IM CHEZ LES MUSICIENS
Mais ce qu'il faut redire, c'est qu'un de nos contemporains, et un Français, a su réaliser une de ces vies abondantes et harmonieuses, riches de toute la culture et de toute la pensée qui font la noblesse de Thomme. Combien d'autres arti^es pourrait-on citer, parmi les modernes, capables de donner ainsi cette impression de plénitude humaine ?... On en retrouverait plutôt à l'époque de la Renaissance, et sans doute parmi les Anciens, si on les connaissait mieux.
Et Saint-Saëns garde la bonhomie, la simplicité de ceux qui sont vraiment grands, et qui savent que la grandeur de l'homme est peu de chose. 11 a trop regardé dans les étoiles, trop médité sur l'éternel mouvement qui emporte dans l'espace notre univers solaire, pour n'avoir pas le sens du relatif... Mais, parmi les ouvrages de Thomme, il en est parfois qui résistent au temps : ce sont ceux où la vie éphémère est changée en Beauté. Et la Beauté nous fut révélée par la Grèce :
— Oui, cher maître, lui disais-je en le quittant, votre triomphe sur l'Acropole a quelque chose de symbolique, car dans l'Attique, où la Beauté...
— Ne parlez pas de Beauté : ce n'est plus à la mode.
Morl de Sainl-Saëns.
16 décembre 1921 ^
Un grand artiste français vient de s'éteindre. 11 avait un renom très pur, très haut, établi
%. Echo de Paris, 18 décembre 1921,
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par une vie très digne, féconde en œuvres, et qui dépasse de beaucoup la longueur et les possibilités accordées même aux hommes les mieux favorisés du destin. Sa gloire, propagée par la musique qui est une langue universelle, s'étendait et s'étendra longtemps à travers TEurope et le Nouveau-Monde.
Orné, fortifié par une culture qui l'apparente aux plus vastes cerveaux de l'antiquité ou de la Renaissance, toujours sauvegardé par l'équilibre et guidé par Teurythmie qui assurent à l'art français une beauté digne des anciens Grecs, ce grand artiste, si profondément français, avait pu donner au génie de notre race une force de rayonnement que nul autre artiste, apparemment, ne put lui donner avant d'avoir reçu la consécration de la mort.
Saint-Saëns fut le témoin d'un siècle, et il eut presque un siècle pour témoin. Né en 1835, connu dès l'enfance comme pianiste prodige, il vient, au lendemain de sa première communion, donner un concert intime dans un salon des Tuileries de Louis-Philippe.
Gomme compositeur, avant ses vingt ans, il attire déjà l'attention et Tamitié d'illustres aînés. Tout de suite Berlioz, vieillissant avant l'Age et d'un caractère souvent irritable, se prend d'affection pour ce débutant plein de promesses. Dans ses lettres (et j'en suis certain, car j'en ai copié plus d'une sur les manuscrits mêmes), Berlioz le traite de « jeune lion musical » ;
— « Il aime Gluck, s'écrie-t-il encore avec abandon ; il le comprend presque aussi bien que moi !... Nous pleurions après l'acte des Enfers (dans Orphée), et nous nous sommes serré la main. »
Liszt, si désintéressé, si noble, et qui aimait la musique plus encore que son propre génie et sa propre gloire, Liszt aussi Taccueillait affectueusement. On sait ce que Samson longtemps dédaigné dut à l'initiative de Liszt, et l'on sait aussi que Saint-Saëns, reconnaissant, lui a dédié sa composition peut-être la plus haute : la Symphonie avec orgue,
Liszt et Berlioz, voilà les deux contemporains illustres qui eurent l'influence la plus immédiate sur Saint-Saëns. Pour le maniement de l'orchestre, pour la conception des Poèmes symphoniqiies, ils furent ses véritables maîtres, ses initiateurs. Lui-même, avec une conscience clairvoyante, l'a reconnu.
Il y a plus : tous les maîtres, et de toute la musique, furent les siens. Parfois, et dans une intention de dénigrement, on a rappelé le nom de Mendelssohn. C'est là un jugement superficiel. Mieux vaut dire que l'immense culture musicale de Saint-Saëns, assez semblable à celle de Mendelssohn, leur donne quelque ressemblance. A la vérité, c'est qu'ils se sont abreuvés parfois à de mêmes sources.
