‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE III L'AME HOUVE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III L'AME HOUVE

Psychologie déroutante. — L"amour de la Terre rouge. — Poèmes

NOSTALGIQUES. — Le TOMBEAU, TEMPLE DU CULTE MALGACHE. — UnE variété du FATALISME ORIENTAL. — ViSITEURS ENNUYEUX. — « Je m'eN

F... » — Histoire de Raisoa : comment on fait de bonnes affaires

AVEC LES INDIGÈNES. — PrOLIXITÉ DE GESTES ET DE VERBE. — Un DOCUMENT INÉDIT — DiSEURS DE RIENS. — CONVERSATION AUTOUR d"uN MORCEAU DE VIANDE. — COMMENT ON OBTIENT LA POSE d'uNE SERRURE. —

Aptitudes et singularités du travailleur malgache. — Le percement DE l'avenue de France ; un souvenir des Pharaons. — Une

COLLINE RÉCALCITRANTE. — ÉMULATION SUR LE CHANTIER. — HiSTOIRE de SIX PAUVRES BOURDZANES QUI ÉTAIENT TRÈS FATIGUÉS. — Un RETOUR DE DINER EN VILLE. — COMMENT ON DÉMORALISE d'hONNÈTES GENS. —

Ou Panurge se fut indigné. — Justes dégoûts. — Le vocabulaire POISSARD. — Méfiance et timidité du Houve; curieux phénomène de l'éducation d'une race. — Celui des deux qui dupe l'autre. — Cupidité imprévoyante. — Le détachement de Socrate. — Dîner de noces. — Le luxe de la table. — Sobriété et capacité. — Vaisselle A musique. — Antithèse. — La garde-robe d'un puritain. — De la parfaite urbanité des Houves. — On pourrait toutefois se tenir MIEUX A table. — Le positivisme malgache. — Les conseils de l'ancêtre. — Le « seigneur parfumé ». — Anecdote d'un jour d'orage.

— Ou vont les petites filles en sortant DECLASSE. — Les «Monpéra».

— Candeur d'un figariste. — Le diapason des vertus. — L'amour

DE LA famille. — Un PATRIOTISME QUI DIFFERE DU NOTRE. — LeS c( VÊPRES MALGACHES ». — DeS LACHES QUI ONT UNE HEURE d'hÉROÏSME.

— Bassesse naturelle. — Histoire galante d'une reine, d'une princesse ET d'une demoiselle d'honneur : LE CHOIX d'un amant. — Bassesse officielle. — La « vali ». — Que la musique exprime l'ame !

— La cruauté des Houves. — Le vrai fond. — Regardons-nous

NOUS-MÊMES ! — BaBYS ET GAMINS. — Le BON DOCTEUR. — MeS BOURD- ZANES IMPROVISENT. — Théorie des colons sur la race inférieure.

— Au balcon de l'Hôtel de France. — Les « vrais assimilés ->. — Comment il faut parler aux indigènes.

Bouteille à Vencre. — Nous aimons savoir « à quoi nous en tenir » sur toutes choses. Notre caractère étant le plus nette-

ment dessiné qui soit dans l'espèce humaine, les formes indécises nous causent toujours un certain malaise. Les réalités contradictoires nous irritent: nous les repoussons avec dégoût, sans songer aux rapports secrets qui peuvent exister entre elles et les expliquer, — en quoi nous avons tort, attendu que, malgré les apparences, tout est logique. Aussi, pour le tempérament français, n'est-il pas, à première vue, d'être humain plus antipathique que ce composé de disparates déroutantes qui s'appelle le Houve. Et si j'ajoute que tous ses vices nous sont connus (par la raison que nous les avons nous-mêmes, mais qu'ils nous paraissent plus détestables chez autrui), tandis que le sens de la plupart de ses vertus échappe complètement à notre âme occidentale, on comprendra mieux encore cette antipathie de premie- contact.

Je demandai un jour au plus spirituel des Français habitant Madagascar :

— Résumez-moi votre sentiment sur le Houve ? Il me répondit :

— Le Houve, c'est la bouteille à l'encre. Je ne connais pas d'être plus froid et plus démonstratif, plus bavard et plus dissimulé, plus maniable et plus têtu, plus orgueilleux et plus servile, plus fainéant et plus âpre au gain, plus fuyant et plus quémandeur, plus philosophe et plus ambitieux, plus pudique et aussi peu chaste, plus sobre et plus capable d'excès, plus doux et plus sans pitié pour la souffrance, plus méfiant et plus crédule, plus superstitieux et moins dépourvu d'imagination, plus lâche au danger et plus admirable devant la mort. Maintenant tirez-vous de là.

— C'est ce que j'essaierai de faire.

J'essayai. Il me parut d'abord que le clavier des sensations était rudimentaire chez les Ilouves. Le plaisir, la contrariété,

L AME HOUVE 49

l'étonnement, linquiétude, voilà les seules qui se manifestaient clairement pour moi sur ces faces noyées d'ombre. Encore était-ce sans beaucoup d'intensité et surtout sans nuances. xVla vérité, il faut s'iiabituer à voir dans la nuit. Néanmoins, et d'une manière générale, leur visg.ge est très peu mobile et, sous l'œil qui le scrute, se fige tout aussitôt dans un sourire volontairement niais. J'ai observé des hommes et des femmes en des circonstances graves, tragiques même : l'expression de leur masque n'a jamais dépassé le degré où commencent les signes extérieurs delà passion. On rencontre de vieux visages dans les rues de Tananarive, aucun qui porte les stigmates d'une vie de souffrances morales. Et cependant quel peuple a plus souffert que celui-là ?...

La terre natale. — Le seul sentiment que le Houve pousse jusqu'à la passion est, je crois bien, l'amour de sa terre rouge. Etre enseveli là où il est né lui tient au cœur, et l'on peut dire que ce souci domine son existence. On en voit trace dans tous ses discours pour peu que l'occasion soit solennelle, et c'est le thème inévitable de toute poésie malgache.

— Monsieur, voici une chansonnette que je viens de composer pour vous, me dit mon interprète, l'un des douze ou quinze indigènes lettrés qui se comptent en Imerne,

Voyons cette « chansonnette »... Parbleu ! c'est une élégie où se trahit, comme toujours, l'angoisse de mourir au loin. Elle ne laisse pas que d'être touchante :

« Que mon père et ma mère soient bénis !

« C'est chez eux que je reviendrai toujours, quand je me déplairai ailleurs.

« Quand la tristesse me gagnera, j'irai les visiter.

« Ils sont notre orgueil et notre protection, à nous faibles enfants.

SO CHEZ LES nOVA

« Mes amis, quand j'étais loin d'eux, mon pied s'est souvent heurté contre la pierre traîtreusement cachée sous l'herbe. Loin du foyer, j'ai connu l'amertume des larmes.

« Oh! ne vous séparez jamais que par contrainte des êtres qui vous sont chers !

« Si vous venez à mourir loin d'eux, qui vous ensevelira ? Quelle femme vous prêtera ses cheveux pour nouer — en guise de cordes — le lamba funèbre autour de vos reins? Et quelles sont les larmes étrangères qui seront capables de faire fléchir la mort ?

« Non, tout sera fini pour vous.

« Le chemin rouge gardera les dernières traces de l'enfant disparu. »

Les poèmes les plus populaires sont ceux qui prédisent malheur à rimérinien assez imprudent pour quitter ses montagnes. Vn voyage à la côte est déjà des plus téméraires. On ne parle même pas d'un voyage aux pays d'andafy (au-delà de la mer) : pour l'entreprendre, il faudrait être fou. Il existe cent variantes d'une légende racontant les misères épouvantables — famine, maladies, mauvais traitements, pièges des hommes et de la nature — qui accablèrent 'deux jeunes gens, deux amis, assez dépourvus de raison pour être allés, malgré tous les conseils de leurs familles, chercher fortune à Tamatave !

Voici la variante la plus connue, celle que chacun cite, qui est dans toutes les mémoires, — quelque chose comme le Vase brisé de llmerne:

« 11 y avait un jeune garçon, appelé Ilsaramainty, qui était trop confiant en son camarade.

« Un jour, Ilsaramainty, voulant devenir riche, entreprit, sur les conseils de son ami, de réunir ses bœufs pour les aller vendre en pays lointain.

« La vieille mère d'Ilsaramainty le supplia de ne pas partir.

l'aME IlOUVE 51

« — Si lu t'en vas au loin, dit-elle, et que lu meures, personne de la famille ne sera là pour ensevelir Ion corps !

<( Désobéissant, sourd à ces bons avis, le jeune bomme part avec Rabenandao, son ami intime, — et les voilà partis pour un pays malsain ^ .

« Toutefois, avant le départ, la mère, renonçant à convaincre l'imprudent, avait eu soin de faire cette recommandation à Rabenandao :

« — Si mon enfant est malade, soigne-le; s'il a faim, donnelui à mang'er ; s'il n'a plus rien pour se couvrir, procure-lui des vêtements.

« Et CCS paroles, si tendres fussent-elles, n'avaient pas loucbé les deux téméraires, et ils étalent partis. Et, dans un village malsain où ils arrivèrent, llsaramainty tomba d'abord malade.

« Voilà son ami qui le soigne et qui le console. Mais, hélas ! l'amitié la plus fraternelle n'empêche pas la mort de celui qui a désobéi.

