‹ Chez les Hova (au pays rouge)Chapitre 8 sur 23 · L AME HOL'VE · texte numérisé non relu

L AME HOL'VE

n'osaient pas, et nous le savions. D'où notre tranquillité.

Le général Galliéni n"a fait qu'une bouchée de tous ces pauvres adversaires, avec, à la vérité, beaucoup de méthode. Mais, si le général Voyron, son prédécesseur, avait su se débrouiller un peu (il n'a pas su, de l'aveu même d'une publication ofticielle rédigée par l'Etat-Major actuel), la révolte n'eût jamais acquis des proportions si invraisemblables, — j'irai jusqu'à dire si ridicules. Dans ces tristes événements des premiers mois de notre occupation, si mal connus du public, — de ce public toujours en quête d'un seul bouc émissaire, — l'avenir fera le départ de toutes les responsabilités.

Donc, malgré ses fanfaronnades échouées aux portes de Tananarive, malgré sa jactance tournée en terreur dès le premier obus qui écorna une tour du Palais, malgré le massacre dans la campagne d'une vingtaine de colons ou de prêtres, malgré l'aguerrissement que V Officiel' s,q plaisait à constater parmi les dernières bandes de la rébellion — ou plutôt à cause de tout cela, — je maintiens que le Houve est lâche. Mais il se redresse devant la mort, et, une fois pris, c'est merveille de voir comme ce lâche sait mourir !

A Ja louange d'une princesse. — La, tentation de Ranavalna. — Ce qui, le plus, désigne le Houve à l'antipathie du Français, c'est sa bassesse. Malheureusement pour lui (car nous exploitons ce défaut), il la pousse jusqu'à un degré que ne justifient ni sa posture de vaincu ni la crainte qu'il a du vazaha. Elle est d'autant plus odieuse qu'elle s'allie à un incroyable orgueil. Ici, l'éducation antérieure de la race ne lui fournit aucune excuse, par la raison que cette tare est plus profonde chez les grands que chez les petits, qui vécurent si longtemps sous leur oppression. Tel indigène riche, comblé d' « honneurs » dans le sens malgache du mot, et qui occupait avant la conquête l'une des hautes charges du royaume, sollicite un

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très modeste emploi dans ladministralion de la colonie. Pour l'obtenir, il salue jusquà terre le dernier de nos sous-agents. Tel autre grand personnage, qui nous liait, a pour nous, quand nous l'exigeons, les plus avilissantes complaisances. Il voudrait nous voir dévorés par les chiens, et il nous sert le sourire aux lèvres. Je sais bien qu'ils ont pour excuse le régime de terreur sous lequel nous les faisons vivre, et que, là-bas, on est suspect dès qu'on est un peu fier. Cependant il y a encore une manière de se courber...

Parmi ceux qui font exception à cette règle trop générale, je me fais un devoir de citer la princesse Ramasindràzana, cette femme qui ne nous aimait pas et qui, depuis son exil et la confiscation de ses biens, n'a pas de raisons de nous aimer davantage.

Obligée de noas faire accueil, la princesse nous recevait avec beaucoup de dignité et s'en tenait là, tandis que les autres se jetaient à notre tête. Hormis elle, il n'est guère de dame de la cour qui n'ait recherché les faveurs des officiers français. Un ignoble petit journal, qui s'imprimait à Tamatave (et qui, je crois, ne paraît plus), a qualifié la cour d'Içierne de mauvais lieu. Quand je dis mauvais lieu, j'emploie un euphémisme, le journaliste colonial ayant eu la plume beaucoup plus brutale. C'était exagéré. La vérité est qu'au Palais il y a eu quelques faiblesses. Un jour, la reine elle-même, qui n'avait pas le sens moral très développé, manqua faillir à sa dignité de vaincue. Secourue opportunément, elle s'arrêta au seuil de la tentation. Voici l'histoire. Je la garantis authentique, ayant assisté à la scène, dans la coulisse.

