PETITS FOURS
VINS. — CAFÉ. — LIOIEURS
Ce repas, le plus mesuré, le plus européen qui ait été donné à Tananarive par un grand personnage indigène, était servi dans un salon relativement luxueux. On mangeait avec de lourds couverts d'argent achetés à Londres. On buvait dans des verres dont le pied renfermait des boites à musique, silencieuses quand la coupe reposait sur la nappe, résonnantes quand on la soulevait. Au moment des toasts, la parole de l'orateur se trouvait accompagnée d'une vingtaine de mélodies grêles et cristallines : le Petit Duc, la Muette de Portici, le Carnaval de Venise, le Godsave the qveen, la Revue du général Boulanger, les Bottes de Baslien, la Marche du Tannhauser, la Valse des Cent Vierges...
Après le diner, la maîtresse de maison se retirait dans une chambre sordide, dont les murs étaient maculés de jets de salive au tabac, et se couchait à même une paillasse qui n'avait pas été rafraîchie depuis sa nuit de noces. Et puis, le lendemain, ces amphitryons fastueux reprenaient leur train ordinaire, mangeaient le riz sur la natte, aussi heureux d'en revenir à leurs habitudes que satisfaits d'avoir su paraître.
Figure peu banale, en somme, et quelque peu mystérieuse que celle de Rainandriamampandry. Il donnait, lui aussi, la note du caractère houve. fait de contrastes. Puritain austère, il avait la rage des uniformes éclatants. On a trouvé chez lui, en des coffres de tôle, une prodigieuse quantité de costumes chamarrés d'or tout neufs, portant l'étiquette des premiers faiseurs parisiens. Il y en avait pour plus de 30.000 francs. Le plus étrange de ces colifichets était un veston en velours pensée enrichi de guirlandes folles.
A quelques mois d'intervalle, visitant la maison devenue veuve de ses hôtes, je me risquai dans la cuisine où avait été apprêté le dîner du 9 avril :
L'odeur du lieu eût mis en fuite des stoïques.
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La creuse vanité du Houve, sa profonde incurie, se manifestent en ce détail de vie intime.
La politesse malgache. — Un lettré houve, avec qui mes lecteurs feront plus loin ample connaissance, m'a donné ces notes personnelles sur la politesse malgache :
« Ceux qui ne nous connaissent pas nous accusent de manquer de cœur. En tout cas, ils ne sauraient dire que nous manquions entre nous de courtoisie.
« Comme nos ancêtres, nous détestons d'employer vis-à-vis de nos semblables la raillerie et le dédain. Tout le monde a droit qu'on lui parle avec civilité. Nous jugeons défavorablement celui qui nous marque trop de hauteur.
« Au temps de la monarchie houve, le souverain — considéré comme le premier des personnages sous le ciel — avait droit à d'exceptionnelles manifestations de respect. Nous avions une façon particulière de le saluer, chapeau bas, dos et tête baissés. Quand on accompagnait le salut de quelques paroles, c'était pour dire : « Vous êtes digne de tous les liommages. Vivez « heureux et longtemps, roi ou reine. Soyez exempts de mala- « dies. Régnez toujours sur vos sujets ! » Il n'était pas jusqu'aux moindres objets appartenant au Prince qui ne dussent' être, sur leur passage, salués très bas et en s'écartant du chemin. D'ailleurs aucun fardeau destiné à Sa Majesté — même une jarre d'eau pure — n'aurait circulé sans être précédé de porteurs de lance qui, au besoin, en cas d'oubli, eussent rappelé les passants au devoir. Un autre usage, dans les discours prononcés par les souverains, était, à chaque interruption de l'orateur, de clamer la formule de souhaits citée plus haut.
« De même fallait-il mettre et met-on encore chapeau bas lorsque la musique joue l'h-ymne national.
« Se soustraire à ces obligations vous faisait poursuivre comme criminel.