« Avant de rendre le dernier soupir, llsaramainty a pu, d'une voix faible, prononcer ces paroles :

« — Cher ami, retourne là-bas; apporte à mon père et à ma

• Les Houves ne partagent pas notre préjugé sur le climat de l'Imerne et je tiens qu'ils ont raison. Si la zone forestière et la côte sont manifestement insalubres, le haut plateau est un des séjours les plus favorables que je connaisse, à la condition d'y arriver bien portant, indemne de tout commencement de maladie organique et exempt d'habitudes vicieuses. Beaucoup de colons, de militaires et de fonctionnaires français n'y abrègent leur existence que par les excès (surtout de boisson) auxquels ils s'abandonnent. Je n'ai jamais vu absorber autant de Champagne et d' « apéritifs » que dans ce pays, où il ne faudrait boire que de l'eau ou du thé ! Les seules maladies propres à l'Imerne sont une certaine gale, la lèpre et la fièvre. L'Européen n'a rien à craindre des deux premières. Quant à la fièvre, elle est extrêmement bénigne en comparaison de ce que j'ai vu ailleurs, notamment sur la côte orientale de la mer Noire. L'habitant de l'Imerne ne succombe h la malaria que lorsqu'il en favorise l'action par une mauvaise hygiène ou lorsqu'il a contracté les germes paludiques dans les régions vraiment dangereuses de l'Ile, le Doeni, par exemple.

mère deux cheveux de ma tète, trois doigts de mes mains et quatre doigts de mes pieds.

« Je les prie de vouloir bien ensevelir eux-mêmes ces petites parties de mon corps et de placer dessus une pierre commémorative. Va !

« Tandis que moi, hélas! je meurs, je meurs dans un pays lointain. « ■•

Celte pauvre rapsodie (qu'il ne faudrait pas se hâter de juger comme le maximum de lefîort littéraire dont un Malgache soit capable) a le don d'émouvoir des Ilouves qui la savent néanmoins par cœur. Elle montre l'importance primordiale, le superstitieux intérêt que ces braves gens attachent à la réintégration de leur cadavre — au moins d'une partie, quand ils ne peuvent donner le tout — dans le sol natal. C'est un point de leurs croyances, que l'âme après le trépas continue de rester dans le corps, y sommeillant en quelque sorte, y sommeillant à jamais, et pouvant le quitter à l'occasion, mais pour y revenir. Il faut donc qu'un peu de leur âme, sinon leur âme tout entière, puisse hanter, dans cette vague survie, l'atmosphère où elle s'est créée.

Le Houve voyageur, oiseau rare, emporte la terre rouge à la semelle de ses souliers. En septembre 1896, il s'en trouvait un à Lyon qu'un commerçant de cette ville avait fait venir pour les besoins de sa succursale de Tananarive. Les affaires une fois réglées, le Lyonnais proposa au Malgache de l'emmener à Paris, où il aurait la bonne fortune de voir les fêtes du tzar. On le défrayait de tout, cela va sans dire. L'offre était séduisante, mais il eût fallu retarder d'environ deux semaines le retour au- pays, et la nostalgie l'emporta sur la tentation. N'estce pas touchant? Il n'y a que les pays pauvres pour être aimés avec cette ardeur.

On compte les Houves qui sont allés faire leur éducation en

l'ame houve b3

Angleterre ou en France: il n'en est peut-être pas dix qui s'y soient définitivement fixés. Les Français leur paraissent « meilleurs en France qu'à Madagascar » — je suis tout à" fait de leur avis — et Paris leur semble « admirable » ; mais aucune considération ne saurait les y attacher.

J'ai raconté ailleurs l'histoire d'un peuple qui aima mieux s'exiler en masse que de subir chez lui l'autorité d'un conquérant. Aucun Houve ne serait capable du sacrifice des Tcherkesses montagnards; et plus d'un, parmi les plus hauts, les plus riches, qui se savaient très menacés et qui pouvaient s'enfuir, ont préféré attendre, le pied rivé à la terre natale, leur sentence de mort et la confiscation de leurs biens. Tel l'honnête homme qui s'appelait Rainandriamampandry. — Du moins étaient-ils sûrs d'aller dormir dans le tombeau de famille, et la mort n'a plus rien d'affreux quand on peut se dire : « Mon corps sera réuni à ceux de mes ancêtres ! » Rentrer dans cet asile posthume, plein de superstition et de mystère, temple du vrai culte malgache, c'est, pour le Houve, la préoccupation suprême, comme, pour le chrétien fervent, retourner dans le sein de Dieu.

Anima] à sang* froid. — Autre boutade du sceptique que j'ai souvent consulté au sujet des Houves : « Le Ilouve, comme le poisson, est un animal à sang froid. Mais, contrairement au poisson, il n'est pas muet. La nature lui a donné une langue pour faire d'interminables discours et des bras pour tracer de vains gestes. »

Il serait plus exact de dire que le Houve n'a pas de nerfs. S'il en avait, tout au moins s'il avait les nôtres, il lui faudrait une force surhumaine de volonté pour se posséder comme il fait. Les rares passionnés qui se rencontrent dans le nombre sont des passionnés à froid. Entre ce produit de l'extrême Sud terraqué et le méridional de notre hémisphère il n'y a rien de

oi CHEZ LES HOVA

commun. La chaleur fait défaut. Si elle n'est qu'enfouie sous des cendres, la couche de cendres ne se fend jamais. Le vrai Oriental est fataliste ; après la lutte ardente où il a déployé toute sa passion, s'il succombe, il a la résignation religieuse du « C'était écrit !» : le Houve est plutôt « je m'enfichiste ». Son acceptation finale des maux qui lui arrivent se traduit par la locution philosophique tsymampaninona, « je m'en moque! » Elle clôt avec lui tous les débats où nous voulons avoir raison.

Mais il est froidement démonstratif et loquace, et ce trait de son caractère ne comporte pas de réserves. Sous le plus futile prétexte, pour vous remercier d'un don de quatre sous, le Houve vous amènera toute sa famille : il vous faudra écouter chaque membre répétant pendant des heures les mêmes compliments, les mêmes vœux, les mêmes assurances de gratitude. S'agit-il d'une affaire à traiter, jamais on n'en verrait la fin: vous êtes acculé à la nécessité de couper court par une formule impérieuse. C'est ce que font tous les novices. J'entends par novices les vazahas qui n'ont pas encore une expérience suffisante du Ilouve et ne savent pas le prendre. Avec les vieux colons, surtout avec les Anglais, les choses traînent moins.

De même faut-il congédier en dernière analyse un Houve qui vous fait visite. La notion du temps gâché n'existe pas chez cet heureux peuple, et, du reste, la Bassanville indigène qui a fixé le code du cérémonial exige que le visiteur reste chez le visité jusqu'à ce que ce dernier le mette à la porte. Dans les premiers temps de mon séjour, j'étais surpris de voir s'éterniser chez moi des gens qui n'avaient plus rien à me dire et qui avaient manifestement l'envie de s'en aller. Qu'attendaient-ils'? Que je leur eusse dit : « Voilà qui est bien, je vous remercie, maintenant vous pouvez partir. »

Soit que, dans sa profonde sagesse dont je soulignerai plus d'un trait, il considère la colère comme le plus inutile des mouvements, soit que ses nerfs mouillés se refusent à cette tension,

l'ame iiouve S5

le flouve ne se met jamais en courroux. Notre impatience le déconcerte et notre colère TefTare. Devant le vazaha qui s'emporte et qui crie, le Houve voudrait pouvoir rentrer sous terre. Au cours d'une discussion, de quelque intérêt qu'elle soit pour lui, se vit-il attiré dans un piège, spolié, menacé de ruine ou de mort, il ne se départira pas de son calme. Si quelque frisson devait le trahir, il saurait vous le dérober en se détournant. Tiède et monotone, le flot de sa parole continuera de s'épancher jusqu'au final Isy mampaninona (prononcez : tsiniampantne)^ qui devient quelquefois, avec une nuance plus énergique, tsy rahoraliako. Renchérissant sur celle-ci, l'expression française « je m'en f... » est familière aux jeunes femmes; nous la leur avons apprise avec bien d'autres choses. Rien de gentil d'ailleurs et d'amusant comme la gravité enfantine avec laquelle elles détachent et zézayent ces trois grosses syllabes.

A l'appui de ce qui précède, on ne lira peut-être pas sans intérêt un entretien qui fut sténographié dans la coulisse. Il avait lieu entre une brave fille nommée Raisoa (prononcez : RéjoH] et l'un de ces vazahas fort approuvés, fort bien vus, qui professent aux colonies le mépris de tous les scrupules dont est faite chez nous la conscience des honnêtes gens.

Le vazaha. — Raisoa, je t'ai priée de venir pour te demander si tu veux me vendre ton jardin d'Antananarène?

Raisoa [sans aucune nuance d'étonnement, bien quelle ne n'attendit pas à celte ouverture et que Jamais la pensée d'aliéner son cher jardin ne lui fût venue). — Hé! \ié\ {Cette double interjection., prononcée vite, sur deux notes, en hochant légèrement la tête, signifie un non très catégorique.)

Le vazaha. — Tu ne veux pas me vendre ton jardin ? Si pourtant je t'en donnais un bon prix...