J'ai hésité à la raconter. Je m'y résous dans l'intérêt même de la réputation de celte pauvre Ranavalna. Si je disais qu'elle fut un ange de vertu, on ne me croirait pas ; en mettant les choses au point, je lui ferai rendre justice. La faible créature qu'on appelait communément « Sa Majesté Peau-de-Boudin »

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perdrait plus qu'elle ne gagnerait si j'observais à son égard la discrétion du parfait galant homme.

C'était dans les commencements de l'occupation. Délivrée du vieil époux qui, non content de gouverner à sa place, fut son tyran domestique, Ranavalna éprouvait le besoin de goûter au fruit de sa liberté de femme. Est-il vrai que, se rabattant sur les hommes de sa race, elle eut ensuite pour amant le « beau Paul ■» ou le « beau Philippe », — d'autres disent les deux tour à tour? Je n'en sais exactement rien. La chose n'a pas d'importance. Christine, Elisabeth, la grande Catherine en ont fait bien d'autres. En pareille aventure ce n'est pas l'honneur de la souveraine qui est engagé, mais seulement celui de la femme, et encore, à Madagascar!... Le premier mouvement qu'eut Ranavalna tirait beaucoup plus à conséquence. Cette sombre fille d'Eve avait une curiosité : elle voulait connaître le vazaha intime.

Mais une reine, si libre qu'elle soit, même dans le pays des mœurs libres par excellence, est toujours un peu prisonnière de sa grandeur. Il lui fallait une confidente qui se fit, au besoin, son auxiliaire. Elle jeta son dévolu sur Rafara.

Elle ne pouvait mieux choisir. Parmi l'escadron volant des demoiselles d'honneur, Rafara, issue de très haute noblesse, était la plus coureuse et la plus tranquillement effrontée. Des airs d'impératrice avec un mépris de toute contrainte.

Dans une chambre du palais de Tsarahafatra, Rafara, seule avecla Reine, reçut la confidence sans sourciller, approuva gravement et s'offrit à mener elle-même les choses à prompte et bonne fin, déclarant qu'elle avait. Dieu merci ! ^ssez de relations dans l'armée française pour pouvoir supprimer les intermédiaires.

La Reine fut « bien content » et promit un beau lamba à sa demoiselle d'honneur. Cadeau fort inutile, s'il s'agissait de stimuler le zèle en quelque sorte professionnel de Rafara ! Celle-

ci était encore plus content que Ranavalna, parce qu'elle se trouvait, du coup, lavée des reproches qu'on lui adressait quelquefois, dans l'entourage du trône, pour ses excès de dévergondage.

Pendant qu'elles causaient, les deux interlocutrices ne s'apercevaient pas que la tenture d'une porte remuait un peu.

Rafara voulait partir tout de suite pour aller commencer ses démarches. « Pas si vite, » lui dit la Reine. Curieuse, mais inquiète, elle avait besoin d'affermir son âme. Un vazaha, c'était l'inconnu... Les vazahas étaient-ils faits comme les Houves ? Son visage devenant plus brun (c'est ainsi qu'on rougit là-bas), elle se risqua à des questions; et Rafara de la rassurer avec une indéniable compétence.

Restait encore un point délicat à régler. Il avait été entendu sans débat qu'on choisirait un militaire de préférence à un civil, le militaire étant plus avantageux, plus politique. Tout soupçon de complot, de pacte avec la rébellion, s'évanouirait de lui-même aussitôt que l'auguste faiblesse de la couronne serait devenue chose notoire... Mais à quel grade convenait-il qu'une Majesté descendit ? Rafara proposait bravement un capitaine. Ranavalna III voulait au moins un colonel. La demoiselle d'honneur, positive, représenta que les officiers de ce rang étaient d'un âge plutôt mûr. On finit par s'arrêter à chef de bataillon. C'était parfait : justement Rafara en connaissait un.

Cette comédie trop réelle, moins gaie au fond qu'elle ne le paraît, se dénouj par un coup de théâtre familier à tous les dramaturges. Soudain la tenture s'écarta, et la personne qui avait tout écouté traversa majestueusement la chambre. Avant de sortir par la porte opposée, elle s'arrêta un moment devant Ranavalna et lui jeta cette apostrophe méprisante :

— Ayant une souveraine capable de s'abaisser ainsi, rimernc méritait son destin !