Bach, Haendel, Mozart, et Haydn, et le génial et inconnu Clementi, et les contrepointistes de la Renaissance, et Gluck, et tous nos vieux maîtres
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français, Rameau, Gouperin, et aussi les délicats, les attiqucs auteurs de nos vrais opéras-comiques — tout ce qui sut manier les notes pour en tirer expression et beauté, — tout était familier à Saint- Saëns.
Aussi, avec une admirable netteté d'esprit, avec une sûreté de main vraiment infaillible, ce maître, toujours maître de lui-même, fut un manieur de notes prodigieux. Son art s'égale à celui des plus grands.
Et Saint-Saëns mit toujours son art et sa force créatrice au service de la Beauté.
« Il faut que la musique, déclarait Mozart, ne cesse jamais d'être de la musique. » Cette phrase pourrait servir de lumineuse épigraphe à l'œuvre de Saint-Sacns.
Par ce culte de la Beauté, par le goût, par Feurythmie des proportions, par la vérité et la rapidité du style, Saint-Saëns est vraiment un classique, et un classique français.
Au moment où la mort le fait entrer dans l'histoire, on aimerait indiquer aussi quel homme il fut. La justice se lèvera pour lui, car il fut trop souvent calomnié.
« Parce que j'ai du caractère, m'avouait-il un jour, on dit que j'ai mauvais caractère ! »
Combien de malentendus s'expliquent par ce simple mot.
Il était loyal, franc, et môme brusque. S'il avait été un bénisseu/\ il aurait eu souvent une meilleure presse, écrite ou orale.
Que n'a- 1-011 pas dit I... Pour nuire à sa musique d'église, on a dit qu'il était juif: or, il était le neveu d'un abbé, et il fut baptisé à Saint- Sulpice.
On a dit qu'il était avare : au contraire, il fut très généreux. Mais, loin de faire étalage de sa charité, il se cachait pour faire le bien, et il en faisait beaucoup. Que d'argent il abandonna pour les autres, alors que lui-même, malgré toute sa gloire, avait une large aisance mais non pas la fortune.
Et combien il aimait son art, tous les arts, et tous les vrais artistes, et même ses confrères. On pourra citer des traits de vivacité, des paroles d'agacement, des coups de nerfs : je ne crois pas qu'on trouve un trait de jalousie ou d'envie. Et pourtant sa longue existence de lutte et de création ne connut pas que des heures heureuses.
Sa dernière heure, du moins, fut telle que ses amis pouvaient le lui souhaiter : il est mort tout d'un coup. En octobre dernier, il comptait quatrevingt-six ans. 11 venait encore à TOpéra et se mettait encore au piano pour accompagner les répétitions d'Ascanio. Combien cet esprit si net, si conscient, et qui gardait un tel désir et une telle faculté de produire encore, aurait souffert parmi les diminutions de la maladie I... Elles lui furent épargnées.
L'autre semaine, en regagnant l'Algérie où il passait l'hiver, il subit une traversée fort rude, qui dut l'ébranler. D'ailleurs, depuis quelque temps, il était angoissé par de courtes iutermit-
tences du cœur... A dix heures du soir, le 16 décembre, tout à coup, son cœur cessa de battre.
Donnons-lui tous une pensée émue, et songeons à ce que doit être notre reconnaissance. Par lui, le patrimoine de Tart s'est enrichi ; par lui, l'esprit de chacun de nous peut s'abreuver à de nouvelles sources de Beauté ; par lui, de nouvelles forces de l'idéal peuvent vivre en nous et nous faire une âme plus ample.
Saint-Saëns accrut le patrimoine humain, avec des œuvres où respire le génie français.
[Ecrit au lendemain de sa mort).
Lac d'Annecy, 14 août 1912'.
Tandis que Paris apprenait la brusque mort de Massenet, combien d'auditeurs, disséminés de par le monde, entendaient au théâtre ses émouvantes mélodies, combien d'admirateurs les écoutaient chanter dans leur souvenir... Il mourait ; mais son âme, confiée à son œuvre et répandue dan^ d'autres âmes, se survivait déjà et continuait à chanter mystérieusement.