« Les hauts personnages, les agents du gouvernement, les chefs de village, de famille illustre, sont Tobjet de grands égards. On ne marche jamais devant eux, on se tient un peu en arrière; on leur donne partout et toujours la meilleure place; mange-t-on avec eux, on les fait asseoir au nord de la table, on les sert les premiers, on met tous les plats à portée de leurs mains ; on leur demande la permission de boire en leur présentant le verre, et il faut attendre qu'ils vous aient dit : « Buvez donc ! »
« Entre amis, quand on se rencontre dehors pour la première fois de la journée, le salut du chapeau est de rigueur. Quand vous voyez une personne de votre connaissance passer devant la porte de votre maison, vous Finvitez à entrer. « On va vous <' préparer un repas, » lui dites-vous. L'autre doit répondre : « Soyez béni de Dieu et des ancêtres, mais laissez- moi passer «< pour cette fois, » ou bien encore : « Merci, mon cher Mon- « sieur, je viens précisément de me sustenter. » Si l'on rend visite à quelqu'un, le maître ou les gens de la maison, au moment où vous allez partir, vous retiennent : « Restez donc, attendez qu'on vous prépare un peu de riz. » Et le visiteur de répondre : « Merci bien ; avant de venir chez vous. Je laissais la cuillère (je sortais de table). Soyez béni de Dieu et des ancêtres. » Quand on se rencontre dans la campagne, sur un chemin étroit, voici le dialogue qu'il est convenable d'échanger : « Vous permettez que je passe. Monsieur? — Je vous en prie. Monsieur, veuillez passer. » Les Betsiléos disent : « Pardon si je passe devant vous, » ce qui revient à peu près au même; et l'on ne se croise pas sans se saluer.
« Les démarches et formules de politesse redoublaient à la fête du Bain, quand nous avions une fêle du Bain. C'était, comme vous savez, notre premier de tank nous. Si à cette occasion on négligeait de s'honorer^ les relations étaient rompues pour toujours.
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« Les femmes qui avaient quitté leurs maris et qui profitaient de ce jour crallégresse universelle pour réintégrer la maison étaient à peu près sûres de se voir pardonner.
X A cette même époque, les visites s'accompagnaient d'un petit don d'argent qiii, sous les noms de jaha, de solombodiahoho et de soîompen akoho , équivalait à vos élrennes. he j'aka (cadeau) s'échange entre amis ou est offert par l'amant à sa maîtresse. Si le galant manquait à ce devoir , il s'exposait à s'entendre dire, quelques jours après, à la première faveur réclamée : -< Excusez-moi, mon ami, la source de l'amour a été tarie le mois dernier pendant la fête du Bain; je n'ai plus de tendresses à votre disposition. » Le solombodiakoho (quiremplace-le-croupion-d'une-volaille) est donné par les enfants à leurs parents, par les subalternes à leurs supérieurs. Les parents et les supérieurs rendent à leurs enfants et à leurs subalternes le solompen'akoho (qui-équivaut-à-une-cuisse-devolaille).
« Les politesses inspirées par les véritables relations amicales sont bonnes à perpétuer '. »
En parlant ainsi de l'urbanité des Malgaches, l'auteur n'a rien exagéré. Seulement, par amour-propre national, il a passé sous silence quelques traits spéciaux et bien vraiment houves, c'està-dire marqués au coin d'une curieuse antinomie. Ainsi, l'on mange fort salement dans tous les milieux indigènes, presque aussi salement que chez nous au temps de Louis XIV. Ces messieurs et ces dames usent plus volontiers de leurs doigts que de la fourchette ; ils crachent les bouchées qui leur répugnent,
i Rappelons qu'autrefois, avant le régime de terreur et de famine qui menace de ramener les Malgaches à l'état de brutes, le vazaha voyageur ne pouvait s'arrêter dans un village sans recevoir les cadeaux (bœufs, moutons, porcs, volaille, œufs, riz, légumes et fruits, lambas ou dentelles) qui lui étaient ofierts par une députation, le plus ancien du village en tète. Riches ou modestes, ces présents étaient toujours accompagnés de l'invariable formule : « C'est la main qui offre, c'est le cœur qui donne. »
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et, au cours du repas, témoigneut de leur plénitude gastrique à la façon des Espagnols, qui ont du moins la délicatesse de retarder leurs confidences jusqu'au dessert. Eh bien, avec ce sans- gène va de pair tout un cérémonial aux lois duquel l'amphitryon devra se garder de manquer. Vous vexeriez beaucoup votre convive en lui disant : « Voulez-vous reprendre un peu de cary ? Désirez-vous encore quelques beignets ? » Il ne faut pas interroger un Houve : cela lui déplaît, lui cause un malaise. Je montrerai d'autres exemples de la manière dont il accueille certaines offres. 11 vous suppose le secret désir qu'on vous réponde : « Merci, je n'en veux pas. » Dans l'espèce, la politesse locale vous conseille donc de servir votre invité sans le questionner, le vissiez-vous ne toucher à aucun mets. Si vous commettez cette faute de goût, vous n'aurez, vous vazaha, qu'un moyen pour vous la faire pardonner : ce sera d'expliquer qu'en France on en agit ainsi, excepté dans les repas où règne une grande étiquette.