Raisoa [mentant). — Je ne peux pas le vendre, car il est à mon frère autant qu'à moi.

Le vazaha. — Qu'est-ce que tu me chantes ? Je sais qu'il est à toi seule. Ton frère n'y a aucun droit. Je suis parfaitement renseigné. Tu es une menteuse.

Raisoa {sans regarder son interlocuteur). — Moi, je suis une menteuse ?

Le vazaha. — Oui, toi.

Raisoa [calme . — Ce sont les vazahasqui sont des menteurs.

Le vazaha. — Ah 1 bah !

Raisoa. — Certainement. Ils ont dit qu'ils apportaient la justice à Madagascar, et ils ne l'ont pas apportée.

Le vazaha. — Pas de politique : Raisoa, tu en as déjà trop fait.

Raisoa. — Moi ?... Je ne me suis jamais occupée des affaires diU Fandzakana (Gouvernement).

Le vazaha. — C'est bien. Je connais ce que je connais. Je veux ton jardin, tu vas me le vendre.

Nouveau refus suivi d'un long silence. Le vazaha s'efforce de convaincre Raisoa. Il déprécie le jardin, qui est d'un accès difllcile, mal exposé, planté de manguiers trop vieux ou trop jeunes. Et puis, situé dans un quartier d"où la vie se retire. Tandis que tout le monde achète à Faravohitra ou à Mahamasina, personne ne va côté d'Antananarène. Chaque jour cette propriété perd de sa valeur. L'occasion est donc favorable.

Le vazaha. — Profite de la fantaisie que j'ai pour ton jardin. Dans peu de jours, elle pourrait m'avoir passé. Quand je ne serai plus disposé, tu regretteras.

Raisoa, d'ailleurs riche, n'est nullement tentée. Elle ne veut pas vendre, elle ne vendra pas, lui offrît-on un prix triple de la valeur. Toutefois, cédant au besoin de parler, elle parle pendant trois quarts d'heure, entremêlant à un savant éreintement de son jardin l'éloge du frère dont elle essayait de se couvrir et le récit d'un voyage que celui-ci a fait récemment dans le nord de l'Imerne.

L A3IE HOUVE 57

Le vazaha [après plusieurs signes d'impatience). — Finissonsen. Je t'offre 250 piastres !

Le jardin en vaut 700. Devant cette proposition impudente, Raisoa ne manifeste aucune indignation et se borne à sourire ironiquement. Le vazaha tire les pièces de son tiroir, les fait sonner, les compte, les étale sur la table comme pour leur faire tenir plus de place. Raisoa ne se retourne même pas et continue de parler.

Le vazaha [d'un ton significatif). — Je t'ai dit que je voulais ton jardin. C'est dans ton intérêt, ma bonne Raisoa. Préfères-tu qu'on te le confisque ? On a confisqué les maisons et les rizières de Ranoro.

Raisoa pâlit un peu. Elle sait qu'une accusation de complicité avec les rebelles est facilement accueillie.

Le vazaha. — Ranoro était ton amie, ta grande amie ; n'est-ce pas, Raisoa?

Raisoa jette un regard furtif d'épouvante sur le vazaha, se mord les lèvres et ferme ses yeux pour refouler une envie de pleurer. Se sentant perdue, elle accepte le débat d'argent avec cet homme, qui ne ferait pas tort d'un centime (du moins on me l'assure) à ses compatriotes.

— Deux cent cinquante piastres tout de suite, c'est bon à palper 1 déclare le vazaha remuant les pièces.

— Deux cent cinquante tout de suite..., vrai de vrai ?

Elle commence à craindre que l'offre, déjà si ridicule, ne soit en outre fallacieuse. Habituée aux procédés de l'ancienne tyrannie aristocratique « dont nous sommes venus débarrasser le pays », elle s'étonne intérieurement qu'avec la position où s'est placé son acquéreur il n'abuse pas davantage.

— Marina dia marina ! (vrai de vrai !) affirme celui-ci, d'un air généreux.

— Tu me fais tort, se débat Raisoa de plus en plus calme.

— De combien crois-tu que je te fais tort? ricane l'autre,

58 CHEZ LES IlOVA

scandalisé. Dis un peu, pour voir, ce que vaut ton jardin ?

— Je ne sais pas.

— Moi je Festime 250 piastres.

— Mon frère dit qu'il en vaut 1 .000.

— Ton frère est un faliavale.

Raisoa hausse les épaules.

— Signe. Voilà S2S0 piastres.

— Donnes-en au moins 400.

— Ça vaut 250, pas un vouamène de plus. Après un silence :

— Ajoute 50 piastres.

— Zut ! Si tu insistes, je vais en retirer. Alors Raisoa, tout à fait glaciale :

— Je m'en f... !

Elle signe, prend l'argent et rentre chez elle, pour pleurer tout de bon, cette fois,

La femme, là-bas, se possède aussi bien que l'homme et, si elle pleure aisément, se défend de pleurer devant le vazaha. Ce serait pour elle « une honte ». Les agitations intérieures du Houve ont peut-être pour soupape cette prodigieuse faculté de parler machinalement. Quant au geste, qui, chez beaucoup d'Orientaux, emprunte une grande éloquence à sa sobriété même, il est prolixe et dépourvu de tout accent chez le Houve. On n'en voit pas l'utilité, même quand on comprend le langage qu'il accompagne. La femme l'a raide et gauche, l'homme l'a grotesque. Un Houve saluant quelque grand personnage a l'air de ramasser avec ses mains une série de paniers. Les chefs du peuple, convoqués au kabar, ne se contentent pas de parler avec volubilité : ils ajoutent à leurs discours des gesticulations emphatiques, des pirouettes calculées, toute une mimique de mauvais comédien, tandis que pas un muscle de leur face ne bouge. Ils font du bruit, renment de l'air, et certains m'ont

L AME IIOUVE iiO

paru se livrer à cet exercice sans plaisir, comme sur commande.

Un peu de style malgache. — Si le verbiage du Houve fait vraiment partie de sa dissimulation, je dois convenir qu'il abuse de l'expédient. 11 lui faut deux grandes pages d'écriture pour vous souhaiter le bonjour ou vous demander « des nouvelles de votre fatigue ». Les gens qui viennent de voyage sont accablés de lettres et de visites réitérées tendant à savoir « comment va la fatigue ». La même réponse, formulée vingt fois, suffit à peine à convaincre 'celle sollicitude acharnée. Beaucoup de mots recouvrant une indigence d'idées voisine du néant, telle est l'éloquence houve. Et cette abondance de mots n'a que très rarement le mérite d'une amplification rhétoricienne : presque toujours c'est du simple ressassement. Un Houve n'exprimera pas la plus brève proposition sans annoncer très longuement qu'il va l'exprimer et sans l'envelopper d'apostrophes oiseuses, qui reviennent comme un refrain. Dans tout discours, écrit ou parlé, la précaution : « Ecoutez ce que j'ai à vous dire » tient plus de place que ce qu'on y dit.

A'oici un échantillon de cette éloquence verbeuse. On y reconnaîtra les traits que je viens d'indiquer. C'est le kabar prononcé par la Reine, le 29 mars 1881 , à l'occasion de la publication du Code malgache, sur cette pittoresque place d'Andouhale qu'on vient de défigurer par un jardin à reuropéenne '.

« iNIoi, Ranavalomanjaka, par la grâce et la volonté du peuple, reine de Madagascar et protectrice des lois de mon pays, voilà ce que je te dis, ô peuple I

« Vous voilà donc réunis au jour oîi je vous ai convoqués, et

1 Cet ouvrage, qui a coûté plus de loO.ÛOO francs, a été ruiné par les premières pluies.

VOUS avez répondu sans balancer à l'appel qui vous venait de moi, Ranavalomanjaka, car vous êtes la foule qui ne brise pas la poitrine et la multitude qui n'épuise pas la voix de celle qui vous appelle. Appelés de jour, vous venez le jour ; appelés de nuit, vous venez la nuit. Car vous m'obéissez, à moi Ranavalomanjaka. Et je vous dis ma reconnaissance, ô peuple, et je vous dis ma gratitude. J'ai un père et une mère, puisque je vous ai, ô peuple. Aussi, vivez heureux. Que Dieu vous protège !

« Or, voici ce que je te dis, ô mon peuple :

« Dieu m'a désignée pour maîtresse de ce pays et de cette nation. Nul ne peut lirait* mon autorité, ni s'immiscer dans mes commandements, car cette terre et ce gouvernement sont miens, et je cherche et pense sans cesse à faire ce qui peut embellir et améHorer ce pays, pour te rendre heureux, ô peuple !

« N'est-il pas vrai, mon peuple?

« Mais ce que je fais, mes ancêtres l'ont fait aussi avant moi. — Lorsque rimerne fut pacifiée, Andrianampouinimerne l'organisa en six districts pour diviser les charges du gouvernement et rendre plus facile l'administration du peuple. Il mit des commissaires dans chaque district pour être les intermédiaires du gouvernement avec le peuple et pour être les intermédiaires du peuple avec le gouvernement. Dès lors, chacun fit tous ses efforts pour exécuter les ordres d'Andrianampouinimerne.