Moi-même (s'il faut l'avouer ici comme je l'aurais avoué à Massenet), ce soir-là (hier, 13 août) j'étais au piano et je redisais de souvenir ses phra-
1. Echo de Paris, 17 aoilL ; — mnis je développe et je prt^cise ici plusieurs points que j'avais seulement indiqués en 1912.
ses les plus caraclorIstiqucs,lcs plus personnelles. F^ar sa musique, lui-même était parmi nous. Et peu après, pour le rendre plus présent encore, nous parlions de lui, à mi-voix, dans la demi-lumière d'un salon où veillaient quelques amis, — tandis que la nuit, le silence et la solitude des montagnes s'étendaient autour de nous, indéfiniment... Et, au delà de ces étendues de ténèbres, il venait de mourir.
C'est un tel entretien, intime, afFectueux, que je veux redire ici... Parlons donc de Massenet comme d'un ami que nous connaissions bien, que nous aimions, — et qui commence, dans la chambre voisine, le grand sommeil où l'on se repose de la vie.
Massenet, pour la majorité du public, est surtout l'auteur de Manon et de Werther. Un tel jugement, exclusif et injuste si l'on ne se réservait de le compléter et de le nuancer, a du moins l'avantage de désigner, parmi des œuvres presque innombrables, deux des plus caractéristiques : on y retrouve Massenet exprimé le plus purement et presque tout entier.
Certes, dans d'autres drames musicaux, il montra des qualités qu'il n'eut pas l'occasion de faire valoir ni dans il/a/20/i, ni dans l^iï/'/ZzéT. Par exemple, les premiersactesd'/s6'c/rt/'/72o;i(/e brillent par l'éclat des sonorités; le ballet de TJia'is et le ballet du Cid sont d'une heureuse ingéniosité dans le pittoresque ; et, parmi les Scènes alsaciennes ou telle autre SiiHe d'orchestre^ dans le Roi de Lahore ou
dans Ilérodiade^ les pages abondent où Massenet prouva la dextérité, l'élégance de son style musical et sa maîtrise de l'orchestre.
Mais, est-ce là le propre de son génie? Ces divers mérites, d'autres musiciens les eurent aussi. Tandis qu'il y a quelque chose d'essentiel, et qui est vraiment à lui seul ; une qualité, que d'autres ont eue, mais pas de la môme manière ; un don qu'il reçut en naissant, qu'il développa, qu'il répandit chaque jour dans ses œuvres pour les animer, et auquel chacun pense dès qu'il pro; nonce le nom de Massenet.
Ce don mystérieux, comment le nommer? Fautil dire la grâce de Massenet, ou le charme, ou le génie de Massenet, ou faut-il chercher tout autre mot?
De fait, une faculté semblable échappe au verbe : elle est toute musicale. La musique, par son langage vraiment magique, s'adresse à notre être le plus profond, y réveille l'indécis cortège de nos souvenirs et de nos émotions, et nous entraîne, avec cette âme oubliée mais qui revit soudain, vers les caresses du rêve.
Comment ce charme agit-il? Pourquoi telle musique n'a-t-elle point ce charme, pourquoi telle autre l'a-t-elle?... C'est ici un mystère do plus, parmi tous ceux qui nous entourent et ceux que nous sommes nous-mêmes.
Mais ce pouvoir magique des sons est indénia])le. En voici un dos exeni])les les plus nets. On a retrouvé des devoirs grillonnos par Mozart eulant. Ce sont do petits menuets dont son père,
brave et insignifiant professeur-violoniste, dictait les premières mesures au petit prodige. Quand on les lit, on est frappé de rinsignifîance toute mécanique des thèmes et de leur accompagnement : il est difficile de parler avec plus de banalité, et pour ne rien dire... Tout à coup, cela devient expressif ; cela chante, et cela vit et l'on est ému... C'est le petit Mozart qui a pris la plume : la phrase banale, il la continue^ et la voilà transfigurée. Comme dans la Genèse, où la statue d'argile se lève, respire et marche dès qu'elle a reçu le souffle de vie, les notes correctes et mortes du bon Léopold Mozart se mettent à palpiter, vivifiées par l'âme que leur insuffle cet étourdi bambin, marqué dès sa naissance pour être le génie même de la musique.
C'est un pouvoir analogue (je ne dis pas identique) que Massenet reçut en naissant. Il mania les notes d'une façon expressive ; il sut trouver le chemin de nos cœurs. Ce pouvoir magique, « c'est proprement un charme », au sens premier du mot. Les mystiques peuvent employer le mot de grâce f pour marquer que c'est un « don gratuit », — ce que Renan appelait « un décret nominatif de la Providence ». Communément, on emploie le mot de génie^ dont la racine rappelle que ce pouvoir est natif.
