SCHUMANN
sique. On risque de ne plus aimer ce qu'elle est par essence : Texpression sincère et profonde, immédiate, d'une âme visitée par les Dieux.
Ouverture de Ilermann et Dorothée.
Dans cette œuvre, on respire une poésie simple, familière, mais pénétrante. Le poème de Gœthe, à propos duquel l'ouverture fut écrite, rappelle |sans doute, à beaucoup d'entre nous, les plus ;tristes heures des classes d'allemand. Faut-il irendre Schumann responsable de cet ennui ? I Lisez et relisez cette ouverture, laissez-la vous imontrer peu à peu l'âme qui lui donne la vie et la jeunesse ; je suis presque sûr que vous accor- Iderez ensuite plus que de l'admiration à cette symphonie charmeresse, car vous l'aimerez vraiment.
Certes, Schumann en composa de plus séduisantes ou de plus dramatiques : telles, par exemple, les ouvertures de Faust ou de Manfred.
Mais aucune n'a cette douceur tranquille, reposée^ rêveuse et un peu amollie; aucune n'a cette bonhomie familiale... C'est de l'élégie domestique, à ras do terre. On pense à quelque dimanche d'été, dans une petite ville de l'Allemagne d'autrefois : des bourgeois cérémonieux passent avec leurs pipes en porcelaine ; des jeunes filles, endimanchées de couleurs crues, chantent en dansant une ronde ; et deux fiancés, sous les vieux tilleuls qui embaument auprès de l'église, se tiennent la main sans rien se dire, le regard perdu ^Uins la sérénité du soir.
Son premier mariage.
On a imprimé une imposante bibliothèque sur Richard Wagner. En 1895, le Katalog d'OEsterlein mentionnait onze mille numéros : vingt-cinq ans plus tard, un nouveau catalogue en aurait compté peut-être le double sinon le triple. Les volumes engendrent les volumes; la paresse des hommes, comme le pensait déjà La Bruyère, les porte à accroître les bibliothèques et surtout à les encombrer de redites : il y a plus d'esprits « subalternes » ou d'esprits « nés copistes » que d'esprits originaux. On peut estimer à une dizaine de milliers les commentaires wagnériens qui sont à peu près inutiles, et à une autre dizaine de milliers ceux qui sont à peu près incompréhensibles.
A côté de ce fatras historique ou philosophique, maints ouvrages de valeur sont dignes de remarque : l'un d'eux, entre autres, a le mérite d'être de Richard Wagner même ^
C'est le récit de sa vie, tel qu'il le dicta, peu avant 1870. Imprimé presque aussitôt à quelques exemplaires, il fat utilisé par les biographes en relations avec la famille, — sauf pour ce qui concernait le premier mariage.
Sur la sensibilité du jeune musicien saxon,
1. La traduction de Ma Vie a été publiée par MM. Valcntin et Schenk (librairie Pion).
voilà donc un document riche de nouveautés, précis, confidentiel. Hélas, à demi suspect : dans une affaire où l'on est deux, c'est un document unilatéral. Aussi, quant à ces faits fort intimes et que les personnages mêmes ne peuvent pas toujours vérifier, il sera bon de se rappeler, pour les nuancer, que les souvenirs de Wagner sur sa première femme ont été dictés à la deuxième, et sans doute arrangés, maquillés : pommadiert. Les psychologues regretteront que Wagner ne se soit marié que deux fois : la troisième femme se serait fait dicter des souvenirs sur la deuxième...
Quant à la première, cette bonne et douce Minna, aimée dans la tumultueuse éclosion d'un cœur de vingt-deux ans, — compagne d'infortune, victime effacée, qui supporta ensuite d'atroces années de misère, — on la connaissait peu et mal. Si Ton devinait les mutuelles souffrances où Minna et le compositeur méconnu meurtrirent longtemps leurs deux cœurs si divers, du moins on ne savait pas encore, avec la précision que l'on trouve dans Ma Vie, comment l'ardente, la frémissante sensibilité du jeune Wagner s'était profondément attachée, malgré lui, à cette Minna, à cette Wilhelmine Planer, insignifiante, apathique, volage par veulerie, et, au demeurant, très bonne fille.
Oublions toute la gloire de Wagner et tâchons de l'imaginer lui-même, dans sa réalité journalière, tel qu'il était vraiment peu après 1830.
Aux yeux de tous, un étrange garçon, bizarre,
fantasque, turbulent, bien doué peut-être, — mais que fera-t-il?