Une société k sans Dieu ». — Le plus méfiant des Orientaux, le Houve, a sa dose de crédulité. Une nouvelle absurde sera infailliblement accueillie à la ville comme à la campagne. Accueillie sans contrôle et propagée de case en case avec rapidité, sans bruit, sans mouvement inaccoutumé, sans apparente émotion.
Toutefois les inventions des colporteurs de racontars n'obtiendront de crédit que si elles sont pessimistes. Le Houve croit toujours au malheur, jamais à la bonne fortune promise. S'il lui échoit un avantage manifeste, il a peur de s'en réjouir. Plus de bien n'est pour lui quel'avant-coureur de plus de mal.
A cela il y a d'autres causes que sa méfiance chevillée aux moelles. Il y a d'abord la raison historique, que j'ai mise en lumière et dont on oublie presque toujours de tenir compte quand on juge ce pauvre peuple, si peu gâté par le Destin !
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Mais il y en a une autre, d'une psychologie profonde : c'est qu'on ne saurait être optimiste en aucun ordre d'idées lorsqu'on a l'âme aussi tournée au positivisme que l'a le Houve. Cette âme semble réfractaire à la conception de tout idéal, dans le sens vague mais généralement accepté que nous don nons à ce mot. Peut-être a-t-il le sien, d'idéal, mais il nous échappe, et certainement n'a aucun rapport avec nos ordinaires aspirations vers l'au-delà du possible et du réel. Presque tous les civilisés éprouvent, au moins à un moment de leur vie, le besoin de plier le genou devant un être intangible, plus puissant et, sinon absolument meilleur, du moins plus juste que les hommes ; les sauvages sont fétichistes : le Houve ne voit pas pourquoi il adorerait quelque chose ou quelqu'un. C'est là sans doute sa plus grande originalité.
On a qualifié de religieux son culte pour les ancêtres : en réalité, ce culte n'a pas sur lui les effets essentiels d'une religion. A toute croyance religieuse vient s'appuyer une morale parallèle, souvent supérieure à l'observation des pratiques dévotes, et c'est par ce chemin que l'on gagne les biens de la vie ultérieure, quel que soit le genre de paradis promis. Le bouddhisme enseigne à ses adeptes de mériter par leurs vertus la suprême félicité du repos dans le néant : le Houve se tient pour affranchi de tous les devoirs quand il a rendu à ses ancêtres les vains hommages de sa piété. L'ancêtre qu'il invoque, avec qui il communique à travers le mur de la tombe, ne lui conseille point de vivre en honnête homme, de respecter le bien d'autrui, d'être charitable, consciencieux, loyal dans ses actes et dans ses paroles. Il ne le menace d aucune sanction future. Voici ce que dit l'Ancêtre : « Honore ma mémoire, viens mo retourner tous les ans sur le lit de pierre où je sommeille et enveloppe-moi d'un lamba neuf, — moyennant quoi je te protégerai dans toutes tes entre prises. »
On ne déplaît pas à un ancèlre si l'on s'est mal conduit, mais l'on s'attire son courroux si on le néglige. Vous voyez que ce culte n'a rien de vraiment religieux, il est entouré de superstitions puériles, de sorciers, de revenants, de diseurs de bonne aventure, de jeteurs de maléfices; mais de cette complication ne se dégage aucune croyance supérieure, aucune aspiration vers l'Infini et le Divin. Le Houve n'éprouve pas de ces besoins-là. Il se passe à' Aridriamantre (Dieu) aussi aisément qu'un philosophe de lécole d'Auguste Comte, Il n'en attend rien. C'est pour cela qu'il ne se donne pas, ai-je dit, la peine de blasphémer. Il imagine assez volontiers qu'Andriamantre ' est le créateur du monde; mais il n'est pas éloigné de partager cette opinion exprimée par le pieux Lamartine en un jour de fureur lyrique, que Dieu, après avoir fait notre boule, la lança d'un coup de pied dans l'espace et cessa de s'en occuper. Aussi, quand le Houve prononce le nom du « Seigneur parfumé », est-ce avec le sourire qu'on doit aux puissances problématiques, sans contact éprouvé avec les réalités humaines.
— Andriamantre beaucoup fâché à Frantsay (contre les Français), me disait, un jour d'orage épouvantable, une femme qui jargonne un peu notre langue.