« Du temps de Lehidama, celui-ci continua cette œuvre. Il créa des magistrats et divisa le peuple par cent et par mille pour administrer avec justice les intérêts de chaque population. Il leva des soldats et plaça des officiers sur les frontières pour l'appui du pays et du gouvernement, afin que chacun demeurât dans ses biens, suivant la parole d'Andrianampouinimerne, qui a dit aussi : u La mer est la limite de ma terre. »

« Et de son temps, Raboudinandrianampouinimerne a maintenu et continué ces choses.

l'ame HOUVE 01

« Et Rasouhérimanjaka, elle aussi, a amélioré l'état du pays.

« Et voilà que le temps est venu pour moi, Ranavalomanjaka. Dès que j'ai régné et que j'ai paru devant toi, peuple, à Andouhale, j'ai dit : « Je confie mon gouvernement à la providence divine. » Et en confiant ainsi mon gouvernement à Dieu, mon cœur et mon esprit désiraient de Dieu l'amélioration et le progrès de ce pays, ainsi que la situation tranquille de chacun dans son bien, — le petit dans le sien, et le grand dans le sien.

« N'est-il pas vrai, ù peuple?

« Et alors j'ai réfléchi sur les moyens d'atteindre mon but. Et j'ai fait un règlement pour chaque catégorie d'intérêts, afin que chacun accomplisse sa tâche en paix ; car d'une bonne organisation dépend l'ordre dans la gestion des affaires publiques. La science et la civilisation font ici des progrès. Il faut organiser les afTaires publiques suivant les lois de ces progrès ; car, si les ressorts du gouvernement ne sont pas bien classés et organisés, la confusion et le désordre régnent dans les services, et alors rien ne peut avancer normalement dans la voie du progrès nécessaire.

« N'est-il pas vrai, ô peuple ?

« Avant d'avoir vu fonctionner notre nouveau mécanisme, peut-être quelques-uns se demanderont-ils si les choses en iront mieux ou moins bien. Pour moi, les choses ne peuvent manquer d'en aller mieux, car chaque affaire qui se produira reviendra désormais à l'agent désigné pour la régler et devra se terminer vite et bien. Et lorsque les affaires publiques seront ainsi conduites, le bonheur du peuple augmentera, et la nation progressera continuellement, comme progresse un pays protégé par une armée forte et instruite, gouverné par une loi juste et en même temps respecté des étrangers et aimé de ses enfants.

« Et voici ce que je te dis, ô mon peuple :

« Vous rendre heureux est mon but.

« S'il arrive qu'un des agents publics se conduise envers vous comme il ne convient pas, juge les affaires avec partialité, faveur ou rancune, surtout s'il se fait donner de l'argent ou quoi que ce soit, et qu'il ne déclare pas juste ce qui est juste, criminel celui qui est criminel, conformément à mes ordres et à la loi, vous pouvez m'écrire, ou bien écrire à Rainilaiarivoune, premier ministre et commandant en chef, chef des agents du gouvernement à Madagascar, commandant des chefs de l'armée, chef de mes conseillers, pour juger entre vous et cet agent. Et, s'il est réellement constaté que cet agent a fait ce qu'il ne convenait vraiment pas de faire, il sera condamné suivant la loi, car il aura trahi la promesse à moi faite.

« Cela n'est-il pas bien, ô mon peuple?

« Et je vous dis aussi, peuple, que Rainilaiarivoune, premier ministre et commandant en chef, chef des agents du gouvernement à Madagascar, commandant des chefs de l'armée, chef de mes conseillers, est leur chef à tous, et que je lui ai donné le pouvoir de les nommer, de leur faire exécuter leur service à tous et de révoquer tous ceux qui n'agiront pas suivant mes ordres.

« Cela n'est-il pas bien, ô mon peuple?

(( Mais voici qu'on va vous lire la nouvelle loi de mon royaume et les noms des agents chargés de la faire exécuter, afin que vous les connaissiez, ô mon peuple ! »

Tel est, ou du moins tel était le style d'un discours officiel à Madagascar. Il se parlait encore dans les premiers temps de l'occupation, et il avait au moins cela de bon que l'indigène le comprenait. Du jour que Rasanjy devint le seul organe du peuple houvo, il usa d'abord d'une rhétorique moitié française, moitié malgache, qui fut un sujet d'ahurissement pour ses compatriotes, incapables de goûter la littérature macaronique

l'ame du HOUVE 63

de rÉtat-Major. Maintenant les inspirateurs de M. le Gouverneur général de l'imerne ne se donnent plus la peine d'introduire des locutions exotiques dans ses harangues. Rasanjy parle comme un préfet qui reçoit les pompiers ou le ministre : « Les travaux publics, comme ceux de la culture, sont poussés avec zèle, » — voir le Journal officiel de Madagascar. Il n'est compris que des seuls Français, et cela est moins ridicule.

Mais on ne change pas plus aisément la langue d'un peuple que son âme, et longtemps encore les Malgaches aimeront l'éloquence superfétatoire dont je viens de donner un exemple. — Encore cette palabre, où chaque mot fut calculé par le plus prudent des ministres, peut-elle passer pour un modèle d'imperalorîa hrevitas en comparaison du langage non officiel. Le prêche d'un pasteur malgache qui évangélise en plein vent, à l'angle d'un carrefour, est dépourvu de tout plan, de toute méthode. Cela n'a ni commencement, ni suite, ni fin. Qu'importe ! Tandis que l'orateur se grise du son de sa voix, cent badauds, autour de lui, se grisent de cette musique. Quant aux colloques familiers, rien ne peut donner une idée de leur creuse abondance. Ils eussent lassé le courage de l'intrépide observateur qui écouta les diseurs de riens de chez nous et enregistra leurs propos en plusieurs tomes. Deux Houves se rendant au travail rencontrent sur le chemin une banane gâtée : c'est peut-être un sujet fécond en plaisanteries ; toujours est-il qu'en voilà pour une conversation qui durera toute la journée et qui rendra la besogne plus supportable. L'ouvrier houve ne peut bien travailler qu'en parlant ou en chantant.

Au marché de Zouma. — Le marché, c'est la grande plate-forme où se plaisent la ruse et le verbiage de lindigène.

Voici un dialogue pris sur le vif :

— Assurément, le morceau de bœuf que tu as là est un joli morceau de bœuf. Voilà ce que je te déclare.

64 CHEZ LES IIOVA

— Tu dis vrai. A mon tour, moi, je te réponds : Le morceau de bœuf que j'ai là est un joli morceau de bœuf, certainement !

— Je te demande pour quel prix tu me le vendras ?

— Voici ce que je te dis : si tu me donnes huit sous, tu emporteras ce morceau de bœuf.

— Cela est-il bien vrai ?

— Cela est vrai, par Andriamanitra ! (par Dieu!). Un silence. L'acheteur reprend :

— Ce bœuf devait avoir de belles cornes.

— Oui, certes, il avait de belles cornes, longues et gracieuses comme une nouvelle feuille de bananier.

— Les cornes des bœufs qu'on tue à l'époque du fandroana (premier de Tan malgache) sont belles comme de beaux jeunes gens, frères jumerux.

— La viande aussi des bœufs qu'on tue au fandroana est bonne ; et la culotte qu'on offre à la Reine n'en est pas le plus mauvais morceau.

Suit une longue conversation, entremêlée d'anecdotes, sur les fêtes du fandroana . Tout en causant, l'acheteur choisit quelques débris de viande, quelques lambeaux de graisse, et les ajoute au quartier convoité. Soudain, montrant le tas :

— De sorte, m'as-tu dit, que, si je te donne six sous, cette viande sera à moi, et je l'emporterai à ma case ?

Le marchand rit, très amusé d'une ruse à lacjuelle il s'attend, et se borne à dire :

— Tu as mal entendu, j'ai dit : sept sous.

— Bah! fait l'autre, qui, aussitôt, entame une nouvelle digression, parle du soleil, de la lune, des étoiles et surtout de la Reine. — Sais-tu que nous avons une belle reine? Oh! nous sommes bien heureux d'avoir une reine aussi belle !

La réplique ne tarde pas. C'est un hymne alterné. Le temps passe, lentement usé à ces vains propos sans lesquels le marché n'aurait aucune chance de se conclure, celui-ci devant être

l'aME IlOUVE 6S

d'abord une occasion de parler beaucoup. Pas un instant, à l'inverse de ce qui se passe chez nous, l'acheteur n'a essayé de déprécier la marchandise. Il n'a cessé d'en faire l'éloge, tout en se rapprochant du prix qu'il veut en donner et en glanant, à droite, à gauche, de quoi grossir le lot. En fin de compte, le marchand lui laisse prendre pour 5 sous le morceau principal et les alluvions dont celui-ci s"est accru à la faveur de la causerie. Mais, comme ce manège était prévu, on peut affirmer que le prix de o sous était exactement celui que voulait le vendeur dès le début du marchandage.

Notre promptitude à faire un achat est pour les Houves un sujet d'étonnement. Ils n"y voient qu'une extrême facilité à nous laisser duper, — en quoi ils se méprennent. Les Anglais, qui leur ont appris tant de choses, les ont laissés dans l'ignorance de l'axiome : Time is money.