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Le personnage imprévu était la princesse Ramasindràzana.

— Va-t'en ! Oublie ce que j'ai dit ! murmura la Reine abîmée de honte en s'adressant à sa confidente.

Ranavalna n'a pas recommencé. Toutes les intrigues qu'on lui prête avec des vazahas sont de purs mensonges. Il faut plaindre cette pauvre tête, si impropre à porter la couronne de Radame. Quant à Ramasindràzana, je ne peux me défendre de l'estimer.

Une école de bassesse. — L'habitude de flagorner est un des plus mauvais plis qui aient été imprimés à l'âme des Houves par leurs anciens maîtres. Flagornerie à tout instant, à tout propos; flagornerie tellement absurde qu'on la prendrait parfois pour de l'ironie. Il n'en est rien : c'est bien de la flagornerie voulue, systématique.

— Voyons, dis-je à un jeune Houve qui, jaloux des lauriers d'un confrère, également indigène, avait des prétentions au journalisme, rédige-moi ce fait divers.

Et voici le projet « en français » qu'il m'apporta d'abord :

« Le vendredi 30 avril, vers cinq heures quarante du soir, il y avait un bourdzane, attaqué gravement par la fièvre, vu se coucher par terre dans la rue Dupré n° 6, ouest de la maison de M. Rapaoly, à Antsampanimahazo, qui a fait son dernier soupir, à six heures, dans cette rue.

« A la vue de cette mort effroyable, le colonel, le commandant et lés officiers habitant à côté de la rue avaient fait prévenir le commissaire de police Bastel.

« MM. les docteurs Peters et Wilson étaient venus pour sauver sa vie ; mais, hélas 1 la mort venue lui a pris sa vie. Les policiers et les fokonolona sont enveloppé le corps de ce malheureux et l'ont porté à sa dernière demeure.

« Louange aux unanimités des polices d'Ambatovinaky !

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Honneur et gloire à la France, qui a envoyé ses docteurs à Madagascar pour soigner les Malgaches ! »

Telle est la note impertubablement vibrante, même quand elle porte à faux comme dans l'espèce, les docteurs Peters et Wilson (d'ailleurs Anglais) n'ayant pu être d'aucun secours au malheureux bourdzane à qui la mort avait si méchamment pris la vie!

Du petit au grand, cette flagornerie sévit plus que jamais autour du nouveau Pouvoir et ne doit pas être beaucoup plus sincère qu'autour de l'ancien. Je voudrais tout au moins qu'elle ne fût pas encouragée...

Je ne lis pas sans un serrement de cœur les discours officiels des autorités indigènes, Rasanjy ne parle, dans les siens, que de « prosternation » du peuple « aux pieds » de son sauveur le général Galliéni et des « bienfaits » dont celui-ci accable les nouveaux enfants de là <■ généreuse France » . Il ne tarit pas de remerciements pour l'admirable « prospérité » qui règne aujourd'hui sur l'Imerne affamée, désolée, bientôt déserte...

A cette école de bassesse, les Houves n'apprendront pas à devenir ce qu'il importerait qu'ils devinssent. Nous avons tout intérêt à ce qu'ils se sentent moralement plus libres qu'autrefois. Ils n'en seraient que mieux disposés à nous servir, car ils n'ont plus aucun doute à présent ni sur notre force, ni sur le caraclère définitif des faits accomplis. Ne pouvons-nous ennoblir le dur destin que nous leur avons imposé ? Et la France a-t-elle besoin que des vaincus d'aussi humble taille lui brûlent sous le nez cet encens de mauvais aloi ?

A propos de musique. — Ce fut chez la princesse Ramasindràzana — dans son hôtel aujourd'hui converti en cercle des officiers — que j'entendis pour la première fois des musiciens malgaches, des musiciens de profession. Ils chantent assis à

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terre, appuyés au mur, par groupes de deux hommes et d'autant de femmes, les hommes seuls accompagnaul le chœur ou les soli sur la harpe nationale appelée vali [valiha).