Surpris de celte réflexion, je voulus en vérifier la sincérité.
— Tu veux dire, fis-je sévèrement, beaucoup fàohé à Fahavales y
' On a donné du mot Andriamanilia (prononcez: Andriamantre) une êtymologie plus séduisante que correcte, en voulant en faire un composé (YAndriana (seigneur) et de lanilra (ciel) : le noble d'en haut, le seigneur du ciel. S'il en était ainsi, il faudrait dire, non pas Andriamanilra, mais Andriadanitrn, conformément aux règles phonétiques de cette langue agglutinante. Andriamanitra nous apparaît comme le composé régulier à'andriana et de manitra. Ce dernier mot signifie parfumé. La traduction littérale d'Andriamantre est donc : le Seigneur parfumé. Nous ne cacherons pas notre étonnement de voir donner par les Malgaches à la Divinité une appellation digne des religions les plus mystiques.
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— Eh ! eh I répondit-elle en éclatant de rire. Andriamantre pas connaître Frantsay, ni Houves, ni Fahavales. Moi pas connaître Andriamantre.
Et le Houve n'est pas, comme certains d'entre nous, arrivé à ce scepticisme : il y est né, il y mourra. Son cerveau n'a pas été construit pour traverser nos évolutions philosophiques.
En vain a-t-il été entrepris par le christianisme. En vain chanle-t-il, dans ses temples, les prières de la religion romaine ou les cantiques du culte réformé : à la suite d'autres aveux recueillis de la bouche des intéressés, j'affirme de nouveau que missionnaires et pasteurs ne se font eux-mêmes aucune illusion sur le degré de pénétration où leur enseignement moral est parvenu. Il y a à Tananarive des sœurs qui, là comme partout, exercent leur sublime apostolat. Demandez-leur si elles peuvent empêcher les petites lilles qu'elles enseignent d'aller retrouver, en sortant de la classe, le vazaha qui les attend ? « Hélas ! on n'y pourra rien, « vous déclarent-elles.
On m'a soutenu que des Botsimisars, convertis au catholicisme, étaient devenus sincèrement dévols et dirigeaient leur vie d'après les préceptes de leur nouvelle religion. Quelqu'un m'a dit connaître une femme de la côte qui, jolie, courtisée, avait résisté à toute entreprise galante par horreur du péché et crainte de la damnation. .Je n'y suis pas allé voir, mais je sais bien que la chose possible chez les Betsimisars ne l'est point chez les Houves.
De notre enseignement scientifique, de nos doctrines positives, ils retiendront tout : de nos spéculations mystiques, de nos rêves, ils ne prendront rien. L'étiquette de chrétien leur paraît si vaine qu'ils dédaignent de s'en servir comme d'un supplément de ressources pour leurs hypocrisies familières. Le plus assidu à l'église ne s'interdira point de se moquer des mompéra (l'appellation que nous donnons aux ecclésiastiques de la mission, « mon père, » est devenue un mot malgache), ni
de rire de leurs « histoires ». Le Houve ne croit pas, ne croira sans doute jamais. Les moralistes contemporains nous ont fait le tableau de ce qu3 serait une société sans Dieu. Ils ont beaucoup exagéré, car, en somme. Dieu 'parti, les gendarmes restent. S'ils veulent mettre les choses au point, ils n'ont qu'à venir sur le plateau Central de Madagascar.
L'année dernière, un rédacteur du Figaro donnait à l'un de ses articles cette conclusion, qui partait tout au moins d'un bon sentiment :
« De grâce, que la liaine de l'idée religieuse, la sainte hor- <^ reur du cléricalisme ne poussent pas nos libres penseurs à <( vouloir créer à Madagascar des écoles sans Dieu 1 Pour éta- « blir l'autorité civile sur un peuple, ce n'est pas un bon « moyen que de détruire en lui tout ce qu'il a regardé jusque- <( là comme une autorité morale d'essence supérieure. Le « nommé Dieu peut encore rendre quelques services à Mada- « gascar ; qu'on l'y laisse en paix ! »
En paix?... S'il n'y a que les Houves pour s'occuper de la Divinité, le Figaro peut être tranquille. Elle aussi.
"Les grandes vertus. — De ce qui précède il semblerait résulter que le Houve est incapable d'un noble sentiment. Cette conclusion, trop absolue, serait injuste.
