Plus d'une fois mes lecteurs se reporteront avec incrédulité à ce document, en constatant ce que sont devenus, au bout de trente mois d'occupation, les « usages », les « lois », le « statut personnel » des indigènes. M. Laroche parti, tous les scrupules s'évanouirent. La France, qui avait tant de fois déchiré ses engagements vis-à-vis des Malgaches, déchira ses propres programmes. Elle donna carte blanche aux militaires; elle leur dit : « Madagascar est à vous, faites-en ce que vous voudrez. »
Les militaires ont profité de la permission et obéi à leurs instincts.
Aujourd'hui, elle git en poussière, cette curieuse société malgache. Nous l'avons détruite comme un enfant brise un jouet, pour le plaisir, et, sur sa place balayée, nous avons
' Voir aux Appendices, p. 367, le texte intégral des Instructions.
bâti à la hâte je ne sais quelle cité de carton toute en façade et sans assises. D'un corps de nation homogène, cohésionné, jeune et vivant, dont il eût été facile de domestiquer les efforts et de diriger le développement dans le sens de nos intérêts positifs, nous avons fait une foule vague, désagrégée, privée d'émulation, d'espérance, de pensée commune. Les Malgaches avaient une patrie, des lois, des traditions, un lien social antique : nous sommes venus leur confisquer tout cela, sans leur donner en écliange aucun de nos avantages et en leur commandant de travailler désormais pour nous. Extravagance pure ! Qu'attendez-vous de ce peuple brutalement déraciné ? Il gît, à jamais stérile, sur le sol d'où on l'arracha.
Par l'étude qui va suivre, on jugera des ressources qu'il nous oiïrait.