Génie, grâce ou charme, c'est l'âme même de Massenet qui vit dans sa musique. Plus profondément peut-être que le « style », la musique^ c'est riwmmc même. Dans ses œuvres, donc, Massenet nous dit comment il concevait Manon, ou Werther,
OU Thaïs ; et à propos des héros de ses drames, ou autour d'eux, parmi le décor musicalement évoqué, il nous fait sentir comment il concevait la vie et la mort, Tamour, la joie ou la douleur, et aussi quelles images il se faisait des époques diverses où vivaient ses héros.
Toutes ses conceptions étaient dominées, régies par une de ses qualités propres et dont il tira un parti merveilleux : il était un homme de théâtre. Ses héros, il les imaginait, même avant de composer, tels qu'ils seraient plus tard sur la scène. Aussi paraissent-ils au théâtre sans rien perdre de ce que Massenet leur a donné. Dans ses pièces, tout est combiné pour qu'il n'y ait aucune longueur, aucune surcharge d'orchestre, aucun épisode symphonique ou aucun développement lyrique, qui ralentissent ou arrêtent l'action. Tout porte, et tout est amené à la portée du public. Séduit par la variété des contrastes, par l'élégante, la rapide, la transparente facilité du style, l'auditeur ne peut échapper au charme de Massenet.
Puis-je rappeler un mot de Reyer ? A une répétition, le directeur Halanzier, toujours prêt (comme tout directeur) à proposer des coupures, interpelle Reyer :
— Mais que fait votre llilda, pendant cette ritournelle ?
— Elle ne fait rien, répond l'ironique Reyer : elle écoute ma ritournelle.
Dans le théâtre de Massenet, les héros ne s'arrêtent jamais d'agir pour u écouter la ritournelle ».
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S'ils se taisent, s'ils attendent, si même la scène reste vide, si même l'orchestre, atténué, réduit presque à rien, ne fait entendre qu'un vague rappel de mélodie ou un simple souvenir de rythme, cet effet est voulu, nécessaire, indispensable. Ce n*est pas une longueur] ce n'est point un intermède plus ou moins symphonique où le musicien se serait amusé à écrire de la musique pour lui, quitte à laisser la plupart des auditeurs lui échapper... non, c'est un effet de théâtre, et qui porte, et grâce auquel les autres effets portent davantage.
Homme de théâtre d'une part, d'autre part doué d'une expressive invention musicale, il combina et cultiva ces deux qualités. Avec une activité inlassable, une merveilleuse force de résistance, une régularité dans le travail qui commande le respect, il sut répondre à Tempressement des directeurs et du public, avides de ces pièces où tant de charmantes mélodies s'incorporaient à une action tout en mouvement.
Parmi tant d'œuvres, parmi tant de drames musicaux qui connurent la vogue et dont une dizaine sont devenus populaires, Massenet prodigua les trouvailles les plus ingénieuses, les effets d'orchestre les mieux accommodés à Faction scénique ; — enfin, et c'est surtout ce qui assura sa gloire immédiate et universelle, il inventa dos mélodies de la ligne la plus séductrice. Ces mélodies si originales et où chaque noie semble une signature, si neuves et si savoureuses (malgré d'innombrables imitateurs), — ces mélodies évo-
catriccs connurent une fortune qu'il est plus facile de dédaigner que d'atteindre : elles se gravèrent dans la mémoire, dans le cœur des hommes et elles y vivent encore.
Quant à la personne même de Massenet, je crois qu'il était impossible de fréquenter ce maître, ou seulement de le rencontrer, sans subir sa séduction. Lui que la gloire avait favorisé, lui qu'elle aurait pu gâter pour lui avoir cédé tout de suite et si longtemps, il était la simplicité, la bonhomie, et je dirai la gaminerie même.
On a parfois raillé sa politesse si exacte, si méticuleuse, si empressée. On a eu tort, car on l'a jugée sans tenir compte ni de la sincère bonté de Massenet, ni de sa sensibilité frissonnante, ni des conditions particulièrement dures où se débat, fatalement, un compositeur de théâtre.
