‹ Chez les musiciens (du 18e siècle à nos jours)Chapitre 22 sur 49 · Paajc écrite en · texte numérisé non relu

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« La première fois que j'entendis le célèbre quintette de Schumann, j'en méconnus la haute valeur à un point qui m'étonne encore quand j^y pense. Plus tard, j'y pris goût, et ce fut pendant plusieurs années un enthousiasme débordant, furieux !... Depuis, cette belle fureur s'est calmée... A cette œuvre hors ligne je trouve de graves défauts qui m'en rendent l'audition presque pénible... »

Et Saint-Saëns ajoute ceci, qu'il faut retenir et méditer, car on y saisit les réflexes humains qui dominent la critique et l'histoire musicales :

On devient amoureux des œuvres d'art. Tant qu^on tes aime, tes défauts sont cqmme s'ils n existaient pas, ou passent même pour des quatiiés ; puis l'amour s'en va et les défauts restent.

La culture de Saint-Saëns.

Dans l'art de Saint-Saëns, s'épanouit une longue culture, à la fois moderne et classique.

De l'âme moderne, rien, sinon l'excessif et le morbide, contraires à la Beauté, — rien n'est étranger à Saint-Saëns. Toute curiosité féconde, tout désir de nouveau ou de rare, toute forme de Factivité intellectuelle (et môme l'archéologie ou l'astronomie), ont trouvé en lui une sympathie accueillante. Certes, ces distractions d'un grand musicien ne lui ont jamais fait oublier qu'il était, avant tout, un prodigieux ouvrier dans l'art des sons. Mais elles ont entretenu en lui une admira-

Lie facilité de renouvellement. Cette ardeur multiple et abondante, comparable à celle d'un Gœthe ou d'un maître du xvi' siècle, a conservé en lui le feu d'une jeunesse sans cesse renaissante. Et sa force individuelle, accueillant les autres forces éparses dans les cboses comme dans les œuvres des hommes, s'est accrue de toute la Vie, qu'elle eut le pouvoir de s'assimiler, de faire sienne, et de convertir en Beauté.

Dans cette élaboration, — dans cette transmutation, — Saint-Saëns fut servi par la plus ample culture classique. J'imagine volontiers que cette culture, il la dut surtout à lui-même. Certes, de bonne heure, pour lui apprendre le piano, on lui fit jouer des Sonates de Mozart ; quand une âme d'enfant reçoit le baiser de Mozart, elle est marquée à jamais pour le culte de la Beauté... Mais plus tard, adolescent et durant les véritables années d'apprentissage, est-ce que les classiques les plus efficaces ne sont pas ceux qu'on se choisit soi-même ? Ceux-là, on les écoute le mieux, on les comprend le plus profondément, on les assimile jusqu'à les faire revivre en soi-même. Et alors, avec Mozart, c'étaient, pour le jeune Saint- Saëns, Beethoven, ileendel, Bach, — et aussi les clavecinistes français, et le nerveux et ingénieux Scarlatti, et l'inconnu romantique Clémenti, et Haydn, prodige d'agrément et de limpidité (que Saint-Saëns étudia toujours, je le sais de source certaine), — et aussi les maîtres de l'instrumentation, Weber, Berlioz et Liszt, — et aussi le puissant maître de la tragédie lyrique, Gluck :

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« Saint-Sacas connaît et il sent Gluck presque aussi bien que moi-même, écrivait Berlioz. »

Tels sont les éléments modernes ou classiques, unifiés et vivifiés par une âme de grand intellectuel et de grand musicien, qui contribuèrent à former l'art multiple et lumineux de Saint-Sacns.

Un virtuose de qualre-vingt-cinq ans.

Au Trocadéro (2i octobre 1920), tandis que Saint-Saëns tardait à paraître sur la scèneje songeais à ce que durent être ses premières émotions de jeune virtuose, il y a bien longtemps.

C'était avant la révolution de 48... Maintenant, vous qui avez vu et qui allez revoir le maître illustre et octogénaire, est-ce que vous imaginez lie jeune virtuose à ses tout premiers débuts ? Ce petit garçon aux longs cheveux retombant et boufjfant sur les oreilles, en court veston arrêté à la I taille et ouvert sur un gilet blanc, avec une belle cravate correctement nouée sous un col rabattu rimagincz-vous, le voyez-vous s'approcher du piano ?... C'était dans la salle Plcyel, eu ISiO... 11 exhausse la chaise, bien trop basse pour lui; il i essaye doucement le clavier, tandis que l'orchestre joue l'introduction du concerto... C'était d'ailleurs luu concerto de Mozart (si bémol) ; car le jeune virtuose avait nalurellement choisi une œuvre du maître qu'il aimait le mieux, et il se plaçait ainsi sous la bienheureuse protection de sou initiateur... Peu après, dans les Tuileries de Louis-Philippe, la duchesse d'Orléans...

Mais, tout à coup, ma rêverie rétrospective fut interrompue par un bruit formidable. Dans l'immense salle du Trocadéro, dès que Saint-Saëns parut, les cinq mille auditeurs applaudirent à tout rompre ; et Torchestre^ dans une manifestation spontanée, se leva respectueusement. C'est toute une œuvre, toute une longue vie de travail, toute une carrière glorieuse, que saluait ainsi le public reconnaissant.