Cet instrument, d'origine malaise, est un simple bambou dont les fibres, soulevées en guise de cordes, se tendent, avec clefs, sur des chevalets lixes ou, sans clefs, sur des chevalets glissants. Les indigènes tirent de là une petite harmonie grêle très douce, très enveloppante, que je préfère cent fois au grincement essoufflé de l'accordéon, importé par l'Allemand à Madagascar. La vali est le plus agréable des xylophones. Elle se place debout, la base maintenue dans la fourche des cuisses, le milieu du cylindre s'offrant au libre jeu des mains.

Je n'ai pas la compétence voulue pour définir exactement la valeur artistique des mélopées malgaches. Mais je sais que les plus indifférents se laissent prendre au charme de cette musique ineffablemenl triste, qui se lamente sur le mode mineur, tantôt avec des plaintes de petit enfant malade, tantôt avec des appels de détresse. Sous une expression plus éloquente, je retrouvais dans ce concert le caractère topique observé un peu partout depuis mon arrivée à Madagascar : dans les chants des femmes à leur foyer, dans ceux des ouvriers au travail, dans ceux des bourdzanes en route.

Si bien qu'en sortant de chez la princesse j'écrivis sur mon carnet de notes : « L'àme d'un peuple se trahit par la musique mieux que par les modulations trop délicates et trop complexes du langage parlé. Le trait saillant de chaque race est inscrit avec vigueur dans le rythme et l'accent de ses chansons populaires, cris naturels jaillis de l'inspiration toujours sincère de la masse. Pourquoi les mélodies que je viens d'entendre, et qui ne sont pas l'œuvre de virtuoses professionnels, auraient-elles, chez les Houves, moins de valeur significative ? Ce peuple est foncièrement doux. »

Par la suite, je fus obligé de me rendre à l'évidence de cer-

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tains faits. Je dus conclure qu'on aurait tort de se laisser trop impressionner par la douceur habituelle de ces indigènes, attendu qu'en maintes circonstances, soit à la guerre, soit dans leurs rapports avec les animaux, ils se révèlent froidement cruels. Le chien qui rôde autour de Tétai d'un boucher n'est jamais autrement mis en fuite que lardé de coups de couteau. Un sport qui passionne les enfants houves consiste à faire retomber plusieurs fois de suite sur une lame très pointue une volaille dont ils ont lié préalablement les pattes et les ailes. Amours d'enfants ! Un bœuf passe, inofîensif : le grand amusement de la marmaille, et même des jeunes gens, est de lui jeter une poignée de sable dans les yeux. Aux fêtes du fandroana^ la liesse populaire se manifestait par un dépeçage de bœufs vivants lâchés dans la rue. Le couteau à la main, on poursuivait la bête affolée, saignante, ne se traînant déjà plus que sur trois pieds. Hourra pour l'agile bourreau qui parvenait à lui en couper un autre à la course ! Le fandroana n'existe plus, et je ne le regrette pas à cause de cette coutume odieuse ; mais, naguère, il y avait un jour, sur le triduum férié, où Tananarive, la cité bâtie dans l'azur, présentait à son ciel si doux le spectacle d'une population frénétique ruée à travers des mares de sang et des tas de chairs pantelantes, d'où montaient des cris d'agonie...

Et pourtant, encore une fois, comment concilier ce fond barbare avec la grande aménité de manières qui fait des Houves des gens si sociables ' ?... J'ai plus de peine à prendre mon

' « ... Au marché, c'est une cohue presque impénétrable. Les disputes et les rixes sont néanmoins excessivement rares dans cette foule compacte, parmi laquelle les occasions de mésintelligence seraient si communes pour des gens d'un caractère moins facile et moins doux. Mes compagnons de voyage et les officiers de la mission anglaise ont fait de nombreuses visites au bazar pendant noire séjour à Tananarive. Jamais aucun d'eux n'a eu à se plaindre dune insulte ou d'une grossièreté. Les enfants même, au lieu de poursuivre, comme ils le font partout, les étrangers, s'étudient en riant à nous dire: « Bonjour, Monsieur ! »

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