Pour s'abstraire de ce milieu de haines et de jalousies, pour amortir les coups d'épingle ou les coups de massue, certains hommes se font une carapace d'indifférence ou d'orgueil. Ils ont raison, s'ils s'en trouvent bien. Lui, avec ses nerfs à fleur de peau, ne pouvait pas s'isoler : aux procédés agressifs, ou qui vont le devenir, il répondit donc, tant qu'il le put, par de la bonne grâce et des prévenances. Dans cette habitude, s'il y avait une part de calcul, part fatale et bien excusabk^, il y avait aussi une très grande part de véritable bonté. Pour en être convaincu, il suffisait de voir ses yeux fébriles et inquiets : il était de ces hommes qui devinent ce qu'on pense d'eux, qui en
souffrent souvent, et qui veulent vous laisser partir avec une pensée affectueuse ou reconnaissante. A une époque de rudesse sportive, on était heureux de rencontrer, enfin, un homme aimable, capable de conversation et de bonne grâce.
Et combien il était sensible, frémissant, féminin.
Je l'ai vu pleurer, une fois, et s'écrouler devant mon ami Charles Malherbe et moi-même. C'était dans la paisible Bibliothèque de l'Opéra. 11 cherchait un refuge, car il sentait venir la criseJ On montait alors une de ses pièces (ne disons pas laquelle, pour n'incriminer personne), et il redoutait un échec. 11 nous avoua ses craintes, ses ran-j cœurs : on riait de ses observations (assurait-il),j on lui tournait le dos, on organisait le vide autoiu de lui :
— « Et pourtant, gémissait-il, je ne suis plus un débutant... Combien ai-je d'œuvres derrière moi I... Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'esl quelque chose... J'ai tout de même fait quelque chose!... oui, j'ai fait quelque chose !... »
Et il pleurait, pauvre grand homme, plus trem-j blant qu'une femme. 11 pleurait, car sa gloire ne pouvait le défendre contre la morgue des gens en place, ni surtout contre ses propres alarmes.
Désespoirs de théâtre, coups de nerfs, qu'un succès de répétition, une flatterie d'acteur, le gentil, l'intéressé sourire d'une chanteuse, quelques mots d'un second violon ou d'une choriste, suffisent à guérir... Sentiments de théâtre, plus instables, plus brefs que des changements à vue!...
Mais, chaque fois, quelle douleur, quelles brisures, dans son cœur trop frémissant, trop avide de plaire, trop à fleur de peau, et trop bon I
Et lui-même, bien qu'il soutfrît, il ne s'aigrissait pas, et il ne pouvait pas même s'isoler. Il avait besoin de se sentir aimé. Avec une coquetterie spontanée, il se donnait à la conquête de quiconque résistait ou se dérobait. Il restait affable, souriant, indulgent. Il exhalait de l'affection, pour en recevoir à son tour.
Meurtri par la vie malgré sa gloire, accablé par les dernières années où ses œuvres nouvelles trouvaient des succès trop incertains, quelle détresse, en lui, aux annonces de la mort! Le changement de son visage, la soudaine maigreur, la faiblesse de ses mains et de ses membres, ne pouvaient plus lui laisser aucun doute. Dans six mois... Dans six semaines... ou peut-être demain?...
A Paris, dans son vieil appartement, d'où il dominait les jardins du Luxembourg, il était hanté par sa désespérance. 11 pleurait, en regardant, parmi la rumeur de la grande ville, l'été impassible et lumineux, qu'aucun autre ne suivrait plus pour lui... Dans son beau domaine d'i'^grevillc, il était pris de frayeur, il fuyait, devant le silence de l'espace...
Un jour, peu avant sa mort, à raccent brisé de sa parole, à son frémissement voilé, j'avais compris cette détresse, avant même qu'il me l'avouât. Je le vois, je l'entends encore. C'était dans le salon de VÉcho de Paris, A mi-voix, pour deux seuls
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auditeurs, Barrés et moi, il nous racontait la mort d'un de ses amis. On sentait bien qu'il songeait à lui-même, tout en parlant d'un autre :
— « J'avais reçu des fleurs de son pays, nous disait-il. Tout de suite, j'eus l'idée de les porter au malade... Je le trouve, essayant de dîuer ; je lui donne les fleurs, qu'il fait poser prés de son assiette, et je pars... La minute d'après, il mourait, et sa tête retombait dans les fleurs de son pays natal... »
Tendre et douloureux, féminin Massenet. Son vrai pays natal n'était pas, sans doute, sur cette terre.