INIais si les affaires se règlent entre Houves avec cette franchise relative, il n'en est pas de même entre Houve et vazaha. Vous voulez louer les services d'un ouvrier indigène pour une tâche déterminée : vous n'obtiendrez pas qu'il fixe de lui-même un chiffre. Il sait trop bien que le maximum de son prix sera dépassé par l'offre du vazalia (quand il s'agit d'un vazalia nouveau dans le pays). Mais, au-delà du maximum de son prix, l'espérance naïve qu'il fonde sur la générosité du vazaha est illimitée. Lui offrirait-on 100 francs pour poser une serrure, c'est à peine s'il vous dirait merci. Seulement il se moc[uerait de vous avec les camarades. Vous lui promettez 6 sous : voilà qui est bien, il se fût contenté de quatre. Il ne se moquera de vous que pour 10 centimes.

Alors on passe à la besogne. L'explication donnée (toujours fort longue), notre liomme regarde, médite... et disparaît. Le lendemain il ne vient pas. Vous le faites chercher. On vous l'amène par les oreilles. « Je n'ai pas mes outils, dit-il. — Va les prendre ! » De retour avec ses outils, il déclare manquer

66 CHEZ LES IIOVA

d'un accessoire indispensable, par exemple de vis, et il ne pourra se procurer des vis qu'au prochain zouma. En voilà jusqu'au vendredi suivant! On l'envoie au diable, on n'y pense plus. Un beau jour, l'homme se présente à vous, réclamant le prix convenu. On se lève pour chasser l'impudent, mais il vous fait voir que l'ouvrage est fait. Pas toujours bien fait. Il s'en est acquitté clandestinement, sans éveiller votre attention, n'osant pas se montrer avant d'être en règle. En somme, il a peur de vous, mais toutes vos bourrades ne lui feront pas changer sa méthode de travail.

Singulière paresse. — Ce routinier a néanmoins des aptitudes merveilleuses.

Dépourvu d'imagination, presque incapable d'inventer, il a un talent d'imitation unique. Donnez-lui un modèle et laissezlui du temps : il le reproduira en se servant d'éléments grossiers, d'outils rudimentaires, et fera un chef-d'œuvre, sinon de goût, du moins de patience.

Il n'est pas rare qu'un Houve mène de front plusieurs métiers, même les plus divers. J'ai vu, dans une imprimerie de Tananarive, un typographe qui compose la nuit et, le jour, fait des bottes et des horloges. Celui-là n'est point paresseux, me direzvous ? Il l'est tout de même. Je n'eus qu'à remarquer les intermittences de son travail pour m'en convaincre. S'il n'était pas. paresseux, il ne serait pas Ilouve.

Encore faut-il s'entendre sur le véritable caractère de cette paresse, faite de philosophie et d'espièglerie. Elle n'a rien de commun avec l'indolence créole, pour qui tout effort est une souffrance. Le bourdzane qui restera deux jours couché, puis, soudain, fera les prodiges que tant de voyageurs ont si justement vantés, n'est pas, on doit en convenir, un paresseux d'une espèce ordinaire ! En réalité, le Houve n'aime pas le travail manuel. Il ne s'y décide que contraint par le besoin. Alors,

L AME HOUVE 67

après les lenteurs préalables au milieu desquelles on dirait que sa résolution se débat, il se met à la tâche pour s'en débarrasser très vite. Il s'y met vaillamment.

Le percement de Vavenue de France (premier ouvrage de voirie exécuté à Tananarive sous M. Laroche) fut un fort beau travail, qui nous valut, deux mois durant, un spectacle des plus pittoresques.

Trois mille ouvriers, répartis en deux équipes, attaquèrent de chaque côté une ondulation de terrain formant une masse d'environ 12 mètres de hauteur, 120 de largeur et loO d'épaisseur. Les hommes taillaient là dedans à coups û^angades^ tandis que les femmes et les enfants recueillaient la terre dans des soubiques et allaient en combler les fondrières du zouma, qui se trouve exactement nivelé par les débris de cette démolition. On appelle angade la pelle malgache au fer arrondi, allongé et solidement assujetti à un long manche de bois rouge, La soubique est une poche en paille tressée, de la même fabrication que les nattes communes. J'ai eu là un exemple des utilisations primitives de la force humaine. J'ai compris combien, en somme, c'avait été une chose simple de construire une pyramide au milieu du désert, comme en Egypte, ou de creuser un temple dans une montagne, comme dans l'Inde, sans le secours de nos engins modernes, rien que par la mise en œuvre d'une multitude de bras disciplinés. Les pentes progressives de sable qui tinrent lieu d'échafaudage autour du tombeau de Chéops furent apportées, puis remportées par les esclaves du pharaon, soubique par soubique. Cent soixante mille mètres cubes de terre ont été ainsi déplacés sous mes yeux en très peu de temps, par la répétition multipliée de la faible charge que peuvent porter un enfant ou une femme. Nos tombereaux européens, avec leur manège et leurs embarras, eussent peut-être fait la besogne moins vite. Dans ce chantier — le plus fourmillant, le plus gai, le plus original que j'aie vu — rien ne gênait

les travailleurs ; par suite, nul accident, nulle interruption. Ainsi qu'une chaîne sans fin, les femmes, à la file, sorlaient d'un côté, rentraient de l'autre : ici la soubique pleine sur leur tête, là vide entre leurs mains ; silencieuses sous le fardeau,, chantant et rythmant leur pas aussitôt qu'elles s'en étaient débarrassées.

É ! É ! riza.

Izahay ndlalao, riza !

« Eh ! eh 1 amies, nous nous amusons, amies ! » Le plaisir de se voir nombreuses, d'ouvrer et de chanter ensemble, d'être regardées par les vazahas, leur transformait en récréation un dur labeur de onze heures par jour, payé à raison de six sous. De leur côté, les hommes s'excitaient à la manœuvre par ces appels improvisés d'un soliste criant : « Ohé ! l'ami, as-tu bien enfoncé l'angade ? — Ohé 1 l'ami, as-tu bien rempli les soubiques ? » A quoi répondait un formidable eni f (oui) poussé en chœur par cinq ou six cents voix. Vers le soir, au soleil déclinant qui changeait en fournaise la tranchée rouge, toutes ces silhouettes de bronze en activité, avec de blanches hardes enroulées autour de leurs bustes, composaient un rare tableau, d'une vie, d'un éclat, d'une finesse incomparables. La nuit, le chantier désert, avec ses profils de ruines, avec sa trouée sur un lointain bleuâtre, ressembla longtemps à quelque décor wagnérien.

Cette œuvre, dirigée par l'architecte de la Résidence avec beaucoup de méthode, a semblé reporter les Malgaches au temps de Radame, qui exécuta de grands travaux dans l'intérieur de rimerne par les procédés pharaoniques. Il voulut même supprimer de Tananarive la colline qui porte son nom. Il avait raison : cette colline gâte l'ensemble du massif, masque une partie du panorama et constitue un danger stratégique pour le Rouve. Seulement elle est haute. Ses efforts s'y bri-

L AME HOLVE 69

sèrent. Radanie avait conçu le plan ingénieux d'entailler tout le mamelon par une série de tranchées diagonales qui faciliteraient l'érosion des eaux. La masse devait ensuite s'effondrer lentement d'elle-même. La rencontre du roc à une moyenne de 13 mètres, sous la couche d'argile rouge qui enveloppe comme une chair toute l'ossature de Madagascar, déjoua les calculs du roi.

C'est donc une singulière paresse que la paresse du Houve ; et Ton peut encore en tirer un assez joli parti, puisqu'on réussit à lui faire déplacer une montagne avec des paniers 1 Mais si l'architecte qui a dirigé les travaux de l'avenue de France connaît à fond l'ouvrier malgache par suite d'un long séjour à Madagascar et sait la manière de s'en servir, il n'en est pas de même des colons et des fonctionnaires qui, arrivant dans la colonie, ont affaire aux bras indigènes.

L'erreur commune aux colonisateurs pressés est de vouloir imposer leurs règles européennes à des êtres qui ne s'y plieront jamais, qui comprendront encore moins la méthode administrative. Entre l'Anglo-Saxon, notre idéal d'ouvrier, et l'ouvrier malgache il y a tout juste autant d'écart moral qu'il y a de lieues entre Tananarive et Londres. Un chef de travaux qui exigera des Houves l'exactitude, l'assiduité, la constance et l'égalité d'effort dans la besogne n'aura que des déconvenues. Il y a des jours où l'ouvrier malgache n'est pas en train, soit qu'il ait bu trop de tokafoutsi (rhum blanc) la veille au soir, soit sans raison apparente. Ces jours peuvent durer toute une semaine. Le meilleur est d'en prendre son parti. En revanche, il est capable de coups de collier qui lui font rattraper le temps perdu. On doit le saisir au moment où il montre ces bonnes dispositions ; alors, pour peu qu'on l'encourage, qu'on l'excite, qu'on lui permette les propres excitations qu'il se donne luimême — telles que chansons, cris, injures et défis fanfarons à

l'adresse de ses compagnons de travail, — on en obtient tout ce qu'on veut, des merveilles.

« Hé! amis, regardez donc ces porcs qui s'échauffent à vos côtés ! » dira un ouvrier à ceux de son groupe en montrant le groupe voisin. « N'est-ce pas qu'ils ne sont pas capables de faire autant de besogne que vous ? » L'apostrophe sera relevée aussitôt ; de part et d'autre on redoublera d'énergie, la sueur des bras coulera, la concurrence activera la tâche, et celle-ci s'achèvera saluée d'un éclat de rire bon enfant.