Et Saint-Sacns, malgré ses quatre-vingt-cinq ans, se mit au piano. 11 joua par cœur : sa mémoire est si vaste et si précise qu'il pourrait jouer ainsi toute sa musique, et beaucoup d'autres musiques encore. Son jeu est toujours pur, net, rythmé, élégamment phrasé ; sa main gauche a une légèreté que peuvent envier de jeunes pianistes. Aux passages de force, sans s'occuper du public, il bondit sur sa chaise pour accentuer et marteler les accords : cet homme, vraiment, reste d'une vitalité merveilleuse. Sa volonté « est maîtresse du corps qu'elle anime ». M

Et l'on pense à ces longues vies d'artistes, à ces existences harmonieuses et fécondes, qui sont un des plus beaux témoignages de ce que peut l'âme humaine. Animiis diix alqitc imperalor vilœ. Ce mot de Salluste s'applique à Saint-Saëns.

Le vrai public, le grand public qui ignore les coteries, sent d'instinct que Saint-Saëns est une des gloires qui contribuent au rayonnement de la France.

Ce n'est pas chose inutile que de le redire.

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Saint-Saëns sur V Acropole,

Saint-Saëns revient de Grèce (20 juin 1920).

Ce que nous savions déjà de son triomphal voyage avivait notre désir de le revoir. Lorsqu'un maître, qui eut à ce point le culte de la Beauté, est acclamé sur la terre où le génie des Hellènes donna au monde les plus hautes leçons d'art, un tel triomphe prend une valeur symbolique.

Saint-Saëns nous reçut avec la simplicité la plus charmante. 11 parla de .son séjour en Grèce avec détachement, avec bonhomie, évitant presque d'en venir à ses succès :

— J'ai fait un très beau voyage ; mais d'abord j'ai eu comme une broncliite... On a été aimable, jtrop aimable, trop enthousiaste... Mais ce qui îm'est allé au cœur, ce n*est pas tant qu'on a crié : « Vive Saint-Saëns ! » — c'est surtout qu'on a beaucoup crié : « Vive la France ! »

i En disant cela, la voix de ce grand artiste, qu'on

dit parfois insensible, a un frisson, qu'il réprime

aussitôt.

j Sans phrases, bonnement, il nous dit l'accueil

chaleureux que lui fit le roi, et les ovations de la

foule détachant les clievaux et le ramonant sous

une pluie de Heurs :

— J'avais peur d'un accident, ajoutc-t-il avec malice. Car les ovations...

Kt il esquisse le geste d'un homme qui n'est plus dupe de grand'chose.

— Clicr maître, n'avez-vous pas dirige une exécution de votre Jeunesse d'Hercule dans un théâtre antique, au pied de l'Acropole ?...

— Attendez...

Toujours vif, il se lève, tourne autour d'un meuble, va dans la pièce voisine et rapporte une photographie. On y voit les gradins circulaires, à demi détruits, du théâtre romain de Bacchus; au delà du gradin supérieur, dont le marbre est éclatant de lumière malgré l'éloignement, se découpent les maigres silhouettes des oliviers et les colonnes sombres de quelques ifs. Au premier plan, face à la scène, une chaise de marbre se dresse, qui a dû servir, il y a quelque deux mille ans, aux archontes de la cité. Dans cette chaise, le théâtre étant vide de spectateurs, Saint-Saëns, familièrement, s'assit, et se fît photographier, en veston de voyage, la canne à la main... Et c'est dans ce théâtre, au pied de l'Acropole même, qu'il reçut, l'un des jours suivants, une des plus grandes ovations de sa vie.

11 en parle à peine, pas plus que de la haute décoration envoyée par le roi, ou des banquets donnés en son honneur... Soudain, il nous parle de Berlioz et de notre récent ouvrage, une Vie Romantique :

— J'aimais beaucoup Berlioz, et le cœur tendre, le cœur d'enfant, qui subsistait en lui malgré toutes ses tristesses...

Et voilà Saint-Saëns sur le chemin des souvenirs. En remontant le passé, sa mémoire est étonnante de précision, de netteté. Sa voix s'anime

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ses yeux sont pleins d^esprit ; il parle d'abondance. .. En moi-même, tout en l'écoutant, je songe que ce même artiste, pour qui les années comptent si peu, était déjà célèbre, comme un petit prodige, sous Louis-Philippe.

1848... 1870... 1914... Entre ces dates, combien d'événements, combien de gens, combien de pays Saint-Saëns n'a-t-il pas vus ! 11 a connu presque tout ce qui eut un nom dans les arts ; il a été l'hôte familier de plus d'une tête couronnée ; toutes les idées de son époque l'ont intéressé ; les civilisations disparues et les contrées exotiques l'ont attiré ; la philosophie, les sciences et en particulier l'astronomie, furent loin de lui rester étrangères ; et souvent, échappant à Paris et aux autres capitales qui le réclamaient, fuyant même ses succès, il a su se créer des solitudes heureuses, des templa sercna, afin de se retrouver lui-même, dans la musique, dans son élément natif:

— « Je vis dans la musique comme le poisson dans l'eau », écrivait-il naguère.

Hier, un souvenir, soudain, le ramène au piano. Pour préciser ce qu'il disait de VOrfeo de Joseph Haydn, le voilà qui joue, le voilà qui chante, d'une voix timbrée, nette, mordante, — la voix même qu'il avait, assurément, il y a soixante ans.

Quel merveilleux exemplaire d'humanité !... Certes, dans ce récit où j'essaie de vous montrer Saint-Saëns tel qu'il est, c'est chose superflue de rappeler, menie d'un mot, les chefs-d'œuvre dont il a doté la musique fi-an^aise. Tout le monde les connaît...

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