J'imagine que son âme, avant de s'incarner prés de nous, s'était ouverte sous les jolies floraisons d'une Gythére languide et vaporeuse. Elle était née, cette âme do volupté, entre une fleur défaillante et un sourire qui consent. Pour la bercer, il lui fallait le murmure de ces feuillages sur lesquels la brunie ardente de Watteau, la pâleur poudre-de-rizée de Boucher répandent, indéfiniment, la tendre mélancolie de leur caresse impalpable.
De cette féerie galante, il tomba, il vécut dans le monde des théâtres. Sans cesse meurtri, enfiévré par des blessures trop chères et dont il ne voulait pas guérir, il chanta la douceur et la douleur d'aimer. Quand iJ comprit que c'en était fini de ce chant, qui fut sa vie et son art, il eut eu besoin d'une tendresse consolatrice, ou du sourire silencieux des fleurs, pour appareiller vers l'inconnu... Toute la caresse de sa musique révèle ce
que dut être, pour cette âme fille de Vénus, l'horrible baiser de la mort.
Du moins, pour les mêler aux fleurs de son parc d'Rgreville, qui vinrent trop tard jusqu'à lui, j'aimerais apporter, près de son front endormi, les fleurs idéales d'un jardin qu'il sut peupler d'enchantements : le jardin où passent Charlotte et Werther, tous deux silencieux dans le crépuscule, mais le cœur rempli par la mélodie de l'amour.
Pénélope *.
Les héros d'Homère, comme chacun sait, sont immortels. Cela veut dire qu'ils continuent de vivre en subissant les lois mêmes de la vie : ils se transforment sans cesse.
Pour s'en convaincre, on peut lire les innombrables commentaires qui ont poussé sur les poèmes homériques comme les plantes parasites sur des arbres vénérables. On peut aussi songer aux chefs-d'œuvre qui sont issus des vieilles épopées : d'âge en âge, depuis quelque trente siècles, chaque poète a recréé les héros de V Iliade ai de V Odyssée à sa propre image ; cliacun des génies originaux qui les dotèrent d'une vie nouvelle sut, non seu-
1. Poème lyrique en trois actes ; livret de M. Fauohois ; promièro représentation le 10 mai 1913 (Théûtrc dos Chanips-Ély-
isùcs).
lomcnt liaLiller ces figures passives avec les costumes de son temps, mais encore il leur prêta un langage nouveau, les sentiments et les pensées qui étaient alors en faveur, sans oublier ses sentiments personnels et ses pensées les plus intimes. Si bien que l'immortalité des héros d'Homère, comme celle des dieux et des héros de la fable, est faite, successivement, des âmes nouvelles qui revivent en eux. .<!
Parcourez un musée, et vous constaterez com-' ment on s'est représenté, depuis de si longs siècles^ Nestor, Ménélas, Achille ou Patrocle, et même les dieux qui désertaient l'Olympe pour venir aimer ou combattre parmi les mortels. En réalité, sous les noms légués par les rhapsodes du cycle homérique, vous sentirez les âmes fort diverses d'un Praxitèle ou d'un Coysevox, d'un Primatice ou d'un Jordaens, d'un Boucher ou d'un Prudhon. — Et de même, dans l'^'/ieVofe passera l'âme virgilienne ; dans Troilus et Cressida^ la tendresse et la grandeur de Shakespeare ; dans Télémaque^ la douceur de Fénelon et son esprit de chimère.
M. Gabriel Fauré n'a pas échappé à cette loi fatale. Si nul ne peut se plaindre de retrouver Racine dans Andromaque, nul ne regrettera de retrouver l'âme et l'art de M. Fauré dans sa récente Pénélope. L'œuvre entière, musicalement, reçoit la vie du charme fauréen.
Le librettiste nous montre le retour d'Ulyss Sans doute pressé par des nécessités théâtrales, il
a resserré en trois actes, ou plutôt en trois tableaux, le récit qui occupe les derniers chants de V Odyssée. 11 l'a fait d'une façon ingénieuse et avec une certaine fidélité.