Voici un trait bien topique de la paresse indigène et de l'espièglerie qui trop souvent la détermine. Un jour, après avoir beaucoup fatigué mes porteurs, je les requis pour une dernière course. Leur visage morne me fit comprendre que j'abusais. Ayant pitié d'eux, je rêvai au moyen de leur épargner ce surcroît de corvée ; enfin, je leur envoyai dire qu'ils pouvaient aller se coucher. Aussitôt après, j'entendis un vacarme insolite : c'étaient mes bourdzanes qui, pour manifester leurjoie,selivraient à l'exercice particulièrement pénible de danser en chantant. Et cela dura plus de deux heures. Le plancher était tout ruisselant de leur sueur...

Mais, si le travail manuel lui déplaît en principe, le Houve apporte à tous les travaux de l'esprit une ardeur surprenante. Chez les races supérieures, il faut fouetter les enfants pour les faire aller à l'école ; chez cette race inférieure, il faudrait plutôt les fouetter pour les empêcher d'y aller. Je reviendrai sur ce sujet, le plus curieux peut-être de mon enquête. Mais je veux affirmer déjà le goût très vif du Houve pour l'étude.

L,es hourdzanes. — En jetant les yeux sur des notes prises au début de mon séjour à Tananarive, je retrouve ce tableau d'un retour de dîner en ville. — On n'avait pas encore commencé les travaux d'amélioration de la voirie.

l'ame IIOUVE 71

« Onze heures du soir. La pluie, qui tombe en déluge, qui tombe depuis trois jours, inonde et mine la fragile cité de terre rouge; je viens de quitter mes hôtes. Sous le porche de la maison rouge, huit bras de bronze m'ont enlevé dans une sorte de palanquin étroit et long. Maintenant, je navigue, porté par quatre diables noirs, à travers cet enfer de pluie, à travers le dédale de ces défilés, de ces gorges, de ces courtines, de ces lits de torrent, de ces escarpements de cascade qui sont ici les rues. Précédé d'un porte-lanterne, ma seule assurance contre un naufrage ignoble, je tangue et roule sur les épaules de mes quatre diables noirs drapés de suaires blancs. Ils ruissellent, ils ont de l'eau jusqu'aux genoux, — une eau chargée de limon rouge, tantôt lac d'argile liquide, qui crépite et clapote sous l'averse, tantôt flot furieux, qui bondit contre les rochers. Et ils rient, ils rient tout le temps, amusés de la douche familière, des précipices et des trous, des glissades et des faux pas. Je ris moi-même au brusque souvenir d'un ex-voto processionné en semblable équipage par quatre marins, un jour de rafales, sur les pentes de la falaise... Oui, certes, entre la bizarrerie de ce pays neuf, que j'ignore encore, et le vieux charme du coin de terre aimé il y a autant de différence qu'entre moi et un ex-voto...

« A mesure que nous avançons, le chemin devient pire. Le roulis perd toute cadence, le tangage décrit des oscillations fiévreuses, mon véhicule aérien semble affolé : entre ses barres parallèles j'exécute une gymnasti({ue dont j'ai déjà quelque habitude et qui bientôt prendra du style. Je suis d'ailleurs vêtu d'un habit noir, comme les acrobates de haute école. Dans les passages périlleux où les cahots se multiplient, mon parapluie, vaine précaution contre l'ondée torrentielle, me sert au moins de balancier. Cette manœuvre n'est pas toujours possible : en maint endroit l'appareil qui me porte frôle les deux parois de la ruelle étranglée, n'évolue qu'avec peine dans l'angle des

tournants. Partout où je passe, mon parapluie ne passerait pas. Voici une double haie d'aloès et de cactus : gare aux épines ! Voici une branche d'arbre à hauteur de ma tête, un rocher en surplomb, une voûte basse. Pour peu que je tienne à la vie, je dois ouvrir mes yeux tout grands dans ces ténèbres diluviennes, mesurer l'obstacle et, sans attendre Favertissement de mes diables noirs qui continuent de rire et de jaser, m'iniléchir avec précision.

« Plus nous allons, plus l'averse fait rage. Ici, les nuages ne sont pas des cribles, ce sont des réservoirs qui s'éventrent tour à tour et d"un seul coup. Les nappes d'eau tombent, s'écrasent successivement. Grossies par Taftluent des rigoles suspendues, des gargouilles et des soupiraux qui vomissent sur le passant leur flot de fange à pleine gueule, les rues, les sentes, les venelles — fondrières plus ou moins abruptes et tortueuses — se transforment en ruisseaux, en fleuves, en cataractes. Dans le bruit formidable de l'avalasse aux mille embranchements, la ville rouge semble s'écrouler. On se dit que le lendemain, de toutes ces bâtisses hasardeuses, de toutes ces trancliées en terre meuble, il ne restera plus qu'un tas de boue...

« Soudain un grand fracas, suivi d'un éclaboussement : c'est un mur à côté duquel je viens de passer qui s'efl'ondre derrière moi. Et tandis que mon cœur se creuse, un fou rire secoue mes quatre diables. Ils savent que le premier soleil séchera toute la ville rouge, sorte de four à briques gigantesque alternativement détrempé et recuit. En attendant, infatigables, couplés par la solide étreinte de la main de l'un qui s'accroche au poignet de l'autre, marchant d'un pas si bien rythmé, si bien d'accord que l'ensemble de l'équipage ressemble à l'on ne sait quel octopède fantastique, ils arrivent au terme de leur course et me déposent tout ébloui sur le seuil de ma maison, dans le brusque arrêt d'un dernier temps de galop.

L AME HOUVE 73

« C'est ainsi qu'on revient de dîner en ville, à Tananarive, pendant la saison des pluies. »

Un danger. — Les bourdzanes sont toujours aussi vaillants. Porteurs ou piroguiers, ils accomplissent toujours les mêmes prouesses ' en chantant leur populaire refrain de marche :

É ! È RanoK, rano^i anala^ madiou manguamangue .'... « lié 1 l'eau, l'eau qui coule, bleue et limpide !... »

Ils sont toujours aussi enfants. Donnez-leur un pompon, un ruban, une flamme pour se l'attacher au chapeau : ils feront leur service avec plus d'entrain. Les plus fidèles porteurs de filandzane que j'ai connus sont ceux-là que leur maître avait eu la cocasse fantaisie d'habiller en mousquetaires Louis XIII. Pour rien au monde ils n'auraient lâché leur vazaha : ils étaient trop fiers de ce beau costume.

Ils sont toujours aussi fraternels. Il n'est pas, en effet, de corporation plus étroitement solidaire que celle des porteurs de Madagascar. Aucune de ces braves bêtes de somme à deux pieds ne cherche à faire un pas de moins que son compagnon de fardeau. Il n'y a pas de loustic parmi les bourdzanes. Je les ai bien observés, je n'en ai pas vu un seul qui cherchât à s'épargner une difficulté pour la laisser retomber sur un autre. Ils

' Tout voj'ageur qui a écrit sur Madagascar des impressions de route a célébré avec enthousiasme les exploits des bourdzanes. Voici comment en parlait le capitaine de vaisseau Dupréqui, chargé en 1862 d'aller représenter la France au couronnement de Radame II, a consigné les souvenirs de sa mission dans un excellent petit livre publié par Hachette, Trois mois de séjour à Madagascar :

<i Dans les fondrières, sur la pente des cimes escarpées, \ç groupe entier se rallie autour du filandzane, soutenant d'un bord, retenant de l'autre, s'attelant par devant, poussant par derrière. Je ne me rappelle rien de plus beau que ces groupes bronzés, à peu près nus, franchissant un sentier diffiL-ile. Chaque effort fait saillir un muscle de ces torses vigoureux, de ces jambes de métal : magnifiques statues, sous la brune enveloppe desquelles on voit circuler une vie féconde et puissante, dignes d'inspirer un sculpteur de génie et comparables aux plus belles productions de l'art antique. »

se partagent avec scrupule tous les petits bénéfices accidentels qu'ils peuvent réaliser isolément. L'injure faite à l'un d'eux les atteint tous.

On ne pourra pas de longtemps se passer de bourdzanes à Madagascar. Souhaitons donc que cette corporation garde intacte la probité professionnelle qui, indépendamment de ses autres qualités, la recommande à notre sympathie. Vertu bien extraordinaire, on en conviendra, chez im peuple aussi communément qualifié de « voleur » par les colons, — gent scrupuleuse, comme chacun sait. Dans ces derniers temps, les bourdzanes ont reçu de mauvaises leçons de la -part des soldats échelonnés sur la ligne d'étapes. Voici ce qui s'est passé et ce qui, vraisemblablement, se passe encore. Je dois signaler la chose, non certes comme un acte de malhonnêteté de la part de nos soldats, mais comme un des plus troublants effets du contact de nos mœurs avec celles des indigènes. Par suite de la rareté toujours croissante des vivres et de la difficulté toujours plus alourdie des transports, tel poste, dans l'attente des fournitures de l'intendance, a le gosier sec ou claque des dents; un convoi passe, appartenant au commerce: on oblige les bourdzanes à développer leurs fardeaux, on y prend les denrées qui vous sont nécessaires et on les remplace par un « bon » en vertu duquel on se reconnaît débiteur vis-à-vis du destinataire. Quelques contestations peuventsurgir à propos de cette façon de procéder, mais la chose finit toujours par s'arranger au mieux entre l'impérieux client qui paye en conséquence et le fournisseur malgré lui. Les vazahas sont bien forcés de compter avec les nécessités de l'occupation militaire. Mais, dans l'affaire, il n'y a pas que des vazahas, il y a aussi les bourdzanes, et l'impression que leur produisejit ces incidents est désastreuse. Admirablement routiniers, les porteurs avaient l'habitude de ne jamais laisser toucher à leur colis depuis le moment où il leur était confié jusqu'au point terminus du

L AME HOUVE 75

voyage. Ils se faisaient un cas de conscience de présenter intacte au destinataire la ligature de l'expéditeur.

