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SAINT-SAËNS

Le témoin d\in siècle.

Combien de gens, combien de choses, en France, en Europe, en Amérique, ont passé sous les yeux attentifs et clairvoyants de Saint-Saëns. 11 a connu les princes, les rois, les chefs d'état ; il a vu des révolutions, et aussi les changements à vue du théâtre et de la musique.

Il était déjà célèbre lorsque Wagner, encore inconnu mais désireux de se faire valoir auprès des directeurs, signait \Vagne/\ élève de -Meyerbeer.,. Car avant 1848, Saint-Sacns, petit garçon encore, en veste courte et sanglée sous un grand col rabattu, portait déjà la gentille auréole des enfants prodiges.

Ce maître, qui fut plus tard chargé d'honneurs, a joué du piano, au lendemain de sa première communion, dans les Tuileries de Louis-lMiilippc. Ces doigts, que vous avez vu caresser le clavier, ces doigts si souples, si pénétrés de musique, ont timidement tremblé sur quelque piano d'acajou,

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dans le familial palais du roi-citoyen. Et pourtant, au bout de soixante ans, ils éveillaient encore, pour d'innombrables auditeurs d'Europe ou d'Amérique, la grâce élyséenne de Mozart.

Pour méditer sur une si longue et si glorieuse carrière, relisons ce court extrait d'un journal de 1847 :

Le pclit Sainl-Saëns, âge de onze ans el demi, sait déjà du grec, imduit assez proprement Virgile se plaît dans les logarithmes et f algèbre, ce qui ne l'empêche pas d'être excellent musicien et déjouer du piano comme Mozart et Liszt en jouaient à son âge \

M""' la duchesse d'Orléans a prié M. Ilaléuy d'inviter le jeune virtuose et son professeur, M. Stamaty, à venir aux Tuileries pour faire connaître cette petite merveille musicale au comte de Paris, Cette séance de musique intime et royale a eu lieu. Le jeune Saint-Saëns, qui avait apporté ses cahiers, les a laissés dans l'antichambre, et a dit par cœur une sonate de Beethoven, un air varié de Ilœndel, des fugues de Bach avec leurs préludes, puis une grande fantaisie de Ilummel.

Quelques jours après, iM'"^ la duchesse d'Orléans a fait remettre au jeune artiste, au professeur futur ^ une fort jolie montre, qui a provoqué, de la part du Mozart en herbe, une non moins jolie lettre de remerciement...

Combien de choses justes, et quelle clairvoyance

1. « Non,... pas comme Li;zt » nie dit Saint-Saëns, quand je lui lus ce journil d'à ilr jfoii.

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diligente et prophétique, dans cet article officieux, mais si aimable sous son élégance surannée ! Certes, en parlant du grec, le journaliste de 1847 s'est laissé aller à quelque fantaisie de plume : en effet, plus tard, le maître ne fut pas sans se plaindre de son professeur de grec, qui jadis le rebuta... N^importe... Délicieux souvenirs ; idylliques, florianesques émotions d'un « Mozart en herbe », présenté par son professeur à une princesse coiffée de repentirs à l'anglaise I...

— Aux Tuileries, personne ne m'écouta, me confiait un jour Saint-Saëns. Je crois qu'on m'avait fait venir pour stimuler les jeunes Princes, en leur montrant un autre enfant, qui savait déjà quelque chose... »

Huit ans après cette réception chez Louis-Philippe, Saint-Saëns, vers 1855, était familièrement traité par Berlioz de «jeune lion musical ». Dès lors d'année en année, il entre dans Tintimité du musicien romantique à son crépuscule ; et il assiste à la lente, à l'atroce agonie de Tancien Jeune-France. Puis la gloire de Wagner commence de se lever dans les divers concerts de Paris, et bien avant 70... La guerre éclate ; la défaite exalte en France le sentiment national : alors les dilettantes du dimanche rejettent la musique do Wagner et acclament celle de Berlioz, qui venait de mourir... Et puis, c'est la crise aiguë, c'est le délire du wagnérisnie Ircnwns... Puis une période d'attente, de recherche, d'inquiétude .-disciples de Wagner, disciples de César Franck, disciples des Busses, impressionnistes...

Durant soixante ans, parmi tant de variations du goût et de la mode, Saint-Sacns continuait d'élaborer son œuvre. 11 marcliait, sensible et frémissant aux changements des heures, mais les yeux constamment fixes sur le but qu'il s'était assigné d'instinct : il voulait faire œuvre d'artiste français.

Rejetait-il pour cela toute influence étrangère? Non, il aimait trop la musique, toute la musique et toutes les musiques, pour fermer l'oreille à quoi que ce fut. Un jour il s'écriait :

« Au fond, ce n'est ni Bach, ni Beethoven, ni Wagner que j'aime, c'est l'art... De plus, j'aime passionnément la liberté. »

Liberté, franchise et spontanéité, vivacité et même vivacités, voilà ce qu'on admet ou l'on admire chez les grands artistes, et ce qu'on a souvent reproché, injustement, à Camille Saint-Saëns. En face du cas Wagner^ il eut l'attitude nécessaire, fatale, que devait avoir en France tout véritable ami de l'art. Tant que Wagner n'eut pas de public, Saint-Saëns fut « pour Wagner contre les Philistins ». Mais lorsque le musicien de Bayreuth fut déclaré sur-homme et sur-artiste, alors, très courageusement, Saint-Saëns ne craignit pas de remonter le flot des badauds et de rappeler que toute la musique, ni tout le théâtre, ni toute l'esthétique, n'étaient pas dans le seul Wagner \ Admirable franchise. Il en fit preuve encore à propos de Schumann. Ecoutez cet aveu si loyal, écrit aux premières pages d'un de ses livres:

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