A vingt ans, aucune étude régulièrement achevée. A Leipzig, à la salle d'armes et à l'école Saint-Thomas, il est inscrit étudiant en musique (stiidiosLis miisicse) ; mais de quel maître acceptet-il une discipline ? 11 soumet ses devoirs d'harmonie, ses essais de fugue, au cantor Theodor Weinlig. Mais on le voit surtout dans les réunions d'étudiants, au Rosenlhal ou à la pâtisserie Kinlscliy, ou à la Taverne Verte (Griine Schenhe), « arborant une mirobolante casquette brodée d'argent », pérorant, buvant, se disputant, et fronçant les sourcils quand passe un étudiant qui ne porte pas, comme lui, les couleurs de la Saxonia! Querelles, beuveries, nuits passées au jeu... Malgré tout, dans cette fermentation de la jeunesse, son génie musical continue de germer et de croître : très vite, Wagner en vient à étonner le cantor formé selon la méthode du père Martini. UFétonne et l'inquiète : ces compositions hasardeuses, « indépendantes », que peuvent-elles annoncer ? Et que deviendra ce jeune homme énigmatique, presque sans guide ni ressources pécuniaires, — et déjà guetté par la vie de théâtre ?
Il ne rêve que théâtre.
L'accord des instruments suffît à le jeter dans une « excitation mystique «.Depuis son enfance, beau-fils d'acteur (ou plutôt fils d'acteur), frère d'acteur, il grise son imagination dans le monde factice du théâtre. La scène, les coulisses, les décors! Et ce frôlement d'êtres irréels, — de fem-
mes vivantes, — qui électrise le rêve et fait bondir l'âme vers des bonheurs inaccessibles! Sensitif exaspéré, il tombe en extase s'il entend Vai en crescendo de l'ouverture du Freischïdz ; « ses nerfs enfièvres se crispent délicieusement, quand le la des hautbois éveille les autres instruments comme un appel de fantôme ». Chez l'adolescent, aux troubles musicaux se mêlent les troubles amoureux ; un costume, un corsage jeté sur une chaise et qui garde encore des courbes palpitantes, « un attribut de la femme, s'il se rattache au monde fantastique de la scène », irrite et accable, dans un charme irrésistible et alanguissant, cette sensibilité toute chargée des prochaines étincelles du génie.
Cependant, il faut gagner de quoi vivre.
Un hiver, son frère, chanteur au théâtre de Wurtzbourg, le fait engager comme chef des chœurs. Le jeune Wagner s'occupe de sa charge, et aussi de certaines choristes, parmi lesquelles il courtise surtout la plus gracieuse, qui était fille d'un fossoyeur... Il continue de composer quelques essais et n'oublie pas d'apprécier le vin de Franconie. Sa vie journalière est celle de tout jeune musicien dans un petit théâtre de petite ville. Au vrai, « un enfant de la balle ».
L'été, le théâtre ferme. Plus d'emploi. Il se promène, il rêve, il travaille pour lui, il flâne. On l'engage pour une ville d'eaux ; chef d'orchestre à Lauchstaedt.
H y va.
Le directeur (papa y comme chacun l'appelle),
88 CUEZ LES MUSICIEiNS
on le lui montre dans la rue, en robe de chambre et calotte, débraillé, mais d'une distinction cérémonieuse et affectée, — uneépaye,un décavé, guetté sans cesse par la faillite définitive, mais qui sait sans cesse rappeler en haut lieu que sa femme, sa regrettée défunte, a reçu des faveurs royales.
Ecœuré par ce qu'il apprend en arrivant (et Ton ne peut tout rapporter ici), Wagner est prêt à fuir. Mais il retrouve un acteur de Wurtzbourg, et celui-ci offre de lui indiquer une chambre dans la meilleure maison meublée, et où il y a une charmante locataire, la plus aimable, la plus jolie fille de Lauchstaedt, la « première amoureuse » de la troupe, M^^° Minna Planer... Mais elle-même, la voici, sur le pas de la porte.
Présentation, bavardages : c'est le nouveau chef d'orchestre,... il cherche un logement... Et M^^® Minna d'aller quérir la propriétaire et de lui recommander ce camarade qui arrive.
Wagner visite une petite chambre au rez-dechaussée, et il l'arrête. La chambre, aussi bien, était juste sous l'appartement de la « première amoureuse ». Et M^^® Minna, vraiment, était charmante. Habillée simplement, comme une véritable « ingénue », parlant avec naturel, avec douceur, et le visage régulier, placide, reposant à voir, avec des bandeaux bien égalisés sur un front calme, et deux grands yeux au regard enfantin.
Elle, ici, dans ce guêpier... était-ce possible? se demandait déjà l'inflammable jeune homme. Comment ?. . . cet ange de suavité, « première amoureuse » dans une ville d'eaux !
