WEBER
Le véritable Freischi'dz.
Pour quiconque aime les arts, iJ y a des noms qui ne peuvent être dits sans émotion. Ces nommagiques, chargés de rêves et de souvenirs, éveillent soudain dans notre âme les échos les plus profonds. Mais au théâtre, pour entendre pleinement cette musique intérieure, il faut être placé dans des conditions spéciales et rares.
Le Freischuiz de Weber, et non celui des adaptateurs,— le véritable Freischiiiz, qui ouvre la musique moderne de théâtre et marque une date dans le romantisme orchestral, n'est pas du tout ce qu'on appelle « une œuvre de répertoire courant ». Sur quel théâtre pourrait-on le voir sans qu'il perdît son charme si particulier ? Il faut lui conserver son parlé, car c'est un drame populaire, familier, où la musique n'intervient que de place en place. Or notre actuel Opéra-Comique, seule scène musicale où le parlé devrait être chez lui, ne veut plus de ce prétendu frère pauvre ; — et l'Opéra habille et endimanché le parlé sous de pompeux récitatifs : c'est une conséquence du « cahier des charges ». C'est là une charge, en effet... A l'Opéra, la grandeur de hi salle, les récitatifs que l'on ajoute (bien qu'ils soient de Berlioz, et faits avec amour, avec génie et même avec discrétion), les ballets et divertissomcnts (bien
qu'empruntés à Weber), — tout cela déforme le véritable Freischûlz.
Et cela rompt l'enchantement.
Pour percevoir le charme de Weber, il faut des conditions spéciales. Le plus facile est de prendre une édition /?t/é/e(Peters ou Breitkopf), une réduction piano et chant, ou une partition d'orchestre, et de la lire.
Mais si, au lieu à' entendre par les yeux^ on veut entendre les sons réalisés par des chanteurs et un orchestre, les difficultés commencent.
Dans les théâtres, on ne joue presque jamais le Freischiitz ; si, par hasard, on le donne, c'est avec un texte de haute fantaisie. Sur une affiche d'un de nos théâtres subventionnés, on nous promet encore un fallacieux pastiche, 7?o6/^ des 5o/s; par bonheur, on le promet depuis de longues années, et il n'y a aucune raison pour que cela cesse.
Jouerait-on le véritable Freischiitz^ ce n'est pas dans un théâtre régulier qu'il peut revivre avec tout son charme. Une comparaison vous fera comprendre pourquoi. Supposez que vous ayez vu quelque tableau d'église ou quelque fresque dans le sanctuaire même où l'artiste les peignit : est-ce que la force évocatrice de ces œuvres d'art, est-ce que leur puissance d'émotion ne doit rien aux choses environnantes, à ces mystérieuses compagnes qui ont longtemps vécu près d'elles ? Près d'un temple grec, au pied d'une colonnade mutilée, le moindre fragment de statue suggère toute la culture antique... Dans un musée, le charme, presque entier, s'évanouit.