Faut-il rappeler le sujet ? Pénélope, entourée par les prétendants qu'elle hait, tisse cette toile interminable qu'elle défait chaque nuit. Ulysse, après vingt ans d'absence, revient enfin, déguisé en vieillard qui mendie. 11 ne se fait pas reconnaître. Mais sa vieille nourrice Euryclée, puis le fidèle porcher Eumée, découvrent leur maître dans ce misérable vagabond. Pendant un festin, les prétendants essayent de tendre son arc redoutable ; nul ne le peut, sauf Ulysse, qui s'empare de l'arc et des flèches, tue les prétendants, et peut enfin « goûter la douceur du retour ».
Relisez le récit d'Homère. A part plusieurs discours, que notre impatience moderne nous fait trouver un peu longs, vous serez frappés de sa perfection absolue. Chaque chose y est à sa place; chaque détail s'incorpore à l'ensemble ; chaque expression est de la simplicité, de la nécessité la plus puissante ; chaque caractère est admirable de profondeur, de vie et de vérité. En ce récit, tout est naturel, tout est près des choses ^ et tout i est pénétré d'intelligence et de beauté. On peut méj diter longtemps à son propos, toujours on y trouve plus de substance. — Vraiment changer quoi que ce soit à ce récit pocmatù/ucy c'est en rompre l'harmonie, l'équilibre nécessaire et fatal.
Le librettiste, pour porter à la scène le retour d'Ulysse, a dû faire plusieurs changements. 11 ne
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pouvait pas les éviter tous, semble-t-il bien. Mais nous ne pouvons que les regretter tous : quelques-uns même dénaturent complètement les caractères ; par suite, ils faussent la marche de l'action.
Le personnage de Télémaque est supprimé... soit. Mais un des résultats, c'est d'amener Pénélope au premier plan : la femme grecque n'avait pas une telle importance. Et, de cela, il y aurait toute une série de conséquences à tirer... Passons, car voici qui atteint encore plus le fond du, sujet :
Plus de Minerve-Athéné !
Gomment ? Dans un drame musical, on a la chance inespérée de trouver des dieux, et on les supprime ! Mais quel est ici le grand ressort dramatique ? de qui vient l'action ? qui donc la dirige et la rend possible?... C'est Athéné. — On la supprime.
Et ce n*est pas seulement d'un deiis ex machina qu'on se prive ; ce n'est pas seulement le vieillissement ou le rajeunissement d'Ulysse qu'on ravale à ne plus être qu'une fausse barbe portée ou enlevée ; c'est l'aboutissement même de la pièce qu'on ruine d'avance. En effet, comment Ulysse pourra-t-il tuer tous les prétendants, s'il est seul, sans Athéné pour combattre avec lui?... Si bien que le librettiste remplace la déesse par une escouade de bergers. Mais alors, il faut qu'il nous montre d'avance Ulysse se révélant à eux : il le fait, et ainsi il enlève tout intérêt à son dernier acte. Car nous savons que les prétendants seront
cernés pendant leur repas : la victoire d'Ulysse n'est plus douteuse. L'intérêt dramatique est tué avant les prétendants.
11 y a plus. Le caractère d'Ulysse est changé. Réveiller trente comparses pour leur crier : « Je suis Ulysse ! » voilà ce que le héros prudent et fécond en ruses, — en ruses irréprochables^ — ne peut pas faire. Gela certes fournit un effet choral excellent pour baisser le rideau... Mais Ulysse est beaucoup trop malin pour se confier à une foule. Il connaît trop les hommes pour espérer quelque chose de bon d'un groupement d'hommes, — et d'avance, il souscrirait à ce que diront les racines grecques de Port-Royal : « Démos, peuple, est souvent bien grue ».
Musicalement, l'absence de Minerve-Athéné est encore à regretter. Je suis sûr que la déesse de l'Intelligence, des Arts et de la Guerre eût inspiré les plus émouvants et les plus nobles accents à M. Fauré. Elle eût mis tout ce drame dans une atmosphère plus haute encore. Qu'on se rappelle la majesté du Voyageur dams la Télraloyie... M. Gabriel Fauré, selon sa nature propre, a souvent donné de magnifiques expressions au mystère qui entoure la vie de Thomme. Dans la mélodie Le ciel csl par-dessus le /o/7, par exemple, quelle grandeur, quelle épouvante dans ce cri d'une âme qui regarde son destin L.. Un tel nmsicien pouvait transfigurer ses personnages et leurs sentiments, en les montrant dans ce halo de mystère, dans cette atmosphère de divinité où se meuvent les hommes. C'est là une conception moderne et