Si vous essayez de persuader à un Houve qu'il est beau de se dévouer pour ses semblables et qu'il est bon de chercher en soi-même la satisfaction de ses actes, il vous rira au nez. Il n'entend rien à ce platonisme, et d'ailleurs presque toutes les cordes sentimentales, quand elles ne sont pas muettes, vibrent chez lui autrement que chez nous.
Ainsi les deux vertus qu'il possède à un haut degré — l'esprit de famille et l'attachement à la patrie — ne prennent jamais chez lui ce caractère exalté qui détermine, dans les races occi-
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dentales, tant de traits d'héroïsmes filiaux ou maternels, et, chez tous les peuples, tant de belles actions inspirées par le fanatisme patriotique.
J'ai dit avec intention « l'esprit de famille » et rien de plus. Là est la nuance. Dans cette société qui n'a point nos tendances à l'individualisme, où l'aïeul reste le maître au foyer tout aussi longtemps qu'il vit, la famille est plus large que chez nous, et, nécessairement, l'esprit de famille mieux défini. La qualité de parent, à quelque deg'ré qu'elle soit, donne droit aux mômes égards. Je ne me hasarderai pas trop en affirmant qu'un oncle, une tante, un beau-frère, un cousin ont, en général, autant de titres que le père et la mère à la quantité d'affection que le cœur d'un Houve est susceptible de donner. En revanche, ne cherchez pas ici ces élans de tendresse, d'idolàtrique amour que nous voyons ailleurs de père à fille, de mère à fils. Sauf exceptions (car il en est en toutes choses et j'en ai vu quelques exemples), vous n'observerez que des relations douces, caressantes et contenues.
Quant au patriotisme, il ne s'élève guère au-dessus de cet attachement instinctif pour le sol natal, un peu semblable à celui de la bète qui veut venir mourir dans son terrier. Ce patriotisme n'est point le nôtre. 11 ne s'enivre pas des légendes qui lui ont été transmises, ces légendes ne consacrant guère que des coups de force ou de ruse, rarement héroïques. Il ne divinise pas son idée, le Houve ne divinise rien. Il ignore les grands sacrifices momentanés, les hautaines protestations de l'exil, les attentes farouches, les résignations fières que nous trouvons dans l'histoire des peuples. Il se courbe, il capitule bassement, pourvu qu'on le laisse à même sa terre.
— Tu n'es plus le maître dans ta maison !
— Soit, mais j'y reste.
Pour le Houve, c'est l'essentiel.
Ainsi ont dit, quand la révolte fut tout à fait domptée, les
rebelles qui avaient tenu la campagne jusqu'à la dernière heure. Décimés par la maladie et la misère, ils ont lutté jusqu'à la fin, sous la conduite de chefs qui savaient ne pouvoir attendre aucune miséricorde pour eux-mêmes et qui abusaient de la crédulité inouïe de leurs partisans. iNIais il a fallu ces circonstances exceptionnelles pour déterminer chez des Houves un courage qui n'est pas virtuellement en eux.
Dans les temps ils ont fait en quelque sorte la conquête de Madagascar sur des populations qui, toutes, étaient plus guerrières qu'eux ; mais ce fut moins par la force des armes que par une pénétration diplomatique dont ils devraient bien nous donner le secret.
Le Houve est lâche, tout au moins devant le vazaha. J'ai vu trente Houves prendre la fuite sous la menace d'un blanc brandissant un rotin. Je dois rappeler à leur décharge ce qu'il entre de superstition dans la peur qu'il a de nous. Indépendamment des « doubles muscles » qu'il nous suppose, il se méfie des ressources inconnues que la science met à notre disposition. Au fond, cet être si vaniteux ne se croit pas tout de même notre égal.
Je revis en pensée la fameuse semaine où, dans Tananarive cernée par les Favahales, il fut question de nouvelles Vêpres Siciliennes. Nous nous trouvions à peine deux cents colons ou fonctionnaires et mille hommes de troupe, éparpillés, au milieu de quarante-cinq mille indigènes, dans une ville immense, tortueuse, raboteuse, escarpée, dédaléenne, impropre sur aucun point au « coup de balai » de l'artillerie, et sans éclairage nocturne, — tandis qu(^ d'autre part les rebelles de la brousse étaient à nos portes. Plus d'un d'entre nous se disait : « Ils n'auraient pourtant qu'à vouloir! Mais ce danger n'a jamais existé que dans (juelques cervelles fumeuses et dans les propos de certaines personnes qui semblaient presque le souhaiter. C'est vrai, ils n'auraient eu qu'à vouloir... Ils voulaient bien, mais ils