Eh bien, depuis qu'on leur apprend que le fardeau envoyé de M. X... à M. N... n'est plus une chose inviolable, depuis que l'autorité devant laquelle on tremble se permet d'y fouiller et d'en distraire ce qui lui plaît, la démoralisation commence. Qu'importe le taralasy (papier) qu'on a mis à la place de la marchandise enlevée ! rien ne prouve au bourdzane que ce taratasy ait quelque valeur. Simpliste, il ne voit qu'une chose : cet allégement anormal qui s'opère de vive force et qui prend à ses yeux toute l'apparence d'un vol. Qu'est-il arrivé déjà plusieurs fois ? C'est qu'à cet exemple le bourdzane se laisse tenter pour son propre compte et soustrait de sa charge, naguère sacrée, tel objet qui lui fait envie..., en oubliant d'ailleurs de le remplacer par un taralasy. D'autres font mieux. A la grande confusion des commandeurs de convois, il y a eu des porteurs qui, renseignements pris sur la valeur de leur fardeau, se sont bel et bien égaillés dans la brousse. Si la contagion gagne, c'en sera bientôt fait d'une très ancienne probité professionnelle qui est la seule sécurité du commerce intérieur de l'Ile.

GaAiloiserie australe. — Lorsque je ferai au beau sexe la large part qui lui revient de droit dans cette étude, je m'efforcerai de mettre en lumière le contraste singulièrement piquant de la pudeur de ses façons avec l'extrême hardiesse de ses mœurs. Je dirai ce qu'il faut penser de ce bronze drapé de marbre blanc et ce qu'il y a sous le lamba aux petits plis chastement serrés comme la tunique de la Polymnie.

Les hommes, à Madagascar aussi bien qu'ailleurs, attachent moins d'importance aux fonctions pudiques des voiles. Chez le manouvrier houve, la décence du vêtement ne dépasse guère la marge étroite du saJak. Le salak n'est orné d'aucune fioriture. Ce fastueux de Panurge en eût méprisé la naïveté primitive.

Avarement sommaire, le salak se continue, sur la face postérieure, par une simple corde qui vient se rattacher à la taille. Quant aux enfants au-dessous de cinq ans, ils sont le plus souvent habillés de la seule ombre de leur peau.

Mais là n'est point le critérium des mauvaises mœurs, m'objecterez-vous avec raison. Et le Houve, en effet, n'est pas libertin. Dans cet ordre d'idées, homme ou enfant, ses habitudes sont saines. Malgré son contact avec des Orientaux, malgré l'exemple des corruptions occidentales dont on ne lui épargne pas le spectacle, il a gardé, jusqu'à cette heure, la noblesse des sens. 11 parle avec mépris des goûts honteux qu'on attribue aux tirailleurs algériens.

Cependant il est, en paroles, sinon aussi grossier, du moins aussi libre que nos gens du peuple et nos étudiants. Un propos grivois [vétavéta) fait rire l'indigène aux larmes. Rien qui le mette mieux en humeur de joie et d'effort. Il y a trois moyens d'accélérer la marche de vos bourdzanes quand le courage les abandonne : leur faire affront, leur promettre un supplément de salaire, leur jeter une gravelure. Les deux premiers réussissent souvent; le troisième, toujours. Ils s'esclaffent, se renvoient le mot comme une balle, et les voilà lancés dans un élan impétueux qui ne finira qu'au bout de l'étape. Je recommande cet expédient à ceux qui n'ont que la cravache pour ultima ratio. Il est peu convenable, mais plus sûr et plus humain.

La licence du langage est d'ailleurs goûtée de toutes les classes, comme elle l'était jadis de la meilleure société française, lorsque nous n'avions pas encore découvert le charme des inconvenances bien racontées. Seuls, les enfants, qui entre eux ne se gênent guère, s'abstiennent devant leurs parents de tout propos contraire à la décence.

La langue malgache est très riche en jurons. — « Porc ! Chien ! Cliien crevé ! Maudit sois -tu ! Que la foudre t'écrase I Meurs aujourd'hui même! » tels sont les principaux, avec

L AME IIOUVE 77

d'autres qu'une juste délicatesse m'empêche de traduire ici. On les profère couramment sans vraie colère, sans même grande énergie dans l'articulation. Aucun juron malgache ne met enjeu la Divinité. On affirme par Elle en se servant de cette locution sans conséquence: Marina Amlriamanilra / Mais on ne se donne pas la peine de « sacrer « son nom. Je dirai pourquoi.

Malentendu. — Dans les dernières années du vieux ministre, les colons désireux d'obtenir de lui quelque faveur devaient se résigner à faire de fréquentes factions à la porte de son palais. Rainilaiarivoune était censé se tenir à leur disposition tous les lundis matin ; mais, après les avoir fait « poser » jusqu'à onze heures, il leur envoyait un officier chargé de leur présenter ses excuses et de les engager à revenir le lundi suivant. Le lundi suivant, même déconvenue. On a vivement reproché cette attitude au vieux ministre, sans vouloir tenir compte qu'à cette époque-là il était presque toujours malade. Toutefois on ne peut contester que le Houve ne soit fuyant. Vous saisirez mieux une poignée d'eau qu'un Houve résolu à vous fuir. 11 vous fuira même s'il a besoin de vous. En réalité, il craint le choc. Il a conscience de sa timidité.

Sa peur d'être dupé lui fait ajourner indéfiniment la démarche dont il espère tirer un avantage. Plutôt que de se voir rabattre une petite partie de ce qu'il ambitionne, il tardera jusqu'au moment où son besoin deviendra impérieux, en un mot fera tous les mauvais calculs de ceux qui n'ont pas la notion du temps et de sa valeur. Il pousse jusqu'à la niaiserie l'idée qu'il vaut mieux tenir que courir. Vous commandez dix arrosoirs à un andriandranando (caste qui détient comme un monopole, à Tananarive, la spécialité de la ferblanterie) : il veut 3 fr. 50 par arrosoir. Vous lui offrez 3 francs, il n'y a rien à faire. Mais diteslui : « Voici 5 francs pour le premier arrosoir, je te payerai les

autres à raison de 2 francs pièce, » ce marché imbécile a toutes les chances d'être accepté ; 5 francs payés d'avance, pour un seul arrosoir, lui sont une compensation des 12 francs que, d'autre part, on lui retire.

J'insiste sur ce point : chez le Houve, l'art de nous fuir est stylé par la peur, tout au moins le malaise, que notre contact lui fait éprouver.

Ici, je crois pouvoir donner l'explication d'un mystère psycholoo-ique très agaçant pour la droiture de notre esprit. Il y a des cas où le Houve cesse de vous fuir, par exemple quand il est assuré de votre bienveillance et de votre justice, ou bien encore quand il joue sa peau et qu'il a sujet de croire que son salut dépend en partie de sa sincérité. Or, c'est précisément en ces circonstances qu'il vous paraît se dérober le plus! Seulement vous ne comprenez pas.

Il ne comprenait pas, le très galant homme et très intelligent ofTicier chargé du service des renseignements, que j'ai connu à Tananarive et que j'ai vu conclure, après toutes ses enquêtes, à l'irrémédiable « duplicité » des Houves. Ils ne comprenaient pas davantage, ces commissaires de police et ces juges d'instruction que j'ai vus se dépiter contre l'inutilité de leurs efforts lorsque, malgré toutes les ruses de leur expérience professionnelle, ils ne parvenaient pas à faire jaillir du choc de l'interrogatoire une étincelle de vérité vraie !

C'est que, toujours improvisés comme le sont nos fonctionnaires coloniaux, ils n'avaient pas eu le temps d'étudier la succession qu'ils étaient venus prendre. C'est qu'ils n'avaient pas observé cette singulière déformation morale, produite par des siècles de terreur, qui fait qu'un Houve interrogent yoM5 répondra jamais ce qu'il pense, mais seulement ce quil suppose que vous désirez qu'il 'pense. D'où ses contradictions successives au cours d'un même interrogatoire, au fur et à mesure que sa dernière réponse ne semble pas vous contenter. Vous croyez qu'il

l'aME HOL'VE 79

VOUS fuit toujours : c'est alors qu'il vous cherche, au contraire. Pendant que vous vous acharnez à découvrir sa vraie pensée, il court éperdument après la vôtre. Ses maîtres d'autrefois l'ont façonné à cette triste abdication du droit d'être soi-même, d'avoir une opinion personnelle devant plus fort que soi, et cela est passé dans son sang comme une maladie héréditaire. Si bien que s'il voulait, en présence de son chef ou de son juge, exprimer son véritable sentiment, il ne le pourrait pas. J'ai de ce phénomène des preuves irrécusables, l'aveu même de certains indigènes assez cultivés pour savoir analyser leur « moi >> selon les bonnes méthodes.