Les camarades de théâtre ne tardèrent pas à le renseigner. Minna était une bonne fille, une très bonne fille, mais qui savait se tenir. Elle résistait (et c'était fort méritant dans la troupe à papa), elle résistait, sans trop les repousser, aux assiduités des habitués du théâtre et notamment d'un jeune gentilhomme, d'ailleurs sans fortune. Aussi bien, elle avait eu, toute jeune, un malheur: à dix-sept ans, une fille lui était née, qu'elle laissait aux soins de la grand'mère ou prenait parfois avec elle. Elle pouvait être sérieuse, maintenant.
Elle avait peu de talent : Wagner, amoureux dépité, le constate tout de suite. Dans une féerie burlesque, elle joue le rôle de la fée Amorosa, presque sans qualités d'actrice, mais charmante tout de même par l'élégance de sa démarche, par le naturel de sa diction, — et surtout par ce « sérieux », cette douceur, ce calme qui lui est propre.
Aimable voisine ! Qu'il est délicieux de la rencontrer, d'échanger quelques mots, et, chaque matin, de l'entendre remuer dans Tappartement du premier I Gomme elle répond simplement, sans se fâcher, « aux avances vraiment impétueuses du chef d'orchestre de vingt et un ans » ! Pas même coquette ; un petit air étonné, et toujours ce regard enfantin 1
Elle fut très douce, très maternelle, pour soigner Wagner ; comme tant d'autres fois, il eut alors une poussée d'érysipèle. Le visage déformé, boursouflé, il se terrait dans sa triste chambre ; Minna venait le voir et s'occupait do lui...
Puis toute lu troupe (Wagucr et Miuua y
yU CHEZ LES MUSICIENS
compris) fit une tournée à riudolstaclt,àBernbourg, et revint pour l'hiver à Magdebourg.
Là, Minna retrouvait ses adorateuï'S de l'hiver précédent : avant de revenir à Magdebourg, elle avait donc prié le galant chef d'orchestre de s'expliquer sur ses propres intentions: Wagner avait jugé prudent de dessiner un recul. Recouvrant toute liberté, Minna put se montrer sensible aux avances des jeunes nobles qui s'intéressaient au théâtre de papa.
Alors, aiguillonnés par la jalousie et le dépit, et aussi par « l'atmosphère de tendresse » d'une Saint-Sylvestre fêtée avec les autres acteurs et actrices (huîtres, Champagne et punch, avec bris de mobilier), nos deux jeunes Allemands comprirent qu'ils s'aimaient. Après une autre beuverie, ils s'aperçurent, le lendemain matin,qu'ils n'avaient plus été les maîtres de leur amour.
— « Acte néfaste », comprit Wagner dégrisé, se réveillant dans la chambre de Minna. C'était sérieux... Matinée pleine de pressentiments ; plus de gaieté, ni même de caresses... Que faire, en attendant une heure convenable où Tamoureux pourrait sortir, comme si de rien n'était ?... Nos deux Allemands déjeunèrent, « posément, chastement ». Puis, tous deux, ils firent une promenade : désormais, ils étaient fiancés.
Bonheur, douce intimité, escapades à la campagne, longues soirées d'été sous les feuillages, — et aussi terribles scènes de jalousie. Çà et là, dans ces petites villes où paraissait Wagner avec la
troupe de « papa », comment les jeunes désœuvrés parlaient-ils de la « première amoureuse » ?
L'hiver suivant, à Magdebourg, Wagner le passe encore près de Minna, qui a fait venir M""® Planer. A part le plaisir de subir déjà sa future bellemère, combien d'inquiétudes pour le fiancé ! Embarras d'argent, poursuites des huissiers... Peutil offrir cette misère à sa chère Minna?... Et, dans ce théâtre menacé de la faillite, comment la jeune actrice peut-elle être sévère avec les riches amateurs qui soutiennent la direction ? Un certain Schwab, commerçant juif, porte à Minna un intérêt passionné : « La belle situation matérielle de Minna serait-elle le fait de cet homme ? »
Ennuis d'un théâtre sans le sou, engagements à faire renouveler, tentatives vers d'autres théâtres... Les fiancés vont-ils être séparés ?
Tous deux sont engagés à Kœnigsberg. Mais toujours ces protecteurs de théâtre, desquels tout dépend I Et Minna, avec douceur, avec son bon regard enfantin, subit toutes ces servitudes! « S'attirer l'amitié du directeur, du régisseur, des membres influents de la troupe, des spectateurs habitués aux coulisses, lui semble d'une sagesse élémentaire. Du moins, elle sauve les convenances. Aucun sentiment de dignité personnelle, mais elle évite tout scandale ». Si gracieuse toujours, si prévoyante, si douce, avec ses grands yeux candides et ses bandeaux réguliers sur son beau front calme...
Exaspéré, l'amoureux trépidant n'y tient phis. Et voilà qu'il trouve des lettres de Schwab, pleines de « détails stupéfiants » 1