N'essayez donc pas d'aller à l'encontre. Prières, objurgations, menaces, tout serait inutile. Vos plus chaleureux appels à la dignité de la conscience resteraient vains. Vous vous heurtez contre un pli cérébral qui ne pourra être redressé qu'au bout de plusieurs générations et seulement à partir du jour où l'apprentissage de la vraie liberté aura succédé, pour les Houves, au nouveau despotisme contre lequel ils ont échangé l'ancien. Que de fois, moi-même, je me suis irrité de mon impuissance à vider le fond de leur cœur, où je savais pourtant qu'ils cachaient leur idée personnelle, leur sentiment propre, leur vrai désir! Et je ne parle pas de ceux qui voulaient me tromper, mais de ceux-là qui avaient intérêt à m'ètre agréables e t qui m'aimaient sincèrement. J'ai dû capituler devant le chagrin très manifeste que je leur faisais en les accusant de mensonge ou de flatterie; j'ai dû comprendre que c'était leur manière à eux de me témoigner leur amitié, leur gratitude ou leur respect,

11 n'en est pas moins vrai que, pour n'avoir pas fait ou su faire cette curieuse analyse de cervelles pétries par l'éducation au rebours des nôtres, enquêteurs politiques et instructeurs judiciaires, sarrêtant à telle déclaration du témoin qui, parmi tant d'autres, répondait le mieux au désir instinctif de l'accusa-

tion, demandèrent, de bonne foi, la tête d'un innocent, — à la grande stupeur des indigènes chez qui nous avions promis de rétablir la justice.

Mais alors comment faut-il procéder? me dira-t-on. Eh bien, il ne faut jamais interroger un Houve quand on n'est pas encore parvenu à lui inspirer une absolue confiance et qu'on en veut savoir la vérité : il faut la lui surprendre par d'aulres moyens que seuls sauront employer les hommes vraiment familiarisés avec ces indigènes. Voilà pourquoi les formes judiciaires que nous avons apportées d'Europe ne valent absolument rien à Madagascar.

Le Houve et l'argent. — Le Ilouve n'est donc pas aussi faux qu'on l'a proclamé. Nous prenons pour de l'hypocrisie réelle la manière dont se traduit son excessive méfiance, et celleci pourrait s'expliquer, comme sa duplicité de langage, par les mêmes raisons historiques. INIais vous savez ce qu'on dit de son chien quand on veut le tuer.

En même temps que toutes les noirceurs, on lui prête toutes les habiletés. Si vous contractez avec lui, on ne manquera pas de vous dire : « Méfiez-vous ! prenez bien vos précautions ! » La vérité est que j'ai assisté à pas mal de transactions, plus importantes que celle des arrosoirs, et que j'ai toujours vu le Houve outrageusement roulé par l'Européen.

En affaires ce timide a un point faible : l'imprévoyance. Et aussi l'ignorance du B-A BA économique. Bien qu'aimant l'argent par-dessus toutes choses et disposé à faire argent de tout, il n'a pas — lui si positif ! — le sens pratique de l'épargne. Aveuglément cupides, la plupart font des placements par la voie de prêts à usure sans garanties suffisantes. J'ai vu prêter 6.000 francs à 12 0/0 d'intérêt mensuel sur une maison qui ne valait pas 400 piastres.

Le plus gros des fortunes princières consistait en maisons

L AME HOUVE 8i

(aujourd'hui confisquées) qui furent bâties à la corvée. L'oncle de la Reine, le vieux Ratsimamangue, fusillé l'année dernière, n'a pas, dit-on, déboursé une piastre pour les nombreuses constructions qu'il fit élever à Tananarive. Il réquisitionnait non seulement la main-d'œuvre, mais encore les matériaux. C'étaient des immeubles immoraux ; nous les avons moralises en nous les attribuant.

En somme, l'épargne, là-bas, quand elle existe, n'est guère plus intelligente que le bas de laine français. Elle s'aventure seulement chez le voisin, — fût-il véreux, — la proximité du placement lui tenant lieu de sécurité. L'armoire au bas de laine malgache, c'est le tombeau des ancêtres. On va l'ouvrir par nécessité autant que par piété.

Des jouissances que procure l'argent le Houve ne parait être sensible qu'à l'orgueil d'être réputé riche. 11 aime encore la monnaie, de l'amour du sauvage pour le métal qui brille. J'en ai vu qui donnaient quatre sous de prime pour échanger une vieille piastre contre une neuve. Hormis ce plaisir et cette vanité, la possession de l'argent ne lui sert de rien. Le riche mange à peu près comme le pauvre, l'andriane comme l'esclave : du riz à l'eau, arrosé d'un brouet graisseux. Ils boivent le même alcool de basse qualité, ne comprennent ni nos délicatesses, ni nos raffinements de goût. Cette remarquable égalité de tout un peuple devant les satisfactions sensuelles s'affirme principalement dans l'amour, qui ne coûte rien à Madagascar, — du moins entre indigènes. Quant aux autres plaisirs nés de la civilisation, ce qu'en devine un Houve s'il n'est jamais sorti de son pays, ce qu'il en a vu s'il a voyagé en Europe, ne semble pas le tenter beaucoup. II a l'air de dire, comme Socrate devant les riches boutiques d'Athènes : « Que de choses dont je peux me passer ! »

A table. — A cette noce d'Harimina qui fit pousser tant de

82 CHEZ LES IIOVA

clameurs ', je vis pour la première fois une manifestation du luxe malgache privé. Tous les indigènes riches qui étaient là, à commencer par l'amphitryon, me semblèrent uniquement soucieux du désir de paraître. Peut-être leur vanité n'est-elle pas plus forte que celle des parvenus de chez nous, mais la sordidité secrète qu'on leur connaît la met mieux en relief.

Dans le concours de toilettes et l'assaut de a belles manières » des invités, dans le faste imprévu du banquet, il y avait même plus que Tespoir de nous éblouir, nous Français : il y en avait la conviction. La « marchandise » fut gâchée à dessein. J'entendis donner l'ordre aux domestiques de laisser en servant couler le Champagne à terre. La table formait un cercle dans un jardin, sous une tente : au centre se dressait, soutenu par un piédestal de gazon, un gâteau monstre représentant l'hôtel de la Résidence générale. Cependant la nappe était trouée et nous mangions dans une vaisselle misérable.

Chez les princes, le luxe était de meilleur aloi, notamment chez la princesse Ramasindràzana où l'on dînait, au son de la musique, sur un beau linge éclairé par des bougies abat-jourées de rose, comme dans les grands cabarets de Paris, et où l'on trouvait un vrai confortable. Mais, pour ne plus voir ombre de pose, il fallait monter jusque chez la Reine. Dame ! chez la Reine, toutes choses étaient censées suprêmes, sans rivalité possible et hors de comparaison...

Mais j'ai pris part, chez des bourgeois de marque, à d'extra-

1 Harimina, arrière-petite-fille de Rainilaiarivoune, se maria chez son père Rajoelrna Celui-ci était notre ancien ennemi, comme tous les Houves-, mais l'un des plus sincèrement résignés aux conséquences de notre victoire. Néanmoins les colons demandaient sa tête avec celle de cent autres. Si on la leur avait accordée, l'on eût commis une injustice de plus et une sottise. Dieu sait pourtant si l'autorité a fouillé dans sa vie, épié ses moindres gestes ! Le général Galliéni, après avoir tenu longtemps au secret ce Hajoelina. s'est vu obligé de le relâcher. On vous dira tout de même à Tananarive que M. Laroche protégeait « le traître Itajoelina ». Mais que n"a-t-on pas dit contre le prédécesseur du général Galliéni !

L AME HOUVE 83

ordinaires festins, qui m'ont rappelé certains repas faits chez des Russes du Caucase. Les bons vins de France y coulaient à flot en même temps que l'absinthe et l'amer Picon.

Le Houve est sobre jusqu'à l'invraisemblance ; mais, lorsqu'il s'avise d'être infidèle à sa sobriété, il peut, grâce à la force neuve de son sang et à l'anesthésie naturelle de ses nerfs, supporter des excès inouïs. J'ai vu un homme, dont l'ordinaire quotidien se compose de deux sous de riz, manger un jour pendant g;ix heures sans s'arrêter. Une gamine de dix ans, n'ayant jamais bu que de l'eau, absorba devant moi, d'un seul trait et sans un frisson, presque un litre de rhum.

Autrefois, les menus des festins malgaches passaient, en abondance, toute imagination. Sous l'influence européenne, surtout française, ils se sont beaucoup humanisés, c'est-à-dire l'éduits. L' « assimilation » complète, sur ce point-là, sera néanmoins difficile.

A titre de curiosité, voici le menu du dernier grand dîner offert par Rainandriamampandry :

Sakafo. 9 avril 1896

INDlCATEin DES METS

POTAGE DKLIGIEUX

RISSOLES A LA MONGOL.V (mONGLAS ?)

GIBOLXETTES (BOULETTEs) A LA PERNOD

Page 1